Œuvres Complètes de Alfred de Musset — Tome 6.
Chapter 2
Elle prit le parti d'écrire à M. de Marsan, et de se plaindre de sa tante. Sa lettre était faite et cachetée, et elle se disposait à l'envoyer, quand, par une bizarrerie de son caractère, elle la jeta au feu en riant.--Je suis bien sotte de m'inquiéter, se dit-elle avec sa gaieté habituelle; ne voilà-t-il pas un beau monsieur pour me faire peur avec ses yeux doux! M. de Sorgues entrait au moment même. Apparemment que, pendant sa route, il avait pris des résolutions extrêmes; le fait est qu'il ferma brusquement la porte, et, s'approchant d'Emmeline sans lui dire un mot, il la saisit et l'embrassa.
Elle resta muette d'étonnement, et, pour toute réponse, tira sa sonnette. M. de Sorgues, en sa qualité d'homme à bonnes fortunes, comprit aussitôt et se sauva. Il écrivit le soir même une grande lettre à la comtesse, et on ne le revit plus au Moulin de May.
III
Emmeline ne parla de son aventure à personne. Elle n'y vit qu'une leçon pour elle, et un sujet de réflexion. Son humeur n'en fut pas altérée; seulement, quand madame d'Ennery, selon sa coutume, l'embrassait le soir avant de se retirer, un léger frisson faisait pâlir la comtesse.
Bien loin de se plaindre de sa tante, comme elle l'avait d'abord résolu, elle ne chercha qu'à se rapprocher d'elle et à la faire parler davantage. La pensée du danger étant écartée par le départ de l'adorateur, il n'était resté dans la tête de la comtesse qu'une curiosité insatiable. La marquise avait eu, dans la force du terme, ce qu'on appelle une jeunesse orageuse; en avouant le tiers de la vérité, elle était déjà très divertissante, et avec sa nièce, après dîner, elle en avouait quelque fois la moitié. Il est vrai que tous les matins elle se réveillait avec l'intention de ne plus rien dire, et de reprendre tout ce qu'elle avait dit; mais ses anecdotes ressemblaient, par malheur, aux moutons de Panurge: à mesure que la journée avançait, les confidences se multipliaient; en sorte que, quand minuit sonnait, il se trouvait quelquefois que l'aiguille semblait avoir compté le nombre des historiettes de la bonne dame.
Enfoncée dans un grand fauteuil, Emmeline écoutait gravement; je n'ai pas besoin d'ajouter que cette gravité était troublée à chaque instant par un fou rire et les questions les plus plaisantes. A travers les scrupules et les réticences indispensables, madame de Marsan déchiffrait sa tante, comme un manuscrit précieux où il manque nombre de feuillets, que l'intelligence du lecteur doit remplacer; le monde lui apparut sous un nouvel aspect; elle vit que, pour faire mouvoir les marionnettes, il fallait connaître et saisir les fils. Elle prit dans cette pensée une indulgence pour les autres qu'elle a toujours conservée; il semble, en effet, que rien ne la choque, et personne n'est moins sévère qu'elle pour ses amis; cela vient de ce que l'expérience l'a forcée à se regarder comme un être à part, et qu'en s'amusant innocemment des faiblesses d'autrui elle a renoncé à les imiter.
Ce fut alors que, de retour à Paris, elle devint cette comtesse de Marsan dont on a tant parlé, et qui fut si vite à la mode. Ce n'était plus la petite Duval, ni la jeune mariée turbulente et presque toujours décoiffée. Une seule épreuve et sa volonté l'avaient subitement métamorphosée. C'était une femme de tête et de cœur qui ne voulait ni amours ni conquêtes, et qui, avec une sagesse reconnue, trouvait moyen de plaire partout. Il semblait qu'elle se fût dit: Puisque c'est ainsi que va le monde, eh bien! nous le prendrons comme il est. Elle avait deviné la vie, et pendant un an, vous vous en souvenez, il n'y eut pas de plaisir sans elle. On a cru et on a dit, je le sais, qu'un changement si extraordinaire n'avait pu être fait que par l'amour, et on a attribué à une passion nouvelle le nouvel éclat de la comtesse. On juge si vite, et on se trompe si bien! Ce qui fit le charme d'Emmeline, ce fut son parti pris de n'attaquer personne, et d'être elle-même inattaquable. S'il y a quelqu'un à qui puisse s'appliquer ce mot charmant d'un de nos poètes: «Je vis par curiosité [1]» c'est à madame de Marsan; ce mot la résume tout entière.
