Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 5

Chapter 9

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Vous me l'avez dit, et j'en conviens. Vous, au contraire, vous remuez toujours; vous revenez de la chasse quand je me lève; vous avez sans cesse les doigts tachés d'encre, et c'est pour moi un chagrin d'écrire. Pour la lecture, c'est tout de même; vous dévorez jusqu'à des tragédies avec un appétit féroce, pendant que je dors à leur doux murmure. Dans le monde, vous ne savez que faire, à moins que ce ne soit, comme M. de Brancas, d'accrocher votre perruque à un lustre; vous ne dites mot, ou vous parlez tout seul, sans vous soucier de ce qui vous entoure; moi, je l'avoue, j'aime la causerie, j'irais volontiers jusqu'au bavardage si tant de gens ne s'en mêlaient pas, et pendant que vous êtes dans un coin, boudant d'un air sauvage, le bruit m'amuse, m'entraîne, un bal m'éblouit. Est-ce qu'avec toutes ces disparates on ne pourrait pas faire un tableau? Trouvons un cadre où nous pourrions mettre, vous, votre feuille morte, moi, ma couleur de rose, nos qualités par-dessus nos défauts; où nous serions, à tour de rôle, tantôt le chien, tantôt l'aveugle. Ne serait-ce pas un bel exemple à donner au monde, qu'un homme ayant assez d'amour pour renoncer à dire: Je veux, et une femme, sacrifiant plus encore, le plaisir de dire: Si je voulais?

LE MARQUIS.

Vous me ravissez, vous me transportez. Ah! madame, si vous me jugiez digne de vous confier ma vie entière, je mourrais de joie à vos pieds.

LA COMTESSE.

Non pas; où seraient mes profits?

_Entre Germain avec la malle._

GERMAIN, _entrant_.

Voilà votre malle, monsieur le marquis.

LE MARQUIS.

Et mon oncle?

GERMAIN.

Il n'est pas revenu de chez M. Duplessis.

LE MARQUIS.

Eh bien! madame?

LA COMTESSE.

Eh bien!... essayons.

LE MARQUIS.

Vite, Germain, François, Victoire, apportez tout ce qu'il y a ici.

LA COMTESSE.

C'est là votre manière de me remercier?

LE MARQUIS.

Hé! madame, j'aurai bien le temps.

LA COMTESSE.

Comment, bien le temps? c'est honnête.

LE MARQUIS.

Certainement, puisqu'à compter de ce jour je ne veux plus faire autre chose pendant tout le reste de ma vie.

_Entre Victoire._

VICTOIRE.

Madame a besoin de moi?

LA COMTESSE.

C'est donc vous, mademoiselle Victoire, qui vous êtes permis tantôt...

LE MARQUIS.

Ne la grondez pas. Si j'avais maintenant le diamant de Buckingham, au lieu de le jeter par la fenêtre, je le lui mettrais dans sa poche.

_Il y met une bourse._

LA COMTESSE.

Est-ce là cet homme si raisonnable!

LE MARQUIS.

Ah! madame, grâce pour aujourd'hui. Plaçons d'abord ici toute votre musique.

LA COMTESSE.

Voilà un bon commencement.

LE MARQUIS, _arrangeant la musique_.

On l'aime beaucoup en Allemagne. Nous trouverons des connaisseurs là-bas. Je me fais une fête de vous voir chanter devant eux.

_Il chante._

Fanny, l'heureux mortel...

Ils vous adoreront, ces braves gens.--Germain!

GERMAIN.

Monsieur?

LE MARQUIS.

Va me chercher mon violon.

_Germain sort._

LA COMTESSE.

N'oubliez pas cette romance, au moins.

LE MARQUIS.

Elle me rappellera le plus beau jour de ma vie.

LA COMTESSE.

Et ma robe feuille-morte? Victoire!

VICTOIRE.

Oui, madame.

_Elle apporte la robe, Germain le violon un peu plus tard._

LE MARQUIS.

Vous voulez la prendre?

GERMAIN.

Puisque c'est une de vos conditions.

LE MARQUIS.

Ah! grand Dieu! elle est cause que j'ai pu vous déplaire! Apportez-en d'autres, mademoiselle.

_Il la jette sur un meuble._

LA COMTESSE.

Savez-vous ce qu'il faut faire? Emportons très peu de choses, rien que le plus important; nous ferons toutes sortes d'emplettes dans le pays.

LE MARQUIS.

C'est cela même.--Germain!

GERMAIN.

Monsieur?

LE MARQUIS.

Mon fusil et mon cor de chasse; oui, nous achèterons le reste à Gotha.

LA COMTESSE.

Comment, à Gotha?

LE MARQUIS.

Eh! oui, c'est là que nous allons.

LA COMTESSE.

Ah! tenez, prenez ce petit coffre.

LE MARQUIS.

Qu'y a-t-il dedans, des papiers de famille?

_Regardant._

Non, c'est du thé; mais on en trouve partout.

LA COMTESSE.

Oh! je ne peux pas en prendre d'autre.

LE MARQUIS.

Que d'heureux jours nous allons passer!

LA COMTESSE.

Nous achèterons là-bas des costumes allemands; ce sera ravissant pour un bal masqué.

LE MARQUIS.

Madame, si nous prenions mon cadran solaire? Il va très bien.

LA COMTESSE.

Êtes-vous fou, Valberg? et vos belles promesses?

LE MARQUIS.

Vous avez raison; ma montre suffit.

_Il la met dans la malle._

LA COMTESSE.

Songez qu'il faut veiller sur vous, maintenant que vous voilà diplomate.

LE MARQUIS.

Oh! ne craignez rien, j'ai fait mes preuves.

_Il prend divers objets au hasard dans la chambre et les met dans la malle. Tout en parlant, il y met aussi son portefeuille, ses gants, son mouchoir et son chapeau._

J'ai déjà été en Danemark et je m'en suis très bien tiré. Mon oncle, qui se croit un génie, voulait me faire la leçon, mais il n'a pas la tête parfaitement saine; entre nous, il radote un peu!

_Fermant la malle._

LA COMTESSE.

Le voici.

SCÈNE X

LA COMTESSE, LE MARQUIS, LE BARON, GERMAIN, VICTOIRE.

LE BARON.

Madame, je vous demande pardon d'entrer ainsi à l'improviste sans en demander la permission; mais une circonstance imprévue...

LA COMTESSE.

Vous me faites grand plaisir, monsieur.

LE MARQUIS.

Oh! mon cher oncle, embrassez-moi. Il faut aussi que vous embrassiez madame. Tout est fini, tout est oublié!... Je veux dire tout est convenu. Vous devez comprendre mon bonheur.

LE BARON.

Hélas! mon neveu, tout est perdu. La grande-duchesse de Gotha est morte.

LE MARQUIS.

C'est malheureux, nos paquets étaient faits.

LE BARON.

C'est chez M. Duplessis, tout à l'heure, que je viens d'apprendre cette affreuse nouvelle.

LA COMTESSE.

Comment, Valberg, nous ne partons pas? Moi qui n'avais pas d'autre idée.

LE MARQUIS.

Juste ciel! m'abandonnez-vous?

LA COMTESSE.

Non, mais emmenez-moi quelque part.

LE MARQUIS.

En Italie, madame, en Turquie, en Norwège, si vous voulez.

LE BARON.

Qui est-ce qui se serait jamais attendu à cette épouvantable catastrophe! toutes mes dispositions étaient prises, j'avais les lettres royales, les cadeaux à donner, j'avais tout préparé, tout prévu; il faut que la seule chance à laquelle on n'eût pas songé!...

LE MARQUIS.

Hé! oui, c'est ce que dit le proverbe: On ne saurait penser à tout.

FIN DE ON NE SAURAIT PENSER À TOUT.

Ce petit proverbe, dans le genre de ceux de Carmontelle, fut composé pour une matinée de musique et de récits donnée, au printemps de 1849, dans la salle de concerts de M. Pleyel, au bénéfice d'un artiste. Madame Viardot, mademoiselle Rachel, madame Allan-Despréaux et plusieurs autres sociétaires de la Comédie-Française prêtaient le concours de leurs talents à cette bonne oeuvre. Devant un public d'élite et dans cette petite salle, le proverbe obtint un grand succès. Transporté, peu de jours après, au Théâtre-Français, il y produisit peu d'effet; mais le but que l'auteur s'était proposé se trouvait atteint.

* * * * *

BETTINE

COMÉDIE EN UN ACTE

1851

PERSONNAGES ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES

LE MARQUIS STÉFANI. MM. GEFFROY.

LE BARON DE STEINBERG. LAFONTAINE.

CALABRE, _valet de chambre du baron_. PERRIN.

LE NOTAIRE. LESUEUR.

UN DOMESTIQUE. BORDIER.

BETTINE, _cantatrice italienne_. Mme ROSE CHÉRI.

_La scène est en Italie._

SCÈNE PREMIÈRE

_Un salon de campagne._

CALABRE, LE NOTAIRE.

CALABRE.

Venez par ici, monsieur le notaire; venez, monsieur Capsucefalo. Veuillez entrer là, dans le pavillon.

LE NOTAIRE.

Les futurs conjoints, où sont-ils?

CALABRE.

Il faut que vous ayez la bonté d'attendre quelques instants, s'il vous plaît. Désirez-vous vous rafraîchir? Il n'y a pas loin d'ici à la ville, mais il fait chaud.

LE NOTAIRE.

Oui, et je suis venu à pied par un soleil bien incommode. Mais je ne vois pas les futurs conjoints.

CALABRE.

Madame n'est pas encore levée.

LE NOTAIRE.

Comment! il est midi passé.

CALABRE.

Alors elle ne tardera guère.

LE NOTAIRE.

Et M. de Steinberg, est-il levé, lui?

CALABRE.

Il est à la chasse.

LE NOTAIRE.

À la chasse! Voilà, en vérité, une plaisante manière de se marier. On me fait dresser un contrat, on me fait venir à une heure expresse, et quand j'arrive, madame dort et monsieur court les champs. Vous conviendrez, mon cher monsieur Calabre...

CALABRE.

C'est qu'il faut vous imaginer, mon cher monsieur Capsucefalo, que nous ne vivons pas comme tout le monde. Madame est une artiste, vous savez.

LE NOTAIRE.

Oui, une grande artiste; elle chante fort bien. Je ne l'ai jamais entendue elle-même, mais je l'ai ouï dire, vous comprenez.

CALABRE.

Justement, c'est qu'elle a chanté cette nuit jusqu'à trois heures du matin. Aimez-vous la musique, monsieur Capsucefalo?

LE NOTAIRE.

Certainement, monsieur Calabre, autant que mes fonctions me le permettent. Il y avait donc chez vous grande soirée, beaucoup de monde?

CALABRE.

Non, ils étaient tous deux tout seuls, madame et monsieur le baron, et ils se sont donné ainsi un grand concert en tête à tête. Ce n'est pas la première fois. C'est une habitude que madame a prise depuis qu'elle a quitté le théâtre. Elle ne peut pas dormir si elle n'a pas chanté. Au point du jour, elle s'est couchée, et monsieur a pris son fusil.

LE NOTAIRE.

Vous en direz ce qu'il vous plaira, cela me paraît de l'extravagance. La chasse et la musique sont deux fort bonnes choses; mais quand on se marie, monsieur Calabre, on se marie. Et les témoins?

CALABRE.

Monsieur a dit qu'il les amènerait. Un peu de patience. Que me veut-on?

UN DOMESTIQUE, _entrant_.

Monsieur, c'est une lettre de la princesse.

CALABRE, _prenant la lettre_.

C'est bon. Vous savez bien que monsieur n'y est pas.

LE DOMESTIQUE.

Il y a là un homme à cheval.

CALABRE.

Qu'il attende. Ah! voici monsieur le baron.

SCÈNE II

LES PRÉCÉDENTS, STEINBERG.

STEINBERG.

Pas encore levée! C'est bien de la paresse. Bonjour, Cefalo, vous êtes exact, et moi aussi, comme vous voyez; mais la signora ne l'est guère.

LE NOTAIRE.

Voici le contrat, monsieur le baron, dans ce portefeuille. Si vous vouliez, en attendant, jeter un coup d'oeil...

STEINBERG.

Tout à l'heure. Qu'est-ce que c'est que cette lettre?

CALABRE.

C'est de la part de la princesse, monsieur.

STEINBERG, _ouvrant la lettre_.

Voyons.

LE NOTAIRE.

Je me retire, monsieur, j'attendrai vos ordres.

SCÈNE III

STEINBERG, CALABRE.

CALABRE, _à part_.

Si c'est encore quelque invitation, quelque partie de plaisir en l'air, nous allons avoir un orage.

STEINBERG, _lisant_.

Qu'est-ce que tu marmottes entre tes dents?

CALABRE.

Moi, monsieur, je n'ai pas dit un mot.

STEINBERG.

Vous vous mêlez de bien des choses, monsieur Calabre; vous vous donnez des airs d'importance, sous prétexte de discrétion, qui ne me conviennent pas du tout, je vous en avertis.

CALABRE.

Si la discrétion est un tort...

STEINBERG.

Assurément, lorsqu'elle est affectée, lorsqu'en se taisant, on laisse croire qu'on pourrait avoir quelque chose à dire.

CALABRE.

Hé! de quoi parlerais-je, monsieur? Est-ce ma faute si la princesse?...

STEINBERG.

Eh bien! qu'est-ce? que voulez-vous dire? Toujours cette princesse! Qu'est-ce donc? Nous habitons cette maison depuis un mois. La princesse est notre voisine de campagne, et son palais est à deux pas de nous. Qu'y a-t-il d'étonnant, qu'y a-t-il d'étrange à ce qu'il existe entre nous des relations de bon voisinage et même d'amitié, si l'on veut? Nous ne sommes pas ici en France, où l'on vit dix ans sur le même palier sans se saluer quand on se rencontre, ni en Angleterre, où l'on n'avertirait pas le voisin que sa bourse est tombée de sa poche, si on ne lui est pas présenté dans les règles. Nous sommes en Italie, où les moeurs sont franches, libres, exemptes de cette morgue inventée par l'orgueil timide à la plus grande gloire de l'ennui; nous sommes dans ce pays de liberté charmante, brave, honnête et hospitalière, sous ce beau soleil où l'ombre d'un homme, quoi qu'on en dise, n'en a jamais gêné un autre, où l'on se fait un ami en demandant son chemin, où enfin la mauvaise humeur est aussi inconnue que le mauvais temps.

CALABRE.

Monsieur le baron prend bien chaudement les choses. Je demande pardon à monsieur, mais les réflexions d'un pauvre diable comme moi ne valent pas la peine qu'on s'en occupe.

STEINBERG.

Quelles sont ces réflexions? Je veux le savoir. Dites votre pensée, je le veux.

CALABRE.

Oh, mon Dieu! c'est bien peu de chose. Seulement, quand monsieur le baron s'en va comme cela pour toute une journée chez la princesse, il m'a semblé quelquefois que madame était triste.

STEINBERG.

Est-ce là tout?

CALABRE.

Je n'en sais pas plus long, mais je vous avoue...

STEINBERG.

Quoi?

CALABRE.

Rien, monsieur, je n'ai rien à dire.

STEINBERG.

Parlerez-vous, quand je l'ordonne?

CALABRE.

Eh bien! monsieur, à vous dire vrai, cela me fait de la peine. Elle vous aime tant!

STEINBERG.

Elle m'aime tant!

CALABRE.

Oh! oui, monsieur, presque autant que je vous aime. Si vous saviez, quand vous n'êtes pas là, que de questions elle me fait, et que de petits cadeaux de temps en temps, pour tâcher de savoir ce que vous dites, ce que vous pensez au fond du coeur, si vous l'aimez toujours, si vous lui êtes fidèle... Vous m'accusez d'être bavard... Eh bien! monsieur, demandez-lui comment je parle de mon maître, et si jamais la moindre indiscrétion... Voilà pourquoi j'ose dire que cela me fait de la peine, quand je sais qu'elle en a, oui, monsieur, et quand elle pleure... Mais enfin, puisque vous allez l'épouser...

STEINBERG.

Calabre! mon pauvre vieux Calabre!

CALABRE.

Plaît-il, monsieur?

STEINBERG.

Ce mariage...

CALABRE.

Eh bien?

STEINBERG.

Eh bien! je sais que je suis engagé. Je n'ai pas réfléchi, je n'ai pas voulu me donner le temps de réfléchir, je me suis laissé entraîner, ou, pour mieux dire, je me suis trompé moi-même. J'ai cédé, je me suis aveuglé, je me suis étourdi de ma passion pour elle.

CALABRE.

Pardonnez-moi encore, monsieur, mais...

STEINBERG, _se levant_.

Écoute-moi. Bettine est charmante; avec son talent, sa brillante renommée, au milieu de tous les plaisirs, de toutes les séductions qui entourent et assiègent une actrice à la mode, elle a su vivre de telle sorte que la calomnie elle-même n'a jamais osé approcher d'elle, et l'honnêteté de son coeur est aussi visible que la pure clarté de ses yeux. Assurément, si rien ne s'y opposait, personne plus qu'elle ne serait capable de faire le bonheur d'un mari; mais...

CALABRE.

Eh bien! monsieur, s'il en est ainsi,... pourquoi alors?...

STEINBERG.

Tu le demandes? Eh! sais-tu ce que c'est que d'épouser une cantatrice?

CALABRE.

Non, par moi-même, je ne m'en doute pas. Il me semble pourtant...

STEINBERG.

Quoi?

CALABRE.

Que si monsieur épousait madame, il ne pourrait y avoir grand mal. Il me semble qu'il y a bien des exemples... Elle est jeune et jolie; sa réputation, comme vous le disiez, est excellente. Elle est riche,... vous l'êtes aussi.

STEINBERG.

En es-tu sûr?

CALABRE.

Vous êtes si généreux!...

STEINBERG.

Preuve de plus que je ne suis pas riche! Je l'ai été, mais je ne le suis plus.

CALABRE.

Est-il possible, monsieur?

STEINBERG.

Oui, Calabre. Quand je n'aimais que le plaisir, ce que m'ont coûté mes folies, je ne le regrette pas, je n'en sais rien; mais depuis que j'ai l'amour au coeur, c'est une ruine. Rien ne coûte si cher que les femmes qui ne coûtent rien,--et par là-dessus le lansquenet...

CALABRE.

Vous jouez donc toujours, monsieur?

STEINBERG.

Eh! pas plus tard qu'hier cela m'est arrivé.

CALABRE.

Chez la princesse? Et vous avez perdu...

STEINBERG.

Cinq cents louis. Ce n'est pas là ce qui me ruine, je vais les payer ce matin, et je compte bien prendre ma revanche; mais, je te le dis, je suis ruiné, je n'ai plus le sou, je n'ai plus de quoi vivre.

CALABRE.

Si une pareille chose pouvait être vraie, et si monsieur le baron se trouvait gêné, j'ai quelques petites économies...

STEINBERG.

Je te remercie, je n'en suis pas encore là. Tu n'as pas compris ce que je voulais dire. Ma fortune étant à moitié perdue...

CALABRE.

Il me semble alors que ce serait le cas...

STEINBERG.

De me marier, n'est-il pas vrai? D'autres que toi pourraient me donner ce conseil, d'autres que moi pourraient le suivre. Voilà justement le motif, la raison impossible à dire, mais impossible à oublier, qui me force à quitter Bettine.

CALABRE.

Quitter madame? est-ce vrai?...

STEINBERG.

Eh! que veux-tu donc que je fasse? J'avais le dessein, en l'épousant, de lui faire abandonner le théâtre; mais, si je ne suis plus assez riche pour cela, ne veux-tu pas que je l'y suive, quitte à rester dans la coulisse?--Que me veut-on? qu'est-ce que c'est?

SCÈNE IV

LES PRÉCÉDENTS, UN DOMESTIQUE.

LE DOMESTIQUE.

Monsieur le baron, c'est une carte que je porte à madame.

STEINBERG.

Elle n'est pas levée.

LE DOMESTIQUE.

Pardon, monsieur le baron.

STEINBERG.

Tu as raison; voyons cette carte. Le marquis Stéfani? Qu'est-ce que c'est que cela?

LE DOMESTIQUE.

Monsieur le baron, c'est un monsieur qui se promène dans le jardin.

STEINBERG.

Dans le jardin?

LE DOMESTIQUE.

Monsieur, voyez plutôt; le voilà auprès du bassin, qui regarde les poissons rouges. Il dit qu'il revient d'un grand voyage.

STEINBERG.

Eh bien! qu'est-ce qu'il veut?

LE DOMESTIQUE.

Il veut voir madame, et il attend qu'elle soit visible.

STEINBERG, _à part_.

Stéfani! Je connais ce nom-là.

_Haut._

Calabre, n'est-ce pas ce Stéfani dont on parlait tant à Florence?

CALABRE.

Mais... oui, monsieur,... je le crois du moins.

STEINBERG, _regardant au balcon_.

C'est lui-même, je le reconnais. C'est un vrai pilier de coulisses, soi-disant connaisseur, et grand admirateur de la signora Bettina.

CALABRE.

C'est un homme riche, monsieur, un grand personnage.

STEINBERG.

Oui, c'est un patricien qui a fait du commerce à l'ancienne mode de Venise; mais il n'est pas prouvé que son engouement pour la signora s'en soit tenu à l'admiration. Tu me feras le plaisir, Calabre, de dire à Bettine que je la prie de ne pas recevoir cet homme-là. Je sors; je reviendrai tantôt.

CALABRE.

Vous allez encore jouer, monsieur?

STEINBERG.

Fais ce que je le dis; tu m'as entendu?

_Il sort._

CALABRE.

Oui, monsieur.

SCÈNE V

CALABRE, LE NOTAIRE, _puis_ BETTINE.

CALABRE, _à part_.

Cela va mal, cela va bien mal. Pauvre jeune dame, si bonne, si jolie!

LE NOTAIRE.

Monsieur Calabre, voici quelque temps que je suis dans le pavillon, et je ne vois pas les futurs conjoints.

CALABRE.

Tout à l'heure, monsieur Capsucefalo.

LE NOTAIRE.

Et les témoins?

CALABRE.

Je vous ai dit que monsieur le baron les amènerait.

BETTINE, _arrivant en chantant_.

Ah! te voilà, notaire, ô cher notaire, mon cher ami! As-tu tes paperasses?

LE NOTAIRE.

Oui, madame, le contrat est prêt. J'ai seulement laissé en blanc les sommes qui ne sont point stipulées.

BETTINE.

Tu ne stipuleras pas grand'chose, quand ce seraient tous mes trésors.--Est-ce que tu n'as pas vu Filippo Valle, mon chargé d'affaires? Il a dû t'instruire là-dessus.

LE NOTAIRE.

Madame veut plaisanter, mais monsieur le baron est connu pour puissamment riche.

BETTINE.

Je n'en sais rien. Où est-il donc?

CALABRE.

Il est sorti, madame, pour un instant.

BETTINE.

Sorti maintenant? Est-ce que tu rêves?

CALABRE.

C'est-à-dire,... je ne sais pas trop...

BETTINE.

Va donc le chercher.--Capsucefalo, attendez-nous dans le pavillon.

LE NOTAIRE.

J'en sors, madame, je suis à vos ordres.

_À Calabre._

Que ces grandes artistes sont charmantes! Avez-vous observé qu'elle m'a tutoyé?

CALABRE.

C'est sa manière quand elle est contente.

LE NOTAIRE.

Hum! vous m'aviez promis quelques rafraîchissements.

BETTINE.

Mais certainement.

_À Calabre._

À quoi penses-tu donc?

CALABRE.

Je l'avais oublié, madame.

BETTINE.

Vite, des citrons, du sucre, de l'eau bien fraîche, ou du café, du chocolat, ce qu'il voudra. Non, il a peut-être faim; vite, un flacon de moscatelle et un grand plat de macaroni.

LE NOTAIRE.

Madame, je suis bien reconnaissant.

_Il se retire avec de grandes salutations._

BETTINE, _à Calabre_.

Eh bien! toi, qu'est-ce que tu fais là? Tu as l'air d'un âne qu'on étrille. Je t'avais dit d'aller chercher Steinberg. Tiens, le voilà dans le jardin.

CALABRE.

Pardon, madame, ce n'est pas lui.

BETTINE.

