Part 16
Sous ce point de vue, quoi de plus imposant, de plus respectable même que la chevalerie? Combattre, mourir, s'il le fallait, pour son Dieu, pour son souverain, pour ses frères d'armes, pour le service des dames: car, dans l'institution même, elles n'occupent, contre l'opinion commune, que la quatrième place; et le changement, soit abus, soit réforme, qui les mit immédiatement après Dieu, fut sans doute l'ouvrage des chevaliers français. Enfin secourir les opprimés, les orphelins, les faibles, tel fut l'ordre des devoirs de tout chevalier. Et que dire encore de cette autre idée si noble, si grande, ou créée ou adoptée par la chevalerie, de cet honneur indépendant des rois, en leur vouant fidélité; de cet honneur, puissance du faible, trésor de l'homme dépouillé; de cet honneur, ce sentiment de soi invisible, indomptable dès qu'il existe, sacré dès qu'il se montre, seul arbitre dans sa cause, seul juge de lui-même, et du moins ne relevant que du ciel et de l'opinion publique? Idée sublime, digne d'un autre siècle, digne de naître dans un temps où la nature humaine eût mérité cet hommage, où l'opinion publique eût pris, des mains de la morale, sous les yeux de la vertu et de la raison, les traits qui doivent composer le pur, le véritable honneur, l'honneur vénérable, dont le fantôme, même défiguré, est resté encore si respectable, ou du moins si puissant!
Vous n'entendez pas, messieurs, ou plutôt vous ne craignez pas que je rappelle cette multitude d'exploits guerriers, prodiges de la chevalerie en Europe, et dans l'Asie même où l'Europe se trouva transplantée à l'époque des croisades: émigration qui fut l'ouvrage de la chevalerie autant que de la foi; triomphe de l'une et de l'autre, mais encore plus de la chevalerie, qui vit des guerriers sarrazins, saisis d'enthousiasme pour leurs rivaux, passer dans le camp des croisés, et se faire armer chevaliers par nos héros les plus célèbres.
Ce genre particulier d'histoire que l'on nomme anecdote, et qui se charge de réparer les omissions de l'histoire principale, raconte que tous ces, chevaliers chrétiens et sarrazins, rivaux en amour comme en guerre, firent les uns sur les autres plus d'une espèce de conquête: mais, si ces historiens sont véridiques, si les beautés dont ils parlent ont en effet mérité ces soupçons, au moins est-il certain que, loin de leur patrie, entre des adversaires si formidables, elles n'avaient point à craindre le reproche qu'on leur fit depuis en Europe, celui de préférer les chevaliers des tournois aux chevaliers des batailles: méprise qui surprendrait dans un sexe si bon juge de la gloire. Mais qui peut croire à cette méprise? et de quel poids doivent être ces vains reproches, et ces plaintes de mécontens, si on leur oppose l'hommage rendu aux femmes par un guerrier tel que le grand Duguesclin? Prisonnier des Anglais, et amené devant le fameux Prince-Noir son vainqueur, le prince le laisse maître de fixer le prix de sa rançon. Le prisonnier croit se devoir à lui-même l'honneur de la porter à une somme immense. Un mouvement involontaire trahit la surprise du prince. «Je suis pauvre, continue le chevalier; mais apprenez qu'il n'est point de femme en France, qui refuse de filer une année entière pour la rançon de Duguesclin.» Telle était alors la galanterie française; et cependant, disait-on, elle était déjà bien tombée. La chevalerie même dégénérait de jour en jour; pour la valeur, non, ce n'est point ainsi que dégénèrent des chevaliers français; pour l'amour, oui, si l'infidèle dégénère. Ils n'étaient plus, ces temps où des héros scrupuleux, timorés, distinguaient l'amour faux, l'amour vrai: l'amour faux, péché mortel, disaient-ils; l'amour vrai, péché véniel.
