Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 5
Chapter 7
Parbleu! monsieur Berthaud, vous ne vous gênez guères De venir à Paris braconner sur nos terres, Et nous ravir ainsi les coeurs en un moment. Vous êtes un fripon.
BERTHAUD, _à Louison_.
Ce seigneur est charmant.
LE DUC.
Et votre poulet froid, sans compter la bouteille, Vous en trouvez-vous bien?
BERTHAUD.
Monseigneur, à merveille; Je...
LISETTE.
Tais-toi donc.
BERTHAUD.
Encor? toujours se taire ici! Je me rattraperai chez nous.
LISETTE, _à la maréchale_.
Et vous aussi, Madame, riez-vous de mon futur ménage?
LA MARÉCHALE, _l'attirant à part_.
Non, Louise, j'ai compris, et je vois ton courage. Si j'ai peine, à présent, à te laisser partir, Tu n'auras pas du moins lieu de t'en repentir. Ta dot, bien entendu, me regarde, et j'espère Rendre aussi ton retour agréable à ton père. Quant à ton prétendu...
LISETTE.
Vous m'avez dit tantôt De trouver un prétexte.
LE DUC.
Allons, monsieur Berthaud, Aimez bien votre femme; elle est bonne et jolie. C'est encore ici-bas la plus sage folie.
FIN DE LOUISON.
Cette comédie a été écrite pour le Théâtre-Français, qui en donna la première représentation le 22 février 1849. L'auteur avait compté sur mademoiselle Mante pour le rôle de la maréchale; mais, au moment où les répétitions commençaient, cette grande actrice était déjà atteinte de la maladie à laquelle elle devait succomber. La pièce, accueillie avec faveur, fut cependant traitée fort sévèrement par la critique; c'est à quoi le poète fait allusion dans le sonnet adressé à mademoiselle Anaïs. qui avait joué le rôle de Louison avec beaucoup de talent.
* * * * *
ON NE SAURAIT PENSER À TOUT
PROVERBE EN UN ACTE
1849
PERSONNAGES ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES
LE MARQUIS DE VALBERG. MM. MAILLARD. LE BARON. VOLNYS. GERMAIN. GOT. LA COMTESSE DE VERNON. Mme ALLAN-DESPRÉAUX. VICTOIRE, femme de chambre de la comtesse.
_La scène est à la campagne_.
SCÈNE PREMIÈRE
LE BARON, GERMAIN.
LE BARON.
Mon neveu, dis-tu, n'est point ici?
GERMAIN.
Non, monsieur, je l'ai cherché partout.
LE BARON.
C'est impossible; il est cinq heures précises. Ne sommes-nous pas chez la comtesse?
GERMAIN.
Oui, monsieur, voilà son piano.
LE BARON.
Est-ce que mon neveu n'est plus amoureux d'elle?
GERMAIN.
Si fait, monsieur, comme d'habitude.
LE BARON.
Est-ce qu'il ne vient pas la voir tous les jours?
GERMAIN.
Monsieur, il ne fait pas autre chose.
LE BARON.
Est-ce qu'il n'a point reçu ma lettre?
GERMAIN.
Pardonnez-moi, ce matin même.
LE BARON.
Il doit donc être dans ce château, puisque je ne l'ai pas trouvé chez lui. Je lui avais mandé que je quitterais Paris à une heure et quart, que je serais par conséquent à Montgeron à trois heures. De Montgeron ici il y a deux lieues et demie. Deux lieues et demie, mettons cinq quarts d'heure, en supposant les chemins mauvais, mais, à tout prendre, ils ne le sont point.
GERMAIN.
Bien au contraire, ils sont fort bons.
LE BARON.
Partant à trois heures de Montgeron, je devais par conséquent être au tourne-bride positivement à quatre heures un quart. J'avais une visite à faire à M. Duplessis, qui devait durer tout au plus un quart d'heure. Donc, avec le temps de venir ensuite ici, cela ne pouvait me mener plus tard que cinq heures. Je lui avais mandé tout cela avec la plus grande exactitude. Or, il est cinq heures précisément, et quelques minutes maintenant. Mon calcul n'est-il pas exact?
