Œuvres Complètes de Alfred de Musset — Tome 6.
Chapter 3
Lorsqu'elle descendit, le jour suivant, au déjeuner, les belles couleurs de la jeunesse avaient reparu sur ses joues; son visage, aussi bien que son cœur, avait rajeuni de dix ans. Elle voulut sortir à cheval, malgré un temps affreux; elle montait une superbe jument qu'il n'était pas facile de faire obéir, et il semblait qu'elle voulût exposer sa vie; elle balançait, en riant, sa cravache au-dessus de la tête de l'animal inquiet, et elle ne put résister au singulier plaisir de le frapper sans qu'il l'eût mérité; elle le sentit bondir de colère, et, tandis qu'il secouait l'écume dont il était couvert, elle regarda Gilbert. Par un mouvement rapide, le jeune homme s'était approché, et voulait saisir la bride du cheval.--Laissez, laissez, dit-elle en riant, je ne tomberai pas ce matin.
Il fallait pourtant bien parler de ces stances, et ils s'en parlaient en effet beaucoup tous deux, mais des yeux seulement; ce langage en vaut bien un autre. Gilbert passa trois jours au Moulin de May, sur le point de tomber à genoux à chaque instant. Quand il regardait la taille d'Emmeline, il tremblait de ne pouvoir résister à la tentation de l'entourer de ses bras; mais, dès qu'elle faisait un pas, il se rangeait pour la laisser passer, comme s'il eût craint de toucher sa robe. Le troisième jour au soir, il avait annoncé son départ pour le lendemain matin; il fut question de valse en prenant le thé, et de l'ode de Byron sur la valse. Emmeline remarqua que, pour parler avec tant d'animosité, il fallait que le plaisir eût excité bien vivement l'envie du poète qui ne pouvait le partager; elle fut chercher le livre à l'appui de son dire, et, pour que Gilbert pût lire avec elle, elle se plaça si près de lui, que ses cheveux lui effleurèrent la joue. Ce léger contact causa au jeune homme un frisson de plaisir auquel il n'eût pas résisté si M. de Marsan n'eût été là. Emmeline s'en aperçut et rougit: on ferma le livre, et ce fut tout l'événement du voyage.
Voilà, n'est-il pas vrai, madame, un amoureux assez bizarre? Il y a un proverbe qui prétend que ce qui est différé n'est pas perdu. J'aime peu les proverbes en général, parce que ce sont des selles à tous chevaux; il n'en est pas un qui n'ait son contraire, et, quelque conduite que l'on tienne, on en trouve un pour s'appuyer. Mais je confesse que celui que je cite me paraît faux cent fois dans l'application, pour une fois qu'il se trouvera juste, tout au plus à l'usage de ces gens aussi patients que résignés, aussi résignés qu'indifférents. Qu'on tienne ce langage en paradis, que les saints se disent entre eux que ce qui est différé n'est pas perdu, c'est à merveille; il sied à des gens qui ont devant eux l'éternité, de jeter le temps par les fenêtres. Mais nous, pauvres mortels, notre chance n'est pas si longue. Aussi, je vous livre mon héros pour ce qu'il est; je crois pourtant que, s'il eût agi de toute autre manière, il eût été traité comme de Sorgues.
Madame de Marsan revint au bout de la semaine. Gilbert arriva un soir chez elle de très bonne heure. La chaleur était accablante. Il la trouva seule au fond de son boudoir, étendue sur un canapé. Elle était vêtue de mousseline, les bras et le col nus. Deux jardinières pleines de fleurs embaumaient la chambre; une porte ouverte sur le jardin laissait entrer un air tiède et suave. Tout disposait à la mollesse. Cependant une taquinerie étrange, inaccoutumée, vint traverser leur entretien. Je vous ai dit qu'il leur arrivait continuellement d'exprimer en même temps, et dans les mêmes termes, leurs pensées, leurs sensations; ce soir-là ils n'étaient d'accord sur rien, et par conséquent tous deux de mauvaise foi. Emmeline passait en revue certaines femmes de sa connaissance. Gilbert en parla avec enthousiasme; et elle en disait du mal à proportion. L'obscurité vint; il se fit un silence. Un domestique entra, apportant une lampe; madame de Marsan dit qu'elle n'en voulait pas, et qu'on la mît dans le salon. A peine cet ordre donné, elle parut s'en repentir, et, s'étant levée avec quelque embarras, elle se dirigea vers son piano. --Venez voir, dit-elle à Gilbert, le petit tabouret de ma loge, que je viens de faire monter autrement; il me sert maintenant pour m'asseoir là; on vient de me l'apporter tout à l'heure, et je vais vous faire un peu de musique, pour que vous en ayez l'étrenne.
