Part 17
O charme simple et naïf d'une scène intérieure et domestique! Combien d'autres non moins douces, non moins touchantes, oubliées et ensevelies dans le secret de cette heureuse demeure, asile de l'amitié! Pourquoi faut-il que l'âge et le temps lui en offrent de plus affligeantes et de plus douloureuses! Ah! la vieillesse avance; elle amène l'idée d'une séparation: la mort leur est affreuse. Ils frémissent: leurs cœurs se précipitent l'un vers l'autre; ils se serrent, se pressent avec terreur; ils mêlent et confondent leurs pleurs, leurs craintes, dirai-je leurs espérances? Il en est une qu'ils saisissent, qu'ils embrassent avec tendresse: ils sont nés à la même heure; si la même heure à la mort les unissait! cette idée les console, les rassure. Où ils ne voient plus de séparation, la mort a disparu; l'illusion s'achève; ils osent s'en flatter; et dans l'égarement de leur douleur, ils se promettent un miracle, n'en connaissant pas de plus impossible que de vivre séparés. Il approche toutefois, cet instant redoutable: c'est M. de la Curne dont la santé chancelante annonce la fin prochaine. On tremble, on s'attendrit pour M. de Sainte-Palaye: c'est à lui que l'on court, dans le danger de son frère. Tous les cœurs sont émus; leurs amis, leurs connaissances, quiconque les a vus, tous en parlent, tous s'en occupent: le feu roi (car une telle amitié devait parvenir jusqu'au trône) montra quelqu'intérêt pour l'infortuné menacé de survivre. C'est lui que plaint surtout le mourant lui-même. «Hélas! dit-il, que deviendra mon frère? je m'étais toujours flatté qu'il mourrait avant moi.» O regret, peut-être sans exemple! ô vœu sublime du sentiment, qui, dans ce partage des douleurs, s'emparait de la plus amère, pour en sauver l'objet de sa tendresse!
Vous les avez sus, messieurs, ces détails que des récits fidèles vous apportaient tous les jours; vous avez frémi sur le sort d'un vieillard.........., j'allais dire abandonné, c'est presque l'épithète de cet âge: mais non; ses amis se rassemblent, l'environnent, se succèdent; des femmes jeunes, aimables, s'arrachent aux dissipations du monde, pour seconder des soins si touchans. Il a vécu pour l'amitié: il est sous la tutelle de tous les cœurs sensibles. Ah! qu'il est doux de voir démentir ces tristes exemples d'un abandon cruel et trop fréquent, ces crimes de la société qui consternent l'âme, en lui rappelant ses blessures, ou lui présageant celles qui l'attendent!
Avec quel soulagement, avec quel plaisir, le cœur abjure ces pensées austères, ces sombres réflexions, qui nous présentent l'humanité sous un aspect lugubre; qui anticipent sur la mort, en montrant l'homme isolé dans la foule, et séparé de ce qui l'entoure! Un bonheur constant avait épargné à M. de Sainte-Palaye ces idées affligeantes, et en préserva sa vieillesse. C'était le prix de ses vertus, sans doute, mais, surtout de cette indulgence inépuisable, universelle, qui passait dans tous ses discours, et que promettait encore la douceur de son maintien. Né pour aimer, il ne peut haïr, même le vicieux, même le méchant. Ce n'est pour lui qu'un être qui n'est pas son semblable, dont il s'écarte sans colère et presque sans chagrin: douce facilité, qui, sans altérer la pureté de ses mœurs, assurait à la fois et la tranquillité de son âme, et le repos de sa vie; et qui, lui épargnant la peine de haïr le vice, épargnait au vice le soin de se venger! Heureux caractère qui (à moins d'être l'effort d'une raison mûrie, paisible et calme, après avoir tout jugé) n'est qu'un présent de la nature, et n'est point la vertu sans doute, mais que la vertu même pourrait envier!