Que sont-ils devenus, ces rigoristes qui, regardant la chevalerie comme une espèce de sacerdoce, se vouaient au célibat, rappelaient sans cesse l'austérité de l'institution primitive qui défendait le mariage, et ne permettait que l'amour? Où était-il ce digne Boucicaut, qui n'osait révéler son amour à sa dame qu'à la troisième année, et qualifiait d'étourdis les audacieux qui s'expliquaient dès la première?..... Hélas! cette sorte d'étourdis commençait à devenir bien rare, si l'on en croit M. de Sainte-Palaye; et il faut bien l'en croire. Il avoue, en gémissant, que la licence des mœurs était au comble. Mais, ce qui l'afflige encore plus, c'est d'entrevoir les reproches bien plus graves que l'on peut faire à l'ancienne chevalerie. Il convient que, chargée dès sa naissance du principal vice de la féodalité, elle reproduisit bientôt tous les désordres qu'elle avait réprimés d'abord. Il regrette que ces chevaliers, si redoutables aux ennemis pendant la guerre, le fussent encore plus aux citoyens, et pendant la guerre et pendant la paix: il se plaint qu'un préjugé barbare, admis et adopté par les lois de la chevalerie, eût semblé ne vouer leurs vertus même qu'au service et à l'usage de leurs seuls égaux, ou de ceux au moins que la naissance approchait plus près d'eux: vertus dès-lors presqu'inutiles à la patrie, et qui se faisaient à elles-mêmes l'injure de borner le plus beau, le plus sacré de tous les empires. Il voudrait trouver plus souvent, dans les âmes de ces guerriers, quelques traits de cet héroïsme patriotique, noblement populaire, qui seul purifie, éternise la gloire des grands hommes, en la rendant précieuse à tout un peuple, et fait de leur nom pendant leur vie, et de leur mémoire après eux, une richesse publique, et comme un patrimoine national. O Duguesclin! ce fut ta vraie gloire, ta gloire la plus belle! O toi! qui, à ton dernier moment, recommandes le peuple aux chefs de ton armée; ah! qu'un ennemi, qu'un Anglais vienne déposer sur ton cercueil les clés d'une ville que ton nom seul continuait d'assiéger; qu'il ne veuille les mettre qu'à ce grand nom, et, pour ainsi dire, à ton ombre; j'admire l'éclat, les talens, la renommée d'un général habile: mais si j'apprends que ce même Duguesclin, malade et sur son lit de mort, entendit, à travers les gémissemens de ses soldats et des peuples, retentir, dans la ville ennemie assiégée par lui-même, le signal des prières publiques adressées au ciel pour sa guérison; si je vois ensuite la France entière, je dis le peuple, arrêter de ville en ville, et suivre, consternée, ce cercueil auguste baigné des larmes du pauvre... Votre émotion prononce, Messieurs; elle atteste combien la véritable vertu, l'humanité, laisse encore loin derrière soi tous les triomphes, et que le ciel n'a mis la vraie gloire que dans l'hommage volontaire de tout un peuple attendri.
Ne nous plaignons plus, messieurs, après un pareil trait digne d'honorer les annales des Grecs et des Romains; ne nous plaignons plus de ne pas rencontrer plus souvent, dans notre histoire, des exemples d'un héroïsme si pur et si touchant. Ah! loin d'être surpris, admirons plutôt que, dans ces temps déplorables de tyrannie et de servitude, toutes deux dégradantes même pour les maîtres, un guerrier du quatorzième siècle ait trouvé, dans la grandeur de son âme, ce sentiment d'humanité universelle, source du bonheur de toute société. Qui ne s'étonnerait qu'un soldat, étranger à toute culture de l'esprit, même aux plus faibles notions qui le préparent, ait ainsi devancé le génie de Fénélon qui, trois siècles après, empruntait à la morale ce sentiment d'humanité, pour le transporter dans la politique occupée enfin du bonheur des peuples? Heureux progrès de la raison perfectionnée, qui, pour diriger avec sagesse ce noble sentiment, lui associe un principe non moins noble, l'amour de l'ordre: principe seul digne de gouverner les hommes, et si supérieur à cet esprit de chevalerie qu'on a vainement regretté de nos jours! Eh! qui oserait les comparer, soit dans leur source, soit dans leurs effets? L'un, l'esprit de chevalerie, ne portait ses regards que sur un point de la société; l'autre, cet esprit d'ordre et de raison publique, embrasse la société entière: le premier ne formait, ne demandait que des soldats; le second sait former des soldats, des citoyens des magistrats, des législateurs, des rois: l'un, déployant une énergie impétueuse, mais inégale, ne remédiait qu'à des abus dont il laissait subsister les germes sans cesse renaissans; l'autre, développant une énergie plus calme, plus lente, mais plus sûre, extirpe en silence la racine de ces abus: le premier, influant sur les mœurs, demeurait étranger aux lois; le second, épurant par degrés les idées et les opinions, influe en même temps, et sur les lois et sur les mœurs: enfin l'un, séparant, divisant même les citoyens, diminuait la force publique; l'autre, les rapprochant, accroît cette force par leur union.
