Part 10
FABLE IX.
V. 1. Un rat, hôte d'un champ, etc...
On reconnaît tout le talent de La Fontaine dans le discours du rat, dans la peinture de l'huitre bâillant au soleil, dans celle du rat surpris au moment où l'huitre _se referme_; et voyez comme ce dernier mot est rejeté au commencement du vers, par une suspension qui met la chose sous les yeux, et le naturel de la leçon qui termine la phrase.
On peut blâmer, dans le discours du rat, ce vers:
V. 16. J'ai passé les déserts; mais nous n'y bûmes point.
C'est quelque propos populaire et trivial dont on se passerait bien; mais il n'appartient qu'à La Fontaine de rendre cette sorte de naturel supportable aux honnêtes gens; nous en verrons plus bas un autre exemple dans la fable du singe et du léopard.
V. 34. Cette fable contient plus d'un enseignement.
Il n'en faut qu'un dans une fable bien faite. J'aurais voulu que La Fontaine exprimât l'idée suivante: _Quand on est ignorant, il faut suppléer au défaut d'expérience par une sage réserve et par une défiance attentive_.
FABLE X.
V. 4. Il fût devenu fou: la raison d'ordinaire....
Nul poète, nul auteur ne prêche plus souvent l'amour de la retraite, et ne la fait aimer davantage. Mais la retraite et la solitude absolue sont deux choses bien différentes. La première est le besoin du sage, et la seconde est la manie d'un fou insociable; c'est ce que La Fontaine exprime si bien dans ces vers charmans:
V. 14. Il aimait les jardins, était prêtre de Flore, Il l'était de Pomone encore. Ces deux emplois sont beaux: mais je voudrais parmi Quelque doux et discret ami.
Nous verrons ce sentiment, développé avec plus de grâce et d'intérêt encore, dans la fable suivante et dans celle des deux pigeons.
FABLE XI.
V. 2. L'un ne possédait rien qui n'appartînt à l'autre.
Après ce vers qui dit tout, La Fontaine n'ajoute plus rien. Quelle grâce encore et quelle mesure dans ce mot, _dit-on?_ Avec moins de goût, un autre poète aurait fait une sortie contre les amis de notre pays. C'est l'art de La Fontaine de faire entendre beaucoup plus qu'il ne dit.
V. 9. Morphée avait touché le seuil de ce palais.
Toujours quelque grand trait de poésie, sans jamais blesser le naturel.
V. 16. J'ai mon épée, allons....
Voici qui paraît bien français, et l'on croirait que nous ne sommes point au Monomotapa.
V. 18. .... Voulez-vous qu'on l'appelle?
Nous ne sommes plus en France; nous voilà dans le fond de l'Afrique.
V. 21. Vous m'êtes en dormant un peu triste apparu.
Quel sentiment dans ce mot, _un peu_. La fin de cet Apologue est au-dessus de tout éloge, tout le monde le sait par cœur.
FABLE XII.
V. 1. Une chèvre, un cochon, etc....
Cette fable est très-bien écrite et parfaitement contée; mais quelle morale, quelle règle de conduite peut-on en tirer? Aucune. La Fontaine l'a bien senti.
V. 29. Dom pourceau raisonnait en subtil personnage. Mais que lui servait-il?...
Il en conclut, avec raison, que, dans les malheurs certains, le moins prévoyant est encore le plus sage. Mais peut-on se donner ou s'ôter la prévoyance? Dépend-il de nous de voir plus ou moins loin? Il ne faut pas conduire ses lecteurs dans une route sans issue.
FABLE XVIII.
V. 1. Un marchand grec, etc....
J'ai déjà observé que c'est la manière de Pilpai d'amener une fable à la suite d'une historiette; et on sent combien cette manière est défectueuse. La vérité que veut établir ici La Fontaine, n'avait nul besoin de cette espèce de Prologue: c'est ce qu'on verra aisément, en sautant le Prologue et en commençant à ces mots: _Il était un berger, etc....._
FABLE XIX.
V. 4. L'autre riche, mais ignorant.
Il serait très-malheureux que l'utilité de la science ne pût se prouver que dans une circonstance aussi fâcheuse que la ruine d'une ville. La société ordinaire offre une multitude d'occasions, où ses avantages deviennent frappans; et l'Apologue de La Fontaine ne prouve pas assez en faveur de la science. Il laisse à l'ignorant trop de choses à répondre. Au surplus, il faut toujours supposer qu'il s'agit de la science unie au bon sens; car, comme a dit Molière:
Un sot savant est sot, plus qu'un sot ignorant.