C'est cette douceur de M. de Sainte-Palaye, c'est cet intérêt universel, accru par son âge et par son malheur, qui calma la violence de son premier désespoir, qui en modéra les accès, et les changea en une tendre mélancolie qu'il porta jusqu'au tombeau. Hélas! on s'étonnait qu'il s'y traînât si lentement: on reprochait à la nature de le laisser vivre après son frère. Ah! c'est qu'il vivait encore avec lui; il l'entendait; il le voyait sans cesse. Vous en fûtes témoins, messieurs, lorsqu'à l'une de vos assemblées particulières, chancelant, prêt à tomber, il est secouru par l'un de vous qu'il connaissait à peine: c'était un de vos choix les plus récens[16]. «Monsieur, dit le vieillard, vous avez sûrement un frère!» Un frère! un secours! ces deux idées sont pour lui inséparables à jamais. Toutes les autres s'altèrent, s'effacent par degrés; la douleur, la vieillesse, les infirmités affaiblissent ses organes, disons tout, sa raison: mais cette idée chérie survit à sa raison, le suit partout, et consacre à vos yeux les tristes débris de lui-même. Il n'est plus qu'une ombre, il aime encore; et semblable à ces mânes, habitans de l'Elysée, à qui la fable conservait et leurs passions et leurs habitudes, il vient à vos séances, il vous parle de son frère, et vous respectez, dans la dégradation de la nature, le sentiment dont elle s'honore davantage.
[16] M. Ducis.
Je m'aperçois, messieurs, que l'intérêt, sans doute inséparable de ce sentiment, m'attire quelque indulgence; mais où finit cet intérêt, l'indulgence cesse et m'ordonne de m'arrêter. Et que vous dirais-je qui pût soutenir votre attention? Rappelerais-je quelques traits non moins précieux du caractère de M. de Sainte-Palaye, sa bonté bienfaisante, sa générosité, d'autres vertus.!... Ah! l'amitié les suppose. Les vertus! c'est son cortége naturel; et celles qui ne la précèdent pas, la suivent pour l'ordinaire. Qu'importe que j'oublie encore quelques traits intéressans ou curieux de sa vie privée, de ses voyages, les honneurs littéraires qu'il reçut en France et en Italie? Eh! que sont, auprès d'un sentiment, les titres, les honneurs littéraires?... Je ne vous offense pas, messieurs; qui d'entre vous, au milieu de ses travaux, de ses succès, dans la jouissance d'une juste célébrité, n'a point envié plus d'une fois peut-être les douceurs habituelles qu'une telle union répandit sur une vie si longue et si heureuse? Prestige de la gloire, éclat de la renommée, illusions si brillantes et si vaines, si recherchées et si trompeuses, auriez-vous rempli ses jours d'une félicité si pure et si durable? Ah! l'amitié plus fidèle ne trompa point M. de Sainte-Palaye; elle fut le bonheur de sa vie entière, et non le mensonge d'un moment. Son ami lui peut échapper, comme tous les biens nous échappent; mais l'amitié lui reste, et n'accuse point l'erreur de ses plaisirs passés. Elle lui coûte des regrets, mais non celui d'avoir vécu pour elle; et ses regrets encore, mêlés à l'image qui les rend chers à son cœur, reçoivent de cette image même le charme secret qui les tempère, les adoucit, et les égare en quelque sorte dans l'attendrissement des souvenirs. Que dis-je? ô consolation! ô bonheur d'une destinée si rare! c'est l'amitié qui veille encore sur ses derniers jours. Il pleure un frère, il est vrai; mais il le pleure dans le sein d'un ami qui partage cette perte, qui le remplace autant qu'il est en lui, qui lui prodigue jusqu'au dernier moment les soins les plus attentifs, les plus tendres, ajoutons, pour, flatter sa mémoire, les plus fraternels. C'est parmi vous, messieurs, qu'il devait se trouver, cet ami si respectable[17], ce bienfaiteur de tous les instans, qui, chaque jour, abandonne ses études, ses plaisirs, pour aller secourir l'enfance de la vieillesse. Vos yeux le cherchent, son trouble le trahit: nouveau garant de sa sensibilité, nouvel hommage à la mémoire de l'ami qu'il honore et qu'il pleure!
[17] M. de Bréquigny.
DES ACADÉMIES.
OUVRAGE QUE MIRABEAU DEVAIT LIRE A L'ASSEMBLÉE NATIONALE, SOUS LE NOM DE RAPPORT SUR LES ACADÉMIES, EN 1791.