GERMAIN.
Parfaitement, monsieur, mais mon maître n'y est point.
LE BARON.
Ses paquets, du moins, sont-ils faits?
GERMAIN.
Quels paquets, monsieur, s'il vous plaît?
LE BARON.
Ses malles sont-elles préparées, là-bas, à son château?
GERMAIN.
Pas que je sache, monsieur, aucunement.
LE BARON.
Je lui avais cependant mandé que la grande-duchesse était accouchée, la duchesse de Saxe-Gotha, Germain; ce n'est pas une petite affaire.
GERMAIN.
Je le crois bien.
LE BARON.
Je lui avais écrit que M. Desprez, avant-hier soir, était venu me rendre visite. M. Desprez arrivait de Saint-Cloud. Il venait me prévenir que le ministre me priait de passer dans la matinée du lendemain, c'est-à-dire hier, à son cabinet. J'allais obéir à cet ordre, lorsque je reçus l'avertissement que le ministre était à Compiègne; il y avait accompagné le roi. Ce fut donc à Compiègne que je me rendis. Comme je savais de quoi il s'agissait, il n'y avait pas de temps à perdre, tu le comprends.
GERMAIN.
Sans aucun doute.
LE BARON.
Le ministre était à la chasse. On me dit d'aller chez M. de Gercourt, qui me conduisit en secret jusqu'aux petits appartements;--le roi venait de partir pour Fontainebleau.
GERMAIN.
Cela était fâcheux.
LE BARON.
Point du tout. Je tiens seulement à te faire remarquer combien je suis ponctuel en toute chose.
GERMAIN.
Oh! pour cela oui.
LE BARON.
La ponctualité est, en ce monde, la première des qualités. On peut même dire que c'est la base, la véritable clef de toutes les autres. Car de même que le plus bel air d'opéra ou le plus joli morceau d'éloquence ne sauraient plaire hors de leur lieu et place, de même les plus rares vertus et les plus gracieux procédés n'ont de prix qu'à la condition de se produire en un moment distinct et choisi. Retiens cela, Germain: rien n'est plus pitoyable que d'arriver mal à propos, eût-on d'ailleurs le plus grand mérite; témoin ce célèbre diplomate qui arriva trop tard à la mort de son prince, et vit la reine mettant ses papillotes. Ainsi se détruisent les plus beaux talents, et l'on a vu des gens couverts de gloire dans les armées et même dans le cabinet perdre leur fortune, faute d'une montre convenable et ponctuellement réglée. La tienne va-t-elle bien, mon ami?
GERMAIN.
Je la mets à l'heure continuellement, monsieur.
LE BARON.
Fort bien. Tu sauras donc enfin que, ayant rencontré à Compiègne la marquise de Morivaux, qui me donna une place dans sa voiture, j'appris que l'on m'avait trompé par des renseignements peu exacts, et que le ministre revenait à Paris. Son Excellence me reçut, à deux heures et demie, et voulut bien m'annoncer elle-même que la grande-duchesse de Gotha était accouchée, comme je te le disais tout à l'heure, et que le roi avait fait choix de moi et de mon neveu pour aller la complimenter.
GERMAIN.
À Gotha, monsieur?
LE BARON.
À Gotha. C'est un grand honneur pour ton maître.
GERMAIN.
Oui, monsieur, mais il est sorti.
LE BARON.
Voilà ce que je ne puis comprendre. Il est donc toujours aussi étourdi, aussi distrait que de coutume? Toujours oubliant tout!
GERMAIN.
On ne peut pas trop dire, monsieur. Ce n'est pas qu'il oublie, c'est qu'il pense à autre chose.
LE BARON.
Il faut qu'il soit en route, sans faute, demain matin, pour l'Allemagne. Et il n'a donné aucun ordre pour son départ?
GERMAIN.
Non, monsieur. Ce matin seulement, avant de sortir, il a ouvert une grande caisse de voyage, et il s'est promené bien longtemps tout alentour.
LE BARON.
Et qu'a-t-il mis dedans?
GERMAIN.
Un papier de musique.
LE BARON.
Un papier de musique?
GERMAIN.