FABLE XX.
V. 1. Jupiter voyant nos fautes....
Cette fable pouvait avoir plus d'intérêt et plus de vraisemblance chez les anciens, qui attribuaient à différens dieux différens départemens. Mais elle ne signifie pas grand chose pour nous qui admettons une providence, dispensatrice immédiate des biens et des maux.
N'oublions pas de remarquer un vers charmant:
V. 41. Tout père frappe à côté.
Mais La Fontaine a tort de revenir sur cette idée, et de dire huit vers après:
V. 49. On lui dit qu'il était père.
Ce dernier vers ne peut faire aucun effet après l'autre.
FABLE XXI.
V. 5. Un citoyen du Mans, etc....
Cette fable rentre un peu dans celle du mouton, du pourceau et de la chèvre, avec cette différence que le chapon est plus maître d'échapper à son sort. Il faut supposer que le chapon s'envole de la basse-cour pour n'y plus revenir, ce que pourtant La Fontaine ne dit pas. Au reste, elle est contée plus gaiment que l'autre.
V. 16. Les chapons ont en nous fort peu de confiance, Soit instinct, soit expérience.
Cela est plaisant; et le chapon qui
V. 19. Devait le lendemain être d'un grand souper!
Je voudrais seulement que l'Apologue finît par un trait plus saillant.
FABLE XXII.
V. 9. Les derniers traits de l'ombre empêchent qu'il ne voie Le filet....
Cette suspension est pleine de goût.... Le chat est pris.
V. 16. Sont communes en mon endroit.
Il veut dire, ont été fréquentes à mon égard. Cela n'est pas bien exprimé; mais remarquons qu'il feint d'avoir déjà reçu du rat plusieurs services. Il sait qu'on est porté à faire du bien à ceux auxquels on en a déjà fait.
Le résultat de cette fable n'est pas une leçon de morale, mais elle est un conseil de prudence; et cette prudence n'a rien dont la morale soit blessée. Ainsi l'Apologue est très-beau.
FABLE XXIII.
V. 1. Avec grand bruit et grand fracas.
Voyez comme La Fontaine varie ses tons; voyez comme il monte, comme il descend avec son sujet. Opposez à cette peinture du torrent, celle de la rivière, huit ou dix vers plus bas. Remarquons aussi ce trait de poésie du voyageur qui va traverser
V. 23. Bien d'autres fleuves que les nôtres.
On peut objecter que, dans cette fable, le marchand est forcé de passer la rivière, comme il a été forcé de passer le torrent, et que la fable serait meilleure, c'est-à-dire, la vérité que l'auteur veut établir mieux démontrée, si le marchand, ayant le choix de passer par la rivière, ou par le torrent, eût préféré la rivière. Cela peut être, mais il en résulterait que la fable est bonne et pourrait être meilleure.
FABLE XXIV.
V. 1. Laridon et César,....
Voici une fable qui, pour être courte, n'en est pas moins une des meilleures de La Fontaine. La morale surtout en est excellente. Sans croire, comme certains philosophes, que la nature partage également bien tous ses enfans, il est pourtant certain que c'est l'éducation qui met, entre un homme et un autre, l'énorme différence qui s'y trouve quelquefois: c'est d'ailleurs une opinion qu'on ne saurait trop répandre, parce qu'elle est le meilleur moyen d'encourager les réformes que l'on peut faire dans l'éducation, réformes sans lesquelles il est impossible de changer les fausses opinions et les mauvaises mœurs.
V. 4. Hantaient l'un les forêts, et l'autre la cuisine.
La naissance est la même, mais l'éducation est, comme on voit, bien différente.
V. 6. Mais la diverse nourriture...
Ce mot se prenait alors, même dans le style noble, pour synonyme d'éducation. Corneille l'emploie plusieurs fois en ce sens.
V. 18. Tourne-broches par lui, etc....
Il est plaisant d'avoir supposé que nos chiens appelés tourne-broches viennent de cette belle origine, comme d'avoir fait honneur au marmiton du surnom de son élève.
