Œuvres Complètes de Alfred de Musset — Tome 6.

Chapter 21

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Malgré son extrême jeunesse et le fol amour qui l'occupait, Margot avait beaucoup de bon sens. La première chose qu'elle sentit, ce fut l'impossibilité où elle était de lutter contre les événements. Elle comprit que Gaston aimait mademoiselle de Vercelles, que les deux familles s'étaient accordées et que le mariage était décidé. Peut-être le jour était-il fixé déjà; elle se souvenait d'avoir vu dans la bibliothèque un homme habillé de noir qui écrivait sur du papier timbré; c'était probablement un notaire qui dressait le contrat. Mademoiselle de Vercelles était riche, Gaston devait l'être après la mort de sa mère; que pouvait-elle contre des arrangements pris, si naturels, si justes? Elle s'attacha à cette pensée, et plus elle s'y appesantit, plus elle trouva l'obstacle invincible. Ne pouvant empêcher ce mariage, elle crut que tout ce qui lui restait à faire était de ne pas y assister. Elle tira de dessous son lit une petite malle qui lui appartenait, et elle la plaça au milieu de la chambre, pour y mettre ses hardes, résolue à retourner chez ses parents; mais le courage lui manqua: au lieu d'ouvrir la malle, elle s'assit dessus et recommença à pleurer. Elle resta ainsi près d'une heure dans un état vraiment pitoyable. Les motifs qui l'avaient d'abord frappée se troublaient dans son esprit; les larmes qui coulaient de ses yeux l'étourdissaient; elle secouait la tête comme pour s'en délivrer. Pendant qu'elle s'épuisait à chercher le parti qu'elle avait à prendre, elle ne s'était pas aperçue que sa bougie allait s'éteindre. Elle se trouva tout à coup dans les ténèbres; elle se leva et ouvrit sa porte, afin de demander de la lumière; mais il était tard et tout le monde était couché. Elle marchait néanmoins à tâtons, ne croyant pas l'heure si avancée.

Lorsqu'elle vit, en descendant, que l'escalier était obscur, et qu'elle était, pour ainsi dire, seule dans la maison, un mouvement de frayeur, naturel à son âge, la saisit. Elle avait traversé un long corridor qui menait à sa chambre; elle s'arrêta, n'osant revenir sur ses pas. Il arrive quelquefois qu'une circonstance, en apparence peu importante, change le cours de nos idées; l'obscurité, plus que toute autre chose, produit cet effet. L'escalier de la Honville était, comme dans beaucoup de vieux bâtiments, construit dans une petite tourelle qu'il remplissait en entier, tournant en spirale autour d'une colonne de pierre. Margot, dans son hésitation, s'appuya sur cette colonne, dont le froid, joint à la peur et au chagrin, lui glaça le sang. Elle demeura quelque temps immobile; une pensée sinistre se présenta tout à coup à elle; la faiblesse qu'elle éprouvait lui donna l'idée de la mort, et, chose étrange, cette idée, qui ne dura qu'un instant et s'évanouit aussitôt, lui rendit ses forces. Elle regagna sa chambre, et s'y enferma de nouveau jusqu'au jour.

Dès que le soleil fut levé, elle descendit dans le parc. Cette année-là, l'automne était superbe; les feuilles, déjà jaunies, paraissaient comme dorées. Rien ne tombait encore des rameaux, et le vent calme et tiède semblait respecter les arbres de la Honville. On venait d'entrer dans cette saison où les oiseaux font leurs dernières amours. La pauvre Margot n'en était pas si avancée; mais, à la chaleur bienfaisante du soleil, elle sentit sa peine s'adoucir. Elle commença à songer à son père, à sa famille, à sa religion; elle revint à son premier dessein, qui était de s'éloigner et de se résigner. Bientôt même elle ne le jugea plus si indispensable qu'il lui avait semblé la veille; elle se demanda quel mal elle avait fait pour mériter d'être bannie des lieux où elle avait passé ses plus heureux jours. Elle s'imagina qu'elle pouvait y rester, non sans souffrir, mais en souffrant moins que si elle partait. Elle s'enfonça dans les sombres allées, tantôt marchant à pas lents, tantôt de toutes ses forces; puis elle s'arrêtait et disait: Aimer, c'est une grande affaire; il faut avoir du courage pour aimer. Ce mot d'_aimer_, et la certitude que personne au monde ne se doutait de sa passion, la faisaient espérer malgré elle, quoi? elle l'ignorait, et par cela même espérait plus facilement. Son secret chéri lui semblait un trésor caché dans son cœur; elle ne pouvait se résoudre à l'en arracher; elle se jurait de l'y conserver toujours, de le protéger contre tous, dût-il y rester enseveli. En dépit de la raison, l'illusion reprenait le dessus, et, comme elle avait aimé en enfant, après s'être désolée en enfant, elle se consolait de même. Elle pensa aux cheveux blonds de Gaston, aux fenêtres de la rue du Perche; elle essaya de se persuader que le mariage n'était pas conclu, et qu'elle avait pu se tromper à ce qu'avait dit sa marraine. Elle se coucha au pied d'un arbre, et, brisée d'émotion et de fatigue, elle ne tarda pas à s'endormir.