[Note 1: Victor Hugo, _Marion Delorme_. (_Note de l'auteur_.)]
M. de Marsan revint; le peu de succès de son voyage ne l'avait pas mis de bonne humeur. Ses projets étaient renversés. La révolution de juillet vint par là-dessus, et il perdit ses épaulettes. Fidèle au parti qu'il servait, il ne sortit plus que pour faire de rares visites dans le faubourg Saint-Germain. Au milieu de ces tristes circonstances, Emmeline tomba malade; sa santé délicate fut brisée par de longues souffrances, et elle pensa mourir. Un an après, on la reconnaissait à peine. Son oncle l'emmena en Italie, et ce ne fut qu'en 1832 qu'elle revint de Nice avec le digne homme.
Je vous ai dit qu'il s'était formé un cercle autour d'elle; elle le retrouva au retour; mais, de vive et alerte qu'elle était, elle devint sédentaire. Il semblait que l'agilité de son corps l'eût quittée, et ne fût restée que dans son esprit. Elle sortait rarement, comme son mari, et on ne passait guère le soir sous sa fenêtre sans voir la lumière de sa lampe. Là se rassemblaient quelques amis; comme les gens d'élite se cherchent, l'hôtel de Marsan fut bientôt un lieu de réunion très agréable, que l'on n'abordait ni trop difficilement ni trop aisément, et qui eut le bon sens de ne pas devenir un bureau d'esprit. M. de Marsan, habitué à une vie plus agitée, s'ennuyait de ne savoir que faire. Les conversations et l'oisiveté n'avaient jamais été fort à son goût. On le vit d'abord plus rarement chez la comtesse, et peu à peu on ne le vit plus. On a dit même que, fatigué de sa femme, il avait pris une maîtresse; comme ce n'est pas prouvé, nous n'en parlerons pas.
Cependant Emmeline avait vingt-cinq ans, et sans se rendre compte de ce qui se passait en elle, elle sentait aussi l'ennui la gagner. L'_allée des Soupirs_ lui revint en mémoire, et la solitude l'inquiéta. Il lui semblait éprouver un désir, et, quand elle cherchait ce qui lui manquait, elle ne trouvait rien. Il ne lui venait pas à la pensée qu'ont pût aimer deux fois dans sa vie; sous ce rapport, elle croyait avoir épuisé son cœur, et M. de Marsan en était pour elle l'unique dépositaire; lorsqu'elle entendait la Malibran, une crainte involontaire la saisissait; rentrée chez elle et renfermée, elle passait quelquefois la nuit entière à chanter seule, et il arrivait que sur ses lèvres les notes devenaient convulsives.
Elle crut que sa passion pour la musique suffirait pour la rendre heureuse; elle avait une loge aux Italiens, qu'elle fit tendre de soie, comme un boudoir. Cette loge, décorée avec un soin extrême, fut pendant quelque temps l'objet constant de ses pensées; elle en avait choisi l'étoffe, elle y fit porter une petite glace gothique qu'elle aimait. Ne sachant comment prolonger ce plaisir d'enfant, elle y ajoutait chaque jour quelque chose; elle fit elle-même pour sa loge un petit tabouret en tapisserie qui était un chef-d'œuvre; enfin, quand tout fut décidément achevé, quand il n'y eut plus moyen de rien inventer, elle se trouva seule, un soir, dans son coin chéri, en face du _Don Juan_ de Mozart. Elle ne regardait ni la salle ni le théâtre; elle éprouvait une impatience irrésistible; Rubini, madame Heinefetter et mademoiselle Sontag chantaient le trio des masques, que le public leur fit répéter. Perdue dans sa rêverie, Emmeline écoutait de toute son âme; elle s'aperçut, en revenant à elle, qu'elle avait étendu le bras sur une chaise vide à ses côtés, et qu'elle serrait fortement son mouchoir à défaut d'une main amie. Elle ne se demanda pas pourquoi M. de Marsan n'était pas là, mais elle se demanda pourquoi elle y était seule, et cette réflexion la troubla.