Oui, monsieur; après quoi il a fermé la caisse avec bien du soin, et il a mis la clef dans sa poche.
LE BARON.
Un papier de musique! toujours des folies! si le roi savait cette maladie-là, oserait-on lui confier une mission d'une si haute importance! heureusement il est sous ma garde. Enfin, qu'a-t-il dit, qu'a-t-il fait?
GERMAIN.
Il a chanté, monsieur, toute la journée.
LE BARON.
Il a chanté?
GERMAIN.
À merveille, monsieur; c'était un plaisir de l'entendre.
LE BARON.
Le beau prélude pour un ambassadeur! Tu as quelque bon sens, Germain. Dis-moi, le crois-tu réellement capable de se conduire sainement dans une conjoncture si délicate?
GERMAIN.
Quoi, monsieur, d'aller à Gotha, faire la révérence à une accouchée? Il me semble que j'irais moi-même.
LE BARON.
Tu ne sais pas de quoi tu parles.
GERMAIN.
Dame! monsieur, de la grande-duchesse; c'est vous qui me dites qu'elle est accouchée.
LE BARON.
Il est vrai qu'elle a donné le jour à un nouveau rejeton d'une tige auguste. Mais qu'a fait encore mon neveu?
GERMAIN.
Il est venu ici, je ne sais combien de fois, frapper à la porte de madame la comtesse.
LE BARON.
Et où est-elle, la comtesse?
GERMAIN.
Monsieur, elle n'est pas levée.
LE BARON.
À cette heure-ci! c'est inconcevable. Elle ne dîne donc pas, cette femme-là?
GERMAIN.
Non, monsieur, elle soupe.
LE BARON.
Autre cervelle fêlée! Beau voisinage pour un fou!
GERMAIN.
Mon maître serait bien fâché, monsieur, s'il s'entendait traiter de la sorte. Lorsqu'on se hasarde à lui faire remarquer la moindre distraction de sa part, il entre dans une colère affreuse. À telle enseigne que, l'autre jour, il a manqué de m'assommer parce qu'il avait, au lieu de sucre, versé son tabac sur ses fraises, et hier encore...
LE BARON.
Juste Dieu! Est-il croyable qu'un homme de mérite, et du plus haut mérite, Germain (car mon neveu est fort distingué), tombe d'une manière aussi puérile dans des égarements déplorables!
GERMAIN.
Cela est bien funeste, monsieur.
LE BARON.
Ne l'ai-je pas vu, de mes propres yeux, traverser, les mains dans ses poches, une contredanse royale, et se promener au milieu du quadrille, comme dans l'allée d'un jardin?
GERMAIN.
Parbleu! monsieur, il a fait la pareille, l'autre soir, chez madame la comtesse. Il y avait grande compagnie, et M. Vertigo, le poète d'à côté, lisait un mélodrame en vers. À l'endroit le plus touchant, monsieur, quand la jeune fille empoisonnée reconnaissait son père parmi les assassins, quand toutes ces dames fondaient en larmes, voilà mon maître qui se lève et s'en va boire le verre d'eau que l'auteur avait sur sa table. Tout l'effet de la scène a été manqué.
LE BARON.
Cela ne m'étonne pas. Il a bien mis un jour trente sous dans une tasse de thé que lui présentait une charmante personne, croyant qu'elle quêtait pour les pauvres.
GERMAIN.
L'hiver dernier, vous étiez absent, lors du mariage de monsieur son frère. Il devait, comme vous pensez, faire les honneurs au repas de noces. J'entre chez lui, vers le soir, pour l'aider à faire sa toilette. Il me renvoie, se déshabille lui-même, puis se promène une heure durant, sauf votre respect, en chemise; après quoi il s'arrête court, se regarde dans la glace avec étonnement: Que diable fais-je donc? se demande-t-il; parbleu! il fait nuit, je me couche. Et là-dessus il se mettait au lit, oubliant la noce et le dîner, si nous n'étions venus l'avertir.
LE BARON.