Il était midi lorsqu'elle s'éveilla. Elle regarda autour d'elle, se souvenant à peine de ses chagrins. Un léger bruit qu'elle entendit à peu de distance lui fit tourner la tête. Elle vit venir à elle sous la charmille Gaston et mademoiselle de Vercelles; ils étaient seuls; et Margot, cachée par un taillis épais, ne pouvait être aperçue d'eux. Au milieu de l'allée, mademoiselle de Vercelles s'arrêta et s'assit sur un banc; Gaston resta quelque temps debout devant elle, la regardant avec tendresse; puis il fléchit le genou, l'entoura de ses bras, et lui donna un baiser. A ce spectacle, Margot se leva hors d'elle-même; une douleur inexprimable la saisit, et, sans savoir où elle allait, elle s'enfuit en courant vers la campagne.

VIII

Depuis que Pierrot avait échoué dans la grande entreprise qu'il avait formée d'être pris pour domestique par Gaston, il était devenu de jour en jour plus triste. Les consolations que Margot lui avait données l'avaient satisfait un moment; mais cette satisfaction n'avait pas duré plus longtemps que les provisions qu'il avait emportées dans ses poches. Plus il pensait à sa chère Margot, plus il sentait qu'il ne pouvait vivre loin d'elle, et, à dire vrai, la vie qu'il menait à la ferme n'était pas faite pour le distraire, non plus que la compagnie avec laquelle il passait son temps; or, le jour même du désespoir de notre héroïne, il s'en allait rêvant le long de la rivière, chassant ses dindons devant lui, lorsqu'il vit, à une centaine de pas de distance, une femme qui courait à perdre haleine, et qui, après avoir erré de côté et d'autre, disparut tout à coup au milieu des saules qui bordaient la rive. Cela le surprit et l'inquiéta; il se mit à courir aussi pour tâcher, d'atteindre cette femme, mais, en arrivant à l'endroit où elle avait disparu, il la chercha en vain dans les champs environnants; il pensa qu'elle était entrée dans un moulin qui se trouvait dans le voisinage; toutefois il suivit le cours de l'eau avec un pressentiment de mauvais augure. L'Eure était enflée ce jour-là par des pluies abondantes, et Pierrot, qui n'était pas gai, trouvait les flots plus sinistres que de coutume. Il lui sembla bientôt apercevoir quelque chose de blanc qui s'agitait dans les roseaux; il s'approcha, et, s'étant mis à plat ventre sur le rivage, il attira à lui un cadavre qui n'était pas autre que Margot elle-même: la malheureuse fille ne donnait plus aucun signe de vie; elle était sans mouvement, froide comme le marbre, les yeux ouverts et immobiles.

A cette vue, Pierrot poussa des cris qui firent sortir du moulin tous ceux qui s'y trouvaient. Sa douleur fut si violente, qu'il eut d'abord l'idée de se jeter à l'eau à son tour et de mourir à côté du seul être qu'il eût aimé. Il fit cependant réflexion qu'on lui avait dit que les noyés pouvaient revenir à la vie s'ils étaient secourus à temps. Les paysans affirmèrent, il est vrai, que Margot était morte sans retour, mais il ne voulut pas les en croire, ni les laisser déposer le corps dans le moulin; il le chargea sur ses épaules, et, marchant aussi vite qu'il put, il le porta dans la masure qu'il habitait. Le ciel voulut que, dans sa route, il rencontrât le médecin du village, qui s'en allait à cheval faire ses visites aux environs: il l'arrêta et l'obligea à entrer chez lui, afin d'examiner s'il restait quelque espoir.