V. 19 ... A part.... hasards.
Cette consonnance déplaît à l'oreille.
Les quatre derniers vers sont parfaits.
FABLE XXV.
V. 1. Les vertus devraient être sœurs.
Ce petit Prologue est excellent; mais il amène une fable à mon gré bien médiocre. La Fontaine a beau dire que chacun est sot et gourmand, il ne l'est pas au point de donner la moindre vraisemblance à cet Apologue. Il était aisé d'établir la même morale sur une supposition moins absurde.
V. 38. Tout cela c'est la mer à boire.
M. de Voltaire critique ce vers comme plat et trivial. Il me semble que ce qui rend excusable ici cette expression populaire, c'est qu'elle fait allusion à une fable où il s'agit de boire une rivière.
FABLE XXVI.
V. 1. Que j'ai toujours haï les pensers du vulgaire!
_Pensers_; le penser est un mot poétique, pour la _pensée_.
V. 3. Mettant de faux milieux entre la chose et lui.
Vers très-heureux. En effet, une idée fausse qui nous empêche de porter sur une chose un jugement sain, est comme un voile interposé entre nous et l'objet que nous voulons juger.
V. 13. ..... Disaient-ils en pleurant.
Il faut supposer que ce sont les ambassadeurs qui pleurent; car on ne pleure pas en écrivant, en envoyant des ambassadeurs pour une affaire de cette espèce. Cependant ce qui ferait croire que c'est le peuple qui parle, ce sont les vers suivans:
V. 14. ... La lecture a gâté Démocrite. Nous l'estimerions plus s'il était ignorant.
V. 17. Peut-être même ils sont remplis De Démocrites infinis.
Je ne sais pourquoi La Fontaine ajoute ces deux vers. Il n'est pas absurde de dire qu'il y a un nombre infini de mondes, mais qu'ils soient pleins de Démocrites, je ne sais ce que cela veut dire.
V. 22. Il connaît l'univers et ne se connaît pas.
On a appliqué ce vers à l'homme en général.
V. 39. Le sage est ménager du temps et des paroles.
Vers devenu proverbe.
V. 47. En quel sens est donc véritable....
La Fontaine prend l'air du doute, par respect pour l'écriture, dont ces paroles sont tirées.
FABLE XXVII.
V. 1. Fureur d'accumuler, monstre, etc....
Cette fable commence avec la même violence qu'une satire de Juvénal; c'est contre les avares que La Fontaine exerce le plus sa satire.
V. 5. ... A ma voix comme à celle du sage...
Remarquons comme La Fontaine évite toujours de se donner pour un sage.
V. 9. Jouis.--Je le ferai, etc....
Tout ce dialogue est d'une vivacité et d'une précision admirables.
Au reste, des deux Apologues suivans, le premier, sans être excellent, me paraît beaucoup meilleur que l'autre. Il n'est pas impossible qu'un chasseur ayant tué un daim et un faon, y veuille joindre une perdrix, mais qu'un loup devant quatre corps se jette sur une corde d'arc, cela ne me paraît pas d'une invention bien heureuse. Les meilleurs Apologues sont ceux où les animaux se trouvent dans leur naturel véritable.
LIVRE NEUVIÈME.
FABLE I.
V. 2. J'ai chanté des animaux.
Nous avançons dans notre carrière, et La Fontaine avance vers la vieillesse; car tous les livres de cette seconde partie n'ont pas été donnés à la fois: même la plupart des fables du douzième livre ne parurent que plusieurs années après les autres, et quelques-unes de ces derniers livres se ressentent de l'âge de l'auteur; il y en a qui rentrent tout-à-fait dans la moralité des fables précédentes; d'autres qui ont une moralité vague et indéterminée; d'autres enfin qui n'en ont pas du tout. Cependant La Fontaine se relève quelquefois et se montre avec tout son talent, soit dans des fables entières, soit dans des morceaux plus ou moins considérables.
V. 22. Que les gens du bas étage,
Pourquoi La Fontaine leur pardonnerait-il plus le mensonge qu'aux autres? Le mensonge est vil par-tout, et par-tout il est destructeur de toute société.
V. 29. Et même qui mentirait Comme Esope et comme Homère.
Cela est trivial à force d'être vrai. C'est jouer sur les mots que de confondre ces deux idées. Quel rapport y a-t-il, dit Bacon, entre les mensonges des poètes et ceux des marchands? Le mal moral du mensonge réside dans le dessein de flatter, d'affliger, de tromper ou de nuire.