Elle préludait doucement par de vagues mélodies, et Gilbert reconnut bientôt son air favori, _le Désir_, de Beethoven. S'oubliant peu à peu, Emmeline répandit dans son exécution l'expression la plus passionnée, pressant le mouvement à faire battre le cœur, puis s'arrêtant tout à coup comme si la respiration lui eût manqué, forçant le son et le laissant s'éteindre. Nulles paroles n'égaleront jamais la tendresse d'un pareil langage. Gilbert était debout, et de temps en temps les beaux yeux se levaient pour le consulter. Il s'appuya sur l'angle du piano, et tous deux luttaient contre le trouble, quand un accident presque ridicule vint les tirer de leur rêverie.
Le tabouret cassa tout à coup, et Emmeline tomba aux pieds de Gilbert. Il s'élança pour lui tendre la main; elle la prit et se releva en riant; il était pâle comme un mort, craignant qu'elle ne se fût blessée.--C'est bon, dit-elle, donnez-moi une chaise; ne dirait-on pas que je suis tombée d'un cinquième?
Elle se mit à jouer une contredanse, et, tout en jouant, à le plaisanter sur la peur qu'il avait eue.--N'est-il pas tout simple, lui dit-il, que je m'effraye de vous voir tomber?--Bah! répondait-elle, c'est un effet nerveux; ne croyez-vous pas que j'en suis reconnaissante? Je conviens que ma chute est ridicule, mais je trouve, ajouta-t-elle assez sèchement, je trouve que votre peur l'est davantage.
Gilbert fit quelques tours de chambre, et la contredanse d'Emmeline devenait moins gaie d'instant en instant. Elle sentait qu'en voulant le railler, elle l'avait blessé. Il était trop ému pour pouvoir parler. Il revint s'appuyer au même endroit, devant elle; ses yeux gonflés ne purent retenir quelques larmes; Emmeline se leva aussitôt et fut s'asseoir au fond de la chambre, dans un coin obscur. Il s'approcha d'elle et lui reprocha sa dureté. C'était le tour de la comtesse à ne pouvoir répondre. Elle restait muette et dans un état d'agitation impossible à peindre; il prit son chapeau pour sortir, et, ne pouvant s'y décider, s'assit près d'elle; elle se détourna et étendit le bras comme pour lui faire signe de partir; il la saisit et la serra sur son cœur. Au même instant on sonna à la porte, et Emmeline se jeta dans un cabinet.
Le pauvre garçon ne s'aperçut le lendemain qu'il allait chez madame de Marsan qu'au moment où il y arrivait. L'expérience lui faisait craindre de la trouver sévère et offensée de ce qui s'était passé. Il se trompait, il la trouva calme et indulgente, et le premier mot de la comtesse fut qu'elle l'attendait. Mais elle lui annonça fermement qu'il leur fallait cesser de se voir--Je ne me repens pas, lui dit-elle, de la faute que j'ai commise, et je ne cherche à m'abuser sur rien. Mais, quoi que je puisse vous faire souffrir et souffrir moi-même, M. de Marsan est entre nous; je ne puis mentir; oubliez-moi.
Gilbert fut atterré par cette franchise, dont l'accent persuasif ne permettait aucun doute. Il dédaignait les phrases vulgaires et les vaines menaces de mort qui arrivent toujours en pareil cas; il tenta d'être aussi courageux que la comtesse, et de lui prouver du moins par là quelle estime il avait pour elle. Il lui répondit qu'il obéirait et qu'il quitterait Paris pour quelque temps; elle lui demanda où il comptait aller, et lui promit de lui écrire. Elle voulut qu'il la connût tout entière, et lui raconta en quelques mots l'histoire de sa vie, lui peignit sa position, l'état de son cœur, et ne se fit pas plus heureuse qu'elle n'était. Elle lui rendit ses vers, et le remercia de lui avoir donné un moment de bonheur.
