Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 1) Recueillies et publiées avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur.

Part 14

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Manière bien plaisante d'expliquer pourquoi les malades d'alors étaient insupportables. Le ton de satire appartient absolument à La Fontaine.

V. 37. Il faut, dit l'autre ami, le prendre de soi-même.

C'est-là un des meilleurs conseils que le sage pût donner; et je voudrais que La Fontaine eût composé un ou deux Apologues pour en faire sentir l'importance.

Tout le discours du solitaire est parfait, et ceux qui aiment les vers le savent par cœur.

V. 53. Ce n'est pas qu'un emploi....

La Fontaine a senti l'objection prise du tort que l'on ferait à la société, si le goût de la retraite devenait trop général. Il nie que cela puisse arriver.

V. 56. Ces secours, grâce à dieu, ne nous manqueront pas: Les honneurs et le gain, tout me le persuade.

Et il revient de nouveau au plaisir de prêcher l'amour de la retraite: et quelle force de sens dans ces vers-ci:

V. 60. Magistrats, princes et ministres, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Que le malheur abat, que le bonheur corrompt.

Et sur-tout ce vers admirable qui suit:

Vous ne vous voyez point, vous ne voyez personne.

On pourrait finir par un Apologue plus parfait, mais non par de meilleurs vers.

CONCLUSION.

Après cet examen, qu'il était aisé de rendre plus exact et plus sévère, il se présente naturellement quelques réflexions. On a pu être étonné de la multitude des fautes qui se trouvent dans un écrivain si justement célèbre. Je ne parle point de celles qui ne concernent point la langue, la versification, etc; je n'insiste que sur celles qui intéressent la morale, objet beaucoup plus important. On a pu remarquer quelques fables dont la morale est évidemment mauvaise; un plus grand nombre dont la morale est vague, indéterminée, sujette à discussion; enfin quelques autres qui sont entièrement contradictoires. On voit, par cet exemple, quelle attention il faut porter dans sa lecture, pour ne point admettre de fausses idées dans son esprit; et s'il s'en est glissé plusieurs dans un livre qui entre dans notre éducation, comme un des meilleurs qui aient jamais été faits, qu'on juge de celles que nous recevrons par un grand nombre de livres inférieurs à celui-ci. Que faire donc? Je l'ai déjà dit. Ne point lire légèrement, ne point être la dupe des grands noms, ni des écrivains les plus célèbres, former son jugement par l'habitude de réfléchir. Mais c'est recommencer son éducation. Il est vrai; et c'est ce qu'il faudra faire constamment, jusqu'à ce que l'éducation ordinaire soit devenue meilleure, réforme qui ne paraît pas prochaine.

DISCOURS

QUI A REMPORTÉ LE PRIX A L'ACADÉMIE DE MARSEILLE, EN 1767.

_Combien le Génie des grands Écrivains influe sur l'esprit de leur siècle?_

...Si fortè virum quem Conspexere, silent.

VIRG. _Æneid_.

Il n'est point d'espèce dans l'univers, dont les deux extrêmes soient séparés par un aussi grand intervalle, que celui qu'a jeté la nature entre les deux extrémités de l'espèce humaine. Quelle distance immense entre un sauvage grossier qui peut à peine combiner deux ou trois idées, et un génie tel que Descartes et Newton! L'un semble encore toucher par quelques points à la classe des animaux, et ramper avec eux à la lueur d'un instinct stupide et borné; l'autre paraît avoir reçu dans son âme un rayon de la divinité même, et lire à sa clarté les mystères de la nature et de notre être. Ici, c'est un bloc informe et brut, retombant dans l'abîme tel qu'il en avait été tiré; là, s'élève une statue colossale qu'un Phidias a fait respirer et vivre. Par quel étonnant prodige l'homme diffère-t-il ainsi de l'homme? pourquoi la raison paraît-elle dans les uns un astre éclipsé, tandis que dans les autres il éclaire des mondes?

