Œuvres Complètes de Alfred de Musset — Tome 6.
Chapter 4
Emmeline vit qu'elle s'était trompée; elle voulait parler et ne trouvait rien. Que répondre, en effet, à la façon d'agir du comte? Il avait deviné clairement ce qui s'était passé, et le parti qu'il avait pris était juste sans être cruel. Elle commençait une phrase et ne pouvait l'achever; elle pleurait. M. de Marsan lui dit avec douceur:
--Calmez-vous, songez que vous avez commis une faute, mais que vous avez un ami qui la sait, et qui vous aidera à la réparer.
--Que ferait donc cet ami, dit Emmeline, s'il était aussi riche que moi, puisque cette misérable question de fortune le décide à me quitter? Que feriez-vous si notre contrat n'existait pas?
Emmeline se leva, alla à son secrétaire, en tira son contrat de mariage, et le brûla à la bougie qui était sur la table. Le comte la regarda faire jusqu'au bout.
--Je vous comprends, lui dit-il enfin; et, bien que ce que vous venez de faire soit une action sans conséquence, puisque le double est chez le notaire, cette action vous honore, et je vous en remercie. Mais songez donc, ajouta-t-il en embrassant Emmeline, songez donc que, s'il ne s'agissait ici que d'une formalité à annuler, je n'aurais fait qu'abuser de mes avantages. Vous pouvez d'un trait de plume me rendre aussi riche que vous, je le sais, mais je n'y consentirais pas, et aujourd'hui moins que jamais.
--Orgueilleux que vous êtes, s'écria Emmeline désespérée, et pourquoi refuseriez-vous?
M. de Marsan lui tenait la main; il la serra légèrement, et répondit:
--Parce que vous l'aimez.
VIII
Par une de ces belles matinées d'automne où le soleil brille de tout son éclat et semble dire adieu à la verdure mourante, Gilbert était accoudé à une petite fenêtre au second étage, dans une rue écartée derrière les Champs-Elysées. Tout en fredonnant un air de _la Norma_, il regardait attentivement chaque voiture qui passait sur la chaussée. Quand la voiture arrivait au coin de la rue, la chanson s'arrêtait; mais la voiture continuait sa route, et il fallait en attendre une autre. Il en passa beaucoup ce jour-là, mais le jeune homme inquiet ne vit dans aucune un petit chapeau de paille d'Italie et une mantille noire. Une heure sonna, puis deux; il était trop tard; après avoir regardé vingt fois à sa montre, avoir fait autant de tours de chambre, et s'être désolé et rassuré plus souvent encore alternativement, Gilbert descendit enfin, et erra quelque temps dans les allées. En rentrant chez lui, il demanda à son portier s'il n'y avait point de lettres, et la réponse fut négative. Un pressentiment de sinistre augure l'agita toute la journée. Vers dix heures du soir il montait, non sans crainte, le grand escalier de l'hôtel de Marsan; la lampe n'était pas allumée, cela le surprit et l'inquiéta; il sonna, personne ne venait; il toucha la porte, qui s'ouvrit, et s'arrêta dans la salle à manger; une femme de chambre vint à sa rencontre, il lui demanda s'il pouvait entrer.--Je vais le demander, répondit-elle. Comme elle entrait dans le salon, Gilbert entendit entre les deux portes une voix tremblante qu'il reconnut et qui disait tout bas: Dites que je n'y suis pas.