--Je m'y suis livrée, lui dit-elle, sans vouloir y réfléchir; j'étais sûre que l'impossible m'arrêterait; mais je n'ai pu résister à ce qui était possible. J'espère que vous ne verrez pas dans ma conduite une coquetterie que je n'y ai pas mise. J'aurais dû songer davantage à vous; mais je ne vous crois pas assez d'amour pour que vous n'en guérissiez bientôt.
--Je serai assez franc, répondit Gilbert, pour vous dire que je n'en sais rien, mais je ne crois pas en guérir. Votre beauté m'a moins touché que votre esprit et votre caractère, et si l'image d'un beau visage peut s'effacer par l'absence ou par les années, la perte d'un être tel que vous est à jamais irréparable. Sans doute, je guérirai en apparence, et il est presque certain que dans quelque temps je reprendrai mon existence habituelle; mais ma raison même dira toujours que vous eussiez fait le bonheur de ma vie. Ces vers que vous me rendez ont été écrits comme par hasard, un instant d'ivresse les a inspirés; mais le sentiment qu'ils expriment est en moi depuis que je vous connais, et je n'ai eu la force de le cacher que par cela même qu'il est juste et durable. Nous ne serons donc heureux ni l'un ni l'autre, et nous ferons au monde un sacrifice que rien ne pourra compenser.
--Ce n'est pas au monde que nous le ferons, dit Emmeline, mais à nous-mêmes, ou plutôt c'est à moi que vous le ferez. Le mensonge m'est insupportable, et hier soir, après votre départ, j'ai failli tout dire à M. de Marsan. Allons, ajouta-t-elle gaiement, allons, mon ami, tâchons de vivre.
Gilbert lui baisa la main respectueusement, et ils se séparèrent.
VI
A peine cette détermination fut-elle prise, qu'ils la sentirent impossible à réaliser. Ils n'eurent pas besoin de longues explications pour en convenir mutuellement. Gilbert resta deux mois sans venir chez madame de Marsan, et pendant ces deux mois ils perdirent l'un et l'autre l'appétit et le sommeil. Au bout de ce temps, Gilbert se trouva un soir tellement désolé et ennuyé, que, sans savoir ce qu'il faisait, il prit son chapeau et arriva chez la comtesse à son heure ordinaire, comme si de rien n'était. Elle ne songea pas à lui adresser un reproche de ce qu'il ne tenait pas sa parole. Dès qu'elle l'eut regardé, elle comprit ce qu'il avait souffert; et il la vit si pâle et si changée, qu'il se repentit de n'être pas revenu plus tôt.
Ce qu'Emmeline avait dans le cœur n'était ni un caprice ni une passion; c'était la voix de la nature même qui lui criait qu'elle avait besoin d'un nouvel amour. Elle n'avait pas fait grande réflexion sur le caractère de Gilbert; il lui plaisait, et il était là; il lui disait qu'il l'aimait, et il l'aimait d'une tout autre manière que M. de Marsan ne l'avait aimée. L'esprit d'Emmeline, son intelligence, son imagination enthousiaste, toutes les nobles qualités renfermées en elle souffraient à son insu. Les larmes qu'elle croyait répandre sans raison demandaient à couler malgré elle, et la forçaient d'en chercher le motif; tout alors le lui apprenait, ses livres, sa musique, ses fleurs, ses habitudes même et sa vie solitaire; il fallait aimer et combattre, ou se résigner à mourir.
Ce fut avec une fierté courageuse que la comtesse de Marsan envisagea l'abîme où elle allait tomber. Lorsque Gilbert la serra de nouveau dans ses bras, elle regarda le ciel, comme pour le prendre à témoin de sa faute et de ce qu'elle allait lui coûter. Gilbert comprit ce regard mélancolique; il mesura la grandeur de sa tâche à la noblesse du cœur de son amie, il sentit qu'il avait entre les mains le pouvoir de lui rendre l'existence ou de la dégrader à jamais. Cette pensée lui inspira moins d'orgueil que de joie; il se jura de se consacrer à elle, et remercia Dieu de l'amour qu'il éprouvait.