Qui pourra nous révéler la nature de ces âmes privilégiées qui renferment elles seules les lumières de plusieurs générations, dont l'active pensée devance dans son vol la course des siècles et va saisir l'avenir dans le néant où il est encore; remonte à l'origine des sociétés, et semble avoir assisté à la création de l'univers, à la formation de l'homme, et à la naissance des gouvernemens? En lisant leurs pensées, je crois m'entretenir avec le premier des mortels; je crois l'entendre retraçant à ses nombreux enfants les objets de la nature dans la simplicité sublime où il les vit, où il les conçut, et avec le sentiment énergique et profond qu'il éprouva, lorsqu'éveillé du néant à la voix du créateur, il s'assit seul au milieu du monde.

Le génie est un phénomène que l'éducation, le climat, ni le gouvernement ne peuvent expliquer. Est-ce à son siècle que l'immortel Bacon dut cette âme sublime dont le souffle puissant ralluma le flambeau presque éteint de la philosophie? Non: ce ne sont point des hommes qui forment les grands hommes. Ils n'appartiennent à aucune famille, à aucun siècle, à aucune nation; ils n'ont ni ancêtres, ni postérité. C'est Dieu qui, par pitié, les envoie tout formés sur la terre pour renouveller l'homme et sa raison dégénérée: semblables à ces astres qui descendent près de notre sphère après une longue révolution de siècles; qui, dérobant à la vue le point d'où ils sont partis, raniment, dit-on, la vigueur des mondes et rajeunissent la nature; mais, après que la nature s'est plu à s'épuiser pour former ces masses étonnantes de lumière, elle semble se reposer ensuite, et laisse tomber de sa main, sans autre dessein que la profusion, la multitude des hommes, comme une foule d'atomes intelligens, destinés à être agités, entraînés dans la sphère d'activité des autres. La grande portion du genre humain reste comme abandonnée, sous la main de ceux qui sauront s'en servir pour la gouverner; elle ne reçoit que la portion d'intelligence nécessaire pour obéir à ses maîtres.

Deux forces souveraines commandent à l'espèce humaine, et règlent partout les destinées: le pouvoir et le génie. Assis sur un trône, tenant d'une main le livre des lois, et de l'autre le glaive de la force, le pouvoir préside aux grandes révolutions; il subjugue les hommes par les hommes; il maîtrise, par les forces qui lui sont confiées, les forces qui lui résistent. Il dispose de la forme extérieure des sociétés, qu'il varie à son gré. Les passions vulgaires environnent son trône et sont à ses ordres. Maître des biens et des personnes, il contient l'homme par ses besoins et par ses désirs; il l'enchaîne encore par l'horreur de sa destruction et par l'amour de sa tranquillité. Mais sa force n'a point de mesure fixe et constante: elle est asservie à mille hasards, à mille circonstances étrangères, qui peuvent ou la rendre immense ou la faire évanouir; après avoir surmonté les plus grands obstacles, elle se trouve quelquefois arrêtée par les plus petits; elle peut échouer contre une opinion, un préjugé, une mode. Le pouvoir peut employer tous les instrumens, tous les moyens actuellement existans; mais il n'en invente point de nouveaux et ne peut préparer l'avenir. Il rend au siècle suivant l'espèce telle qu'il l'a reçue du siècle précédent, sans l'avoir perfectionnée. Il est plus puissant pour l'avilir ou pour la détruire: encore commande-t-il en vain à qui ne veut plus obéir. Homme furieux, arrêtez; ses droits sont sacrés! Mais que deviennent-ils, dans le fait, au temps de ces révolutions fatales, où les peuples, las de tyrannie et d'oppression, reprennent dans ses mains leur force et leur volonté, tranchent leurs liens avec le fer, et redeviennent barbares, croyant se rendre libres?

L'action du génie est plus lente, mais plus forte et plus sûre; le mouvement qu'il a une fois imprimé, ne meurt point avec lui; il tend vers l'avenir et s'accélère par l'espace même qu'il parcourt; il subjugue l'homme pour l'ennoblir; il dompte sa volonté par sa raison, par les plus nobles de ses passions et de ses facultés; comme Dieu, il jouit de l'étonnant privilége de régner sur elle sans gêner sa force et sans lui ôter le sentiment précieux de sa liberté.