Qui est-ce donc? Ah! jour heureux! c'est Stéfani, mon cher Stéfani. Est-ce qu'il y a longtemps qu'il est là?... Dis-lui qu'il vienne, dépêche-toi.

CALABRE.

Il vous a sans doute aperçue, madame, car le voilà qui monte le perron; mais je dois vous dire que monsieur le baron...

BETTINE.

Que je suis contente! Eh bien! le baron, le perron, qu'est-ce que tu chantes? Est-ce que tu fais des vers?

CALABRE.

Non, madame, pas si bête! Je dis seulement que M. de Steinberg m'a recommandé...

BETTINE.

Parle donc.

CALABRE.

Monsieur le baron m'a chargé de vous prier...

BETTINE.

Tu me feras mourir avec tes phrases.

CALABRE.

De ne pas recevoir ce seigneur.

BETTINE.

Qui? Stéfani? tu perds la tête.

CALABRE.

Non, madame; monsieur le baron m'a ordonné expressément...

BETTINE, _riant_.

Ah! tu es fou... Ah! le pauvre homme! il ne sait ce qu'il dit, c'est clair, il radote... Ne pas recevoir Stéfani! un vieil ami que j'aime de tout mon coeur!... Ah! le voici... Va-t'en vite, va chercher Steinberg.

CALABRE, _à part, en sortant_.

Qu'est-ce que j'y peux? Je n'y peux rien... Cela va mal, cela va bien mal.

SCÈNE VI

BETTINE, LE MARQUIS.

BETTINE, _allant au-devant du marquis_.

Et depuis quand dans ce pays? et par quel hasard, cher marquis?... Comment vous portez-vous? que faites-vous? que devenez-vous?... Vous avez bon visage... Que je suis ravie de vous voir!

LE MARQUIS.

Et moi aussi, belle dame, et moi aussi je suis ravi, je suis enchanté; mais, dès qu'on vous voit, c'est tout simple.

BETTINE.

Des compliments! Vous êtes toujours le même.

LE MARQUIS.

Je ne vous en dirai pas autant, car vous voilà plus charmante que jamais; et savez-vous qu'il y a quelque chose comme deux ou trois ans que je ne vous ai vue?

BETTINE.

Cher Stéfani, si vous saviez dans quel moment vous arrivez!... Je vais me marier!... Avez-vous déjeuné?

LE MARQUIS.

Oui, certes; vous me connaissez trop pour me croire capable de m'embarquer sans avoir pris...

BETTINE.

Vos précautions. D'où venez-vous donc?

LE MARQUIS.

Là, d'à côté, de chez la princesse, votre voisine.

BETTINE.

Ah! vous êtes lié avec elle? On dit qu'elle est très-séduisante.

LE MARQUIS.

Mais oui, elle est fort bien. C'est elle qui par hasard, en causant, m'a appris que vous étiez ici. Je ne m'en doutais pas, je suis accouru... Et vous allez vous marier?

BETTINE.

Oui, mon ami, aujourd'hui même.

LE MARQUIS.

Aujourd'hui même?

BETTINE.

Le notaire est là.

LE MARQUIS.

Eh bien! tant mieux, voilà une bonne nouvelle. C'est bien de votre part, cela, c'est très bien. Je ne m'y attendais pas, je suis enchanté.

BETTINE.

Vous ne vous y attendiez pas? Voilà un beau compliment cette fois! Est-ce que vous êtes venu ici pour me dire des injures, monsieur le marquis?

LE MARQUIS.

Non pas, non pas, ma belle, Dieu m'en garde! Oh! comme je vous retrouve bien là! Voilà déjà vos beaux yeux qui s'enflamment. Calmez-vous; je sais que vous êtes sage, très sage, je vous estime autant que je vous aime, c'est assez dire que je vous connais. Mais vous avez une certaine tête...

BETTINE.

Comment, une tête?

LE MARQUIS.

Eh! oui, une tête...

_Il la regarde._

Une tête charmante, pleine de grâce et de finesse, d'esprit et d'imagination, qui comprend tout, à qui rien n'échappe, et qui porterait une couronne au besoin, témoin le dernier acte de _Cendrillon_.

BETTINE.

Oui, vous aimiez à me voir dans ma gloire.

LE MARQUIS.