Et tu crois qu'un pareil extravagant est capable, d'aller à Gotha! Vois quelle tâche j'entreprends, Germain, car il faut bien, bon gré, mal gré, que la volonté du roi s'accomplisse. Il n'y a pas à dire, c'est mon neveu qui a le titre, je ne fais que l'accompagner; on lui donne ce titre parce qu'il porte un nom; celui de son père, qui est plus que le mien, et c'est moi qui suis responsable.
GERMAIN.
Puisque mon maître a du mérite.
LE BARON.
Sans doute, mais cela suffit-il? Il m'avait promis de se corriger.
GERMAIN.
Il s'y étudie, monsieur, tout doucement, mais il n'aime pas qu'on le contrarie, et si vous m'en croyez... Le voici.
SCÈNE II
LE BARON, GERMAIN, LE MARQUIS.
LE MARQUIS.
Ah ça! c'est donc une gageure? on me volera donc toujours mes papiers!
GERMAIN.
Monsieur, voilà monsieur le baron...
LE MARQUIS.
Qu'as-tu fait, drôle, d'un papier de musique que j'avais tantôt? Où l'as-tu mis? où est-il passé?
LE BARON.
Bonjour, Valberg; que vous arrive-t-il?
LE MARQUIS.
Je ferai maison nette un de ces jours; je vous mettrai tous à la porte.
_Au baron qui rit._
Et vous, maraud, tout le premier.
GERMAIN.
Monsieur, c'est monsieur le baron.
LE MARQUIS.
Ah! pardon, mon cher oncle, vous venez donc de Paris? C'est que j'ai perdu un papier de musique.
GERMAIN.
C'est sûrement celui-là qu'il a si bien serré.
LE BARON.
Vous voyez, mon neveu, que je suis exact, je suis arrivé à l'heure dite. Et vous, êtes-vous disposé à partir?
LE MARQUIS.
À partir?
LE BARON.
Oui, demain matin.
LE MARQUIS.
Oui, je vous le jure, si j'éprouve un refus, je pars sur-le-champ, et vous ne me reverrez de la vie.
LE BARON.
Quel refus? que voulez-vous dire?
LE MARQUIS.
Oui, sur l'honneur, si je suis reçu avec froideur, si ma démarche est mal accueillie, mon parti est pris irrévocablement.
LE BARON.
Eh! quelle froideur, quel mauvais accueil avez-vous à craindre, venant de la part du roi?
LE MARQUIS.
Est-ce que le roi se mêle de tout ceci?
LE BARON.
Parbleu! apparemment, puisque vous serez porteur d'une lettre autographe de Sa Majesté.
LE MARQUIS.
Pour la comtesse?
LE BARON.
Pour la grande-duchesse. Oubliez-vous que vous êtes chargé?...
LE MARQUIS.
C'est que je confondais, parce que j'ai aussi une lettre à écrire à la comtesse. L'avez-vous vue?
LE BARON.
Non, elle dort.
LE MARQUIS.
Eh bien! que dites-vous de cette affaire-là? Ne fais-je pas bien?
LE BARON.
Quelle affaire?
LE MARQUIS.
Oh, mon Dieu! je sais bien ce que vous m'allez dire. Vous n'avez jamais pu la souffrir, vous vous êtes brouillé avec elle, vous lui avez fait un procès; eh bien! je vous le demande, qu'est-ce qu'on gagne à ces choses-là? Votre avocat a fait de belles phrases pour un méchant quartier de vigne; le voilà maintenant au parlement. Ses discours n'ont pas le sens commun. On dit que c'est de la grande politique, moi je prétends qu'il n'en a point du tout, et vous verrez que la loi sera rejetée.
LE BARON.
De quoi venez-vous me parler? Il s'agit ici de choses sérieuses et qui réclament toute votre attention.
LE MARQUIS.
S'il en est ainsi, vous n'avez qu'à dire. Parlez, monsieur, je vous écoute.
LE BARON.
Il s'agit de notre ambassade. Avez-vous lu ce que je vous ai mandé?
LE MARQUIS.
De notre ambassade? oui, sans doute; je suis toujours aux ordres du roi.
LE BARON.
Fort bien.
LE MARQUIS.
Sa Majesté connaît mon dévouement.
LE BARON.
À merveille. Vous serez donc prêt...