MESSIEURS,
L'Assemblée nationale a invité les différens corps, connus sous le nom d'académies, à lui présenter le plan de constitution que chacun d'eux jugerait à propos de se donner. Elle avait supposé, comme la convenance l'exigeait, que les académies chercheraient à mettre l'esprit de leur constitution particulière en accord avec l'esprit de la constitution générale. Je n'examinerai pas comment cette intention de l'assemblée a été remplie par chacun de ces corps: je me bornerai à vous présenter quelques idées sur l'académie française, dont la constitution plus connue, plus simple, plus facile à saisir, donne lieu à des rapprochemens assez étendus, qui s'appliquent comme d'eux-mêmes à presque toutes les corporations littéraires, surtout dans les gouvernemens libres. _Qu'est-ce que l'Académie française? A quoi sert-elle?_ C'est ce qu'on demandait fréquemment, même sous l'ancien régime; et cette seule observation paraît indiquer la réponse qu'on doit faire à ces questions sous le régime nouveau. Mais, avant de prononcer une réponse définitive, rappelons les principaux faits. Ils sont notoires; ils sont avérés; ils ont été recueillis religieusement par les historiens de cette compagnie: ils ne seront pas contestés; on ne récuse pas pour témoins ses panégyristes.
Quelques gens de lettres, plus ou moins estimés de leur temps, s'assemblaient librement et par goût chez un de leurs amis, qu'ils élurent leur secrétaire. Cette société, composée seulement de neuf ou dix hommes, subsista inconnue pendant quatre ou cinq ans, et servit à faire naître différens ouvrages que plusieurs d'entre eux donnèrent au public. Richelieu, alors tout-puissant, eut connaissance de cette association. Cet homme, qu'un instinct rare éclairait sur tous les moyens, d'étendre ou de perfectionner le despotisme, voulut influer sur cette société naissante: il lui offrit sa protection, et lui proposa de la constituer sous autorité publique. Ces offres, qui affligèrent les associés, étaient à peu près des ordres: fallut fléchir. Placés entre sa protection et sa haine, leur choix pouvait-il être douteux? Après d'assez vives oppositions du parlement, toujours inquiet, toujours en garde contre tout ce qui venait de Richelieu; après plusieurs débats sur les limites de la compétence académique (que le parlement, dans ses alarmes, bornait avec soin aux mots, à la langue; enfin, mais avec beaucoup de peine, à l'éloquence), l'académie fut constituée légalement sous la protection du cardinal, à peu près telle qu'elle l'a été depuis sous celle du roi. Cette nécessité de remplir le nombre de quarante, fit entrer, dans la compagnie, plusieurs gens de lettres obscurs, dont le public n'apprit les noms que par leur admission dans ce corps: ridicule qui depuis s'est renouvelé plus d'une fois. Il fallut même, pour compléter le nombre académique, recourir à l'adoption de quelques gens en place, et d'un assez grand nombre de gens de la cour. On admira, on vanta, et on a trop vanté depuis ce mélange de courtisans et de gens de lettres, cette prétendue égalité académique, qui, dans l'inégalité politique et civile, ne pouvait être qu'une vraie dérision. Eh! qui ne voit que mettre alors Racine à côté d'un cardinal était aussi impossible qu'il le serait aujourd'hui de mettre un cardinal à côté de Racine? Quoiqu'il en soit, il est certain que cet étrange amalgame fut regardé alors comme un service rendu aux lettres: c'était peut-être en effet hâter de quelques momens l'opinion publique, que le progrès des idées et le cours naturel des choses auraient sûrement formée quelques années plus tard; mais enfin la nation, déjà disposée à sentir le mérite, ne l'était pas encore à le mettre à sa place. Elle estima davantage Patru en voyant à côté de lui un homme décoré; et cependant Patru, philosophe quoique avocat, faisait sa jolie fable d'_Apollon_, qui, après avoir rompu une des cordes de sa lyre, y substitua un fil d'or: le dieu s'aperçut que la lyre n'y gagnait pas; il y remit une corde vulgaire, et l'instrument redevint la lyre d'Apollon.