V. 38. Sans fin, et plus, s'il se peut:
Ce mot, _et plus, s'il se peut_, est ridicule. Tout ce Prologue pêche par un défaut de liaison dans les idées, et aucune beauté de détail ne rachète ce défaut.
Les deux historiettes suivantes ne sont point des fables, et n'étaient la matière que de deux petits contes épigrammatiques. Le conseil de prudence qui les termine, n'est pas assez imposant pour mériter tant d'apprêts.
FABLE II.
V. 1. Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre:
Cette fable est célèbre et au-dessus de tout éloge. Le ton du cœur qui y règne d'un bout à l'autre, a obtenu grâce pour les défauts qu'une critique sévère lui a reprochés. Le discours du premier des deux pigeons:
V. 5. .... Qu'allez-vous faire? Voulez-vous quitter votre frère?
Est plein de traits de sentiment.
V. 8. Non pas pour vous, cruel, etc.... V. 11. Encor si la saison, etc.... V. 16. Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut, Bon souper, bon gîte, et le reste?
Quelle grâce, quelle finesse sous-entendues dans ce petit mot _et le reste_, caché comme négligemment au bout du vers?
Tout le morceau de la fin, depuis _amans, heureux amans_, est, s'il est possible, d'une perfection plus grande. C'est l'épanchement d'une âme tendre, trop pleine de sentimens affectueux, et qui les répand avec une abondance qui la soulage. Quels souvenirs et quelle expression dans le regret qui les accompagne! On a souvent imité ce morceau, et même avec succès, parce que les sentimens qu'il exprime sont cachés au fond de tous les cœurs, mais on n'a pu surpasser ni peut-être égaler La Fontaine.
Lamotte, qui a fait un examen détaillé de cette fable, dit qu'on ne sait quelle est l'idée qui domine dans cet Apologue, ou des dangers du voyage, ou de l'inquiétude de l'amitié, ou du plaisir du retour après l'absence. Si au contraire, dit-il, le pigeon voyageur n'eût pas essuyé de dangers, mais qu'il eût trouvé les plaisirs insipides loin de son ami, et qu'il eût été rappelé près de lui par le seul besoin de le revoir, tout m'aurait ramené à cette seule idée, que la présence d'un ami est le plus doux des plaisirs. Cette critique de Lamotte n'est peut-être pas sans fondement; mais que dire contre un poète qui, par le charme de sa sensibilité, touche, pénètre, attendrit votre cœur, au point de vous faire illusion sur ses fautes, et qui sait plaire même par elles? On est presque tenté de s'étonner que Lamotte ait perdu, à critiquer cette fable, un temps qu'il pouvait employer à la relire.
FABLE III.
V. 1. Le singe avec le léopard.
Voilà encore une de ces fables qui ne pouvaient guère réussir que dans les mains de La Fontaine. Le sujet, si mince, prend tout de suite de l'agrément, et en quelque sorte un intérêt de curiosité, par l'idée de donner aux discours des personnages la forme et le ton des charlatans de la foire. C'est par-là qu'il fait passer ce propos populaire, _arrive en trois bateaux_; on pardonne ce trait en faveur de _l'argent qu'on rendra à la porte_. D'après un trait de la vie de La Fontaine, que j'ai raconté, on a vu qu'il allait quelquefois entendre les charlatans de place, et on voit par cette fable qu'il ne perdait pas son temps.
FABLE IV.
V. 1. Dieu fait bien ce qu'il fait, etc....
Le simple bon sens qui a dicté cet Apologue, est supérieur à toutes les subtilités philosophiques ou théologiques, qui remplissent des milliers de volumes sur des matières impénétrables à l'esprit humain. Le paysan _Mathieu Garo_ est plus célèbre que tous les docteurs qui ont argumenté contre la providence.
FABLE V.
V. 4. Qu'ont les pédans de gâter la raison....
Après les avares, ce sont les pédans contre lesquels La Fontaine s'emporte avec le plus de vivacité. Au reste, cette fable rentre absolument dans la même moralité que celle du jardinier et son seigneur. (_livre 5, fable 4_.) Mais celle-ci est fort inférieure à l'autre. Remarquons pourtant ce vers charmant:
Gâtait jusqu'aux boutons, douce et frêle espérance....
