Œuvres Complètes de Alfred de Musset — Tome 7.
Chapter 12
--Il faut y aller voir, disait toujours Armand. Nous avons trop fait pour nous arrêter. Qui te dit que nous ne sommes pas sur le point de découvrir notre voyageuse? Ouvrière ou artiste, nonne ou figurante, je la trouverai. Ne faisons pas comme cet homme qui avait parié de traverser pieds nus un bassin gelé au mois de janvier, et qui, arrivé à moitié chemin, trouva que c'était trop froid et revint sur ses pas.
Armand avait raison cette fois. Madame Rosenval en personne fut découverte rue de Bréda; mais il ne s'agissait plus, à cette nouvelle adresse, du couvent, ni des choux, ni du Ranelagh. De figurante qu'elle était naguère, madame Rosenval était devenue tout à coup, par la grâce du hasard et d'un ancien préfet, personnage important et protecteur des arts, _prima donna_ d'un théâtre de province. Elle habitait depuis quelque temps une assez grande ville du midi de la France, où son talent, nouvellement découvert, mais généreusement encouragé, faisait les délices des connaisseurs du lieu et l'admiration de la garnison. Elle se trouvait à Paris en passant, pour contracter, si faire se pouvait, un engagement dans la capitale. On dit aux deux jeunes gens, il est vrai, qu'on ne savait pas s'ils pourraient être reçus; mais ils furent introduits par une femme de chambre dans un appartement assez riche, d'un goût peu sévère, orné de statuettes, de glaces et de cartons-pâtes, à peu près comme un café. La maîtresse du lieu était à sa toilette; elle fit dire qu'on attendît, et qu'elle allait recevoir M. de Berville.
--À présent, je te laisse, dit Armand à son frère; tu vois que nous sommes venus à bout de notre campagne. C'est à toi de faire le reste; décide madame Rosenval à te rendre ton bracelet; qu'elle l'accompagne d'un mot de sa main qui donne plus de poids à cette restitution; reviens armé de cette preuve authentique, et moquons-nous de la marquise.
Armand sortit sur ces paroles, et Tristan resta seul à se promener dans le somptueux salon de Javotte. Il y était depuis un quart d'heure, lorsque la porte de la chambre à coucher s'ouvrit. Un gros et grand monsieur, à la démarche grave, à la tête grisonnante, portant des lunettes, une chaîne, un binocle et des breloques de montre, le tout en or, s'avança d'un air affable et majestueux.--Monsieur, dit-il à Tristan, j'apprends que vous êtes le parent de madame Rosenval. Si vous voulez prendre la peine d'entrer, elle vous attend dans son cabinet.
Il fit un léger salut et se retira.
--Peste! se dit Tristan, il paraît que Javotte voit à présent meilleure compagnie que dans l'allée de la rue Saint-Jacques.
Soulevant une portière de soie chamarrée, que lui avait indiquée le monsieur aux lunettes d'or, il pénétra dans un boudoir tendu en mousseline rose, où madame Rosenval, étendue sur un canapé, le reçut d'un air nonchalant. Comme on ne retrouve jamais sans plaisir une femme qu'on a aimée, fût-ce Amélina, fût-ce même Javotte, surtout lorsque l'on s'est donné tant de peine pour la chercher, Tristan baisa avec empressement la main fort blanche de son ancienne conquête, puis il prit place à côté d'elle, et débuta, comme cela se devait, par lui faire ses compliments sur ce qu'elle était embellie, qu'il la revoyait plus charmante que jamais, etc... (toutes choses qu'on dit à toute femme qu'on retrouve, fût-elle devenue plus laide qu'un péché mortel).
--Permettez-moi, ma chère, ajouta-t-il, de vous féliciter sur l'heureux changement qui me semble s'être opéré dans vos petites affaires. Vous êtes logée ici comme un grand seigneur.
--Vous serez donc toujours un mauvais plaisant, monsieur de Berville? répondit Javotte; tout cela est fort simple; ce n'est qu'un pied-à-terre; mais je me fais arranger quelque chose là-bas, car vous savez que je perche au diable.
--Oui, j'ai appris que vous étiez au théâtre.