Le médecin fut du même avis que les paysans; à peine eut-il vu le cadavre, qu'il s'écria:--Elle est bien morte, et il n'y a plus qu'à l'enterrer; d'après l'état où se trouve le corps, il doit avoir séjourné sous l'eau plus d'un quart d'heure. Sur quoi, le docteur sortit de la chaumière, et se disposa à remonter à cheval, ajoutant qu'il fallait aller chez le maire faire la déclaration voulue par la loi.

Outre qu'il aimait passionnément Margot, Pierrot était fort obstiné; il savait très bien qu'elle n'était pas restée un quart d'heure dans la rivière, puisqu'il l'avait vue s'y jeter. Il courut après le médecin et le supplia au nom du ciel de ne pas s'en aller avant d'être bien sûr que ses secours étaient inutiles.--Et quels secours veux-tu que je lui donne? s'écria le médecin de mauvaise humeur. Je n'ai pas un seul des instruments qui me seraient indispensables.

--Je les irai chercher chez vous, monsieur, répondit Pierrot; dites-moi seulement ce que c'est, et attendez-moi ici; je serai bientôt revenu.

Le médecin, pressé de partir, se mordit les lèvres de la sottise qu'il venait de faire en parlant de ses instruments; bien qu'il fut convaincu que la mort était réelle, il sentit qu'il ne pouvait se refuser à tenter quelque chose, sous peine de se faire tort dans le pays et de compromettre sa réputation.--Va donc et dépêche-toi, dit-il à Pierrot; tu prendras une boîte de fer-blanc que ma gouvernante te donnera; et tu me retrouveras ici; je vais, en attendant, envelopper le corps dans ces couvertures, et essayer des frictions. Tâche, en même temps, de trouver de la cendre que nous puissions faire chauffer; mais tout cela ne servira à rien qu'à perdre mon temps, ajouta-t-il en haussant les épaules et en frappant du pied; allons! entends-tu ce que je te dis?

--Oui, monsieur, dit Pierrot, et pour aller plus vite, si monsieur veut, je vais prendre le cheval de monsieur.

Et sans attendre la permission du docteur, il sauta sur le cheval et disparut. Un quart d'heure après, il revint au galop avec deux gros sacs pleins de cendre, l'un devant, l'autre derrière lui.--Monsieur voit que je n'ai pas perdu de temps, dit-il en montrant le cheval qui n'en pouvait plus; je ne me suis pas amusé à causer, je n'ai dit un mot à personne; votre gouvernante était sortie, et j'ai tout arrangé moi-même.

--Que le diable t'emporte! pensa le docteur, voilà mon cheval en bon état pour la journée! et, tout en murmurant tout bas, il commença à souffler, au moyen d'une vessie, dans la bouche de la pauvre Margot, pendant que Pierrot lui frottait les bras. Le feu s'alluma; quand la cendre fut chaude, ils la répandirent sur le lit de telle sorte que le corps y était entièrement enseveli. Le médecin versa alors quelques gouttes de liqueur sur les lèvres de Margot, puis il secoua la tête et tira sa montre.--J'en suis désolé, dit-il d'un ton pénétré, mais il ne faut pas que les morts fassent tort aux malades; on m'attend fort loin, et je m'en vais.

--Si monsieur voulait rester encore une demi-heure, dit Pierrot, je lui donnerais bien un écu.

--Non, mon garçon, c'est impossible, et je ne veux pas de ton argent.

--Le voilà, l'écu, répondit Pierrot en le mettant dans la main du médecin, sans avoir l'air de l'écouter.

C'était toute la fortune du pauvre garçon; il venait de tirer de la paillasse de son lit toutes ses économies, et le docteur les prit, bien entendu.

--Soit, dit-il, encore une demi-heure, mais après cela je pars sans rémission, car tu vois bien que tout est inutile.

Au bout d'une demi-heure, Margot, toujours roide et glacée, n'avait pas donné le moindre signe de connaissance. Le médecin lui tâta le pouls, puis, décidé à en finir, il prit sa canne et son chapeau, et se dirigea vers son cheval. Pierrot, n'ayant plus d'argent, et voyant que les prières ne serviraient de rien, suivit le médecin hors de la chaumière, puis il se posta devant le cheval avec le même air de tranquillité que le jour où il avait arrêté Gaston dans l'avenue.

--Qu'est-ce à dire? demanda le docteur; veux-tu me faire coucher ici?

--Nenni, monsieur, répondit Pierrot, mais il vous faut rester encore une demi-heure; ça reposera votre bidet. En parlant ainsi, il tenait à la main un échalas, et regardait de travers d'une façon si étrange, que le médecin rentra pour la troisième fois dans la chaumière; mais, cette fois, il ne se contraignit plus.