C'est cet amour de l'ordre qui, mêlé parmi nous à l'amour naturel des Français pour leurs rois, a produit, et, pour ainsi dire, composé ces grandes âmes des Turenne, des Montausier, des Catinat, l'honneur à la fois et de la France et de l'humanité: caractères imposans où respire, à travers les mœurs et les idées françaises, je ne sais quoi d'antique, qui semble transporter Rome et la Grèce dans le sein d'une monarchie; mélange heureux de vertus étrangères et nationales qui, semblables en quelque sorte à ces fruits nés de deux arbres différens adoptés l'un par l'autre, réunissant la force et la douceur, conservent les avantages de leur double origine. Que ceux qui regrettent les siècles passés, cherchent de pareils caractères dans notre ancienne chevalerie!
Quoiqu'il en soit, on convient qu'en général elle jeta dans les âmes une énergie nouvelle, moins dure, moins féroce que celle dont l'Europe avait senti les effets à l'époque de Charlemagne; on convient qu'elle marqua d'une empreinte de grandeur imposante la plupart des événemens qui suivirent sa naissance, qu'elle forma de grands caractères, qu'elle prépara même l'adoucissement des mœurs, en portant la générosité dans la guerre, le platonisme dans l'amour, la galanterie dans la férocité. De là, ces contrastes qui nous frappent si vivement aujourd'hui; qui mêlent et confondent les idées les plus disparates, Dieu et les dames, le catéchisme et l'art d'aimer; qui placent la licence près de la dévotion, la grandeur d'âme près de la cruauté, le scrupule près du meurtre; qui excitent à la fois l'enthousiasme, l'indignation et le sourire; qui montrent souvent, dans le même homme, un héros et un insensé, un soldat, un anachorète et un amant; enfin qui multiplient, dans les annales de cette époque, des exploits dignes de la fable, des vertus ornemens de l'histoire, et surtout les crimes de toutes les deux: mœurs vicieuses, mais piquantes, mais pittoresques; mœurs féroces, mais fières, mais poétiques. Aussi, l'Europe moderne ne doit-elle qu'à la chevalerie les deux grands ouvrages d'imagination qui signalèrent la renaissance des lettres. Depuis les beaux jours de la Grèce et de Rome, la poésie, fugitive, errante loin de l'Europe, avait, comme l'enchanteresse du Tasse, disparu de son palais éclipsé: elle attendait, depuis quinze siècles, que le temps y ramenât des mœurs nouvelles, fécondes en tableaux, en images dignes d'arrêter ses regards; elle attendait l'instant, non de la barbarie, non de l'ignorance, mais l'instant qui leur succède, celui de l'erreur, de la crédule erreur, de l'illusion facile qui met entre ses mains le ressort du merveilleux, mobile surnaturel de ses fictions embellies. Ce moment est venu: les triomphes des chevaliers ont préparé les siens, leurs mains victorieuses ont de leurs lauriers tressé la couronne qui doit orner sa tête. A leur voix, accourent de l'orient les esprits invisibles, moteurs des cieux et des enfers, les fées, les génies désormais ses ministres; ils accourent, et déposent à ses pieds les talismans divers, les attributs variés, emblèmes ingénieux de leur puissance soumise à la poésie, souveraine légitime des enchantemens et des prestiges. Elle règne: quelle foule d'images se presse, se succède sous ses yeux! Ces batailles où triomphent l'impétuosité, la force, le courage, plus que l'ordre et la discipline; ces harangues de chefs; ces femmes guerrières, ces dépouilles des vaincus, trophées de la victoire; ces vœux terribles de l'amitié vengeresse de l'amitié; ces cadavres rendus aux larmes des parens, des amis; ces armes des chevaliers fameux, objet, après leur mort, de dispute et de rivalité: tout vous rappelle Homère; et c'est la patrie