Cette idée de Patru était celle des premiers académiciens, qui tous regrettaient le temps qu'ils appelaient leur âge d'or; ce temps où, inconnus et volontairement assemblés, ils se communiquaient leurs pensées, leurs ouvrages et leurs projets, dans la simplicité d'un commerce vraiment philosophique et littéraire. Ces regrets subsistèrent pendant toute la vie de ces premiers fondateurs, et même dans le plus grand éclat de l'académie française. N'en soyons pas surpris: c'est qu'ils étaient alors ce qu'ils devaient être, des hommes libres, librement réunis pour s'éclairer: avantages qu'ils ne retrouvaient pas dans une association plus brillante.
C'est pourtant de cet éclat que les partisans de l'académie (ils sont en petit nombre) tirent les argumens qu'ils rebattent pour sa défense. Tous leurs sophismes roulent sur une seule supposition. Ils commencent par admettre que la gloire de tous les écrivains célèbres du siècle de Louis XIV, honorés du titre d'académiciens, forme la splendeur académique et le patrimoine de l'académie. En partant de cette supposition, voici comme ils raisonnent: Un écrivain célèbre a été de l'académie, ou il n'en a pas été. S'il en a été, tout va bien; il n'a composé ses ouvrages que pour en être; sans l'existence de l'académie, il ne les eût pas faits, du moins il n'en eût fait que de médiocres: cela est démontré. Si au contraire il n'a pas été de l'académie, rien de plus simple encore; il brûlait du désir d'en être; tout ce qu'il a fait de bon, il l'a fait pour en être: c'est un malheur qu'il n'en ait pas été; mais, sans ce but, il n'eût rien fait du tout, ou du moins il n'eût rien fait que de mauvais. Heureusement on n'ajoute point que, sans l'académie, cet écrivain ne serait jamais né. La conclusion de ce puissant dilemme est que les lettres et les académies sont une seule et même chose; que détruire les académies, c'est détruire l'espérance de voir renaître de grands écrivains, c'est se montrer ennemi des lettres, en un mot, c'est être un barbare, un vandale.
Certes, si on leur passe que, sans cette institution, la nation n'eût point possédé les hommes prodigieux dont les noms décorent la liste de l'académie; si leurs écrits forment, non pas une gloire nationale, mais une gloire académique, on n'a point assez vanté l'académie française, on est trop ingrat envers elle. L'_Immortalité_, cette devise du génie, qui pouvait paraître trop fastueuse pour une corporation, n'est plus alors qu'une dénomination juste, un honneur mérité, une dette que l'académie acquittait envers elle-même.
Mais qui peut admettre, de nos jours et dans l'assemblée nationale, que la gloire de tous ces grands hommes soit une propriété académique? Qui croira que Corneille, composant _le Cid_ près du berceau de l'académie naissante, n'ait écrit ensuite _Horace_, _Cinna_, _Polyeucte_, que pour obtenir l'honneur d'être assis entre messieurs Granier, Salomon, Porchères, Colomby, Boissat, Bardin, Baudoin, Balesdens: noms obscurs, inconnus aux plus lettrés d'entre vous, et même échappés à la satire contemporaine? On rougirait d'insister sur une si absurde prétention.
Mais pour confondre, par le détail des faits, ceux qui lisent sans réfléchir, revenons à ce siècle de Louis XIV, cette époque si brillante de la littérature française, dont on confond mal à propos la gloire avec celle de l'académie.
Est-ce pour entrer à l'académie française qu'il fit ses chefs-d'œuvres, ce Racine, provoqué, excité dès sa première jeunesse par les bienfaits immédiats de Louis XIV; ce Racine qui, après avoir composé _Andromaque_, _Britannicus_, _Bérénice_, _Bajazet_, _Mithridate_, n'était pas encore de l'académie, et n'y fut admis que par la volonté connue de Louis XIV, par un mot du roi équivalant à une lettre de cachet: _Je veux que vous en soyez._ Il en fut.
Espérait-il être de l'académie, ce Boileau, dont les premiers ouvrages furent la satire de tant d'académiciens; qui croyait s'être fermé les portes de cette compagnie, ainsi qu'il le fait entendre dans son discours de réception; et qui, comme Racine, n'y fut admis que par le développement de l'influence royale.