--Maudit soit l'entêté! s'écria-t-il; ce garnement me fera perdre un louis avec ses six francs!

--Mais, monsieur, répliqua Pierrot, puisqu'on dit qu'on en revient au bout de six heures.

--Jamais; où as-tu pris cela? il ne me manquerait plus que de passer six heures dans ton galetas!

--Et vous les y passerez, les six heures, poursuivit Pierrot; ou bien vous me laisserez la boîte, les tuyaux, et tout, sauf votre permission, et, quand je vous aurai vu travailler encore une couple d'heures, je saurai peut-être bien m'en servir.

Le médecin eut beau se mettre en fureur, il fallut céder bon gré mal gré, et rester encore deux heures entières. Ce temps expiré, Pierrot, qui commençait à désespérer lui-même, laissa sortir son prisonnier. Il resta seul alors, au chevet du lit, immobile, dans un morne abattement; il passa ainsi le reste du jour, sans bouger, les regards fixés sur Margot. La nuit venue, il se leva, et pensa qu'il était temps d'aller prévenir le bonhomme Piédeleu de la mort de sa fille. Il sortit de la chaumière, et ferma sa porte; en la fermant, il crut entendre une voix faible qui l'appelait; il tressaillit et courut au lit, mais rien ne remuait; il jugea qu'il s'était trompé: c'en fut assez cependant de cet instant d'espérance pour qu'il ne pût se décider à quitter la place.

--J'irai aussi bien demain, se dit-il, et il se rassit au chevet.

En regardant attentivement Margot, il crut remarquer tout à coup un changement sur son visage. Il lui semblait que, lorsqu'il avait voulu la quitter, elle avait les dents serrées, et maintenant ses lèvres étaient entr'ouvertes; il s'empara aussitôt de l'instrument du docteur, et essaya de souffler comme lui dans la bouche de Margot, mais il ne savait comment s'y prendre; le tuyau ne s'adaptait pas bien à la vessie. Pierrot s'épuisait à souffler, et l'air se perdait; il versa quelques gouttes d'ammoniaque sur les lèvres de la malade, mais elles ne purent pénétrer dans sa gorge; il eut de nouveau recours au tuyau; rien ne réussissait.--Quelles sottes machines, s'écria-t-il enfin, lorsqu'il fut hors d'haleine; tout ça n'est rien et ne fait rien qui vaille. Il jeta l'instrument, s'inclina sur Margot, posa ses lèvres sur les siennes, et, dans un effort désespéré, soufflant de toute la force de ses robustes poumons, il fit pénétrer l'air vital dans la poitrine de la jeune fille; au même instant, la cendre s'agita, deux bras mourants se soulevèrent, puis retombèrent sur le coude Pierrot. Margot poussa un profond soupir, et s'écria:--Je gèle, je gèle!

--Non, tu ne gèles pas, répondit Pierrot, tu es dans de la bonne cendre chaude.

--Tu as raison; pourquoi m'a-t-on mise là?

--Pour rien, Margot; pour te faire du bien. Comment te portes-tu à présent?

--Pas mal; je suis seulement bien lasse; aide-moi un peu à me lever.

Le bonhomme Piédeleu et Madame Doradour, avertis par le médecin, entrèrent dans la chaumière au moment où la noyée, à demi nue, nonchalamment penchée dans les bras de Pierrot, avalait une cuillerée d'eau de cerises.

--Ah! ça, qu'est-ce que vous venez me chanter? s'écria le bonhomme. Savez-vous bien que ça ne se fait pas, de venir dire aux gens que leur fille est morte! Il ne faudrait pas recommencer, mille tonnerres! Ça ne se passerait pas comme ça.

Et il sauta au cou de sa fille.--Prenez garde, cher père, dit celle-ci en souriant, ne me serrez pas trop fort: il n'y a pas encore bien longtemps que je ne suis plus morte.