Comme son action n'a point de bornes dans sa durée, elle n'en a point dans la sphère de son étendue. Elément invisible, subtil, dont nul obstacle ne peut intercepter l'effet, il pénètre de l'homme à l'homme, comme l'aimant pénètre les corps; il parcourt extérieurement toute l'espèce humaine, et change sans violence la direction des volontés. La cause de ce changement est souvent ignorée du pilote qui conduit le vaisseau; mais elle est aperçue du philosophe qui l'observe.

Et comment les esprits pourraient-ils résister à l'influence du génie? Nos sentimens, nos goûts, nos passions, nos vertus, nos vices même lui offrent autant de chaînes par lesquelles il nous saisit et nous entraîne à sa volonté. Ce penchant naturel et invincible pour tout ce qui est grand, extraordinaire et nouveau, nous appelle vers lui; l'ascendant nécessaire de l'esprit vaste sur l'esprit borné, de l'âme forte sur l'âme faible: tout nous entraîne sous ses lois.

Cette souveraineté que l'homme de génie exerce sur la foule des hommes, n'est donc pas de notre institution: c'est une loi de la nature, aussi ancienne que la loi du plus fort, souvent plus puissante et toujours plus respectable. En vain l'amour-propre se révolte contre une supériorité qui l'humilie! nous naissons les sujets du grand homme; c'est dans nos cœurs qu'il prend les titres de sa puissance.

Il ne manquait plus au génie qu'un art ingénieux qui pût conserver et transmettre à tous les âges ce dépôt de son autorité, réfléchir dans le même instant les rayons de sa lumière devant toutes les âmes qui existent avec lui, et marquer d'une couleur durable la trace immense de son vol vers la vérité. Cet art est né: et l'empire du génie sur les esprits est éternel.

Quand on jette sur l'univers un coup d'œil superficiel, on n'apperçoit d'abord que les conquérans, les rois et les ministres du pouvoir: mais si on laisse à la raison éblouie le temps de distinguer les objets; si l'on remonte, à travers le mouvement de l'espèce humaine, jusqu'aux ressorts qui en sont le principe; bientôt l'on conçoit que chaque siècle emprunte sa force et son caractère d'un petit nombre d'hommes qu'on peut appeler les maîtres du genre humain, et qui n'ont que le génie et la pensée pour le gouverner.

Homère créa peut-être, ou du moins développa le génie des Grecs. Au nom de ce peuple, les idées de patrie, de gloire, de beaux-arts s'éveillent et se pressent en foule dans nos esprits. C'est Homère qui le fit naître parmi ses compatriotes; c'est lui qui, en célébrant leurs victoires sur les Troyens, traça pour des siècles une ligne de séparation entre la Grèce et l'Asie: l'une se crut destinée, dans l'ordre éternel des choses, à être pour jamais l'asile de la liberté et le temple de la victoire; tandis que l'autre gémirait tour à tour sous le joug de ses tyrans ou de ses vainqueurs. Le feu qui respire dans les peintures de ce grand poète, ralluma partout l'enthousiasme de la liberté, et éveilla le génie martial des Grecs. Telle est l'idée qu'en avait Lycurgue. Ce grand législateur retournant dans sa patrie, après avoir recueilli le dépôt précieux des lois de Crète et de l'Égypte, y transporta les ouvrages d'Homère. Il le crut capable d'élever l'âme des Spartiates, et digne de les préparer aux sacrifices pénibles et continuels que ses lois allaient leur imposer. Il lui commit, pour ainsi dire, le soin de former les mœurs, et l'associa en quelque sorte à la législation. Homère ébaucha, par le caractère d'Achille, l'idée de l'héroïsme qui fut le modèle d'Alexandre-le-Grand. Ce prince eut même le malheur de l'imiter jusque dans sa férocité: il fit traîner Bétis autour des murs de Damas, comme Achille traîne Hector autour des murs de Troye.