LE MARQUIS.
En doutez-vous? mes ordres sont donnés; Germain, tout est-il préparé?
GERMAIN.
Monsieur, je n'ai point reçu d'ordres.
LE MARQUIS.
Comment, coquin! Et cette grande malle que je t'ai fait mettre au milieu de ma chambre?
GERMAIN.
Ah! si monsieur veut chanter en route...
LE MARQUIS.
Chanter en route, impertinent!
GERMAIN.
Dame! monsieur, votre musique est dedans, et la clef est dans votre poche.
LE MARQUIS.
Dans ma... Ah! parbleu! c'est vrai. On me l'aura donnée sans doute avec mes gants et mon mouchoir. Ces gens-là ne font attention à rien.
GERMAIN.
Je puis vous assurer, monsieur...
LE BARON.
Laisse-nous, ne dis mot, et va tout préparer.
_Germain sort._
Maintenant, Valberg, il faut que je vous quitte, pour retourner chez M. Duplessis, prendre les lettres de la cour. Je n'ai que deux mots à vous dire: songez, mon neveu, que notre voyage n'est point une mission ordinaire, et que, selon l'habileté que vous y déploierez, votre avenir peut en dépendre.
LE MARQUIS.
Hélas! je ne le sais que trop.
LE BARON.
Il faut donc que vous me promettiez de tenter sur vous-même un effort salutaire, de vaincre ces petites distractions, ces faiblesses d'esprit parfois si fâcheuses, afin de conduire sagement les choses.
LE MARQUIS.
Oh! pour cela, je vous le promets.
LE BARON.
Sérieusement?
LE MARQUIS.
Très sérieusement.
LE BARON.
Allez donc achever de donner vos ordres. Il est six heures moins vingt minutes; je vais chez M. Duplessis; ce n'est pas loin; je serai de retour pour le dîner. Allons, vous me promettez donc de suivre en tout point mes conseils? vous savez ce que c'est que ces messieurs de la cour.
LE MARQUIS.
Oh! ne vous mettez pas en peine. Je sais comment il faut s'y prendre vis-à-vis d'eux. Je me ferai écrire partout. Il faut que je sache seulement le nom de votre rapporteur, et j'irai moi-même.
LE BARON.
Je n'ai point de rapporteur; que voulez-vous donc dire?
LE MARQUIS.
Si vous n'avez pas de rapporteur, il n'est pas temps de solliciter vos juges.
LE BARON.
Mes juges? à propos de quoi?
LE MARQUIS.
Pour votre procès.
LE BARON.
Mais je n'ai point de procès.
LE MARQUIS.
Comment! vous ne m'avez pas dit de voir ces messieurs de la cour?
LE BARON.
Je vous parle de la cour de Saxe.
LE MARQUIS.
Ah! oui, c'est pour notre ambassade.--Je suis un peu préoccupé; c'est la comtesse qui a un procès, et je me suis chargé de le suivre. C'est une femme charmante!
LE BARON.
Oui, oui, nous savons que vous êtes coiffé d'elle, et que le voisinage est cause que vous vous enterrez dans votre château. Mais il ne faut pas que cette inclination traverse nos plans, s'il vous plaît.
LE MARQUIS.
Ne craignez rien, allez, soyez en paix. Quand je n'y songe pas, voyez-vous, je parais, comme cela, un peu insouciant; mais quand je me mêle de choses graves, personne n'est plus attentif que moi.
LE BARON.
À la bonne heure.
LE MARQUIS.
Allez chez M. Duplessis, soyez en paix, je me charge du reste.
LE BARON.
Nous verrons votre exactitude.
LE MARQUIS.
Je vais surveiller Germain, de peur qu'il ne fasse quelque méprise.
LE BARON.
Fort bien.
LE MARQUIS.
Je vais achever de mettre mes papiers en ordre. J'en ai beaucoup.
LE BARON.
Ne m'arrêtez donc pas, je vous prie.
LE MARQUIS.
Dieu m'en préserve! Allez, monsieur, allez prendre les lettres royales; de mon côté, j'écrirai à ma mère;--il est bien juste aussi que je remercie le ministre; je laisserai mes chiens à madame de Belleroche; j'avertirai tous nos parents, et à votre retour, je l'espère, le mariage sera décidé.