Je n'ai pas besoin de peindre la surprise, la joie de madame Doradour et de tous les parents de Margot, qui arrivèrent les uns après les autres. Gaston et mademoiselle de Vercelles vinrent aussi, et madame Doradour ayant pris le bonhomme à part, il commença à comprendre de quoi il s'agissait. Les conjectures qu'on avait faites trop tard, avaient aisément tout expliqué. Lorsque le bonhomme eut appris que l'amour était la cause du désespoir de sa fille, et qu'elle avait failli payer de sa vie son séjour chez sa marraine, il se promena quelque temps de long en large.--Nous sommes quittes, dit-il enfin brusquement à madame Doradour. Je vous devais beaucoup, et je vous ai beaucoup payé. Il prit alors sa fille par la main et la mena dans un coin de la chaumière.--Tiens, malheureuse, lui dit-il en lui montrant un drap préparé pour servir de linceul, prends ça, et si tu es une honnête fille, garde-le pour moi et ne t'avise plus de te noyer. Il s'approcha ensuite de Pierrot, et, lui donnant une bonne tape sur l'épaule: Parlez donc, monsieur, lui dit-il, qui soufflez si bien dans la bouche des filles. Est-ce qu'il ne faut pas qu'on te le rende, cet écu que tu as donné au docteur?

--Monsieur, s'il vous plaît, répondit Pierrot, je veux bien qu'on me rende mon écu, mais je ne veux pas davantage, entendez-vous? non pas par fierté, mais c'est qu'on a beau n'être rien dans ce monde...

--Va donc, bêta! répliqua le bonhomme en lui donnant une seconde tape, va donc un peu soigner ta malade; ce gaillard-là lui a soufflé dans la bouche, mais il ne l'a seulement pas embrassée.

IX

Dix ans s'étaient passés. Les victorieux désastres de 1814 couvraient la France de soldats. Enveloppé par l'Europe entière, l'Empereur finissait comme il avait commencé, et retrouvait en vain, au terme de sa carrière, les inspirations des campagnes d'Italie. Les divisions russes, en marche sur Paris par les rives de la Seine, venaient d'être mises en déroute au combat de Nangis, où dix mille étrangers avaient succombé; un officier, gravement blessé, avait quitté le corps d'armée commandé par le général Gérard, et gagnait, par Etampes, la route de la Beauce. Il pouvait à peine se tenir à cheval; épuisé de fatigue, il frappa un soir à la porte d'une ferme de belle apparence, où il demanda un gîte pour la nuit. Après lui avoir donné un bon souper, le fermier, qui n'avait pas plus de vingt-cinq ans, lui amena sa femme, jeune et jolie campagnarde à peu près du même âge et déjà mère de cinq enfants. En la voyant entrer, l'officier ne put retenir un cri de surprise, et la belle fermière le salua d'un sourire. --Ne me trompé-je pas? dit l'officier; n'avez-vous pas été demoiselle de compagnie auprès de madame Doradour, et ne vous appelez-vous pas Marguerite?

--A votre service, répondit la fermière, et c'est au colonel comte Gaston de la Honville que j'ai l'honneur de parler, si j'ai bonne mémoire. Voici Pierre Blanchard, mon mari, à qui je dois d'être encore au monde; embrassez mes enfants, monsieur le comte: c'est tout ce qui reste d'une famille qui a longtemps et fidèlement servi la vôtre.

--Est-ce possible? répondit l'officier; que sont donc devenus vos frères?

--Ils sont restés à Champaubert et à Montmirail, dit la fermière d'une voix émue, et, depuis six ans, notre père les attendait.

--Et moi aussi, poursuivit l'officier, j'ai perdu ma mère, et, par cette seule mort, j'ai perdu autant que vous. A ces mots, il essuya une larme.

--Allons, Pierrot, ajouta-t-il gaiement en s'adressant au mari et en lui tendant son verre, buvons à la mémoire des morts, mon ami, et à la santé de tes enfants! Il y a de rudes moments dans la vie; le tout est de savoir les passer.

Le lendemain, en quittant la ferme, l'officier remercia ses hôtes, et, au moment de remonter à cheval, il ne put s'empêcher de dire à la fermière:

--Et vos amours d'autrefois, Margot, vous en souvient-il?

--Ma foi, monsieur le comte, répondit Margot, ils sont restés dans la rivière.

--Et avec la permission de monsieur, ajouta Pierrot, je n'irai pas les y repêcher.

FIN DE MARGOT.

Toutes les Nouvelles contenues dans ce volume ont paru pour la première fois dans la _Revue des Deux Mondes_, du 1er août 1837 au 1er octobre 1838.

FIN DU TOME SIXIÈME.

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TABLE DU TOME SIXIÈME.

I. EMMELINE

II. LES DEUX MAÎTRESSES

III. FRÉDÉRIC ET BERNERETTE

IV. LE FILS DU TITIEN

V. MARGOT

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