Combien il importe aux écrivains d'avoir des notions justes de la vraie grandeur et du véritable courage! l'ambition d'imiter Alexandre fut l'âme des actions de César, comme il l'avoua involontairement par les larmes héroïques qu'il répandit aux pieds de sa statue. Ces deux grands hommes enflammèrent d'émulation Mahomet II et Charles XII. C'est l'âme du seul Homère qui enfanta cette suite de héros. Plusieurs savans l'ont regardé comme l'auteur de l'ancienne théologie. Admettre cette supposition, c'est étendre à tous les siècles l'ascendant qu'il prit sur le sien: nous ne pouvons plus faire un pas, sans que nos arts, nos allégories, nos plaisirs même ne nous montrent partout l'empreinte du génie d'Homère.

C'est lui qui, en traçant les caractères des héros, prépara de loin l'art sublime qui les représente agissant sur la scène, nous donnant d'involontaires leçons, et portant au fond de notre cœur l'énergie de leurs sentimens. Ce grand art donne à l'homme de génie une influence immédiate et rapide sur son siècle! C'est au théâtre qu'il exerce l'empire le plus absolu; c'est là qu'il frappe à la fois sur tous les esprits d'une nation; c'est de là qu'il jette une foule d'idées nouvelles parmi un peuple. La vive peinture des passions fortes auxquelles ces idées sont associées, les met en fermentation et leur donne un nouveau degré d'activité. Avec quel avantage les tragiques grecs n'ont-ils pas employé ce ressort? ils faisaient adorer la liberté par l'expérience des sentimens qu'elle inspire; ils représentaient sans cesse les tyrans odieux; souvent des allusions secrètes et d'un effet infaillible avertissaient le peuple des piéges que lui tendaient des magistrats infidèles ou des orateurs mercenaires.

Si le théâtre n'a plus parmi nous cette influence politique, son influence morale est peut-être encore plus forte et plus sûre. Qui doute que Corneille n'ait élevé les idées de sa nation? notre esprit se monte naturellement au niveau des grandes pensées qu'on lui présente. Qui n'a senti son âme s'agrandir à l'expression d'un beau sentiment, comme à la vue d'une mer vaste, d'un horizon immense, d'une montagne dont le sommet fuit dans les airs? On sait que Louis XIV, après avoir assisté à une représentation de _Cinna_, fut tellement frappé de la clémence d'Auguste, qu'il l'aurait imitée à l'égard du chevalier de Rohan, si l'intérêt de l'état n'eût pas exigé la punition du coupable. Le même monarque cessa de monter sur le théâtre, après avoir entendu les beaux vers où Narcisse, au nom des Romains, reproche à Néron de venir prodiguer sur la scène sa personne et sa voix. Et qui sait combien d'hommes inconnus ont pris dans cette école des mœurs le germe de plusieurs actions honnêtes et de leurs vertus ensevelies avec eux dans l'obscurité?

Le théâtre comique n'en impose point par ce faste qui accompagne la tragédie; il ne bat point l'imagination par d'aussi grandes machines. Il n'enlève point l'âme hors d'elle-même; mais il s'y insinue, et la gouverne par une persuasion douce et pénétrante. Il l'épure et l'adoucit; il inspire le goût de la société en nous apprenant l'art d'intéresser nos semblables, ou du moins d'en être soufferts. Les fruits de la société sont doux; mais il faut souvent les cueillir sur un terrain couvert de ronces et d'épines, le poète comique arrache ou écarte ces ronces. C'est ce qu'a fait Molière parmi nous. Il a purgé le champ de la société des insectes incommodes qui l'infectaient. Que de services n'aurait-il pas rendus à la France, si la mort n'eût interrompu le cours de ses travaux? que de fausses notions, que d'opinions absurdes et populaires n'aurait-il pas détruites? de combien de préjugés épidémiques ne nous eût-il pas guéris? Il aurait corrigé les grands sans négliger le peuple. Le théâtre, chez une nation policée, doit ressembler à ces pharmacies complètes où, auprès d'une composition précieuse, destinée à l'usage des citoyens opulens, se trouvent ces spécifiques vulgaires que la générosité daigne consacrer aux maladies de l'indigence. Qu'il serait à souhaiter que les grands écrivains n'eussent jamais employé leurs talens qu'au profit de la société! Mais souvent, au lieu d'adoucir les mœurs, ils les ont affaiblies; et d'habiles tyrans ont fait servir quelquefois l'homme de génie à leurs desseins secrets, et l'ont rendu complice de leur tyrannie.