--Mon Dieu, oui, je me suis décidée. Vous savez que la grande musique, la musique sérieuse, a été l'occupation de toute ma vie. M. le baron, que vous venez de voir, je suppose, sortant d'ici, et qui est un de mes bons amis, m'a persécutée pour prendre un engagement. Que voulez-vous! je me suis laissé faire. Nous jouons toutes sortes de choses, le drame, le vaudeville, l'opéra.
--On m'a dit cela, reprit Tristan; mais j'ai à vous parler d'une affaire assez sérieuse, et, comme votre temps doit être précieux, trouvez bon que je me hâte de profiter de l'occasion que j'ai de vous faire mes confidences. Vous souvenez-vous d'un certain bracelet?...
Tout en parlant, Tristan, par distraction, jeta les yeux sur la cheminée; la première chose qu'il y remarqua fut la carte de visite de la Bretonnière, accrochée à la glace.
--Est-ce que vous connaissez ce personnage-là? demanda-t-il avec surprise.
--Oui; c'est un ami du baron; je le vois de temps en temps, et je crois même qu'il dîne à la maison aujourd'hui. Mais, de grâce, continuez donc, je vous en prie, et je vous écoute.
IV
Il y aurait peut-être pour le philosophe ou pour le psychologue, comme on dit, une curieuse étude à faire sur le chapitre des distractions. Supposez un homme qui est en train de parler des choses qui le touchent le plus à la personne dont il aie plus à craindre ou à espérer, à un avocat, à une femme ou à un ministre. Quel degré d'influence exercera sur lui une épingle qui le pique au milieu de son discours, une boutonnière qui se déchire, un voisin qui se met à jouer de la flûte? Que fera un acteur, récitant une tirade, et apercevant tout à coup un de ses créanciers dans la salle? Jusqu'à quel point, enfin, peut-on parler d'une chose, et en même temps penser à une autre?
Tristan se trouvait à peu près dans une situation de ce genre. D'une part, comme il l'avait dit, le temps pressait; le monsieur à lunettes d'or pouvait reparaître à tout moment. D'ailleurs, dans l'oreille d'une femme qui vous écoute, il y a une mouche qu'il faut prendre au vol; dès qu'il n'est plus trop tôt avec elle, presque toujours il est trop tard. Tristan attachait assez de prix à ce qu'il venait demander à Javotte pour y employer toute son éloquence. Plus la démarche qu'il faisait pouvait sembler bizarre et extraordinaire, plus il sentait la nécessité de la terminer promptement. Mais, d'une autre part, il avait devant les yeux la carte de la Bretonnière, ses regards ne pouvaient s'en détacher; et, tout en poursuivant l'objet de sa visite, il se répétait à lui-même:--Je retrouverai donc cet homme-là partout?
--Enfin, que voulez-vous? dit Javotte. Vous êtes distrait comme un poète en couches.
Il va sans dire que Tristan ne voulait point parler de son motif secret, ni prononcer le nom de la marquise.
--Je ne puis rien vous expliquer, répondit-il. Je ne puis que vous dire une seule chose, c'est que vous m'obligeriez infiniment en me rendant le bracelet que Saint-Aubin et moi nous vous avons donné, s'il est encore en votre possession.
--Mais qu'est-ce que vous voulez en faire?
--Rien qui puisse vous inquiéter, je vous en donne ma parole.
--Je vous crois, Berville, vous êtes homme d'honneur. Le diable m'emporte, je vous crois.
(Madame Rosenval, dans ses nouvelles grandeurs, avait conservé quelques expressions qui sentaient encore un peu les choux.)
--Je suis enchanté, dit Tristan, que vous ayez de moi un si bon souvenir; vous n'oubliez pas vos amis.
--Oublier mes amis! jamais. Vous m'avez vue dans le monde quand j'étais sans le sou, je me plais à le reconnaître. J'avais deux paires de bas à jour qui se succédaient l'une à l'autre, et je mangeais la soupe dans une cuillère de bois. Maintenant je dîne dans de l'argent massif, avec un laquais par derrière et plusieurs dindons par devant; mais mon cœur est toujours le même. Savez-vous que dans notre jeune temps nous nous amusions pour de bon? À présent, je m'ennuie comme un roi... Vous souvenez-vous d'un jour,... à Montmorency?... Non, ce n'était pas vous, je me trompe; mais c'est égal, c'était charmant. Ah! les bonnes cerises! et ces côtelettes de veau que nous avons mangées chez le père Duval, au Château de la Chasse, pendant que le vieux coq, ce pauvre Coco, picorait du pain sur la table! Il y a eu pourtant deux Anglais assez bêtes pour faire boire de l'eau-de-vie à ce pauvre animal, et il en est mort. Avez-vous su cela?