Il m'a dit lui-même que ce peu de mots prononcés dans les ténèbres, au moment où il s'y attendait le moins, lui avaient fait plus de mal qu'un coup d'épée. Il sortit dans un étonnement inexprimable.--Elle était là, se dit-il, elle m'a vu sans doute. Qu'arrive-t-il? ne pouvait-elle me dire un mot, ou du moins m'écrire? Huit jours se passèrent sans lettres, et sans qu'il put voir la comtesse. Enfin, il reçut la lettre suivante:
«Adieu! il faut que vous vous souveniez de votre projet de voyage et que vous me teniez parole. Ah! Je fais un grand sacrifice en ce moment. Quelques mots profondément sentis et que vous m'avez dits au sujet d'un parti funeste que je voulais prendre, m'arrêtent seuls. Je vivrai. Mais il ne faut pas entièrement arracher une pensée qui seule peut me donner une apparence de tranquillité. Permettez, mon ami, que je la place seulement à distance, avec des conditions; si, par exemple, une entière indifférence pour moi prenait place dans votre cœur;--si, une fois de retour, et le cœur raffermi, vous ne me veniez plus voir;--si jamais mon image, mon amour ne venait plus;... il est impossible de continuer l'affreuse vie que je mène. Le plus malheureux est celui qui reste; il faut donc que ce soit vous qui partiez. Vos affaires vous le permettent-elles? Ou voulez-vous que j'aille je ne sais où? Répondez-moi, ce sera vous qui aurez de la force; je n'en ai pas du tout; ayez pitié de moi. Dites, que sais-je? que vous guérirez; mais ce n'est pas vrai! N'importe, dites toujours. Évitez de me voir avant le voyage; il faut de la force, et je ne sais où en prendre. Je n'ai cessé de pleurer et de vous écrire depuis huit jours. Je jette tout au feu. Vous trouverez cette lettre-ci encore bien incohérente. M. de Marsan sait tout: mentir m'a été impossible; d'ailleurs il le savait. Cependant cette lettre est loin d'exprimer ce qu'il y a de contradictoire entre mon cœur et ma raison. Allez dans le monde ces jours-ci, que votre départ n'ait point l'air d'un coup de tête. De sitôt je ne pourrai sortir ni recevoir. La voix me manque à tous moments. Vous m'écrirez, n'est-ce pas? il est impossible que vous partiez sans m'écrire quelques lignes. Voyager!... C'est vous qui allez voyager!»
Le malheur de Gilbert lui parut un rêve; il pensait à aller chez M. de Marsan et à lui chercher querelle. Il tomba à terre au milieu de sa chambre, et versa les larmes les plus amères. Enfin il résolut de voir la comtesse à tout prix, et d'avoir l'explication de cet événement, qui lui était annoncé d'une manière si peu intelligible. Il courut à l'hôtel de Marsan, et, sans parler à aucun domestique, il pénétra jusqu'au salon. Là, il s'arrêta à la pensée de compromettre celle qu'il aimait et de la perdre peut-être par sa faute. Entendant quelqu'un approcher, il se jeta derrière un rideau: c'était le comte qui entrait. Demeuré seul, Gilbert avança, et, entr'ouvrant la porte d'un cabinet vitré, il vit Emmeline couchée et son mari près d'elle. Au pied du lit était un linge couvert de sang, et le médecin s'essuyait les mains. Ce spectacle lui fit horreur; il frémit de l'idée d'ajouter, par son imprudence, aux maux de sa maîtresse, et, marchant sur la pointe du pied, il sortit de l'hôtel sans être remarqué.
Il sut bientôt que la comtesse avait été en danger de mort; une nouvelle lettre lui apprit en détail ce qui s'était passé. «Renoncer à nous voir, disait Emmeline, est impossible, il n'y faut pas songer; et cette idée qui vous désole ne me cause aucune peine, car je ne puis l'admettre un instant. Mais nous séparer pour six mois, pour un an, voilà ce qui me fait sangloter et me déchire l'âme, car c'est là tout ce qui est possible.» Elle ajoutait que, si, avant son départ, il éprouvait un désir trop vif de la revoir encore une fois, elle y consentirait. Il refusa cette entrevue; il avait besoin de toute sa force; et, bien que convaincu de la nécessité de s'éloigner, il ne pouvait prendre aucun parti. Vivre sans Emmeline lui semblait un mot vide de sens, et, pour ainsi dire, un mensonge. Il se jura cependant d'obéir à tout prix, et de sacrifier son existence, s'il le fallait, au repos de madame de Marsan. Il mit ses affaires en ordre, dit adieu à ses amis, annonça à tout le monde qu'il allait en Italie. Puis, quand tout fut prêt, et qu'il eut son passeport, il resta enfermé chez lui, se promettant, chaque soir, de partir le lendemain, et passant la journée à pleurer.