L'univers se repose et se corrompt sous Auguste, qui ferme à la fois le temple de la guerre et celui de la liberté romaine. Caton, Cassius, Brutus ont expiré avec elle; mais leurs ombres erraient encore devant l'imagination des Romains. Il fallait étouffer les sentimens qui auraient pu reproduire les âmes républicaines. Le maître du monde sent qu'il ne l'est pas des esprits. Il s'adresse au génie, plus fort que lui; il appelle autour de son trône, encore mal affermi, les rois de l'éloquence, de la poésie et des arts; il les intéresse à sa gloire. Horace, Virgile, Ovide, Tibulle célèbrent les charmes de son empire. Bientôt les fiers Romains sont changés. Ils baisent leurs fers avec respect, et chantent les louanges de leur maître. Le goût du luxe et des plaisirs passe de leurs écrits dans les mœurs; et les champs, encore sanglans de la lutte terrible des tyrans et de la liberté, se couronnent de fleurs, s'embellissent de spectacles, de jeux et de fêtes. Quelle étonnante révolution! quelques années auparavant, mille Romains s'écriaient encore avec Caton: _Un tyran peut-il vivre tandis que je respire?_ Et je vois sous Auguste, le fils de Labéon appelé insensé pour avoir osé, dans le sénat, donner son suffrage à un ennemi de l'empereur! Et j'entends tous les Romains répéter d'après leur maître: _Qu'est-ce que cette couronne de laurier, qu'un amas de feuilles inutiles?_ eux qui, pour obtenir ces feuilles, avaient renversé Carthage et conquis l'univers! Ce fut ainsi que les grands écrivains du siècle d'Auguste amenèrent les Romains à traiter de folie le noble enthousiasme de la liberté. Plus près de nos jours et dans une île voisine, le génie n'a-t-il pas opéré une révolution non moins rapide et plus heureuse? Charles II, dont le trône touchait presque à l'échafaud de son père, vit sa nation perdre en un moment toute sa férocité. Les Waller, les Rochester, et quelques autres génies semblables adoucirent ces âmes cruelles qui, depuis trente années, s'étaient nourries de haine, de fanatisme et de carnage.

Mais quel spectacle étrange me rappelle encore dans Rome, au milieu des tyrans qui la tourmentent! un Sénèque mêlant tranquillement son sang au sang de son épouse qui l'accompagne au tombeau; un Thraséas recevant au milieu de ses jardins l'arrêt de sa mort, du même visage dont il venait de s'en entretenir avec ses amis; et la fille de l'illustre Arrie implorant, de la tendresse de son époux, la liberté de le suivre. Mille Romains quittent la vie sans tristesse et sans joie, après un festin, une conversation, une lecture; il semble que les liens de l'âme et du corps soient usés pour eux, et que l'un et l'autre se séparent à leur gré sans douleur. Est-ce donc le siècle des Décius, et celui des Tibère et des Néron qui se confondent ensemble à mes yeux? ou Rome va-t-elle renaître encore? Non: Rome est foulée sous les pieds des tyrans. Que dis-je? ils voudraient anéantir la vertu avec la liberté; mais la vertu rit de leurs vaines fureurs. Quand elle ne peut plus habiter le siècle qu'ils ont souillé, le génie la reçoit dans ses écrits, et la rend à l'univers quand les monstres en ont disparu.