Lorsque Javotte parlait ainsi à peu près naturellement, c'était avec une volubilité extrême; mais quand ses grands airs la reprenaient, elle se mettait tout à coup à traîner ses phrases avec un air de rêverie et de distraction.
--Oui, vraiment, continua-t-elle d'une voix de duchesse enrhumée, je me souviens toujours avec plaisir de tout ce qui se rattache au passé.
--C'est à merveille, ma chère Amélina; mais, répondez, de grâce, à mes questions. Avez-vous conservé ce bracelet?
--Quel bracelet, Berville? qu'est-ce que vous voulez dire?
--Ce bracelet que je vous redemande, et que Saint-Aubin et moi nous vous avions donné?
--Fi donc! redemander un cadeau! c'est bien peu gentilhomme, mon cher.
--Il ne s'agit point ici de gentilhommerie. Je vous l'ai dit, il s'agit d'un service fort important que vous pouvez me rendre. Réfléchissez, je vous en conjuré, et répondez-moi sérieusement. Si ce n'est que le bracelet qui vous tient au cœur, je m'engage bien volontiers à vous en mettre un autre à chaque bras, en échange de celui dont j'ai besoin.
--C'est fort galant de votre part.
--Non, ce n'est pas galant, c'est tout simple. Je ne vous parle ici que dans mon intérêt.
--Mais d'abord, dit Javotte en se levant et en jouant de l'éventail, il faudrait savoir, comme je vous disais, ce que vous en feriez, de ce bracelet. Je ne peux pas me fier à un homme qui n'a pas lui-même confiance en moi. Voyons, contez-moi un peu vos affaires. Il y a quelque femme, quelque tricherie là-dessous. Tenez, je parierais que c'est quelque ancienne maîtresse à vous ou à Saint-Aubin, qui veut me dépouiller de mes ustensiles de ménage. Il y a quelque brouille, quelque jalousie, quelque mauvais propos; allons, parlez donc.
--S'il faut absolument vous dire mon motif, répondit Tristan, voulant se débarrasser de ces questions, la vérité est que Saint-Aubin est mort; nous étions fort liés, vous le savez, et je désirerais garder ce bracelet où nos deux noms sont écrits ensemble.
--Bah! quelle histoire vous me fabriquez là! Saint-Aubin est mort? Depuis quand?
--Il est mort en Afrique, il y a peu de temps.
--Vrai? Pauvre garçon! je l'aimais bien aussi. C'était un gentil cœur, et je me souviens que dans le temps il m'appelait sa beauté rose.--Voilà ma beauté rose, disait-il. Je trouve ce nom-là très-joli. Vous rappelez-vous comme il était drôle un jour que nous étions à Ermenonville, et que nous avions tout cassé dans l'auberge? Il ne restait seulement plus une assiette. Nous avions jeté les chaises par les fenêtres à travers les carreaux, et le matin, tout justement, voilà qu'il arrive une grande longue famille de bons provinciaux qui venaient visiter la nature. Il ne se trouvait plus une tasse pour leur servir leur café au lait.
--Tête de folle! dit Tristan; ne pouvez-vous, une fois par hasard, faire attention à ce qu'on vous dit? Avez-vous mon bracelet, oui ou non?
--Je n'en sais rien du tout, et je n'aime pas les propositions faites à bout portant.
--Mais vous avez, je le suppose, un coffre, un tiroir, un endroit quelconque à mettre vos bijoux? Ouvrez-moi ce tiroir ou ce coffre; je ne vous en demande pas davantage.
Javotte sembla un peu réfléchir, se rassit près de Tristan, et lui prit la main:
--Ecoutez, dit-elle, vous concevez que, si ce bracelet vous est nécessaire, je ne tiens pas à une pareille misère. J'ai de l'amitié pour vous, Berville; il n'y a rien que je ne fisse pour vous obliger. Mais vous comprenez bien aussi que ma position m'impose des devoirs. Il est possible que, d'un jour à l'autre, j'entre à l'Opéra, dans les chœurs. Monsieur le baron m'a promis d'y employer toute son influence. Un ancien préfet, comme lui, a de l'empire sur les ministres, et M. de la Bretonnière, de son côté...