Etait-il excité par un tel mobile, ce Molière, que son état de comédien empêchait même d'y prétendre, et qui n'en multiplia pas moins d'année en année les chefs-d'œuvres de son théâtre, devenu presque le seul théâtre comique de la nation?
Pense-t-on que l'académie ait aussi été l'ambition du bon La Fontaine, que la liberté de ses contes, et surtout son attachement à Fouquet, semblaient exclure de ce corps; qui n'y fut admis qu'à soixante-trois ans, après la mort de Colbert[18], persécuteur de Fouquet? et pense-t-on que, sans l'académie, le fablier n'eût point porté des fables?
[18] La Fontaine fut reçu en 1684, après la mort de Colbert en 1683.
Faut-il parler d'un homme moins illustre, mais distingué par un talent nouveau? Qui croira que l'auteur d'_Atys_ et d'_Armide_, comblé des bienfaits de Louis XIV, n'eût point, sans la perspective académique, fait des opéras pour un roi qui en payait si bien les prologues[19]?
[19] Quinaut fut admis à l'Académie en 1670, et jusqu'alors il n'avait fait que des tragédies; son premier opéra est de 1672.
Voilà pour les poètes; et quand aux grands écrivains en prose, est-il vrai que Bossuet, Fléchier, Fénélon, Massillon, appelés par leurs talens aux premières dignités de l'église, avaient besoin de ce faible aiguillon, pour remplir la destinée de leur génie? Dans cette liste des seuls vrais grands écrivains du siècle de Louis XIV, nous n'avons omis que le philosophe La Bruyère, qui sans doute ne pensa pas plus à l'académie, en composant ses _Caractères_, que La Rochefoucault en écrivant ses _Maximes_. Nous ne parlons pas de ceux à qui cette idée fut toujours étrangère: Pascal, Nicole, Arnaud, Bourdaloue, Mallebranche, que leurs habitudes ou leur état en écartaient absolument. Il est inutile d'ajouter, à cette liste de noms si respectables, plusieurs noms profanes, mais célèbres, tels que ceux de Dufresny, Lesage et quelques autres poètes comiques, qui n'ont jamais prétendu à ce singulier honneur, ne l'ayant pas vu du côté plaisant, quoiqu'ils en fussent bien les maîtres.
Après avoir éclairci des idées dont la confusion faisait attribuer à l'existence d'un corps la gloire de ses plus illustres membres, examinons l'académie dans ce qui la constitue comme corporation, c'est-à dire, dans ses travaux, dans ses fonctions, et dans l'esprit général qui en résulte.
Le premier et le plus important de ses travaux est son dictionnaire. On sait combien il est médiocre, incomplet, insuffisant; combien il indigne tous les gens de goût; combien il révoltait surtout Voltaire qui, dans le court espace qu'il passa dans la capitale avant sa mort, ne put venir à l'académie sans proposer un nouveau plan, préliminaire indispensable, et sans lequel il est impossible de rien faire de bon. On sait qu'à dessein de triompher de la lenteur ordinaire aux corporations, il profita de l'ascendant qu'il exerçait à l'académie, pour exiger qu'on mît sur-le-champ la main à l'œuvre, prit lui-même la première lettre, distribua les autres à ses confrères, et s'excéda d'un travail qui peut-être hâta sa fin. Il voulait apporter le premier sa tâche à l'académie, et obtenir de l'émulation particulière ce que lui eût refusé l'indifférence générale. Il mourut: et avec lui tomba l'effervescence momentanée qu'il avait communiquée à l'académie. Il résulta seulement de ses critiques sévères et âpres, que les dernières lettres du dictionnaire furent travaillées avec plus de soin; qu'en revenant ensuite avec plus d'attention sur les premières, les académiciens, étonnés des fautes, des omissions, des négligences de leurs devanciers, sentirent que le dictionnaire ne pouvait, en cet état, être livré au public, sans exposer l'académie aux plus grands reproches, et surtout au ridicule: châtiment qu'elle redoute toujours, malgré l'habitude. Voilà ce qui reculera, de plusieurs années encore, la nouvelle édition d'un ouvrage qui paraissait à peu près tous les vingt ans, et qui se trouve en retard précisément à l'époque actuelle, comme pour attester victorieusement l'inutilité de cette compagnie.