La nécessité du mensonge désolait pourtant la jeune femme; elle n'en parla plus à son amant, et garda cette peine secrète; du reste, l'idée de résister plus ou moins longtemps, du moment qu'elle ne pouvait résister toujours, ne lui vint pas à l'esprit. Elle compta, pour ainsi dire, ses chances de souffrance et ses chances de bonheur, et mit hardiment sa vie pour enjeu. Au moment où Gilbert revint, elle se trouvait forcée de passer trois jours à la campagne. Il la conjurait de lui accorder un rendez-vous avant de partir.--Je le ferai si vous voulez, lui répondit-elle, mais je vous supplie de me laisser attendre.
Le quatrième jour, un jeune homme entra vers minuit au Café Anglais.--Que veut monsieur? Demande le garçon.--Tout ce que vous avez de meilleur, répondit le jeune homme avec un air de joie qui fit retourner tout le monde.--A la même heure, au fond de l'hôtel de Marsan, une persienne entr'ouverte laissait apercevoir une lueur derrière un rideau. Seule, en déshabillé de nuit, madame de Marsan était assise sur une petite chaise, dans sa chambre, les verrous tirés derrière elle.--Demain je serai à lui. Sera-t-il à moi?
Emmeline ne pensait pas à comparer sa conduite à celle des autres femmes. Il n'y avait pour elle, en cet instant, ni douleurs ni remords; tout faisait silence devant l'idée du lendemain. Oserai-je vous dire à quoi elle pensait? Oserai-je écrire ce qui, à cette heure redoutable, inquiétait une belle et noble femme, la plus sensible et la plus honnête que je connaisse, à la veille de la seule faute qu'elle ait jamais eu à se reprocher?
Elle pensait à sa beauté. Amour, dévouement, sincérité du cœur, constance, sympathie de goût, crainte, dangers, repentir, tout était chassé, tout était détruit par la plus vive inquiétude sur ses charmes, sur sa beauté corporelle. La lueur que nous apercevons, c'est celle d'un flambeau qu'elle tient à la main. Sa psyché est en face d'elle; elle se retourne, écoute; nul témoin, nul bruit; elle a entr'ouvert le voile qui la couvre, et, comme Vénus devant le berger de la fable, elle comparaît timidement.
Pour vous parler du jour suivant, je ne puis mieux faire, madame, que de vous transcrire une lettre d'Emmeline à sa sœur, où elle peint elle-même ce qu'elle éprouvait:
«J'étais à lui. A toutes mes anxiétés avait succédé un abattement extrême. J'étais brisée, et ce malaise me plaisait. Je passai la soirée en rêverie; je voyais des formes vagues, j'entendais des voix lointaines; je distinguais: «Mon ange, ma vie!» et je m'affaissais encore, plus encore. Pas une fois ma pensée ne s'est reportée sur les inquiétudes du jour précédent, durant cette demi-léthargie qui me reste en mémoire comme l'état que je choisirais en paradis. Je me couchai et dormis comme un nouveau-né. Au réveil, le matin, un souvenir confus des événements de la veille fit rapidement porter le sang au cœur. Une palpitation me fit dresser sur mon séant, et là je m'entendis m'écrier à haute voix: _C'en est fait_! J'appuyai ma tête sur mes genoux, et je me précipitai au fond de mon âme. Pour la première fois, il me vint la crainte qu'il ne m'eût mal jugée. La simplicité avec laquelle j'avais cédé pouvait lui donner cette opinion. En dépit de son esprit, de son tact, je pouvais craindre une mauvaise expérience du monde. Si ce n'était pour lui qu'une fantaisie, une difficulté à vaincre? Trop étonnée, trop émue, bouleversée par tous les sentiments qui me subjuguaient, je n'avais pas assez étudié les siens. J'avais peur, je respirais court. Eh bien! me dis-je bravement, le jour où il me connaîtra, il aura un arriéré à payer. Tout ce sombre fut éclairé tout à coup par de doux soupirs. Je sentais un sourire errer autour de ma bouche; comme la veille, je revis toute sa figure, belle d'une expression que je n'ai vue nulle part, même dans les chefs-d'œuvre des grands maîtres: j'y lisais l'amour, le respect, le culte, et ce doute, cette crainte de ne pas obtenir, tant on désire vivement. Voilà pour la femme l'instant suprême, et, ainsi bercée, je m'habillai. On a grand plaisir à la toilette quand on attend son amant.»
VII
Emmeline avait mis cinq ans à s'apercevoir que son premier choix ne pouvait la rendre heureuse; elle en avait souffert pendant un an; elle avait lutté six mois contre une passion naissante, deux mois contre un amour avoué; elle avait enfin succombé, et son bonheur dura quinze jours.