Elle trouva en rentrant son mari dans le salon, jouant aux échecs avec un de ses amis. Elle s'assit à quelque distance, et, presque malgré elle, regarda le comte. Elle suivait les mouvements de cette noble figure, qu'elle avait vue si belle à dix-huit ans lorsqu'il s'était jeté au-devant de son cheval. M. de Marsan perdait, et ses sourcils froncés ne lui prêtaient pas une expression gracieuse. Il sourit tout à coup; la fortune tournait de son côté, et ses yeux brillèrent.
--Vous aimez donc beaucoup ce jeu? demanda Emmeline en souriant.
--Comme la musique, pour passer le temps, répondit le comte.
Et il continua sans regarder sa femme.
--Passer le temps! se répéta tout bas madame de Marsan, dans sa chambre, au moment de se mettre au lit. Ce mot l'empêchait de dormir.--Il est beau, il est brave, se disait-elle, il m'aime. Cependant son cœur battait avec violence; elle écoutait le bruit de la pendule, et la vibration monotone du balancier lui était insupportable; elle se leva pour l'arrêter.--Que fais-je? demanda-t-elle; arrêterai-je l'heure et le temps, en forçant cette petite horloge à se taire?
Les yeux fixés sur la pendule, elle se livra à des pensées qui ne lui étaient pas encore venues. Elle songea au passé, à l'avenir, à la rapidité de la vie; elle se demanda pourquoi nous sommes sur terre, ce que nous y faisons, ce qui nous attend après. En cherchant dans son cœur, elle n'y trouva qu'un jour où elle eût vécu, celui où elle avait senti qu'elle aimait. Le reste lui sembla un rêve confus, une succession de journées uniformes comme le mouvement du balancier. Elle posa sa main sur son front, et sentit un besoin invincible de vivre; dirai-je de souffrir? Peut-être. Elle eût préféré en cet instant la souffrance à sa tristesse. Elle se dit qu'à tout prix elle voulait changer son existence. Elle fit cent projets de voyage, et aucun pays ne lui plaisait. Qu'irait-elle chercher? L'inutilité de ses désirs, l'incertitude qui l'accablait l'effrayèrent; elle crut avoir eu un moment de folie; elle courut à son piano, et voulut jouer son trio des masques, mais aux premiers accords elle fondit en larmes, et resta pensive et découragée.
IV
Parmi les habitués de l'hôtel de Marsan se trouvait un jeune homme nommé Gilbert. Je sens, madame, qu'en vous parlant de lui, je touche ici à un point délicat, et je ne sais trop comment je m'en tirerai.
Il venait depuis six mois une ou deux fois par semaine chez la comtesse, et ce qu'il ressentait près d'elle ne doit peut-être pas s'appeler de l'amour. Quoi qu'on en dise, l'amour c'est l'espérance; et telle que ses amis la connaissaient, si Emmeline inspirait des désirs, sa conduite et son caractère n'étaient pas faits pour les enhardir. Jamais, en présence de madame de Marsan, Gilbert ne s'était adressé de questions de ce genre. Elle lui plaisait par sa conversation, par ses manières de voir, par ses goûts, par son esprit, et par un peu de malice, qui est le hochet de l'esprit. Éloigné d'elle, un regard, un sourire, quelque beauté secrète entrevue, que sais-je? mille souvenirs s'emparaient de lui et le poursuivaient incessamment, comme ces fragments de mélodie dont on ne peut se débarrasser à la suite d'une soirée musicale; mais, dès qu'il la voyait, il retrouvait le calme, et la facilité qu'il avait de la voir souvent l'empêchait peut-être de souhaiter davantage; car ce n'est quelquefois qu'en perdant ceux qu'on aime qu'on sent combien on les aimait.