Emmeline, de son côté, n'était guère plus courageuse, comme vous pouvez penser. Dès qu'elle put supporter la voiture, elle alla au Moulin de May. M. de Marsan ne la quittait pas; il eut pour elle, pendant sa maladie, l'amitié d'un frère et les soins d'une mère. Je n'ai pas besoin de dire qu'il avait pardonné, et que la vue des souffrances de sa femme l'avait fait renoncer à ses projets de séparation. Il ne parla plus de Gilbert, et je ne crois pas que, depuis cette époque, il ait prononcé ce nom étant seul avec la comtesse. Il apprit le voyage annoncé, et n'en parut ni joyeux ni triste. On devinait aisément à sa conduite qu'il se reconnaissait, au fond du cœur, coupable d'avoir négligé sa femme, et d'avoir si peu fait pour son bonheur. Lorsque, appuyée à son bras, Emmeline se promenait lentement avec lui dans la longue _allée des Soupirs_, il paraissait presque aussi triste qu'elle; et Emmeline lui sut gré de ce qu'il ne tenta jamais de rappeler l'ancien amour, ni de combattre l'amour nouveau.
Elle brûla les lettres de Gilbert, et, dans ce sacrifice douloureux, ne respecta qu'une seule ligne écrite de la main de son amant: «_Pour vous, tout au monde._» En relisant ces mots, elle ne put se résoudre à les anéantir; c'était l'adieu du pauvre garçon. Elle coupa cette ligne avec ses ciseaux, et la porta longtemps sur son cœur. «S'il faut jamais me séparer de ces mots-là, écrivait-elle à Gilbert, je les avalerai. Maintenant ma vie n'est plus qu'une pincée de cendre, et je ne pourrai de longtemps regarder ma cheminée sans pleurer.»
Était-elle sincère? demanderez-vous peut-être. Ne fit elle aucune tentative pour revoir son amant? Ne se repentait-elle pas de son sacrifice? N'essaya-t-elle jamais de revenir sur sa résolution? Oui, madame, elle l'essaya; je ne veux la faire ni meilleure ni plus brave qu'elle ne l'a été. Oui, elle essaya de mentir, de tromper son mari; en dépit de ses serments, de ses promesses, de ses douleurs et de ses remords, elle revit Gilbert; et, après avoir passé deux heures avec lui dans un délire de joie et d'amour, elle sentit, en rentrant chez elle, qu'elle ne pouvait ni tromper ni mentir; je vous dirai plus, Gilbert le sentit lui-même, et ne lui demanda pas de revenir.
Cependant il ne partait pas encore, et ne parlait plus de voyage. Au bout de quelques jours, il voulait déjà se persuader qu'il était plus calme, et qu'il n'y avait aucun danger à rester. Il tâchait, dans ses lettres, de faire consentir Emmeline à ce qu'il passât l'hiver à Paris. Elle hésitait; et, tout en renonçant à l'amour, elle commençait à parler d'amitié. Ils cherchaient tous deux mille motifs de prolonger leur souffrance, ou du moins de se voir souffrir. Qu'allait-il arriver? Je ne sais.
IX
Je crois vous avoir dit, madame, qu'Emmeline avait une sœur. C'était Une belle et grande jeune fille, et de plus un excellent cœur. Soit par une timidité excessive, soit par une autre cause, elle n'avait jamais parlé à Gilbert qu'avec une extrême réserve, et presque avec répugnance, lorsqu'elle avait eu occasion de le rencontrer. Gilbert avait des manières d'étourdi et des façons de dire qui, bien que simples et naturelles, devaient blesser une modestie et une pudeur parfaites. La franchise même du jeune homme et son caractère exalté avaient peu de chances de rencontrer de la sympathie chez la sévère Sarah (c'était le nom de la sœur d'Emmeline). Aussi quelques mots de politesse échangés au hasard, quelques compliments lorsque Sarah chantait, une contredanse de temps en temps, c'était là toute la connaissance qu'ils avaient faite, et leur amitié n'allait pas plus loin.
Au milieu de ces dernières circonstances, Gilbert reçut une invitation de bal d'une amie de madame de Marsan, et il crut devoir y aller, pour se conformer au désir de sa maîtresse. Sarah était à cette soirée. Il fut s'asseoir à côté d'elle. Il savait quelle tendre affection unissait la comtesse à sa sœur, et c'était pour lui une occasion de parler de ce qu'il aimait à quelqu'un qui le comprenait. La maladie récente servit de prétexte; s'informer de la santé d'Emmeline, c'était s'informer de son amour. Contre sa coutume, Sarah répondit avec confiance et avec douceur; et l'orchestre ayant donné, au milieu de leur entretien, le signal d'une contredanse, elle dit qu'elle était lasse, et refusa son danseur, qui venait la chercher.