de l'Arioste, du Tasse, c'est l'Italie qui a mérité cette gloire; tandis que la France, depuis quatre siècles, languit, faible et malheureuse, sous une autorité incertaine, avilie ou combattue, sans lois, sans mœurs, sans lettres, ces lettres tant recommandées par la chevalerie!... Ici, messieurs, vous pourriez éprouver quelque surprise; vous pourriez penser, sur la foi d'une opinion trop répandue, qu'il était réservé à nos jours de voir la noblesse française unir les armes et les lettres, et associer la gloire à la gloire: cette réunion remonte à l'origine de la chevalerie; c'était le devoir de tout chevalier, et une suite de la perfection à laquelle étaient appelés ses prosélytes. Et qui croirait qu'exigeant la culture de l'esprit, même dans les amusemens les plus ordinaires, la chevalerie n'alliait aux exercices du corps que les jeux qui occupent ou développent l'intelligence, et proscrivait surtout ces jeux d'où l'esprit s'absente, pour laisser régner le hasard? Quelle est donc l'époque qui devint le terme de cette estime pour les lettres, et la changea même en mépris? Ce fut le moment où les subtilités épineuses de l'école hérissèrent toutes les branches de la littérature; et vous conviendrez, messieurs, que l'instant du dédain ne pouvait être mieux choisi. Encore se trouvait-il plusieurs chevaliers fervens qui s'élevaient avec force contre cette orgueilleuse négligence des anciennes lois. C'était surtout un vrai scandale pour le zélé et discret Boucicaut, comme on le voit par le recueil de ses vers, virelais, ballades, alors chantés par toute la France, auxquels il attachait un grand prix, et qu'il composait lui-même. Ainsi, messieurs, lorsqu'avant l'époque où l'on vit tous les genres de gloire environner le trône de Louis XIV, lorsque François Ier, ce prince si passionné pour la chevalerie, ressuscitait de ses regards la culture des lettres en France, il renouvelait seulement l'antique esprit de cette brillante institution. C'est ainsi que notre auguste monarque, en condamnant des jeux autrefois interdits, rappelle aux descendans des anciens chevaliers une loi respectée par leurs premiers ancêtres: loi paternelle, inviolable déjà sans doute par la seule sanction du prince, mais que l'orgueil du rang protégera peut-être encore; désobéir, c'est déroger.
Serait-il possible, messieurs, de voir ces grands noms unis et rapprochés, sans nous rappeler à la fois, et les bienfaits de la puissance royale, et les vertus de notre auguste monarque? Qu'il soit béni plus encore que célébré, ce roi qu'il est permis de ne louer que par des faits, seul éloge digne d'un cœur qui rejette tout autre éloge; ce roi qui efface, autant qu'il est en lui, les vestiges de l'antique opprobre féodal; qui, en rendant la liberté à des hommes, a reconquis des sujets: oui, reconquis; l'esclave est un bien perdu, qui n'appartient à personne! Qu'il soit béni, et par l'infortuné moins indigent dans l'asile même de l'indigence, et par l'innocent soustrait à la cruelle méprise des lois, et par un peuple qui sait aimer ses maîtres, le seul peut-être qui les ait constamment chéris, et dont l'amour, justifié maintenant, devança plus d'une fois et leurs bienfaits et leur naissance! A ce mot... puisse-t-il être un présage!... puisse bientôt un monarque chéri presser entre ses bras paternels le précieux gage de la félicité de nos neveux! puisse-t-il verser sur ce royal enfant, non moins en roi qu'en père, les douces larmes de la tendresse et de la joie! et, si j'osais mêler au vœu de la patrie, non pas l'expression, mais du moins l'accent respectueux de la reconnaissance, j'ajouterais: Puisse le premier sourire d'un fils payer les vertus de son auguste mère!
C'est ici, messieurs, que je voudrais pouvoir terminer ce discours: et par où le finir plus convenablement que par l'éloge de la vertu sur le trône? Mais, après avoir exposé les vues principales que rassemblent, ou du moins que font naître les ouvrages de M. de Sainte-Palaye, il me semble que j'ai presque oublié de louer M. de Sainte-Palaye lui-même. Ce n'est pas lui qu'on aura fait connaître, en ne parlant que de ses livres; et c'est dans son caractère que réside une grande partie de son éloge. Ses mœurs, vous le savez, unissaient à l'aménité de notre siècle la simplicité, la candeur, la naïveté qu'on suppose à nos pères. Épris de nos anciens chevaliers, il semblait avoir emprunté d'eux et adopté, dans les proportions convenables, les qualités qui distinguent en effet plusieurs de ces guerriers célèbres: honneur, désintéressement, galanterie, loyauté; et, s'il m'est permis de pousser plus loin le parallèle, on voit, par l'étendue de ses travaux, qu'à l'exemple des anciens chevaliers, il ne s'effrayait pas des grandes entreprises. C'est par cette constance et par cette passion pour l'étude, qu'il avait réparé si promptement le désavantage d'une jeunesse débile et languissante, qu'une santé trop foible avait rendue presqu'entièrement étrangère aux lettres.
Croira-t-on qu'un homme placé de si bonne heure au rang des savans les plus distingués, admis à vingt-six ans dans une compagnie célèbre par l'érudition, ait passé les vingt premières années de sa vie sous les yeux de sa mère, partageant auprès d'elle ces occupations faciles qui mêlent l'amusement au travail des femmes? Peut-être cette singularité d'une éducation purement maternelle, bornée pour d'autres à l'époque de la première enfance, et qui se prolongea pour lui jusqu'à la jeunesse, fut, pour M. de Sainte-Palaye, une des sources de cette douceur insinuante, de cette indulgence aimable, dont le cœur d'une mère est sans doute le plus parfait modèle. Peut-être l'austérité précoce d'une éducation trop dure ou moins facile a plus d'une fois resserré le germe, ou flétri du moins la fleur d'une sensibilité naissante. M. de Sainte-Palaye, plus heureux....., destinée unique d'un être né pour le bonheur, qui passe sans intervalle de l'asile maternel sous la sauve-garde de l'amitié! Dès ce moment, messieurs, je ne puis que vous rappeler des faits connus de la plupart d'entre vous; et si j'ose vous en occuper, si je m'arrête un moment sur la peinture de cette union fraternelle, c'est que le nom seul de M. de Sainte-Palaye m'en fait un devoir indispensable: c'est l'hommage le plus digne de sa mémoire; et vous-même vous pensez-que le sanctuaire des lettres ouvert aux talens ne s'honore pas moins des vertus qui les embellissent.
La tendresse des deux frères commença dès leur naissance; car ils étaient jumeaux: circonstance précieuse qu'ils rappelaient toujours avec plaisir. Ce titre de jumeaux leur paraissait le présent le plus heureux que leur eût fait la nature, et la portion la plus chère de l'héritage paternel: il avait le mérite de reculer pour eux l'époque d'une amitié si tendre; ou plutôt ils lui devaient le bonheur inestimable de ne pouvoir trouver, dans leur vie entière, un moment où ils ne se fussent point aimés. M. de Sainte-Palaye n'a fait que six vers dans sa vie, et c'est la traduction d'une épigramme grecque sur deux jumeaux. Le testament des deux frères, car ils n'en firent qu'un (et celui qui mourut le premier disposa des biens de l'autre), leur testament distingua, par un legs considérable, deux parentes éloignées qui avaient l'avantage, inappréciable à leurs yeux, d'être sœurs, et nées comme eux au même instant. C'est avec le même intérêt qu'ils se plaisaient à raconter que, dans leur jeunesse, leur parfaite ressemblance trompait l'œil même de leurs parens: douce méprise, dont les deux frères s'applaudissaient! On aurait pu les désigner dès lors, comme le fit depuis M. de Voltaire, par une allusion très-heureuse:
O fratres Helenœ, lucida sydera!