Quinze jours, c'est bien court, n'est-ce pas? J'ai commencé ce conte sans y réfléchir, et je vois qu'arrivé au moment dont la pensée m'a fait prendre la plume, je n'ai rien à en dire, sinon qu'il fut bien court. Comment tenterai-je de vous le peindre? Vous raconterai-je ce qui est inexprimable et ce que les plus grands génies de la terre ont laissé deviner dans leurs ouvrages, faute d'une parole qui pût le rendre? Certes, vous ne vous y attendez pas, et je ne commettrai pas ce sacrilège. Ce qui vient du cœur peut s'écrire, mais non ce qui est le cœur lui-même.
D'ailleurs, en quinze jours, si on est heureux, a-t-on le temps de s'en apercevoir? Emmeline et Gilbert étaient encore étonnés de leur bonheur; ils n'osaient y croire, et s'émerveillaient de la vive tendresse dont leur cœur était plein.--Est-il possible, se demandaient-ils, que nos regards se soient jamais rencontrés avec indifférence, et que nos mains se soient touchées froidement?--Quoi! je t'ai regardé, disait Emmeline, sans que mes yeux se soient voilés de larmes? Je t'ai écouté sans baiser tes lèvres? Tu m'as parlé comme à tout le monde, et je t'ai répondu sans te dire que je t'aimais?--Non, répondait Gilbert, ton regard, ta voix, te trahissaient; grand Dieu! comme ils me pénétraient! C'est moi que la crainte a arrêté, et qui suis cause que nous nous aimons si tard. Alors ils se serraient la main, comme pour se dire tacitement: Calmons-nous, il y a de quoi en mourir.
A peine avaient-ils commencé à s'habituer de se voir en secret, et à jouir des frayeurs du mystère; à peine Gilbert connaissait-il ce nouveau visage que prend tout à coup une femme en tombant dans les bras de son amant; à peine les premiers sourires avaient-ils paru à travers les larmes d'Emmeline; à peine s'étaient-ils juré de s'aimer toujours; pauvres enfants! Confiants dans leur sort, ils s'y abandonnaient sans crainte, et savouraient lentement le plaisir de reconnaître qu'ils ne s'étaient pas trompés dans leur mutuelle espérance; ils en étaient encore à se dire: Comme nous allons être heureux! quand leur bonheur s'évanouit.
Le comte de Marsan était un homme ferme, et sur les choses importantes son coup d'œil ne le trompait pas. Il avait vu sa femme triste; il avait pensé qu'elle l'aimait moins, et il ne s'en était pas soucié. Mais il la vit préoccupée et inquiète, et il résolut de ne pas le souffrir. Dès qu'il prit la peine d'en chercher la cause, il la trouva facilement. Emmeline s'était troublée à sa première question, et à la seconde avait été sur le point de tout avouer. Il ne voulut point d'une confidence de cette nature, et, sans en parler autrement à personne, il s'en fut à l'hôtel garni qu'il habitait avant son mariage, et y retint un appartement. Comme sa femme allait se coucher, il entra chez elle en robe de chambre, et, s'étant assis en face d'elle, il lui parla à peu près ainsi:
--Vous me connaissez assez, ma chère, pour savoir que je ne suis pas jaloux. J'ai eu pour vous beaucoup d'amour, j'ai et j'aurai toujours pour vous beaucoup d'estime et d'amitié. Il est certain qu'à notre âge, et après tant d'années passées ensemble, une tolérance réciproque nous est nécessaire pour que nous puissions continuer de vivre en paix. J'use, pour ma part, de la liberté que doit avoir un homme, et je trouve bon que vous en fassiez autant. Si j'avais apporté dans cette maison autant de fortune que vous, je ne vous parlerais pas ainsi, je vous laisserais le comprendre. Mais je suis pauvre, et notre contrat de mariage m'a laissé pauvre par ma volonté. Ce qui, chez un autre, ne serait que de l'indulgence ou de la sagesse, serait pour moi de la bassesse. Quelque précaution qu'on prenne, une intrigue n'est jamais secrète; il faut, tôt ou tard, qu'on en parle. Ce jour arrivé, vous sentez que je ne serais rangé ni dans la catégorie des maris complaisants, ni même dans celle des maris ridicules, mais qu'on ne verrait en moi qu'un misérable à qui l'argent fait tout supporter. Il n'entre pas dans mon caractère de faire un éclat qui déshonore à la fois deux familles, quel qu'en soit le résultat; je n'ai de haine ni contre vous ni contre personne; c'est pour cette raison même que je viens vous annoncer la résolution que j'ai prise, afin de prévenir les suites de l'étonnement qu'elle pourra causer. Je demeurerai, à partir de la semaine prochaine, dans l'hôtel garni que j'habitais quand j'ai fait la connaissance de votre mère. Je suis fâché de rester à Paris, mais je n'ai pas de quoi voyager; il faut que je me loge, et cette maison-là me plaît. Voyez ce que vous voulez faire, et si c'est possible, j'agirai en conséquence.