LE BARON, _s'arrêtant au moment de sortir_.
Comment, le mariage! Quel mariage?
LE MARQUIS.
Hé! le mien, ne le savez-vous pas?
LE BARON.
Que signifie cette plaisanterie? votre mariage, dites-vous?
LE MARQUIS.
Oui, avec la comtesse; ne vous ai-je pas dit que je l'épousais?
LE BARON.
Non, vraiment. En voici bien d'une autre!
LE MARQUIS.
Cela me donne beaucoup d'affaires, comme vous voyez.
LE BARON.
Mais on ne se marie pas la veille d'un départ. C'est apparemment pour votre retour.
LE MARQUIS.
Non pas; mon sort se décide aujourd'hui.
LE BARON.
Vous n'y pensez pas, mon ami.
LE MARQUIS.
J'y pense très fort, car je ne partirai qu'après et selon sa réponse.
LE BARON.
Mais que cette réponse soit bonne ou mauvaise, qu'a-t-elle à faire avec notre ambassade? Vous ne voulez pas, je suppose, emmener la comtesse?
LE MARQUIS.
Pourquoi non, si elle y consent?
LE BARON.
Miséricorde! une femme en voyage! Des chapeaux, des robes, des femmes de chambre, une pluie de cartons, des nuits d'auberge, des cris pour un carreau cassé!
LE MARQUIS.
Vous parlez là de bagatelles.
LE BARON.
Je parle de ce qui est convenable, et ceci ne l'est pas du tout. Il n'est point dit, dans les lettres que j'ai, que vous emmèneriez une femme, et je ne sais si on le trouverait bon.
LE MARQUIS.
C'est ce dont je me soucie fort peu.
LE BARON.
Mais je m'en soucie beaucoup, moi qui vous parle; et si vous insistez, je vous déclare...
_Le marquis se met au piano et prélude.--À part._
En vérité, ce garçon-là est fou; il est impossible qu'il aille à Gotha. Que faire? je ne puis partir seul, son nom est tout au long dans la lettre royale. Si je dis ce qui en est, voilà un scandale, et quand bien même j'obtiendrais que mon nom fût mis à la place du sien (ce qui serait de toute justice), voilà un retard considérable, et l'à-propos sera manqué.
_On entend sonner._
Grand Dieu! c'est la comtesse qui sonne... Je vais manquer M. Duplessis. Mon neveu, de grâce, écoutez-moi.
LE MARQUIS.
Monsieur, je vous croyais parti.
LE BARON.
Vous êtes amoureux de la comtesse.
LE MARQUIS.
C'est mon secret.
LE BARON.
Vous venez de me le dire.
LE MARQUIS.
Si cela m'est échappé, je ne m'en cache pas.
LE BARON.
Ne plaisantons point, je vous prie. Je ne puis parler pour vous à la comtesse; elle me déteste, et je suis pressé. Voici ce que je vous propose. Deux choses sont qu'il faut mener à bien, votre mariage et votre ambassade. Ne sacrifiez pas l'un à l'autre.
LE MARQUIS.
Je ne demande pas mieux.
LE BARON.
Voyez donc la comtesse, obtenez une réponse. Si elle accepte, je ne m'oppose pas à ce qu'elle vienne en Allemagne, mais ce ne saurait être du jour au lendemain; cela se conçoit naturellement.
LE MARQUIS.
Naturellement.
LE BARON.
Ainsi elle pourrait nous rejoindre.
LE MARQUIS.
Vous avez là une excellente idée.
LE BARON.
N'est-il pas vrai? Si elle refuse...
LE MARQUIS.
Si elle refuse, je la quitte pour jamais.
LE BARON.
C'est cela même; vous fuyez une ingrate.
LE MARQUIS.
Ah! je l'adorerai toujours!
LE BARON.
Certainement.
_À part._
Il n'est point méchant, et ses distractions mêmes, entre des mains habiles, peuvent tourner à son profit. On n'a pas su le guider jusqu'ici. Allons, il peut venir à Gotha.