consécration poétique qui leur assignait, parmi nous, le rang que tiennent dans la fable ces deux jumeaux célèbres, jadis les protecteurs, et maintenant les symboles de l'amitié fraternelle. Mais, plus heureux que les frères d'Hélène, privés par une éternelle séparation du plus grand charme de l'amitié, une même demeure, un même appartement, une même table, les mêmes sociétés réunirent constamment MM. de la Curne: peines et plaisirs, sentimens et pensées, tout leur fut commun; et je m'aperçois que cet éloge ne peut les séparer. Et pourquoi m'en ferais-je un devoir? pourquoi M. de la Curne ne serait-il pas associé à l'éloge de son frère? C'était lui qui secondait le plus les travaux de M. de Sainte-Palaye, en veillant sur sa personne, sur ses besoins, sur sa santé; en se chargeant de tous ses soins domestiques, qu'un sentiment rend si nobles et si précieux. Heureux les deux frères sans doute! mais plus encore celui des deux qui, voué aux lettres, et plus souvent solitaire, arraché à ses livres par son ami, reçoit de l'amitié ses distractions et ses plaisirs; qui tous les jours épanche, dans un commerce chéri, les sentimens de tous les jours; qui ne voit aucun moment de sa vie tromper les besoins de son cœur; enfin qui n'a jamais connu ce tourment de sensibilité contrainte, aigrie ou combattue, ce poison des âmes tendres, qui change en amertume secrète la douceur des plus aimables affections! De là, sans doute, dans M. de Sainte-Palaye ce calme intérieur, cette tranquille égalité de son âme, qui, manifestée dans les traits et dans la sérénité de son visage, intéressait d'abord en sa faveur, devenait en lui une sorte de séduction, et faisait de son bonheur même un de ses moyens de plaire. Ainsi s'écoulait cette vie fortunée, sous les auspices d'un sentiment qui, par sa durée, devint enfin l'objet d'un intérêt général. Combien de fois a-t-on vu les deux frères, surtout dans leur vieillesse, paraissant aux assemblées publiques, aux promenades, aux concerts, attirer tous les regards, l'attention du respect, même les applaudissemens! Avec quel plaisir, avec quel empressement on les aidait à prendre place, on leur montrait, on leur cédait la plus commode ou la plus distinguée! triomphe dont leurs cœurs jouissaient avec délices; triomphe si doux à voir, si doux à peindre! car, après la vertu, le spectacle le plus touchant est celui de l'hommage que lui rendent les hommes assemblés; et dans les rencontres ordinaires de la société, on n'aperçut jamais un des deux frères, sans croire qu'il cherchait l'autre. A force de les voir presque inséparables, on disait, on affirmait qu'ils ne s'étaient jamais séparés, même un seul jour. Il fallait bien ajouter au prodige; et leur union était mise, dès leur vivant, au rang de ces amitiés antiques et fameuses qui passionnent les âmes ardentes, et dont on se permet d'accroître l'intérêt par les embellissemens de la fiction. Eh! qu'en est-il besoin, lorsqu'ils se sont fait mutuellement tous les sacrifices, et enfin celui d'un sentiment qui, pour l'ordinaire, triomphe de tous les autres? M. de la Curne est près de se marier: M. de Sainte-Palaye ne voit que le bonheur de son frère; il s'en applaudit; il est heureux; il croit aimer lui-même..... Mais, la veille du jour fixé pour le mariage, M. de la Curne aperçoit, dans les yeux de son frère, les signes d'une douleur inquiète, mêlée de tendresse et d'indignation. C'est que M. de Sainte-Palaye, au moment de quitter son frère, redoutait pour leur amitié les suites de ce nouvel engagement. Il laisse entrevoir sa crainte; elle est partagée. Le trouble s'accroît, les larmes coulent. «Non, dit M. de la Curne, je ne me marierai jamais.» Les sermens furent réciproques; et jamais ils ne songèrent à les violer. C'est ainsi que M. de Sainte-Palaye vit exécuter, et lui-même exécuta une des lois de la chevalerie qui lui plaisait sans doute davantage, la fraternité préférée à tout, même au service des dames.