Ce furent Sénèque, Lucain et d'autres écrivains imbus des dogmes de Zénon, qui répandirent cet esprit stoïque, dont l'inflexible raideur fit faire à la vertu ces efforts excessifs, la porta à se détruire pour se conserver, et lui fit passer les bornes de la nature, pour échapper aux tyrans qui franchissaient les bornes ordinaires de l'inhumanité. Les Romains, excédés du spectacle de leur lumière, appelèrent à leur secours le stoïcisme, cette philosophie de l'homme malheureux, qui leur ôtait le sentiment quand ils n'avaient plus que des maux à sentir, et qui leur apprenait à mépriser une vie qu'il fallait craindre de perdre à chaque instant, où qu'il fallait avilir. Pardonnons à Sénèque, à Lucain, d'avoir altéré la pureté du goût des Horace et des Virgile. Il ne furent pas comme eux, toujours occupés à vanter les faveurs d'Auguste: il leur fallait s'exhorter sans cesse à mourir. Si le goût doit se livrer avec réserve aux éclairs de leur génie, la force de leur âme, déposée dans leurs pensées, ennoblit et fortifie la nôtre. Les deux plus nobles emplois du génie, c'est d'encourager à la vertu par ses écrits, et de remettre dans la route de la vérité la raison humaine toujours prête à s'en écarter.

Elle était plongée, depuis Aristote, dans un sommeil léthargique, voisin de la mort: il semblait que la pensée eût perdu son mouvement, et que l'entendement humain se fût arrêté. Une longue suite de siècles informes avait passé dans l'ombre de la nuit sans traits et sans couleurs. Nul génie n'avait paru pour les marquer de l'empreinte de son âme. Enfin la raison se réveille; elle saisit quelques lueurs éparses dans cette solitude immense. A leur clarté douteuse, elle n'embrasse que des fantômes: ne voyant autour d'elle aucun génie capable de la guider, elle court vers Aristote qu'elle découvre dans le lointain; mais il ne la retira de l'abîme de l'ignorance, que pour la replonger dans celui de l'erreur: elle s'y enfonce avec lui. Là, enchaînée à ses pieds, elle y contracte, comme un vil esclave, le caractère, la forme, et jusqu'aux attitudes de son aveugle maître: elle y perd cette audace salutaire et cette liberté d'intelligence qui voient toujours la vérité au-dessus du grand homme, et osent le quitter pour elle. Rien n'est si fécond que l'erreur: l'âme la produit sans culture. Déjà ses racines funestes se sont étendues de toutes parts; elles menacent d'étouffer la raison humaine; et, aux premiers efforts que le génie hasarde, la superstition accourt et l'épouvante.

C'est ainsi que nous abusons de tout, même du génie des grands hommes. Aristote a parlé: et pendant deux mille ans la vérité n'ose le démentir. Dès que la célébrité d'un grand écrivain ou d'un philosophe hardi en impose à l'imagination, les esprits médiocres s'attroupent sous ses étendards, s'empressent d'adopter ses idées sans discernement, et croient s'associer à sa gloire. La paresse se repose bientôt sur la force de ses décrets, et achève de nous priver du seul remède qui nous reste: la réflexion est un état violent pour nous. Une sorte de sentiment confus de la brièveté de notre vie, qui nous presse d'agir et de jouir, nous fait regretter les instans que nous perdons à connaître avant de vouloir, à douter avant de choisir. L'incertitude devient un tourment, dont notre âme se délivre par une erreur, si elle ne le peut par une vérité. Cette liberté si noble de nos jugemens et de nos pensées, nous l'abandonnons honteusement au premier usurpateur, s'il ne se trouve quelque sage bienfaisant qui la réclame pour nous la rendre; et ce sage même peut-il obtenir de nous que nous en retenions dans nos mains le domaine précieux? Nous passons témérairement les bornes où sa sagesse avait voulu nous arrêter; son ambition était de régner sur des hommes libres, et nous le faisons despote malgré lui; le grand homme indigné de nous voir lui demander de nouveaux fers, après que sa main généreuse vient de briser les anciens, pourrait s'écrier avec plus d'humanité que Tibère: _O hommes nés pour la servitude!_