La Fontaine s'intéresse à toute la nature animée.
FABLE VI.
Un statuaire qui fait une statue, et voilà tout; ce n'est pas-là le sujet d'un Apologue: aussi cette prétendue fable n'est-elle qu'une suite de stances agréables et élégantes. Tout le monde a retenu la dernière.
Chacun tourne en réalités, Autant qu'il peut ses propres songes. L'homme est de glace aux vérités, Il est de feu pour les mensonges.
Le mouvement: _il sera Dieu_, appartient à un véritable enthousiasme d'artiste. Aussi La Fontaine remarque-t-il que la statue était parfaite.
Je ne sais pourquoi La Fontaine fait souvent le mot _poète_ de deux (trois?) syllabes. Boileau et ses contemporains ne lui en donnent jamais que deux.
FABLE VII.
V. 1. Une souris tomba du bec d'un chat-huant....
Je n'ai pas le courage de faire des notes sur une si méchante fable, qui rentre d'ailleurs dans le même fond que celui de la fable XVIII du livre deuxième. C'est un fort mauvais présent que Pilpai a fait à La Fontaine. Remarquons seulement ce vers: _on tient toujours du lieu dont on vient_... Si La Fontaine a voulu dire: _on se ressent toujours de ses premières habitudes, c'est-à dire, de son éducation_; cette maxime peut se soutenir et n'a rien de blâmable; mais s'il a voulu dire: _on se ressent toujours de son origine_, il a débité une maxime fausse en elle-même et dangereuse; il est en contradiction avec lui-même, et il faut le renvoyer à sa fable de César et de Laridon.
V. 79. Parlez au diable, employez la magie
est encore un vers répréhensible, en ce que La Fontaine a l'air de supposer qu'il y ait une magie et qu'on puisse parler au diable.
FABLE VIII.
V. 5. On en voit souvent dans les cours.
La Fontaine, qui vante si souvent Louis XIV sur ses guerres et sur ses conquêtes, avait ici une belle occasion de lui donner des éloges plus justes et mieux mérités. Il pouvait le louer d'avoir banni ces fous de cour si multipliés en Europe, d'avoir substitué à cet amusement misérable, les plaisirs nobles de l'esprit et de la société. C'était un sujet sur lequel il était aisé de faire de beaux ou de jolis vers. La Fontaine avait le choix. On ne l'eût point accusé de flatterie; et il aurait eu la gloire de contribuer peut-être à faire cette réforme dans les cours de quelques souverains, qui conservaient ce ridicule usage.
FABLE IX.
V. 1. Un jour deux pèlerins, etc....
Cette fable est parfaite d'un bout à l'autre. La morale, ou plutôt la leçon de prudence qui en résulte, est excellente. C'est un de ces Apologues qui ont acquis la célébrité des proverbes, sans en avoir la popularité basse et ignoble.
Rien ne forme autant le goût que la comparaison entre deux grands écrivains dont la manière est différente. Transcrivons ici cet Apologue mis en vers par Boileau, et qui termine sa seconde épître.
Un jour, dit un auteur, n'importe en quel chapitre, Deux voyageurs à jeun rencontrèrent une huître. Tous deux la contestaient, lorsque dans leur chemin, La justice passa la balance à la main. Devant elle, à grand bruit ils expliquent la chose. Tous deux avec dépens veulent gagner leur cause. La justice, pesant ce droit litigieux, Demande l'huitre, l'ouvre, et l'avale à leurs yeux; Et par ce bel arrêt terminant la bataille: Tenez, voilà, dit-elle à chacun, une écaille. Des sottises d'autrui nous vivons au palais; Messieurs, l'huitre était bonne; adieu, vivez en paix.»
On voit quel avantage La Fontaine a sur Boileau. Celui-ci, à la vérité, a plus de précision; mais en la cherchant, il n'a pu éviter la sécheresse. _N'importe en quel chapitre_, est froid et visiblement là pour la rime. _Tous deux avec dépens veulent gagner leur cause._ Cela n'a pas besoin d'être dit; et les deux parties ne sont point par-là distinguées des autres plaideurs. A la vérité, les deux derniers vers sont plus plaisans que dans La Fontaine; mais le mot _sans dépens_ de La Fontaine, équivaut, à peu-près, à _Messieurs, l'huitre était bonne_.
