Part 15
Quel sera donc le génie bienfaisant qui brisera, qui soulèvera du moins cet amas de chaînes sous lequel l'homme restait accablé volontairement? Lève-toi; Descartes! c'est toi que l'Éternel a nommé pour opérer ce prodige; étends ton bras, saisis l'homme, et fuis avec lui vers la lumière; laisse cet être aveugle et ingrat se débattre dans tes mains comme dans celles d'un ennemi; souviens-toi qu'il est malheureux, et sois son libérateur: un jour viendra qu'il ira pleurer de reconnaissance sur ta tombe. Qui pourrait mesurer l'étendue de l'influence que Descartes a eue sur l'esprit humain? elle n'aura d'autres bornes que celles du monde. C'est de lui que l'avenir même recevra sa forme. Combien d'événemens dont le germe repose dans des idées que son âme a produites, ou qu'elle a fait éclore dans les autres? L'homme futur croira agir seul et se donnera tout l'honneur de l'événement: il ne sera pourtant que l'agent presque nécessaire d'un grand homme. Ici les détails sont impossibles et superflus. Les sciences, les arts, et même les belles-lettres sont occupés à défricher le monde nouveau où Descartes les a fait aborder: l'univers, tel qu'il paraît aujourd'hui, est en partie son ouvrage; il a remis dans nos mains les instrumens qui opèrent les grandes choses; il a fait plus: il nous a rendu l'instrument universel qui les invente tous, la raison. Il a dit à l'homme: Commence ta tâche, la mienne est finie; je t'ai donné le secret et l'exemple de te délivrer de tes erreurs, de celles des grands hommes, et des miennes.
Descartes fut entendu d'un philosophe que le siècle passé vit naître, et qui, par l'adresse et la séduction de son esprit, perfectionna l'espèce humaine, peut-être autant qu'aucun homme de génie. Ami de la vérité, mais jaloux de son repos, il fut l'apôtre de la raison, sans vouloir en être le martyr; il aimait les hommes, car il était un vrai sage, mais il les craignait encore plus; il les regardait comme ces enfans indociles qui abusent souvent de la confiance qu'on leur montre; il pensait que la vérité ne doit point se hâter de paraître, que le sage doit distribuer son action avec une prudente économie, cacher adroitement le but qu'il ne faut pas montrer, déposer dans un endroit inconnu un germe que la génération suivante verra éclore, frapper dans le silence et dans la racine l'arbre nuisible, au tronc duquel il serait dangereux d'attacher la coignée. Aussi ménagea t-il notre faiblesse: il commença par introduire la philosophie auprès de cette moitié du genre humain qui gouverne l'autre, et lui prêta toutes les grâces de ce sexe. Il ne heurta point de front les préjugés réunis, mais il les combattit en détail: il délia le faisceau au lieu de le rompre; au lieu de saper ouvertement l'édifice de l'erreur, il cacha dans ses fondemens la mine dont l'explosion l'a renversé dans la suite: Il fit entrer dans nos yeux à peine ouverts une lumière douce, un jour tempéré, mais sans ombre; ou, s'il répandit quelque nuage sur ce ciel si pur, ce fut afin qu'il servît d'asile à la vérité, et que son défenseur pût au besoin s'y réfugier auprès d'elle.
Quiconque a détruit un préjugé, un seul préjugé, est un bienfaiteur du genre humain. Quelle reconnaissance n'aurait-on pas due à celui qui aurait anéanti l'usage absurde des épreuves, le ridicule entêtement de l'astrologie, la manie des possessions? Que n'aurait-on pas dû à celui qui aurait éteint les bûchers, où étaient consumés des malheureux accusés d'être magiciens et qui croyaient l'être? Combien de préjugés, moins barbares en apparence, non moins funestes en effet! Qui sait combien de siècles la superstition qui défendait l'ouverture des cadavres, a borné les connaissances anatomiques? Combien d'autres siècles, l'avilissement attaché à la culture de l'esprit a retardé les progrès des sciences et des arts? Que ne doit-on pas surtout à celui qui, le premier, a détruit les préjugés politiques, et jeté les fondemens de l'immense édifice des lois?
O toi! citoyen législateur des rois, sublime et profond Montesquieu, qui as fait remonter la philosophie vers le trône des souverains, et qui fus le Descartes de la législation, serait-il vrai que l'ouvrage immortel, que ton génie mit vingt années à produire, ne servira qu'à nourrir la vaine gloire de la patrie? Les hommes, toujours aveugles, tiendront-ils dans leurs mains le code sacré de la raison publique, sans le lire, sans le concevoir? et, après l'avoir stérilement admiré, finiront-ils par le déposer, comme un vain ornement, dans le temple des beaux arts, au lieu de le faire servir à leur bonheur? Non: le temps viendra que les préjugés des rois se dissiperont à ta lumière; les hommes d'état méditeront les grands principes que tu as révélés; la législation sera simplifiée, perfectionnée; les siècles ignorans ne dicteront plus leurs lois aux siècles instruits; et l'heureux instinct des bons rois sera changé en une raison éclairée. Nous apercevons déjà quelques présages favorables: l'attention des Français commence à se tourner vers les grands objets. La frivole Athènes n'est plus occupée tout le jour de ses spectacles et de ses jeux; le nom de patrie est prononcé avec respect; l'amour n'en est point éteint dans les cœurs; il implore les moyens de se ranimer, et de renouveler ses anciens miracles. Déjà le commerce se sent avec joie dégagé des entraves où des préjugés gothiques le tenaient enchaîné. L'agriculture ranimée offre ses bras, et ne demande que sa subsistance pour enrichir l'état, au lieu de se borner à le nourrir languissamment; et, après avoir été barbares et ignorans, superstitieux et fanatiques, philosophes et frivoles, peut-être finirons-nous par devenir des hommes et des citoyens. Alors les Français se demanderont, dans les transports de leur reconnaissance: Où est le tombeau de Montesquieu?
Mon âme frappée de respect s'arrête auprès; et, jetant de cet auteur un regard sur la chaîne des lois, je la vois remonter, par des détours vastes et divers, de nous aux Romains, des Romains aux Grecs, de la Grèce à l'Égypte. Là, elle se perd à mes faibles yeux, qui n'ont peut-être embrassé que la plus courte portion de son étendue. Le grand homme qui en a formé les premiers anneaux, dont l'esprit immortel respire parmi nous, décide encore aujourd'hui de nos fortunes et de notre sort, et influe tous les jours sur les biens et sur les maux civils des sociétés actuelles: tant le pouvoir du génie est invincible! tant son empreinte sur l'univers est ineffaçable!
Rois, gardez-vous de croire que vous régnez seuls sur les nations, et que vos sujets n'obéissent qu'à vous. Tout l'appareil du pouvoir se rassemble et brille autour de votre trône; vous tenez dans vos mains le gouvernail de l'état: mais c'est un vaisseau porté sur une mer inconstante et mobile, sur l'esprit national et sur la volonté de l'homme: si vous ne savez vous rendre maîtres, de la force et de la direction de ce courant inévitable et insensible, il entraînera le vaisseau loin du but que le pilote se propose. Ce courant agit dans le calme comme dans la tempête; et l'on aperçoit trop tard, près de l'écueil, la grandeur de son effet imperceptible dans chaque instant. Et s'il se meut dans un sens contraire au mouvement que vous imprimez au gouvernement, qui pourra l'arrêter ou le changer? Est-ce la force? Pourra-t-elle, armée de la verge du despotisme ou de l'appareil des supplices, rétablir l'harmonie politique, et changer l'esprit général d'un peuple? L'histoire atteste partout l'insuffisance de ce moyen cruel; et un roi généreux peut-il se plaire à avilir ses sujets, qui font sa gloire et sa puissance; à briser sans pitié tous les ressorts de l'honneur et de la vertu, et à mutiler, pour ainsi dire, l'âme humaine, pour régner ensuite tristement sur ses restes défigurés? Non: il n'y a que le génie qui puisse, sans convulsion et sans douleur, rapprocher, réunir les membres séparés du corps politique. C'est par lui que le sceptre deviendra, dans vos mains, un levier d'une force infinie, avec lequel vous pourrez soulever une nation entière; renverser en peu de temps, dans les volontés de plusieurs millions d'hommes, l'édifice antique de leurs préjugés; et détruire jusqu'aux sentimens qui semblaient ne pouvoir être anéantis qu'avec l'homme. Mais si la nature, pour un trône qu'elle vous donne, vous a refusé le génie, osez du moins le chercher dans ceux de vos sujets qui ont reçu d'elle ce partage sublime; achetez d'eux, par des honneurs légitimes, cet instrument puissant de la souveraineté; encouragez, favorisez, dans les grands écrivains, son influence bienfaisante sur l'esprit de vos peuples. Vous avez raison d'écarter de leurs mains les écrits dangereux qui peuvent corrompre l'homme et le citoyen: pour remplir la seconde partie de vos devoirs, multipliez dans leurs mains ceux qui éclairent et ennoblissent l'homme et le citoyen. Faites servir votre force à protéger le génie qui doit l'augmenter; délivrez des fureurs de l'envie et du préjugé barbare ces législateurs paisibles de la raison, qui ne parlent que pour votre gloire, et pour le bonheur du genre humain; et souvenez-vous qu'il n'est pas en votre pouvoir de forcer vos sujets à leur désobéir.
FIN DU DISCOURS SUR L'INFLUENCE DES GRANDS ÉCRIVAINS.
DISCOURS DE RÉCEPTION DE CHAMFORT
A L'ACADÉMIE FRANÇAISE,
Lorsqu'il y fut admis, le 19 Juillet 1781, à la place de M. DE LA CURNE DE SAINTE-PALAYE.
MESSIEURS,
Il y a des bienfaits qui ne trouvent point d'ingrats; mais il est des bienfaiteurs qui craignent l'effusion de la reconnaissance. Ce sont ceux qui, rassasiés d'hommages, ne peuvent plus être honorés que par eux-mêmes: et c'est le terme où vous êtes parvenus. Aussi ai-je cru m'apercevoir qu'après la variété non moins ingénieuse qu'inépuisable des remercîmens qui vous ont été adressés, vous supprimeriez avec plaisir ceux que l'avenir vous réserve. Oui, messieurs, vous remettrez généreusement une dette qu'on vous paiera toujours avec transport, et dont il est si doux de s'acquitter. Mais cet usage, d'ailleurs ancien, rappelle des noms chers et précieux; et dès lors il vous devient sacré. Le tribut que vous négligeriez pour vous-mêmes, vous l'exigez pour ces grands noms. Vous le réclamez pour votre illustre fondateur, ce ministre qui, parmi ses titres à l'immortalité, compte l'honneur d'avoir suffi à tant d'éloges qui la lui assurent. Vous le réclamez pour ce chef célèbre de la magistrature, dont la vie entière se partagea entre les lois et les lettres, et dont la gloire vous devient en quelque sorte plus personnelle, en se reproduisant sous vos yeux dans l'héritier de son nom et de ses talens, qui le représente constamment parmi vous, et qui, dans cet instant, par un choix du sort déclaré en ma faveur, vous représente encore vous-mêmes.
Enfin, messieurs, un intérêt d'un ordre supérieur qui vous attache encore plus à cet usage et vous le rend à jamais inviolable, c'est la mémoire de votre véritable bienfaiteur, de ce monarque auguste qu'on vous accuse d'avoir trop loué; mais qui, pour votre justification, n'a pas été moins célébré par l'Europe entière; de ce roi que la fidèle peinture de son âme, tracée de sa main dans ses lettres, a rendu de nos jours plus cher à la nation: monumens précieux, inconnus pendant sa vie, échappés à l'éloge de ses contemporains, pour lui assurer la louange qui honore le plus les rois, la louange qu'ils ne peuvent entendre.
Tels sont, messieurs, les devoirs respectables qui assurent la perpétuité d'un tribut dont le retour, plus fréquent depuis quelques années, a cependant pris entre vos mains un nouveau degré d'intérêt. C'est que l'éloge de ceux qui ont illustré la littérature, est devenu par vous l'instruction de ceux qui la cultivent; c'est que, bannissant toute exagération, et proportionnant la louange au mérite, vous saisissez dans chaque écrivain le caractère marqué, le trait juste et précis, les nuances principales qui le distinguent et qui déterminent sa place. Passionnés, comme il est juste, pour ce qui est unique ou du premier ordre, vous ne sollicitez plus l'admiration pour ce qui n'est qu'estimable, l'enthousiasme pour ce qui n'est qu'intéressant; et sans vous écarter de cette bienveillance indulgente, qui pour vous est souvent un plaisir, toujours un devoir, une convenance ou un sentiment, vous avez dessiné d'une main sûre les proportions et les contours d'une statue, d'un buste, d'un portrait: attention désormais indispensable, utile aux lettres, utile même à la mémoire de ceux dont la place paraît moins brillante; car quiconque exagère n'a rien dit, et celui qu'on ne croit pas n'a point loué.
C'est ce que je n'ai point à craindre dans le tribut que je dois à la mémoire de M. de Sainte-Palaye. On peut le louer avec la simplicité, et, pour ainsi dire, la modestie qui fut l'ornement de son caractère. La vérité suffit à sa mémoire.
Lorsque l'académicien que j'ai l'honneur de remplacer, vint prendre séance parmi vous, il vous entretint du projet d'un ouvrage utile ou plutôt nécessaire, qu'il regardait comme son principal titre à vos suffrages; et du moins personne avant lui ne vous en avait offert de plus analogue à l'objet de vos occupations habituelles. C'était le plan presqu'entièrement exécuté d'un glossaire de notre ancien idiôme, ouvrage d'une étendue prodigieuse, dont les matériaux étaient déjà mis en ordre, et que l'auteur croyait prêt à paraître: mais bientôt, en vivant parmi vous, messieurs, il vit le premier les défauts de son plan; et en continuant d'y vivre, il en vit le remède. Il eut la sagesse de s'effrayer du grand nombre de volumes qu'il allait offrir au public. Il apprit de vous l'art de disposer ses idées, l'art d'abréger pour être clair, et de se borner pour être lu. Une ordonnance plus heureuse bannit d'abord les inutilités, sauva les redites, enrichit l'ouvrage par ses pertes, enfin sut épargner au lecteur le détail de tous les petits objets, en plaçant au milieu d'eux le flambeau qui les éclaire tous à la fois: heureux effets de l'esprit philosophique, qui, conduisant l'érudition, réforme un vain luxe dont elle se fait trop souvent un besoin, et change son faste, quelquefois embarrassant, en opulence commode et utile.
C'est donc à vous principalement, messieurs, que le public sera redevable de la perfection d'un ouvrage important qui deviendra la clé de notre ancienne littérature, et qui met sous les yeux l'histoire de notre langue, depuis son origine, jusqu'au moment où cette histoire devient la vôtre. On y verra un idiôme barbare, assemblage grossier des idiômes de nos provinces, se former lentement, et par degrés presqu'insensibles; lutter, pour ainsi dire, contre lui-même; indiquer l'accroissement et le progrès des idées nationales, par les termes nouveaux, par les changemens que subissent les anciens, par les tours, les figures, les métaphores qu'amènent successivement les arts, les inventions nouvelles; enfin, par les conquêtes que notre langue fait, de siècle en siècle, sur les langues étrangères. On observera, non sans surprise, le caractère primitif de la nation consigné dans les élémens même de son langage. On reconnaîtra le Français défini en Europe, dès le huitième siècle, gai, brave et amoureux. On verra les idées meurtrières de duel, de guerre, de combats, associées souvent dans la même expression, aux idées de fêtes, de jeux, de passe-temps, de rendez-vous. Et quelle autre nation que la nôtre eût désigné, sous le nom de la _joyeuse_, l'épée que Charlemagne rendit si redoutable à l'Europe?
Ce travail de M. de Saint-Palaye, quelque immense qu'il puisse paraître, n'était toutefois qu'un démembrement d'une entreprise encore plus considérable, nouveau prodige de sa constance et de sa laborieuse activité. C'était un dictionnaire de nos antiquités françaises, où l'auteur embrassait à la fois géographie, chronologie, mœurs, usages, législation: ouvrage au-dessus des forces d'un seul homme, et que M. de Sainte-Palaye ne put conduire à sa fin; mais dont les matériaux précieux sont devenus, par les soins d'une administration aussi éclairée que bienfaisante, une des richesses de la bibliothèque du roi. Il compose le même nombre de volumes qu'aurait formé sans vous le dictionnaire de l'ancienne langue, quarante volumes _in-folio_. Je n'ai pu être à portée de les lire; mais qui peut méconnaître le mérite et le prix de ses savantes recherches? Qui ne voudrait mesurer, au moins des yeux, le champ nouveau qu'elles ouvrent à la critique et à l'histoire? Et pourquoi faut-il que la philosophie, trop souvent intimidée à la vue de ces vastes dépôts, s'en écarte avec un respect mêlé de crainte, et s'abstienne un peu trop scrupuleusement des trésors qu'ils renferment? Pourquoi faut-il que, satisfaite de quelques résultats principaux qu'elle a rapidement saisis, elle néglige une foule de vérités secondaires qui, pour être d'un ordre inférieur, n'en seraient peut-être que d'un habituel et plus étendu? Que n'ose-t-elle, en réunissant sous un même point de vue le double objet des travaux de M. de Sainte-Palaye, notre ancienne langue et nos antiquités, l'histoire des faits et celle des mots, se placer entr'elles deux, les éclairer l'une par l'autre, et poser un double fanal, l'un sur les matériaux informes de notre ancien idiôme, l'autre sur l'amas non moins grossier de nos premiers usages! Là, qu'elle s'arrête et qu'elle examine: elle verra, comme de deux sources inépuisables, se précipiter et descendre de siècle en siècle jusqu'à nous, le vice primitif de notre ancienne barbarie, dont elle pourra suivre de l'œil le décroissement, les teintes diverses et les nuances variées dans toutes leurs dégradations successives. Elle verra l'erreur, mère de l'erreur, entrer comme élément dans nos idées, par la langue même et par les mots; le mal, auteur du mal, se perpétuer dans nos mœurs par nos idées; la perfection philosophique du langage, aussi impossible que la perfection morale de la société; et la raison se convaincra que la langue philosophique projetée par Leibnitz, ne se serait parlée, s'il eût pu la créer en effet, que dans la république imaginaire de Platon, ou dans la diète européenne de l'abbé de Saint-Pierre.
Tels sont les travaux, encore inconnus du public, qui remplirent presqu'entièrement la vie de M. de Sainte-Palaye. Mais, il me semble, Messieurs, vous entendre me demander compte de l'ouvrage auquel il dut sa célébrité; de cet ouvrage dont sa présence, ou même son nom seul, rappelait constamment l'idée: je parle de ses travaux sur l'ancienne chevalerie. Il en avait fait l'objet de ses études favorites. Ces mœurs brillantes et célèbres, ces hauts faits, ces aventures, ces tournois, ces fêtes galantes et guerrières, ces chiffres, ces devises; ces couleurs, présens de la beauté, parure d'une jeunesse militaire; ces amphithéâtres ornés de princes, de princesses; ces prix donnés à l'adresse ou au courage; ce second prix, plus recherché que le premier, nommé _prix de faveur_, et décerné par les dames, quand, le chevalier leur était agréable; ces jeunes personnes dont la naissance relevait la beauté, ou plutôt dont la beauté relevait la naissance, et qui ouvraient la fête en récitant des vers; ces dames qui d'un mot arrêtaient, à l'entrée de la lice, le discourtois chevalier dont une seule avait à se plaindre: ces idées, ces tableaux flattaient l'imagination de M. de Sainte-Palaye. Elles avaient été l'une des illusions de son jeune âge, et elles souriaient encore à sa vieillesse. Il en parlait à ses amis; il en entretenait les femmes, car il aimait beaucoup leur société. Il citait fréquemment cette devise fameuse: _Toutes servir, toutes honorer pour l'amour d'une_; et répétait, d'après le célèbre Louis III de Bourbon, que tout l'honneur de ce monde vient des dames. Il avouait même que, dans sa constance infatigable à lire les contes, chansons, fabliaux du douzième et du treizième siècles, il avait tiré un grand secours du plaisir secret de s'occuper d'elles, genre d'intérêt qui contribue rarement à former des érudits: ce fut sans doute l'intérêt principal qui le soutint dans ses recherches sur notre ancienne chevalerie.
L'honneur et l'amour, la devise des chevaliers, c'est leur histoire et celle de France. Mais comment traiter un tel sujet? L'honneur toujours sérieux, l'amour sérieux quelquefois, souvent trop peu, même jadis! Pourrai-je accorder des tons trop différens, et peut-être opposés? Non, sans doute. Faut-il les séparer? faut-il choisir? mais lequel abandonner? L'honneur? Parmi vous, messieurs, devant le prince qui vous voit, qui m'écoute, et dont le nom seul rappelle aux Français toutes les idées de l'honneur[15]! L'amour? Qui l'oserait, lorsque celles dont la présence eût honoré les tournois, s'empressent d'assister à vos assemblées? Que résoudre? quel parti prendre? Question embarrassante, épineuse, du nombre de celles qui s'agitaient autrefois dans ces tribunaux appelés _cours d'amour_, où l'on portait les cas de conscience de cette espèce. La cour eût décidé, je crois, que l'ancienne chevalerie ayant uni très-bien l'honneur et l'amour, je dois, quoi qu'il arrive, je dois, en parlant de l'ancienne chevalerie, unir, bien ou mal, l'amour et l'honneur.
[15] M. le prince de Condé.
Etrange institution qui, se prêtant au caractère, aux goûts, aux penchans communs à tous ces peuples du nord, conquérans et déprédateurs de l'Europe, les passionna tous à la fois, en attachant à l'idée de chevalerie l'idée de toutes les perfections du corps, de l'esprit et de l'âme, et en plaçant dans l'amour, dans l'amour seul, l'objet, le mobile et la récompense de toutes ces perfections réunies! Jamais législation n'eut un effet plus prompt, plus rapide, plus général: c'est qu'elle armait des hommes, nés pour les armes, et qu'à l'exemple de la religion nouvelle de Mahomet, elle offrait la beauté pour récompense de la valeur. Mais, par un singulier renversement des idées naturelles, Mahomet mit les plus grands plaisirs de l'amour dans l'autre monde; et l'instituteur de la chevalerie offrit en ce monde à ses prosélytes l'attrait d'un amour pur et intellectuel. Etait-ce bien celui qui convenait aux vainqueurs des Romains et des Gaulois? Oui, sans doute, si l'on considère le succès qu'obtint en Europe la théorie de ce système; mais cette opinion devient douteuse, quand on consulte l'histoire et les faits: malgré cette loi du plus profond respect pour les dames, on voit, par le nombre même de leurs défenseurs, combien elles avaient d'agresseurs et d'ennemis; et il existe des chansons du douzième siècle qui regrettent l'amour du bon vieux temps.
L'instant où naquit la chevalerie dut la faire regarder comme un bienfait de la divinité. C'était l'époque la plus effrayante de notre histoire: moment affreux, où, dans l'excès des maux, des désordres, des brigandages, fruits de l'anarchie féodale, une terreur universelle, plus encore que la superstition, faisait attendre aux peuples, de moment en moment, la fin du monde dont ce chaos était l'image. Dans cet instant, s'élève une institution qui, réunissant une nombreuse classe d'hommes armés et puissant, les associe contre les destructeurs de la société générale, et les lie, entre eux du moins, par tous les nœuds de la politique, de la morale et de la religion; de la religion même dont elle empruntait les rites les plus augustes, les emblèmes les plus sacrés, enfin tout ce saint appareil qui parle aux yeux, frappant ainsi à la fois l'âme, l'esprit et les sens, et s'emparant de l'homme par toutes ses facultés.