En allant le soir chez Emmeline, on la trouvait presque toujours entourée; Gilbert n'arrivait guère que vers dix heures, au moment où il y avait le plus de monde, et personne ne restait le dernier: on sortait ensemble à minuit, quelquefois plus tard, s'il s'était trouvé une histoire amusante en train. Il en résultait que, depuis six mois, malgré son assiduité chez la comtesse, Gilbert n'avait point eu de tête-à-tête avec elle. Il la connaissait cependant très bien, et peut-être mieux que de plus intimes, soit par une pénétration naturelle, soit par un autre motif qu'il faut vous dire aussi. Il aimait la musique autant qu'elle; et, comme un goût dominant explique bien des choses, c'était par là qu'il la devinait: il y avait telle phrase d'une romance, tel passage d'un air italien qui était pour lui la clef d'un trésor: l'air achevé, il regardait Emmeline, et il était rare qu'il ne rencontrât pas ses yeux. S'agissait-il d'un livre nouveau ou d'une pièce représentée la veille, si l'un d'eux en disait son avis, l'autre approuvait d'un signe de tête. A une anecdote, il leur arrivait de rire au même endroit; et le récit touchant d'une belle action leur faisait détourner les regards en même temps, de peur de trahir l'émotion trop vive. Pour tout exprimer par un bon vieux mot, il y avait entre eux sympathie. Mais, direz-vous, c'est de l'amour; patience, madame, pas encore.
Gilbert allait souvent aux Bouffes, et passait quelquefois un acte dans la loge de la comtesse. Le hasard fit qu'un de ces jours-là on donnât encore _Don Juan_. M. de Marsan y était. Emmeline, lorsque vint le trio, ne put s'empêcher de regarder à côté d'elle et de se souvenir de son mouchoir; c'était, cette fois, le tour de Gilbert de rêver au son des basses et de la mélancolique harmonie; toute son âme était sur les lèvres de mademoiselle Sontag, et qui n'eût pas senti comme lui aurait pu le croire amoureux fou de la charmante cantatrice; les yeux du jeune homme étincelaient. Sur son visage un peu pâle, ombragé de longs cheveux noirs, on lisait le plaisir qu'il éprouvait; ses lèvres étaient entr'ouvertes, et sa main tremblante frappait légèrement la mesure sur le velours de la balustrade. Emmeline sourit; et en ce moment, je suis forcé de l'avouer, en ce moment, assis au fond de la loge, le comte dormait profondément.
Tant d'obstacles s'opposent ici-bas à des hasards de cette espèce, que ce ne sont que des rencontres; mais, par cela même, ils frappent davantage, et laissent un plus long souvenir. Gilbert ne se douta même pas de la pensée secrète d'Emmeline et de la comparaison qu'elle avait pu faire. Il y avait pourtant de certains jours où il se demandait au fond du cœur si la comtesse était heureuse; en se le demandant, il ne le croyait pas; mais, dès qu'il y pensait, il n'en savait plus rien. Voyant à peu près les mêmes gens, et vivant dans le même monde, ils avaient tous deux nécessairement mille occasions de s'écrire pour des motifs légers; ces billets indifférents, soumis aux lois de la cérémonie, trouvaient toujours moyen de renfermer un mot, une pensée, qui donnaient à rêver. Gilbert restait souvent une matinée avec une lettre de madame de Marsan ouverte sur la table; et, malgré lui, de temps en temps il y jetait les yeux. Son imagination excitée lui faisait chercher un sens particulier aux choses les plus insignifiantes. Emmeline signait quelquefois en italien: _Vostrissima_; et il avait beau n'y voir qu'une formule amicale, il se répétait que ce mot voulait pourtant dire: toute à vous.
Sans être homme à bonnes fortunes comme M. de Sorgues, Gilbert avait eu des maîtresses: il était loin de professer pour les femmes cette apparence de mépris précoce que les jeunes gens prennent pour une mode; mais il avait sa façon de penser, et je ne vous l'expliquerai pas autrement qu'en vous disant que la comtesse de Marsan lui paraissait une exception. Assurément, bien des femmes sont sages; je me trompe, madame, elles le sont toutes; mais il y a manière de l'être. Emmeline à son âge, riche, jolie, un peu triste, exaltée sur certains points, insouciante à l'excès sur d'autres, environnée de la meilleure compagnie, pleine de talents, aimant le plaisir, tout cela semblait au jeune homme d'étranges éléments de sagesse.--Elle est belle pourtant! se disait-il, tandis que par les douces soirées d'août il se promenait sur le boulevard Italien. Elle aime son mari sans doute, mais ce n'est que de l'amitié; l'amour est passé; vivra-t-elle sans amour? Tout en y pensant, il fit réflexion que depuis six mois il vivait sans maîtresse.