Le bruit des instruments et le tumulte du bal leur donnant plus de liberté, la jeune fille commença à laisser comprendre à Gilbert qu'elle savait la cause du mal d'Emmeline. Elle parla des souffrances de sa sœur, et raconta ce qu'elle en avait vu. Pendant ce récit, Gilbert baissait la tête; quand il la releva, une larme coulait sur sa joue. Sarah devint tout à coup tremblante; ses beaux yeux bleus se troublèrent. --Vous l'aimez plus que je ne croyais, lui dit-elle. De ce moment elle devint tout autre qu'elle ne s'était jamais montrée à lui; elle lui avoua que depuis longtemps elle s'était aperçue de ce qui se passait, et que la froideur qu'elle lui avait témoignée venait de ce qu'elle n'avait cru voir en lui que la légèreté d'un homme du monde, qui fait la cour à toutes les femmes sans se soucier du mal qui en résulte. Elle parla en sœur et en amie, avec chaleur et avec franchise. L'accent de vérité qu'elle employa pour montrer à Gilbert la nécessité absolue de rendre le repos à la comtesse le frappa plus que tout le reste ne l'avait pu faire, et en un quart d'heure il vit clair dans sa destinée.
On se préparait à danser le cotillon.--Asseyons-nous dans le cercle, dit Gilbert, nous nous dispenserons de figurer, et nous pourrons causer sans qu'on nous remarque. Elle y consentit; ils prirent place, et continuèrent à parler d'Emmeline. Cependant de temps en temps un valseur forçait Sarah de prendre part à la figure, et il fallait se lever pour tenir le bout d'une écharpe ou le bouquet et l'éventail. Gilbert restait alors sur sa chaise, perdu dans ses pensées, regardant sa belle partenaire sauter et sourire, les yeux encore humides. Elle revenait, et ils reprenaient leur triste entretien. Ce fut au bruit de ces valses allemandes, qui avaient bercé les premiers jours de son amour, que Gilbert jura de partir et de l'oublier.
Lorsque l'heure de se retirer fut venue, ils se levèrent tous deux avec une sorte de solennité.--J'ai votre parole, dit la jeune fille, je compte sur vous pour sauver ma sœur; et si vous partez, ajouta-t-elle en lui prenant la main sans songer qu'on pût l'observer, si vous partez, nous serons quelquefois deux à penser au pauvre voyageur.
Ils se quittèrent sur cette parole, et Gilbert partit le lendemain.
* * * * *
Dans le récit qu'on vient de lire, l'auteur a dit: «Ce n'est pas un roman que je fais, madame, et vous vous en apercevez bien.»
On a dû s'apercevoir, en effet, que cette histoire n'a pas le caractère ordinaire d'une fiction. Emmeline n'est point un personnage imaginaire, et Gilbert n'est autre que l'auteur lui-même. On trouvera le récit de cette aventure dans la Notice sur la vie d'Alfred de Musset, et l'on verra que les souvenirs qui s'y rattachent occupent une place considérable dans les poésies.
FIN D'EMMELINE.
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II. LES DEUX MAÎTRESSES
1837
I
Croyez-vous, madame, qu'il soit possible d'être amoureux de deux personnes à la fois? Si pareille question m'était faite, je répondrais que je n'en crois rien. C'est pourtant ce qui est arrivé à un de mes amis, dont je vous raconterai l'histoire, afin que vous en jugiez vous-même.
En général, lorsqu'il s'agit de justifier un double amour, on a d'abord recours aux contrastes. L'une était grande, l'autre petite; l'une avait quinze ans, l'autre en avait trente. Bref, on tente de prouver que deux femmes, qui ne se ressemblent ni d'âge, ni de figure, passions différentes. Je n'ai pas ce prétexte pour m'aider ici, car les deux femmes dont il s'agit se ressemblaient, au contraire, un peu. L'une était mariée, il est vrai, et l'autre veuve; l'une riche, et l'autre très pauvre; mais elles avaient presque le même âge, et elles étaient toutes deux brunes et fort petites. Bien qu'elles ne fussent ni sœurs ni cousines, il y avait entre elles un air de famille: de grands yeux noirs, même finesse de taille; c'étaient deux ménechmes femelles. Ne vous effrayez pas de ce mot; il n'y aura pas de quiproquo dans ce conte.