_Haut._
Voilà qui est convenu; je vous laisse. À mon retour, votre démarche sera faite, et le succès, je l'espère, sera favorable, car la comtesse, apparemment, s'attend à votre proposition.
LE MARQUIS.
Mais je ne sais pas trop, car voilà plusieurs fois que je viens ici pour lui en parler, et, je ne sais comment cela se fait, je l'oublie toujours; mais, cette fois-ci, j'ai mis un papier dans ma boîte pour m'en souvenir.
LE BARON.
Cela fait un mariage bien avancé!
LE MARQUIS.
Je ne sais pas si elle y consentira, car il est difficile de la fixer longtemps sur le même objet. Quand vous lui parlez, elle semble vous écouter, et elle est à cent lieues de là.
LE BARON.
Elle est peut-être distraite?
LE MARQUIS.
Oui, elle est distraite. C'est insupportable, cela.
LE BARON.
Oh! je vous en réponds.--Je vais chez M. Duplessis.
LE MARQUIS.
Oui, vous ferez bien, parce que ce mariage, le procès de la comtesse et cette ambassade, tout cela m'occupe beaucoup. On a mille lettres à répondre. Elle veut que je lise un roman nouveau,... tout cela ne peut pas s'accorder ensemble,... vous en conviendrez bien.
LE BARON.
Oui, oui, songez à votre mariage.
LE MARQUIS.
C'est vrai. Cette diable d'affaire-là me tourne la tête! Je n'y pense jamais. Je ne vous reconduis pas.
LE BARON.
Hé! non, non. Vous vous moquez de moi.
_À part, en s'en allant._
Il voulait, disait-il, surveiller Germain, mais je vais le faire surveiller lui-même.
SCÈNE III
LE MARQUIS, VICTOIRE.
LE MARQUIS.
Holà! oh! quelqu'un!
VICTOIRE.
Qu'est-ce que veut monsieur le marquis?
LE MARQUIS.
Donnez-moi ma robe de chambre.
VICTOIRE.
Vous badinez, monsieur le marquis.
LE MARQUIS.
Hé! ah!... oui, oui.
VICTOIRE.
On a dit à madame la comtesse que vous étiez ici, et elle va venir.
LE MARQUIS.
Pourquoi cela? Je m'en vais faire mettre mes chevaux, et j'irai chez elle.
VICTOIRE.
Mais, monsieur, vous y êtes, chez elle.
LE MARQUIS.
Vous avez raison;... c'est que je pensais...
VICTOIRE.
Monsieur, voilà madame.
SCÈNE IV
LA COMTESSE, LE MARQUIS, VICTOIRE.
LA COMTESSE, _en entrant_.
François, dites à Victoire de venir.
VICTOIRE.
Me voilà, madame.
LA COMTESSE.
C'est bon.--Monsieur de Valberg, je suis enchantée de vous voir... Vous avez été hier de la distraction la plus divertissante du monde... Je vous aime à la folie comme cela.
LE MARQUIS.
Ce n'est pas là le moyen de m'en corriger, madame, au contraire; cependant, comme on dit souvent, les contraires se rapprochent quelquefois.
LA COMTESSE.
Mademoiselle, je veux absolument avoir ma robe.
VICTOIRE.
Oui, madame.
LA COMTESSE.
Donnez-moi un autre collet.
_Elle s'assied à sa toilette._
Celui-ci va à faire horreur.
_Au marquis._
Asseyez-vous donc.
VICTOIRE.
Mais, madame n'a qu'à le rendre si elle n'en veut pas; cependant il est bien fait. C'est qu'il y a là un pli... Attendez.
_Elle l'arrange._
LA COMTESSE.
Oui, un pli, voyons.
_Elle se mire._
Eh bien! voilà ce que je veux dire. Il va à merveille comme cela. Ayez soin que mademoiselle Dufour m'en fasse un autre tout pareil, mais je dis tout de même, entendez-vous?
VICTOIRE.
Oui, madame. Et quand madame le veut-elle?
LA COMTESSE.
Quand? mais demain matin. Il n'y a qu'à envoyer François tout à l'heure, j'en suis très pressée.