--La Bretonnière! s'écria Tristan impatienté; et que diantre fait-il ici? Apparemment qu'il trouve moyen d'être en même temps à Paris et à la campagne. Il ne nous quitte pas là-bas, et je le retrouve chez vous!
--Je vous dis que c'est un ami du baron. C'est un homme fort distingué que M. de la Bretonnière. Il est vrai qu'il a une campagne près de la vôtre, et qu'il va souvent chez une personne que vous connaissez probablement, une marquise, une comtesse, je ne sais plus son nom.
--Est-ce qu'il vous parle d'elle? Qu'est-ce que cela veut dire?
--Certainement, il nous parle d'elle. Il la voit tous les jours, pas vrai? Il a son couvert à sa table; elle s'appelle Vernage, ou quelque chose comme ça; on sait ce que c'est, entre nous soit dit, que les voisins et les voisines... Eh bien! qu'est-ce que vous avez donc?
--Peste soit du fat! dit Tristan, prenant la carte de la Bretonnière et la froissant entre ses doigts. Il faut que je lui dise son fait un de ces jours.
--Oh! oh! Berville, vous prenez feu, mon cher. La Vernage vous touche, je le vois. Eh bien! tenez, faisons l'échange. Votre confidence pour mon bracelet.
--Vous l'avez donc, ce bracelet?
--Vous l'aimez donc, cette marquise?
--Ne plaisantons pas. L'avez-vous?
--Non pas, je ne dis pas cela. Je vous répète que ma position...
--Belle position! Vous moquez-vous des gens? Quand vous iriez à l'Opéra, et quand vous seriez figurante à vingt sous par jour...
--Figurante! s'écria Javotte en colère. Pour qui me prenez-vous, s'il vous plaît? Je chanterai dans les chœurs, savez-vous!
--Pas plus que moi; on vous prêtera un maillot et une toque, et vous irez en procession derrière la princesse Isabelle; ou bien on vous donnera le dimanche une petite gratification pour vous enlever au bout d'une poulie dans le ballet de _la Sylphide_. Qu'est-ce que vous entendez avec votre position?
--J'entends et je prétends que, pour rien au monde, je ne voudrais que monsieur le baron pût voir mon nom mêlé à une mauvaise affaire. Vous voyez bien que, pour vous recevoir, j'ai dit que vous étiez mon parent. Je ne sais pas ce que vous ferez de ce bracelet, moi, et il ne vous plaît pas de me le dire. Monsieur le baron ne m'a jamais connue que sous le nom de madame de Rosenval; c'est le nom d'une terre que mon père a vendue. J'ai des maîtres, mon cher, j'étudie, et je ne veux rien faire qui compromette mon avenir.
Plus l'entretien se prolongeait, plus Tristan souffrait de la résistance et de l'étrange légèreté de Javotte. Évidemment le bracelet était là, dans cette chambre peut-être; mais où le trouver? Tristan se sentait par moments l'envie de faire comme les voleurs, et d'employer la menace pour parvenir à son but. Un peu de douceur et de patience lui semblait pourtant préférable.
--Ma brave Javotte, dit-il, ne nous fâchons pas. Je crois fermement à tout ce que vous me dites. Je ne veux non plus, en aucune façon, vous compromettre; chantez à l'Opéra tant que vous voudrez, dansez même, si bon vous semble. Mon intention n'est nullement...
--Danser! moi qui ai joué Célimène! oui, mon petit, j'ai joué Célimène à Belleville, avant de partir pour la province; et mon directeur, M. Poupinel, qui a assisté à la représentation, m'a engagée tout de suite pour les troisièmes Dugazon. J'ai été ensuite seconde grande première coquette, premier rôle marqué, et forte première chanteuse; et c'est Brochard lui-même, qui est ténor léger, qui m'a fait résilier, et Gustave, qui est laruette, a voyagé avec moi en Auvergne. Nous faisions quatre ou cinq cents francs avec _la Tour de Nesle_, et _Adolphe et Clara_; nous ne jouions que ces deux pièces-là partout. Si vous croyez que je vais danser!