La Fontaine ne s'est point piqué de la précision de Boileau. Il n'oublie aucune circonstance intéressante. _Sur le sable_, l'huitre est fraîche, ce qui était bon à remarquer; aussi le dit-il formellement, _que le flot y venait d'apporter_, et ce mot fait image.
L'appétit des plaideurs lui fournit deux jolis vers qui peignent la chose.
V. 3. Ils l'avalent des yeux, du doigt ils se la montrent: A l'égard de la dent il fallut contester. L'un se baissait déjà.... L'autre le pousse, etc....
Voilà comme cela a dû se passer. Le discours des plaideurs anime la scène. L'arrivée de _Perrin Dandin_ lui donne un air plus vrai que celui de la justice, qui est un personnage allégorique. Je voudrais seulement que les deux pélerins fussent à jeun comme ceux de Boileau.
Cette fable de l'huitre et des plaideurs est devenue, en quelque sorte, l'emblême de la justice, et n'est pas moins connue que l'image qui représente cette divinité, un bandeau sur les yeux et une balance à la main.
FABLE X.
V. 1. Autrefois carpillon fretin.
Après l'Apologue précédent, dont la moralité est si étendue, en voici un où elle est très-étroite et très-bornée. Elle rentre même dans celle d'une autre fable, comme La Fontaine nous le dit dans son petit Prologue assez médiocre.
V. 10. Ce que j'avançai lors, de quelque trait encor.
Cela n'avait pas besoin d'être appuyé de cette consonnance de _lors_ et d'_encor_ insupportable à l'oreille. Il n'y avait qu'à mettre ce _qu'alors j'avançai_, _etc..._ Il est impardonnable d'être si négligent.
FABLE XI.
V. 1 Je ne vois point de créature.
Je ne sais comment La Fontaine a pu faire une aussi mauvaise petite pièce sur un sujet de morale si heureux: tout y porte à faux. La providence a établi les lois qui dirigent la végétation des arbres et des blés, qui gouvernent l'instinct des animaux, qui forcent les moutons à manger les herbes, et les loups à manger les moutons. C'est elle qui a donné à l'homme la raison qui lui conseille de tuer les loups. Ne dirait-on pas, suivant La Fontaine, que nous sommes obligés, en conscience, à en conserver l'espèce? Si cela est, les Anglais, qui sont parvenus à les détruire dans leur île, sont de grands scélérats. Que veut dire La Fontaine avec cette permission donnée, aux moutons de retrancher l'excès des blés, aux loups de manger quelques moutons? Est-ce sur de pareilles suppositions qu'on doit établir le précepte de la modération, précepte qui naît d'une des lois de notre nature, et que nous ne pouvons presque jamais violer sans en être punis? Toute morale doit reposer sur la base inébranlable de la raison. C'est la raison qui en est le principe et la source.
FABLE XII.
V. 10. Maint cierge aussi fut façonné.
Autre mauvaise fable. Quelle bizarre idée de prêter à un cierge la fantaisie de devenir immortel, et pour cela de se jeter au feu.
V. 13. Et nouvel Empédocle....
Que La Fontaine adopte ce conte ridicule sur Empédocle, on peut le lui passer; mais comment lui pardonner l'_Empédocle de cire_? On s'est moqué de Lamotte pour avoir appelé une grosse rave, un _phénomène potager_.
FABLE XIII.
V. 8. Eh! qu'est-ce donc que le tonnerre?
Le tonnerre n'est point un huissier. C'est le bruit formé par le choc des nuages inégalement chargés d'un fluide électrique. C'est un résultat d'une des lois de la puissance divine, comme tous les météores, tous les phénomènes, ou plutôt toute la nature. Il prouve cette puissance; mais il ne l'annonce pas plus que la neige ou la pluie. Les découvertes sur l'électricité ne laissent rien à désirer à cet égard, et nous ont donné de nouvelles raisons d'admirer l'Être suprême. Je ne ferai point de remarques sur cette fable, qui est ancienne et conforme aux idées que les payens avaient de leur Jupiter.
FABLE XIV.
V. 3. C'était deux vrais tartuffes, etc....
Cette fable est très-agréablement contée; mais la moralité en est vague et indéterminée. L'auteur a l'air de blâmer le renard, en disant: