Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 5
Chapter 8
VICTOIRE.
Il n'y aura peut-être pas assez de temps.
LA COMTESSE.
Oh! sans doute, vous trouvez toujours ce que je désire impossible, et puis vous viendrez dire que vous m'êtes bien attachée.
VICTOIRE.
C'est que rien n'est plus vrai.--Madame me gronde.
LA COMTESSE.
C'est bon, c'est bon, donnez-moi du rouge. Eh bien! monsieur de Valberg, vous ne dites rien?
LE MARQUIS.
Mais vous ne m'écoutez pas, madame.
LA COMTESSE, _mettant son ruban_.
Pardonnez-moi, pardonnez-moi. Ne parliez-vous pas des contraires?
LE MARQUIS.
Des contraires? N'est-ce pas des contrats, plutôt?
LA COMTESSE.
Cela peut bien être. Victoire!
VICTOIRE.
Madame?
LA COMTESSE.
Je ne sais plus ce que je voulais dire, avec vos contrats.
LE MARQUIS.
Ah! je vous le dirai, moi, quand vous voudrez m'entendre.
LA COMTESSE.
Je vous entends toujours avec plaisir.
LE MARQUIS.
Aurez-vous du monde aujourd'hui?
LA COMTESSE.
Non, si vous voulez. C'est même ce que je voulais dire, car tous les ennuyeux de la ville prennent ce parc pour leur promenade. Victoire! qu'on ne laisse entrer personne.
VICTOIRE.
Je m'en vais le dire, madame.
LE MARQUIS.
Je vous suis obligé, parce que j'ai à vous parler très sérieusement.
LA COMTESSE, _à Victoire_.
Ma belle-soeur, pourtant.
VICTOIRE.
Oui, madame.
LA COMTESSE.
Elle raffole de vous, monsieur de Valberg.
LE MARQUIS.
Moi, je la trouve charmante! Il y a des femmes comme cela, qui vous séduisent dès le premier moment qu'on les voit.
LA COMTESSE.
Victoire, dites qu'on laisse entrer aussi M. de Clervaut.
VICTOIRE.
Est-ce là tout?
LE MARQUIS.
Ah! madame, M. de Latour aussi, je vous prie.
LA COMTESSE.
M. de Latour? Eh bien! oui, M. de Latour; je le veux bien.
VICTOIRE.
Je m'en vais le dire.
LA COMTESSE.
Attendez.--La liste d'hier.
VICTOIRE.
Mais, madame a laissé entrer tout le monde.
LA COMTESSE.
Vous croyez?
VICTOIRE.
J'en suis sûre.
LA COMTESSE.
Eh bien! en ce cas-là, tout le monde.
VICTOIRE.
Madame aura-t-elle besoin de moi?
LA COMTESSE.
Non, non.--Cependant ne vous éloignez pas... Qu'on m'avertisse quand mes étoffes viendront.
SCÈNE V
LE MARQUIS, LA COMTESSE.
LE MARQUIS.
Vous faites des emplettes?
LA COMTESSE.
Oui, pour cet hiver.
LE MARQUIS.
Vous aimez beaucoup le monde, madame.
LA COMTESSE.
Sans doute, je ne connais que cela. Vous savez comme mon mari m'a rendue malheureuse pendant trois ans qu'il m'a tenue enfermée avec lui, dans une de ses terres.
LE MARQUIS.
Dans une de ses terres?
LA COMTESSE.
Oui, vraiment, excepté ce voyage que nous avons fait sur les bords du Rhin.
LE MARQUIS.
Sur les bords du Rhin?
LA COMTESSE.
Oui.
LE MARQUIS.
Est-ce un beau pays?
LA COMTESSE.
Je ne peux pas trop vous dire, je ne m'y connais pas. On se donne beaucoup de fatigue pour visiter toutes sortes d'endroits, et je ne vois pas la différence. C'est une faculté qui m'est refusée. On me montre des châteaux, des bois, des rivières, des églises surtout... Ah, Dieu! les églises, les églises gothiques, il y fait un froid! c'est un rhume de tous les jours. Je me souviens encore de mes réveils, quand j'étais le matin dans un lit bien chaud, brisée par un voyage en poste, et que M. de Vernon entrait dans ma chambre avec la perspective d'une cathédrale!
LE MARQUIS.
Oui, cela doit être fort pénible.
LA COMTESSE.
À se faire Turc pour rester chez soi. Et notez bien que ce n'était pas assez d'essuyer des caveaux humides, de se tordre le cou pour voir des rosaces. Le triomphe de mon mari était de monter dans les flèches, et l'on me hissait après lui. Connaissez-vous ce travail-là? On grimpe en rond autour d'un pilier, dans une tourelle qui vous suffoque, et l'on s'en va montant et tournant toujours, comme avec un tire-bouchon dans la tête, jusqu'à ce que le mal de mer vous prenne, et qu'on ferme les yeux pour ne pas tomber. C'est alors que votre cornac tire de sa poche une lorgnette pour vous faire admirer le pays. Voilà comme j'ai vu l'Allemagne.
LE MARQUIS.
C'est pourtant cette route-là, sans doute, que nous allons prendre avec le baron.
LA COMTESSE.
Est-ce qu'il est ici, le baron?
LE MARQUIS.
Oui, madame, il vient d'arriver. Il est venu de Paris ce matin, par ce grand orage;--c'est là ce qui a dérangé le temps, sûrement.
LA COMTESSE, _riant_.
L'arrivée du baron! ah! vous êtes délicieux!
LE MARQUIS.
Comment! ne parliez-vous pas de lui?
LA COMTESSE, _riant_.
Si fait, si fait, c'est à merveille.
LE MARQUIS.
Je le croyais. Je me trompe quelquefois, et c'est insupportable.
LA COMTESSE.
Non, non.--Je vous trouve charmant comme cela.
_Elle cherche quelque chose._
LE MARQUIS.
Qu'est-ce que vous voulez? Du tabac? j'en ai de fort bon.
_Il ouvre sa tabatière._
Ah! j'oubliais bien!
LA COMTESSE.
Quoi?
LE MARQUIS.
Vous voyez ce papier-là. Devinez.
LA COMTESSE.
Je ne sais pas deviner, dites-moi tout de suite.
LE MARQUIS.
C'est que si vous voulez vous remarier...
LA COMTESSE, _cherchant sur son piano_.
Eh bien?
LE MARQUIS.
Qu'est-ce que vous cherchez encore?
LA COMTESSE, _cherchant_.
Parlez, parlez toujours.
LE MARQUIS.
Vous seriez la plus heureuse femme du monde avec moi.
LA COMTESSE, _cherchant toujours_.
Avec vous?
LE MARQUIS.
Oh! sûrement.
LA COMTESSE.
Je ne le trouve pas; c'est inconcevable.
LE MARQUIS.
Qu'est-ce que vous cherchez donc là?
LA COMTESSE.
Un papier que j'avais tout à l'heure.
LE MARQUIS.
Est-ce une chose de conséquence?
LA COMTESSE.
Oui et non, c'est une chanson.
LE MARQUIS.
J'en ai un recueil; si vous voulez, je vous le prêterai. Il est très complet depuis 1650.
LA COMTESSE.
C'était une chanson, nouvelle.
LE MARQUIS.
Il y en a beaucoup dedans.
LA COMTESSE.
Des chansons nouvelles?
LE MARQUIS.
Oui, pour ce temps-là.
LA COMTESSE, _riant_.
De 1650! ah! ah! ah! vous êtes toujours le même.
LE MARQUIS.
Oui, je suis constant. Cela ne réussit pas toujours, comme vous savez, avec les femmes.
LA COMTESSE.
Est-ce que vous avez à vous plaindre des femmes?
LE MARQUIS.
Ah! si vous vouliez être la mienne!... Voici une visite.
LA COMTESSE.
Eh! c'est votre domestique.
SCÈNE VI
LA COMTESSE, LE MARQUIS, GERMAIN.
GERMAIN.
Pardon, madame, c'est un papier que j'apporte à monsieur le marquis, de la part de monsieur le baron.
LE MARQUIS.
Eh, morbleu! il s'agit bien... Ah! ah! madame, c'est assez singulier; c'est une romance. Est-ce celle que vous cherchiez?
LA COMTESSE.
Voyons; mais il me semble que oui. Vous me l'aviez volée apparemment.
_Elle se met au piano et joue._
GERMAIN, _à part_.
Justement, c'est celle de la malle.
_Au marquis._
Monsieur, monsieur le baron m'a dit de vous demander...
LE MARQUIS.
Quoi? qu'est-ce que c'est.
GERMAIN.
Si vous songiez à vos affaires.
LE MARQUIS.
Eh! oui, tu viens nous déranger...
GERMAIN.
C'est que monsieur le baron tout à l'heure a reçu un exprès de Fontainebleau, et cela l'inquiète beaucoup. Il est retourné encore chez M. Duplessis; il paraissait tout bouleversé.
LE MARQUIS.
En vérité?
GERMAIN.
Oui, et je vous ai apporté cette musique, afin d'avoir une raison d'entrer et afin de pouvoir vous dire en même temps qu'il faut une réponse sur-le-champ.
LE MARQUIS _réfléchit_.
Tu as bien fait. Mais il me semble... Ce n'est pas cela, madame, ce n'est pas cela, vous vous trompez.
_Il va au piano._
LA COMTESSE.
Mais j'y vois clair apparemment. Tenez...
_Elle joue._
GERMAIN.
Il ne me semble pas qu'ils parlent beaucoup d'affaires. Monsieur le baron m'a dit de saisir au vol quelques mots de leur entretien.
_Il se retire lentement._
LA COMTESSE.
Vous voyez bien que c'est écrit ainsi.
LE MARQUIS.
Oui, pour la musique. Mais les paroles...
LA COMTESSE.
Les paroles, je ne les sais pas.
LE MARQUIS.
Comment! elles sont de...
_Il chante._
Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire...
GERMAIN, _près de la porte_.
Cela ne prend pas le chemin de Gotha.
LE MARQUIS.
J'ai oublié le reste; c'est singulier.
LA COMTESSE.
Très singulier, avec votre mémoire!
LE MARQUIS.
Oui, ordinairement je retiens tout ce que je veux.
SCÈNE VII
LA COMTESSE, LE MARQUIS, GERMAIN, VICTOIRE.
VICTOIRE.
Voilà vos étoffes, madame.
LA COMTESSE.
C'est bon.
LE MARQUIS.
On vous demande? je ne veux pas vous retenir plus longtemps.
LA COMTESSE.
Ne venez-vous pas avec moi? vous me donnerez votre avis.
LE MARQUIS.
Non, je ne sortirai pas aujourd'hui. J'attends quelqu'un à qui j'ai à parler.
LA COMTESSE.
Ici? chez moi?
LE MARQUIS.
Oui;--et à propos.--C'est vous.
LA COMTESSE.
Moi?
LE MARQUIS.
Oui, mais ne vous l'ai-je pas dit?
LA COMTESSE.
Quoi?
LE MARQUIS.
Que j'avais la plus grande envie de vous épouser.
LA COMTESSE.
Je ne sais pas quand.
LE MARQUIS.
Tout à l'heure. Je ne suis venu ici que pour cela.
LA COMTESSE.
Je ne m'en souviens pas.
LE MARQUIS.
Mais à quoi donc pensez-vous? vos distractions, vraiment, ne sont pas concevables. Il me semble pourtant...
LA COMTESSE.
Dites.
LE MARQUIS.
Que je vous ai parlé de mon voyage.
LA COMTESSE.
Quel voyage?
LE MARQUIS.
En Allemagne.
LA COMTESSE.
Hé! non, c'est moi qui vous ai parlé du mien.
LE MARQUIS.
Comment du vôtre?
LA COMTESSE.
Oui, de ce voyage aux bords du Rhin, que j'ai fait avec mon mari.
LE MARQUIS.
Je vous demande pardon, je vous assure...
LA COMTESSE.
Vous extravaguez; venez voir mes étoffes. Je vous donnerai mon volume de je ne sais plus qui, et vous trouverez la fin de notre romance.
LE MARQUIS, _s'en allant_.
Mais c'est moi...
LA COMTESSE, _de même_.
Je vous dis que c'est moi...
SCÈNE VIII
GERMAIN, VICTOIRE.
GERMAIN.
Mam'selle Victoire, que dites-vous de cela? Vous savez que monsieur aime madame.
VICTOIRE.
Et je sais que madame aime monsieur.
GERMAIN.
Et que monsieur veut épouser madame.
VICTOIRE.
Et que madame ne demande pas mieux.
GERMAIN.
En êtes-vous sûre?
VICTOIRE.
Parfaitement.
GERMAIN.
Mais vous ne savez peut-être pas que nous allons en ambassade.
VICTOIRE.
Où?
GERMAIN.
À Gotha. Il paraît, d'après ce qu'on m'a dit, que la duchesse est accouchée, et nous allons lui faire compliment de la part de Sa Majesté.
VICTOIRE.
Qu'est-ce que cela signifie?
GERMAIN.
Cela signifie que mon maître veut que la comtesse dise oui ou non avant ce départ, afin d'en avoir la conscience nette; que nous partons demain matin avec le baron, qu'il ne faudrait qu'un mot pour arranger tout, et qu'au lieu de le dire, ils chantent.
VICTOIRE.
Il a pourtant parlé mariage et voyage.
GERMAIN.
Et elle lui a répondu chanson.
VICTOIRE.
Pourquoi votre baron ne vient-il pas au secours?
GERMAIN.
Par crainte de tout gâter, parce qu'il est brouillé, à ce qu'il croit, avec votre maîtresse.
VICTOIRE.
Monsieur Germain.
GERMAIN.
Mam'selle Victoire.
VICTOIRE.
Nos maîtres sont de grands enfants; il faut arranger cette affaire-là. Vous venez d'apporter un papier; n'est-ce pas cela qu'ils chantaient?
GERMAIN.
Oui, le voici.
VICTOIRE.
Donnez-le moi, et maintenant...
_Elle écrit sur la romance._
GERMAIN.
Qu'est-ce que vous écrivez là-dessus?
VICTOIRE.
Ne vous mettez pas en peine. Posons cela sur le piano.
GERMAIN, _lisant_.
Mais s'ils se fâchent?
VICTOIRE.
Est-ce que cela se peut? Elle rêve de lui en plein jour. À plus forte raison...
GERMAIN.
Les voici qui viennent; sauvons-nous.
VICTOIRE.
Et écoutons.
SCÈNE IX
LA COMTESSE, LE MARQUIS.
LA COMTESSE.
Vous n'aimez pas ce pou-de-soie rose?
LE MARQUIS, _un livre à la main_.
Non, ce n'est pas ce que je choisirais.
_Lisant._
Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire...
LA COMTESSE.
Vous voilà bien content. Avec votre livre en main, vous êtes bien sûr de votre mémoire.
LE MARQUIS.
Oh, mon Dieu! je n'avais que faire du livre, et cela me serait revenu tout de suite.
_Lisant._
Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire Sait, à te voir parler, et rougir, et sourire, De quels hôtes divins le ciel est habité.
LA COMTESSE.
Vous y mettez une expression!...
LE MARQUIS.
Il n'est pas difficile, madame, d'exprimer ce qu'on sent du fond du coeur, et ces vers ne semblent-ils pas faits tout exprès pour qu'on vous les dise?
Fanny, l'heureux mortel...
LA COMTESSE.
Vous vous divertissez, je crois.
LE MARQUIS.
Non, je vous le jure sur mon âme, et par tout ce qu'il y a de plus sacré au monde, je... je trouve ces vers-là charmants.
LA COMTESSE.
Eh bien! venez les chanter, je vous accompagnerai.
_Elle s'assied au piano._
LE MARQUIS, _près d'elle_.
Vous verrez que je me passerai de livre... À quoi pensez-vous donc, madame?
LA COMTESSE.
À ce pou-de-soie rose. Vous ne l'aimez pas?
LE MARQUIS.
Non, j'aime mieux ce taffetas feuille-morte.
LA COMTESSE.
C'est une étoffe trop âgée.
LE MARQUIS.
Elle m'a paru toute neuve.
LA COMTESSE.
Laissez donc! Il y a de ces choses qui sont toujours de l'an passé.
LE MARQUIS.
Que c'est bien femme, ce que vous dites là!
LA COMTESSE.
Comment, bien femme? Que voulez-vous dire?
LE MARQUIS.
Eh! mon Dieu, oui. Toujours du nouveau,--voilà ce qu'il vous faut, à vous autres.
LA COMTESSE.
À vous autres! Vous êtes poli.
LE MARQUIS.
Hors le moment présent, vous ne connaissez rien. Vous ne vous souciez plus des choses de la veille, et celles du lendemain, vous n'y songez pas. Je vous réponds bien que, si j'étais marié, ma femme n'aurait pas tant de fantaisies.
LA COMTESSE.
Vous lui feriez porter une robe feuille-morte?
LE MARQUIS.
Feuille-morte, soit, si c'était mon goût.
LA COMTESSE.
Elle s'en moquerait, et ne la porterait pas.
LE MARQUIS.
Elle la porterait toute sa vie, madame, si elle m'aimait véritablement.
LA COMTESSE.
Eh bien! à ce compte-là, vous resterez garçon.
LE MARQUIS.
Parlez-vous sérieusement, madame?
LA COMTESSE.
Oui, je vous conseille de renoncer à trouver une victime de bonne volonté.
LE MARQUIS.
O ciel! mais c'est ma mort que vous m'annoncez là!
LA COMTESSE.
Comment, votre mort?
LE MARQUIS.
Assurément. Je ne suis pas comme vous, moi, madame. Il ne faut pas me dire deux fois les choses. Oh! je craignais cette cruelle parole, mais, en la prévoyant, je ne l'entendais pas. Elle me désespère, elle m'accable,... au nom du ciel! ne la répétez pas.
LA COMTESSE.
Mais, bon Dieu! quelle mouche vous pique?
LE MARQUIS.
Croyez-vous donc que je puisse rester au monde loin de vous, loin de tout ce qui m'est cher? La vie me serait insupportable. Riez-en, madame, tant qu'il vous plaira. Je sais bien que vous me direz qu'un voyage à la hâte est toujours fâcheux; que, si j'ai mes projets, vous avez les vôtres; que sais-je?--Vous trouverez cent raisons, cent obstacles,... mais en est-il un seul, en voit-on quand on aime? Est-ce votre procès qui vous retient? mais je vous ai dit qu'il était gagné. Je suis allé vingt fois chez votre avoué. Il demeure un peu loin, mais qu'importe? Ce n'est pas là ce qui vous occupe;--non, madame, vous ne m'aimez pas.
LA COMTESSE.
Je vous demande bien pardon; mais quel galimatias me faites-vous là?
LE MARQUIS.
Je ne dis que l'exacte vérité; mais, puisque vous ne voulez pas l'entendre, je me retire. Adieu, madame.
LA COMTESSE.
Savez-vous une chose, marquis? c'est que les distractions ne plaisent qu'à la condition d'être plaisantes. Quand vous prenez le chapeau du voisin, ou quand vous appelez le curé «mademoiselle», personne ne songe à s'en fâcher; mais il ne faut pas que cela vous encourage jusqu'à perdre tout à fait le sens, et à parler, pour une robe feuille-morte, comme un homme qui va se noyer; car vous comprenez que, dans ce cas-là, notre part à nous, qui vous voyons faire, ce n'est plus de la gaieté, c'est de la patience, et il n'est jamais bon d'avoir affaire à elle; c'est l'ennemie mortelle des femmes.
LE MARQUIS.
Cela veut dire que je vous importune. Raison de plus pour m'éloigner de vous.
LA COMTESSE.
En vérité, vous perdez l'esprit.
LE MARQUIS.
De mieux en mieux.--Que je suis malheureux!
LA COMTESSE.
Vous ne soupez pas avec moi?
LE MARQUIS.
Non, je m'en vais.--Adieu, madame.
_Il s'assied dans un coin._
LA COMTESSE.
Ma foi, faites ce que vous voudrez, vous êtes intolérable et incompréhensible. Tenez, laissez-moi à ma musique. Qu'est-ce que c'est que cela?
_Elle se retourne vers le piano, et lit tout bas ce qu'il y a sur la romance._
LE MARQUIS, assis.
Elle que j'aimais si tendrement! faut-il que j'aie pu lui déplaire! qu'ai-je donc fait qui l'ait offensée? Quoi! je viens ici, le coeur tout plein d'elle, mettre à ses pieds ma vie entière; je lui fais en toute confiance l'aveu sincère de mon amour; je lui demande sa main le plus clairement et le plus honnêtement du monde, et elle me repousse avec cette dureté! C'est une chose inconcevable; plus j'y réfléchis, moins je le comprends.
_Il se lève et se promène à grands pas sans voir la comtesse._
Il faut sans doute que j'aie commis à mon insu quelque faute impardonnable.
LA COMTESSE, _lui présentant le papier quand il passe devant elle_.
Tenez, Valberg, lisez donc cela.
LE MARQUIS, _de même_.
Impardonnable? ce n'est pas possible. Quand je la reverrai, elle me pardonnera. Allons, Germain, je veux sortir. Oui, sans doute, il faut que je la revoie. Elle est si bonne, si indulgente! et si gracieuse et si belle! pas une femme ne lui est comparable.
LA COMTESSE, _à part_.
Je laisse passer cette distraction-là.
LE MARQUIS, _de même_.
Il est bien vrai qu'elle est coquette en diable, et paresseuse... à faire pitié! Son étourderie continuelle...
LA COMTESSE, _présentant le papier_.
Le portrait se gâte... Monsieur de Valberg!
LE MARQUIS, _de même_.
Son étourderie continuelle pourrait-elle véritablement convenir à un homme raisonnable? Aurait-elle ce calme, cette présence d'esprit, cette égalité de caractère nécessaires dans un ménage?--J'aurais fort à faire avec cette femme-là.
LA COMTESSE.
Ceci mérite d'être écouté.
LE MARQUIS.
Mais elle est si bonne musicienne!--Germain!--Ah! que nous serions heureux, seuls, dans quelque retraite paisible, avec quelques amis, avec tout ce qu'elle aime, car je serais sûr de l'aimer aussi.
LA COMTESSE.
À la bonne heure.
LE MARQUIS.
Mais non, elle aime le monde, les fêtes!--Germain!--Eh bien! Je ne serais pas jaloux. Qui pourrait l'être d'une pareille femme?--Germain!--Je la laisserais faire; j'aimerais pour elle ces plaisirs qui m'ennuient; je mettrais mon orgueil à la voir admirée; je me fierais à elle comme à moi-même, et si jamais elle me trahissait...--Germain!--je lui plongerais un poignard dans le coeur.
LA COMTESSE, _lui prenant la main_.
Oh! que non, monsieur de Valberg.
LE MARQUIS.
C'est vous, comtesse! grand Dieu! je ne croyais pas...
LA COMTESSE.
Avant de me tuer, lisez cela.
LE MARQUIS.
Qu'est-ce que c'est donc?
_Il lit:_
«Monsieur le marquis est prié de vouloir bien se souvenir d'épouser madame la comtesse avant de partir pour l'Allemagne.»
Eh bien! madame, vous voyez bien que c'était moi, et non pas vous, qui avais parlé de ce voyage-là.
LA COMTESSE.
Mais c'est donc réel, ce départ?
LE MARQUIS.
Vous le demandez! voilà deux heures que je me tue à vous le répéter.
LA COMTESSE.
Vous aurez pris ma femme de chambre pour moi, car ces trois lignes sont de son écriture.
LE MARQUIS.
Vraiment? elle n'écrit pas trop mal.
LA COMTESSE.
Non, mais elle écrit des impertinences.
LE MARQUIS.
Point du tout, c'était ma pensée.
LA COMTESSE.
Mais qu'allez-vous faire en Allemagne?
LE MARQUIS.
Des compliments, de la part du roi, à la grande-duchesse.
LA COMTESSE.
Et quand partez-vous?
LE MARQUIS.
Demain matin.
LA COMTESSE.
Vous vouliez donc m'épouser en poste?
LE MARQUIS.
Justement, je voulais vous emmener. Ce serait le plus délicieux voyage!
LA COMTESSE.
Un enlèvement?
LE MARQUIS.
Oui, dans les formes.
LA COMTESSE.
Elles seraient jolies.
LE MARQUIS.
Certainement, nous publierions nos bans...
LA COMTESSE.
À chaque relais, n'est-il pas vrai? Et les témoins?
LE MARQUIS.
Nous avons mon oncle.
LA COMTESSE.
Et nos parents?
LE MARQUIS.
Ils ne demandent pas mieux.
LA COMTESSE.
Et le monde?
LE MARQUIS.
Que pourrait-on dire? Nous sommes d'honnêtes gens, je suppose. Parce que nous montons dans une chaise de poste, on ne va pas nous prendre tout à coup pour des banqueroutiers.
LA COMTESSE.
Votre projet est si absurde, si extravagant, qu'il m'amuse.
LE MARQUIS.
Suivons-le, il sera tout simple.
LA COMTESSE.
J'en suis presque tentée.
LE MARQUIS.
J'en suis enchanté. Holà! Germain!
_Entre Germain._
GERMAIN.
Vous avez appelé, monsieur?
_À part._
Je crois que le danger est passé.
LE MARQUIS.
Va vite chercher cette grande malle, qui est là-bas au milieu de la chambre, et apporte-la tout de suite.
GERMAIN.
Ici, monsieur?
LE MARQUIS.
Oui; dépêche-toi.
_Germain sort._
LA COMTESSE, _riant_.
Ah, mon Dieu! mais quelle folie! vous envoyez prendre votre malle?
LE MARQUIS.
Oui, il faut faire nos paquets sur-le-champ, parce que, voyez-vous, quand on a une bonne idée, il faut s'y tenir; je ne connais que cela.
LA COMTESSE.
Un instant, marquis; avant de s'embarquer, bride abattue, pour les Grandes-Indes, il faut prendre son passe-port. Êtes-vous bien-sûr que je sois douée de toutes les qualités requises pour faire convenablement votre ménage dans quelqu'un de ces grands châteaux que vous possédez en Espagne?
LE MARQUIS.
En Espagne? Je ne vous comprends pas.
LA COMTESSE.
Ai-je bien ce calme, cette présence d'esprit, cette égalité de caractère, si nécessaires dans une maison, surtout quand le maître en donne l'exemple?
LE MARQUIS.
Vous vous moquez. Est-il donc besoin que je vous répète ce que sait tout le monde, qu'on voit en vous toutes les qualités, comme tous les talents et toutes les grâces?
LA COMTESSE.
Mais vous oubliez que je suis coquette, paresseuse à faire pitié, et étourdie, surtout étourdie...
LE MARQUIS.
Qui a jamais dit cela, madame?
LA COMTESSE.
Un de mes amis.
LE MARQUIS.
Un impertinent.
LA COMTESSE.
Pas toujours. C'est un original qui fait des portraits devant son miroir et qui les peint à son image. Devinez-le. C'est un diplomate qui est assez bon musicien; un poète connaisseur en étoffes; un chasseur très dangereux pour la haie du voisin, très redoutable au whist pour son partenaire; un homme d'esprit qui dit des bêtises; un fort galant homme qui en fait quelquefois; enfin, c'est un amant plein de délicatesse qui, pour gagner le coeur d'une femme, lui adresse des compliments par usage, et des injures par distraction.
LE MARQUIS.
Si j'ai commis celle-là, madame, ce sera la dernière de ma vie, et vous verrez si dans ce voyage...
LA COMTESSE.
Mais ce voyage, est-ce que j'y consens?
LE MARQUIS.
Vous avez dit oui.
LA COMTESSE.
J'ai dit presque oui. Entre ces deux mots-là il y a tout un monde.
LE MARQUIS.
Consentez donc, madame, et ce portrait que vous venez de faire, ce portrait ne sera plus le mien. Oui, s'il est ressemblant aujourd'hui, c'est grâce à vous, je le proteste. C'est le doute, la crainte, l'espérance, l'inquiétude où j'étais sans cesse, qui m'empêchaient de voir et d'entendre, de comprendre ce qui n'était pas vous. Ne me faites pas l'injure de croire que j'aurais perdu la raison si je vous avais moins aimée; je l'avais laissée dans vos yeux; il ne vous faut qu'un mot pour me la rendre.
LA COMTESSE.
Ce que vous dites là me donne une idée plaisante, c'est qu'il pourrait se faire que, sans nous en douter, nous nous fussions volé notre raison l'un à l'autre. Vous êtes distrait, dites-vous, pour l'amour de moi; peut-être suis-je étourdie par amitié pour vous. Dites donc, marquis, si nous essayions de réparer mutuellement le dommage que nous nous sommes fait? Puisque j'ai pris votre bon sens et vous le mien, si nous nous conduisions tous deux d'après nos conseils réciproques? Ce serait peut-être un moyen excellent de parvenir à une grande sagesse.
LE MARQUIS.
Je ne demande pas mieux que de vous obéir.
LA COMTESSE.
Il ne s'agit pas de cela, mais d'un simple échange. Par exemple, je suis paresseuse, vous me l'avez dit...
LE MARQUIS.
Mais, madame...
LA COMTESSE.