Avant d'en dire plus de ces dames, il faut parler de notre héros. Vers 1825 environ, vivait à Paris un jeune homme que nous appellerons Valentin. C'était un garçon assez singulier, et dont l'étrange manière de vivre aurait pu fournir quelque matière aux philosophes qui étudient l'homme. Il y avait, en lui, pour ainsi dire, deux personnages différents. Vous l'eussiez pris, en le rencontrant un jour, pour un petit maître de la Régence. Son ton léger, son chapeau de travers, son air d'enfant prodigue en joyeuse humeur, vous eussent fait revenir en mémoire quelque _talon rouge_ du temps passé. Le jour suivant, vous n'auriez vu en lui qu'un modeste étudiant de province se promenant un livre sous le bras. Aujourd'hui il roulait carrosse et jetait l'argent par les fenêtres; demain il allait dîner à quarante sous. Avec cela, il recherchait en toute chose une sorte de perfection et ne goûtait rien qui fût incomplet. Quand il s'agissait de plaisir, il voulait que tout fût plaisir, et n'était pas homme à acheter une jouissance par un moment d'ennui. S'il avait une loge au spectacle, il voulait que la voiture qui l'y menait fût douce, que le dîner eût été bon, et qu'aucune idée fâcheuse ne put se présenter en sortant. Mais il buvait de bon cœur la piquette dans un cabaret de campagne, et se mettait à la queue pour aller au parterre. C'était alors un autre élément, et il n'y faisait pas le difficile; mais il gardait dans ses bizarreries une sorte de logique, et s'il y avait en lui deux hommes divers, ils ne se confondaient jamais.
Ce caractère étrange provenait de deux causes: peu de fortune et un grand amour du plaisir. La famille de Valentin jouissait de quelque aisance, mais il n'y avait rien de plus dans la maison qu'une honnête médiocrité. Une douzaine de mille francs par an dépensés avec ordre et économie, ce n'est pas de quoi mourir de faim; mais quand une famille entière vit là-dessus, ce n'est pas de quoi donner des fêtes. Toutefois, par un caprice du hasard, Valentin était né avec des goûts que peut avoir le fils d'un grand seigneur. A père avare, dit-on, fils prodigue; à parents économes, enfants dépensiers. Ainsi le veut la Providence, que cependant tout le monde admire.
Valentin avait fait son droit, et était avocat sans causes, profession commune aujourd'hui. Avec l'argent qu'il avait de son père et celui qu'il gagnait de temps en temps, il pouvait être assez heureux, mais il aimait mieux tout dépenser à la fois et se passer de tout le lendemain. Vous vous souvenez, madame, de ces marguerites que les enfants effeuillent brin à brin? _Beaucoup_, disent-ils à la première feuille; _passablement_, à la seconde, et, à la troisième, _pas du tout_. Ainsi faisait Valentin de ses journées; mais le _passablement_ n'y était pas, car il ne pouvait le souffrir.
Pour vous le faire mieux connaître, il faut vous dire un trait de son enfance. Valentin couchait, à dix ou douze ans, dans un petit cabinet vitré, derrière la chambre de sa mère. Dans ce cabinet d'assez triste apparence, et encombré d'armoires poudreuses, se trouvait, entre autres nippes, un vieux portrait avec un grand cadre doré. Quand, par une belle matinée, le soleil donnait sur ce portrait, l'enfant, à genoux sur son lit, s'en approchait avec délices. Tandis qu'on le croyait endormi, en attendant que l'heure du maître arrivât, il restait parfois des heures entières le front posé sur l'angle du cadre; les rayons de lumière, frappant sur les dorures, l'entouraient d'une sorte d'auréole où nageait son regard ébloui. Dans cette posture, il faisait mille rêves; une extase bizarre s'emparait de lui. Plus la clarté devenait vive, et plus son cœur s'épanouissait. Quand il fallait enfin détourner les yeux, fatigués de l'éclat de ce spectacle, il fermait alors ses paupières, et suivait avec curiosité la dégradation des teintes nuancées dans cette tache rougeâtre qui reste devant nous quand nous fixons trop longtemps la lumière; puis il revenait à son cadre, et recommençait de plus belle. Ce fut là, m'a-t-il dit lui-même, qu'il prit un goût passionné pour l'or et le soleil, deux excellentes choses du reste.