Un jour qu'il était en visites, il passa devant la porte de l'hôtel de Marsan, et y frappa, contre sa coutume, attendu qu'il n'était que trois heures: il espérait trouver la comtesse seule, et il s'étonnait que l'idée de cet heureux hasard lui vint pour la première fois. On lui répondit qu'elle était sortie. Il reprit le chemin de son logis de mauvaise humeur, et, comme c'était son habitude, il parlait seul entre ses dents. Je n'ai que faire de vous dire à quoi il songeait. Ses distractions l'entraînèrent peu à peu, et il s'écarta de sa route. Ce fut, je crois, au coin du carrefour Buci qu'il heurta assez rudement un passant, et d'une manière au moins bizarre; car il se trouva tout à coup face à face avec un visage inconnu, à qui il venait de dire tout haut: Si je vous le disais, pourtant, que je vous aime?
Il s'esquivait honteux de sa folie, dont il ne pouvait s'empêcher de rire, lorsqu'il s'aperçut que son apostrophe ridicule faisait un vers assez bien tourné. Il en avait fait quelques-uns du temps qu'il était au collège; il lui prit fantaisie de chercher la rime, et il la trouva comme vous allez voir.
Le lendemain était un samedi, jour de réception de la comtesse. M. de Marsan commençait à se relâcher de ses résolutions solitaires, et il y avait grande foule ce jour-là, les lustres allumés, toutes les portes ouvertes, cercle énorme à la cheminée, les femmes d'un côté, les hommes de l'autre; ce n'était pas un lieu à billets doux. Gilbert s'approcha, non sans peine, de la maîtresse de la maison; après avoir causé de choses indifférentes avec elle et ses voisines un quart d'heure, il tira de sa poche un papier plié qu'il s'amusait à chiffonner. Comme ce papier, tout chiffonné qu'il était, avait pourtant un air de lettre, il s'attendait qu'on le remarquerait; quelqu'un le remarqua, en effet, mais ce ne fut pas Emmeline. Il le remit dans sa poche, puis l'en tira de nouveau; enfin la comtesse y jeta les yeux et lui demanda ce qu'il tenait.--Ce sont, lui dit-il, des vers de ma façon que j'ai faits pour une belle dame, et je vous les montrerais si vous me promettiez que, dans le cas où vous devineriez qui c'est, vous ne me nuirez pas dans son esprit.
Emmeline prit le papier et lut les stances suivantes:
A NINON
Si je vous le disais, pourtant, que je vous aime, Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez? L'amour, vous le savez, cause une peine extrême C'est un mal sans pitié que vous plaignez vous-même; Peut-être cependant que vous m'en puniriez.
Si je vous le disais, que six mois de silence Cachent de longs tourments et des vœux insensés Ninon, vous êtes fine, et votre insouciance Se plaît, comme une fée, à deviner d'avance; Vous me répondriez peut-être: Je le sais.
Si je vous le disais, qu'une douce folie A fait de moi votre ombre et m'attache à vos pas: Un petit air de doute et de mélancolie, Vous le savez, Ninon, vous rend bien plus jolie; Peut-être diriez-vous que vous n'y croyez pas.
Si je vous le disais, que j'emporte dans l'âme Jusques aux moindres mots de nos propos du soir: Un regard offensé, vous le savez, madame, Change deux yeux d'azur en deux éclairs de flamme; Vous me défendriez peut-être de vous voir.
Si je vous le disais, que chaque nuit je veille, Que chaque jour je pleure et je prie à genoux: Ninon, quand vous riez, vous savez qu'une abeille Prendrait pour une fleur votre bouche vermeille; Si je vous le disais, peut-être en ririez-vous.
Mais vous n'en saurez rien;--je viens, sans en rien dire, M'asseoir sous votre lampe et causer avec vous; Votre voix, je l'entends, votre air, je le respire; Et vous pouvez douter, deviner et sourire, Vos yeux ne verront pas de quoi m'être moins doux.
Je récolte en secret des fleurs mystérieuses: Le soir, derrière vous, j'écoute au piano Chanter sur le clavier vos mains harmonieuses, Et dans les tourbillons de nos valses joyeuses, Je vous sens dans mes bras plier comme un roseau.
La nuit, quand de si loin le monde nous sépare, Quand je rentre chez moi pour tirer mes verrous, De mille souvenirs en jaloux je m'empare; Et là, seul devant Dieu, plein d'une joie avare, J'ouvre comme un trésor mon cœur tout plein de vous.