--Ne nous fâchons pas, ma belle, je vous en conjure!
--Savez-vous que j'ai joué avec Frédérick? Oui, j'ai joué avec Frédérick, en province, au bénéfice d'un homme de lettres. Il est vrai que je n'avais pas un grand rôle; je faisais un page dans _Lucrèce Borgia_, mais toujours j'ai joué avec Frédérick.
--Je n'en doute pas, vous ne danserez point; je vous supplie de m'excuser; mais, ma chère, le temps se passe, et vous répondez à beaucoup de choses, excepté à ce que je vous demande. Finissons-en, s'il est possible. Dites-moi: voulez-vous me permettre d'aller à l'instant même chez Fossin, d'y prendre un bracelet, une chaîne, une bague, ce qui vous amusera, ce qui pourra vous plaire, de vous l'envoyer ou de vous le rapporter, selon votre fantaisie; en échange de quoi vous me renverrez ou vous me rendrez à moi-même cette bagatelle que je vous demande, et à laquelle vous ne tenez pas sans doute?
--Qui sait? dit Javotte d'un ton radouci; nous autres, nous tenons à peu de chose; et je suis comme cela, j'aime mes effets.
--Mais ce bracelet ne vaut pas dix louis, et apparemment, ce n'est pas ce qu'il y a d'écrit dessus qui vous le rend précieux?
La vanité masculine, d'une part, et la coquetterie féminine, d'une autre, sont deux choses si naturelles et qui retrouvent toujours si bien leur compte, que Tristan n'avait pu s'empêcher de se rapprocher de Javotte en faisant cette question. Il avait entouré doucement de son bras la jolie taille de son ancienne amie, et Javotte, la tête penchée sur son éventail, souriait en soupirant tout bas, tandis que la moustache du jeune hussard effleurait déjà ses cheveux blonds; le souvenir du passé et l'idée d'un bracelet neuf lui faisaient palpiter le cœur.
--Parlez, Tristan, dit-elle, soyez tout à fait franc. Je suis bonne fille; n'ayez pas peur. Dites-moi où ira mon serpentin bleu.
--Eh bien! mon enfant, répondit le jeune homme, je vais tout vous avouer: je suis amoureux.
--Est-elle belle?
--Vous êtes plus jolie; elle est jalouse, elle veut ce bracelet; il lui est revenu, je ne sais comment, que je vous ai aimée...
--Menteur!
--Non, c'est la vérité; vous étiez, ma chère, vous êtes encore si parfaitement gentille, fraîche et coquette, une petite fleur; vos dents ont l'air de perles tombées dans une rose; vos yeux, votre pied...
--Eh bien! dit Javotte, soupirant toujours.
--Eh bien! reprit Tristan, et notre bracelet? Javotte se préparait peut-être à répondre de sa voix la plus tendre: Eh bien! mon ami, allez chez Fossin, lorsqu'elle s'écria tout à coup:
--Prenez garde, vous m'égratignez!
La carte de visite de la Bretonnière était encore dans la main de Tristan, et le coin du carton corné avait, en effet, touché l'épaule de madame Rosenval. Au même instant on frappa doucement à la porte; la tapisserie se souleva, et la Bretonnière lui-même entra dans la chambre.
--Pardieu! monsieur, s'écria Tristan, ne pouvant contenir un mouvement de dépit, vous arrivez comme mars en carême.
--Comme mars en toute saison, dit la Bretonnière, enchanté de son calembour.
--On pourrait voir cela, reprit Tristan.
--Quand il vous plaira, dit la Bretonnière.
--Demain vous aurez de mes nouvelles.
Tristan se leva, prit Javotte à part:--Je compte sur vous, n'est-ce pas? lui dit-il à voix basse; dans une heure, j'enverrai ici.
Puis il sortit, sans plus de façon, en répétant encore: À demain!
--Que veut dire cela? demanda Javotte.
--Ma foi, je n'en sais rien, dit la Bretonnière.
V
Armand, comme on le pense bien, avait attendu impatiemment le retour de son frère, afin d'apprendre le résultat de l'entretien avec Javotte. Tristan rentra chez lui tout joyeux.
--Victoire! mon cher, s'écria-t-il; nous avons gagné la bataille, et mieux encore, car nous aurons demain tous les plaisirs du monde à la fois.
--Bah! dit Armand; qu'y a-t-il donc? tu as un air de gaieté qui fait plaisir à voir.
--Ce n'est pas sans raison ni sans peine. Javotte a hésité; elle a bavardé; elle m'a fait des discours à dormir debout; mais enfin elle cédera, j'en suis certain; je compte sur elle. Ce soir, nous aurons mon bracelet, et demain matin, pour nous distraire, nous nous battrons avec la Bretonnière.
--Encore ce pauvre homme! Tu lui en veux donc beaucoup?
--Non, en vérité, je n'ai plus de rancune contre lui. Je l'ai rencontré, je l'ai envoyé promener, je lui donnerai un coup d'épée, et je lui pardonne.
--Où l'as-tu donc vu? chez ta belle?
--Eh, mon Dieu! oui; ne faut-il pas que ce monsieur-là se fourre partout?
--Et comment la querelle est-elle venue?
--Il n'y a pas de querelle; deux mots, te dis-je, une misère; nous en causerons. Commençons maintenant par aller chez Fossin acheter quelque chose pour Javotte, avec qui je suis convenu d'un échange; car on ne donne rien pour rien quand on s'appelle Javotte, et même sans cela.
--Allons, dit Armand, je suis ravi comme toi que tu sois parvenu à ton but et que tu aies de quoi confondre ta marquise. Mais, chemin faisant, mon cher ami, réfléchissons, je t'en prie, sur la seconde partie de ta vengeance projetée. Elle me semble plus qu'étrange.
--Trêve de mots, dit Tristan, c'est un point résolu. Que j'aie tort ou raison, n'importe: nous pouvions ce matin discuter là-dessus; à présent le vin est tiré, il faut le boire.
--Je ne me lasserai pas, reprit Armand, de te répéter que je ne conçois pas comment un homme comme toi, un militaire, reconnu pour brave, peut trouver du plaisir à ces duels sans motif, ces affaires d'enfant, ces bravades d'écolier, qui ont peut-être été à la mode, mais dont tout le monde se moque aujourd'hui. Les querelles de parti, les duels de cocarde peuvent se comprendre dans les crises politiques. Il peut sembler plaisant à un républicain de ferrailler avec un royaliste, uniquement parce qu'ils se rencontrent: les passions sont en jeu, et tout peut s'excuser. Mais je ne te conseille pas ici, je te blâme. Si ton projet est sérieux, je n'hésite pas à te dire qu'en pareil cas je refuserais de servir de témoin à mon meilleur ami.
--Je ne te demande pas de m'en servir, mais de te taire; allons chez Fossin.
--Allons où tu voudras, je n'en démordrai pas. Prendre en grippe un homme importun, cela arrive à tout le monde: le fuir ou s'en railler, passe encore; mais vouloir le tuer, c'est horrible.
--Je te dis que je ne le tuerai pas; je te le promets, je m'y engage. Un petit coup d'épée, voilà tout. Je veux mettre en écharpe le bras du cavalier servant de la marquise, en même temps que je lui offrirai humblement, à elle, le bracelet de ma grisette.
--Songe donc que cela est inutile. Si tu te bats pour laver ton honneur, qu'as-tu à faire du bracelet? Si le bracelet te suffit, qu'as-tu à faire de cette querelle? M'aimes-tu un peu? cela ne sera pas.
--Je t'aime beaucoup, mais cela sera.
En parlant ainsi, les deux frères arrivèrent chez Fossin. Tristan, ne voulant pas que Javotte pût se repentir de son marché, choisit pour elle une jolie châtelaine qu'il fit envelopper avec soin, ayant dessein de la porter lui-même et d'attendre la réponse, s'il n'était pas reçu. Armand, ayant autre chose en tête et voyant son frère plus joyeux encore à l'idée de revenir promptement avec le bracelet en question, ne lui proposa pas de l'accompagner. Il fut convenu qu'ils se retrouveraient le soir.
Au moment où ils allaient se séparer, la roue d'une calèche découverte, courant avec un assez grand fracas, rasa le trottoir de la rue Richelieu. Une livrée bizarre, qui attirait les yeux, fit retourner les passants. Dans cette voiture était madame de Vernage, seule, nonchalamment étendue. Elle aperçut les deux jeunes gens, et les salua d'un petit signe de tête, avec une indolence protectrice.