Madame de Marsan avait écouté son mari avec un étonnement toujours croissant. Elle resta comme une statue; elle vit qu'il était décidé, et elle n'y pouvait croire; elle se jeta à son cou presque involontairement; elle s'écria que rien au monde ne la ferait consentir à cette séparation. A tout ce qu'elle disait il n'opposait que le silence. Emmeline éclata en sanglots; elle se mit à genoux et voulut confesser sa faute; il l'arrêta, et refusa de l'entendre. Il s'efforça de l'apaiser, lui répéta qu'il n'avait contre elle aucun ressentiment; puis il sortit malgré ses prières.
Le lendemain, ils ne se virent pas; lorsque Emmeline demanda si le comte était chez lui, on lui répondit qu'il était parti de grand matin, et qu'il ne rentrerait pas de la journée. Elle voulut l'attendre, et s'enferma à six heures du soir dans l'appartement de M. de Marsan; mais le courage lui manqua, et elle fut obligée de retourner chez elle.
Le jour suivant, au déjeuner, le comte descendit en habit de cheval. Les domestiques commençaient à faire ses paquets, et le corridor était plein de hardes en désordre. Emmeline s'approcha de son mari en le voyant entrer, et il la baisa sur le front; ils s'assirent en silence; on déjeunait dans la chambre à coucher de la comtesse. En face d'elle était sa psyché; elle croyait y voir son fantôme. Ses cheveux en désordre, son visage abattu, semblaient lui reprocher sa faute. Elle demanda au comte d'une voix mal assurée s'il comptait toujours quitter l'hôtel. Il répondit qu'il s'y disposait, et que son départ était fixé pour le lundi suivant.
--N'y a-t-il aucun moyen de retarder ce départ? demanda-t-elle d'un ton suppliant.
--Ce qui est ne peut se changer, répliqua le comte; avez-vous réfléchi à ce que vous comptez faire?
--Que voulez-vous que je fasse? dit-elle.
M. de Marsan ne répondit pas.
--Que voulez-vous? répéta-t-elle; quel moyen puis-je avoir de vous fléchir? quelle expiation, quel sacrifice puis-je vous offrir que vous consentiez à accepter?
--C'est à vous de le savoir, dit le comte.--Il se leva et s'en fut sans en dire plus; mais le soir même il revint chez sa femme, et son visage était moins sévère.
Ces deux jours avaient tellement fatigué Emmeline, qu'elle était d'une pâleur effrayante. M. de Marsan ne put, en le remarquant, se défendre d'un mouvement de compassion.
--Eh bien! ma chère! dit-il, qu'avez-vous?
--Je pense, répondit-elle, et je vois que rien n'est possible.
--Vous l'aimez donc beaucoup? demanda-t-il.
Malgré l'air froid qu'il affectait, Emmeline vit dans cette question un mouvement de jalousie. Elle crut que la démarche de son mari pouvait bien n'être qu'une tentative de se rapprocher d'elle, et cette idée lui fut pénible. Tous les hommes sont ainsi, pensa-t-elle; ils méprisent ce qu'ils possèdent, et reviennent avec ardeur à ce qu'ils ont perdu par leur faute. Elle voulut savoir jusqu'à quel point elle devinait juste, et répondit d'un ton hautain:
--Oui, monsieur, je l'aime, et là-dessus, du moins, je ne mentirai pas.
--Je conçois cela, reprit M. de Marsan, et j'aurais mauvaise grâce à vouloir lutter ici contre personne; je n'en ai ni le moyen ni l'envie.