Vingt ans, trente ans pour un dictionnaire! Et autrefois un seul homme, même un académicien, Furetière, en un moindre espace de temps, devança l'académie dans la publication d'un dictionnaire qu'il avait fait lui seul: ce qui occasionna, entre l'académie et l'auteur, un procès fort divertissant, où le public ne fut pas pour elle. Il existe un dictionnaire anglais, le meilleur de tous: c'est le travail du célèbre Johnson, qui n'en a pas moins publié, avant et après ce dictionnaire, quelques ouvrages estimés en Europe. Plusieurs autres exemples, choisis parmi nos littérateurs, montrent assez ce que peut, en ce genre, le travail obstiné d'un seul homme: Moréri, mort à vingt-neuf ans, après la première édition du dictionnaire qui porte son nom; Thomas Corneille, épuisé de travaux, commençant et finissant, dans sa vieillesse, deux grands ouvrages de ce genre, le _Dictionnaire des Sciences et des Arts_, en trois volumes _in_-fo.; un _Dictionnaire géographique_, en trois autres volumes _in_-fo.; La Martinière, auteur d'un _Dictionnaire de Géographie_, en dix volumes toujours _in_-fo.; enfin Bayle, auteur d'un _Dictionnaire_ en quatre volumes _in_-fo., où se trouvent cent articles pleins de génie, luxe dont les _in_-fo. sont absolument dispensés, et dont s'est préservé surtout le _Dictionnaire de l'Académie_.
Et pourtant, là se bornent tous ses travaux. Les statuts de ce corps, enregistrés au parlement, lui permettaient (c'était presque lui commander) de donner au public une grammaire et une rhétorique; voilà tout: car pour une logique, les parlemens ne l'eussent pas permis. Eh bien! où sont cette grammaire et cette rhétorique? Elles n'ont jamais paru. Cependant, auprès de la capitale, aux portes de l'académie, un petit nombre de solitaires, MM. de Port-Royal, indépendamment de la traduction de plusieurs auteurs anciens, travail qui ne sort point du département des mots, et qui (par conséquent) était permis à l'académie française; MM. de Port-Royal publièrent une _Grammaire universelle raisonnée_, la meilleure qui ait existé pendant cent ans; ils publièrent, non pas une rhétorique, mais une logique: car, pour ceux-ci, le parlement, un peu complice de leur jansénisme, voulait bien leur permettre de raisonner; et l'_Art de raisonner_ fut même le titre qu'ils donnèrent à leur logique. Observons qu'en même temps ces auteurs solitaires donnaient, sous leur nom particulier, différens ouvrages qui ne sont point encore tombés dans l'oubli.
Passons au second devoir académique, les discours de réception. Je ne vous présenterais pas, Messieurs, le tableau d'un ridicule usé. Sur ce point, les amis, les ennemis de ce corps parlent absolument le même langage. Un homme loué, en sa présence, par un autre homme qu'il vient de louer lui-même, en présence du public qui s'amuse de tous les deux; un éloge trivial de l'académie et de ses protecteurs: voilà le malheureux canevas où, dans ces derniers temps, quelques hommes célèbres, quelques littérateurs distingués ont semés de fleurs écloses non de leur sujet, mais de leur talent. D'autres, usant de la ressource de Simonide, et se jetant à côté, y ont joint quelques dissertations de philosophie ou de littérature, qui seraient ailleurs mieux placées. Sans doute, quelque main amie des lettres, séparant et rassemblant ces morceaux, prendra soin de les soustraire à l'oubli dans lequel le recueil académique va s'enfonçant de tout le poids de son immortalité.
Nous avons vu des étrangers illustres, confondant, ainsi que tant de Français, les ouvrages des académiciens célèbres et les travaux de la corporation appelée _académie française_, se procurer avec empressement le recueil académique, seule propriété véritable de ce corps, outre son dictionnaire; et, après avoir parcouru ce volumineux verbiage, cédant à la colère qui suit l'espérance trompée, rejeter avec mépris cette insipide collection.