J'aime, et je sais répondre avec indifférence; J'aime, et rien ne le dit; j'aime, et seul je le sais; Et mon secret m'est cher, et chère ma souffrance; Et j'ai fait le serment d'aimer sans espérance, Mais non pas sans bonheur;--je vous vois, c'est assez.
Non, je n'étais pas né pour ce bonheur suprême, De mourir dans vos bras et de vivre à vos pieds, Tout me le prouve, hélas! jusqu'à ma douleur même... Si je vous le disais, pourtant, que je vous aime, Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez?
Lorsque Emmeline eut achevé sa lecture, elle rendit le papier à Gilbert, sans rien dire. Un peu après, elle le lui redemanda, relut une seconde fois, puis garda le papier à la main d'un air indifférent, comme il avait fait tout à l'heure, et, quelqu'un s'étant approché, elle se leva, et oublia de rendre les vers.
V
Qui sommes-nous, je vous le demande, pour agir aussi légèrement? Gilbert était sorti joyeux pour se rendre à cette soirée; il revint tremblant comme une feuille. Ce qu'il y avait dans ces vers d'un peu exagéré et d'un peu _plus que vrai_, était devenu vrai dès que la comtesse y avait touché. Elle n'avait cependant rien répondu, et, devant tant de témoins, impossible de l'interroger. Était-elle offensée? Comment interpréter son silence? Parlerait-elle la première fois, et que dirait-elle? Son image se présentait tantôt froide et sévère, tantôt douce et riante. Gilbert ne put supporter l'incertitude; après une nuit sans sommeil, il retourna chez la comtesse; il apprit qu'elle venait de partir en poste, et qu'elle était au Moulin de May.
Il se rappela que peu de jours auparavant il lui avait demandé par hasard si elle comptait aller à la campagne, et qu'elle lui avait répondu que non; ce souvenir le frappa tout à coup.--C'est à cause de moi qu'elle part, se dit-il, elle me craint, elle m'aime! A ce dernier mot, il s'arrêta. Sa poitrine était oppressée; il respirait à peine, et je ne sais quelle frayeur le saisit; il tressaillit malgré lui à l'idée d'avoir touché si vite un si noble cœur. Les volets fermés, la cour de l'hôtel déserte, quelques domestiques qui chargeaient un fourgon, ce départ précipité, cette sorte de fuite, tout cela le troubla et l'étonna. Il rentra chez lui à pas lents; en un quart d'heure, il était devenu un autre homme. Il ne prévoyait plus rien, ne calculait rien; il ne savait plus ce qu'il avait fait la veille, ni quelles circonstances l'avaient amené là; aucun sentiment d'orgueil ne trouvait place dans sa pensée; durant cette journée entière, il ne songea pas même aux moyens de profiter de sa position nouvelle, ni à tenter de voir Emmeline; elle ne lui apparaissait plus ni douce ni sévère; il la voyait assise à la terrasse, relisant les stances qu'elle avait gardées; et, en se répétant: Elle m'aime! il se demandait s'il en était digne.
Gilbert n'avait pas vingt-cinq ans; lorsque sa conscience eut parlé, son âge lui parla à son tour. Il prit la voiture de Fontainebleau le lendemain, et arriva le soir au Moulin de May; quand on l'annonça, Emmeline était seule; elle le reçut avec un malaise visible; en le voyant fermer la porte, le souvenir de M. de Sorgues la fit pâlir. Mais, à la première parole de Gilbert, elle vit qu'il n'était pas plus rassuré qu'elle-même. Au lieu de lui toucher la main comme il faisait d'ordinaire, il s'assit d'un air plus timide et plus réservé qu'auparavant. Ils restèrent seuls environ une heure, et il ne fut question ni des stances, ni de l'amour qu'elles exprimaient. Quand M. de Marsan rentra de la promenade, un nuage passa sur le front de Gilbert; il se dit qu'il avait bien mal profité de son premier tête-à-tête. Mais il en fut tout autrement d'Emmeline; le respect de Gilbert l'avait émue, elle tomba dans la plus dangereuse rêverie; elle avait compris qu'elle était aimée, et de l'instant qu'elle se crut en sûreté, elle aima.