Ses premiers pas dans la vie furent guidés par l'instinct de sa passion native. Au collège, il ne se lia qu'avec des enfants plus riches que lui, non par orgueil, mais par goût. Précoce d'esprit dans ses études, l'amour-propre le poussait moins qu'un certain besoin de distinction. Il lui arrivait de pleurer au milieu de la classe, quand il n'avait pas, le samedi, sa place au banc d'honneur. Il achevait ses humanités et travaillait avec ardeur, lorsqu'une dame, amie de sa mère, lui fit cadeau d'une belle turquoise: au lieu d'écouter la leçon, il regardait sa bague reluire à son doigt. C'était encore l'amour de l'or tel que peut le ressentir un enfant curieux. Dès que l'enfant fut homme, ce dangereux penchant porta bientôt ses fruits.
A peine eut-il sa liberté, qu'il se jeta sans réflexion dans tous les travers d'un fils de famille. Né d'humeur gaie, insouciant de l'avenir, l'idée qu'il était pauvre ne lui venait pas, et il ne semblait pas s'en douter. Le monde le lui fit comprendre. Le nom qu'il portait lui permettait de traiter en égaux des jeunes gens qui avaient sur lui l'avantage de la fortune. Admis par eux, comment les imiter? Les parents de Valentin vivaient à la campagne. Sous prétexte de faire son droit, il passait son temps à se promener aux Tuileries et au boulevard. Sur ce terrain, il était à l'aise; mais, quand ses amis le quittaient pour monter à cheval, force lui était de rester à pied, seul et un peu désappointé. Son tailleur lui faisait crédit; mais à quoi sert l'habit quand la poche est vide? Les trois quarts du temps il en était là. Trop fier pour vivre en parasite, il prenait à tâche de dissimuler ses secrets motifs de sagesse, refusait dédaigneusement des parties de plaisir où il ne pouvait payer son écot, et s'étudiait à ne toucher aux riches que dans ses jours de richesse. Ce rôle, difficilement soutenu, tomba devant la volonté paternelle; il fallut choisir un état. Valentin entra dans une maison de banque. Le métier de commis ne lui plaisait guère, encore moins le travail quotidien. Il allait au bureau l'oreille basse; il avait fallu renoncer aux amis en même temps qu'à la liberté; il n'en était pas honteux, mais il s'ennuyait. Quand arrivait, comme dit André Chénier, le jour de la veine dorée, une sorte de fièvre le saisissait. Qu'il eût des dettes à payer ou quelque emplette utile à faire, la présence de l'or le troublait à tel point, qu'il en perdait la réflexion. Dès qu'il voyait briller dans ses mains un peu de ce rare métal, il sentait son cœur tressaillir, et ne pensait plus qu'à courir, s'il faisait beau. Quand je dis courir, je me trompe; on le rencontrait, ce jour-là, dans une bonne voiture de louage, qui le menait au Rocher de Cancale; là, étendu sur les coussins, respirant l'air ou fumant son cigare, il se laissait bercer mollement, sans jamais songer à demain. Demain, pourtant, c'était l'ordinaire, il fallait redevenir commis; mais peu lui importait, pourvu qu'à tout prix il eût satisfait son imagination. Les appointements du mois s'envolaient ainsi en un jour. Il passait, disait-il, ses mauvais moments à rêver, et ses bons moments à réaliser ses rêves: tantôt à Paris, tantôt à la campagne, on le rencontrait avec son fracas, presque toujours seul, preuve que ce n'était pas vanité de sa part. D'ailleurs il faisait ses extravagances avec la simplicité d'un grand seigneur qui se passe un caprice. Voilà un bon commis! direz-vous; aussi le mit-on à la porte.