Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 5

Chapter 4

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LE COMTE, _se rasseyant près de la marquise_.

Alors laissez-moi vous aimer.

LA MARQUISE.

Mais je vous le dis aussi, je le veux bien; cela ne me fâche pas le moins du monde.

LE COMTE.

Alors laissez-moi vous en parler.

LA MARQUISE.

À la hussarde, n'est-il pas vrai?

LE COMTE.

Non, madame; soyez convaincue qu'à défaut de coeur, j'ai assez de bon sens pour vous respecter. Mais il me semble qu'on a bien le droit, sans offenser une personne qu'on respecte...

LA MARQUISE.

D'attendre que la pluie soit passée, n'est-ce pas? Vous êtes entré ici tout à l'heure sans savoir pourquoi, vous l'avez dit vous-même; vous étiez ennuyé, vous ne saviez que faire, vous pouviez même passer pour assez grognon. Si vous aviez trouvé ici trois personnes, les premières venues, là, au coin de ce feu, vous parleriez, à l'heure qu'il est, littérature ou chemins de fer, après quoi vous iriez dîner. C'est donc parce que je me suis trouvée seule que vous vous croyez tout à coup obligé, oui, obligé, pour votre honneur, de me faire cette même cour, cette éternelle, insupportable cour, qui est une chose si inutile, si ridicule, si rebattue. Mais qu'est-ce que je vous ai donc fait? Qu'il arrive ici une visite, vous allez peut-être avoir de l'esprit; mais je suis seule, vous voilà plus banal qu'un vieux couplet de vaudeville; et vite, vous abordez votre thème, et si je voulais vous écouter, vous m'exhiberiez une déclaration, vous me réciteriez votre amour. Savez-vous de quoi les hommes ont l'air en pareil cas? De ces pauvres auteurs sifflés qui ont toujours un manuscrit dans leur poche, quelque tragédie inédite et injouable, et qui vous tirent cela pour vous en assommer, dès que vous êtes seul un quart d'heure avec eux.

LE COMTE.

Ainsi, vous me dites que je ne vous déplais pas, je vous réponds que je vous aime, et puis c'est tout, à votre avis?

LA MARQUISE.

Vous ne m'aimez pas plus que le Grand Turc.

LE COMTE.

Oh! par exemple, c'est trop fort. Écoutez-moi un seul instant, et si vous ne me croyez pas sincère...

LA MARQUISE.

Non, non, et non! Mon Dieu! croyez-vous que je ne sache pas ce que vous pourriez me dire? J'ai très bonne opinion de vos études; mais, parce que vous avez de l'éducation, pensez-vous que je n'aie rien lu? Tenez, je connaissais un homme d'esprit qui avait acheté, je ne sais où, une collection de cinquante lettres, assez bien faites, très proprement écrites, des lettres d'amour, bien entendu. Ces cinquante lettres étaient graduées de façon à composer une sorte de petit roman, où toutes les situations étaient prévues. Il y en avait pour les déclarations, pour les dépits, pour les espérances, pour les moments d'hypocrisie où l'on se rabat sur l'amitié, pour les brouilles, pour les désespoirs, pour les instants de jalousie, pour la mauvaise humeur, même pour les jours de pluie comme aujourd'hui. J'ai lu ces lettres. L'auteur prétendait, dans une sorte de préface, en avoir fait usage pour lui-même, et n'avoir jamais trouvé une femme qui résistât plus tard que le trente-troisième numéro. Eh bien! j'ai résisté, moi, à toute la collection. Je vous demande si j'ai de la littérature, et si vous pourriez vous flatter de m'apprendre quelque chose de nouveau.

LE COMTE.

Vous êtes bien blasée, marquise.

LA MARQUISE.

Des injures? J'aime mieux cela; c'est moins fade que vos sucreries.

LE COMTE.

Oui, en vérité, vous êtes bien blasée.

LA MARQUISE.

Vous le croyez? Eh bien! pas du tout.

LE COMTE.

Comme une vieille Anglaise, mère de quatorze enfants.

LA MARQUISE.

Comme la plume qui danse sur mon chapeau. Vous vous figurez donc que c'est une science bien profonde que de vous savoir tous par coeur? Mais il n'y a pas besoin d'étudier pour apprendre; il n'y a qu'à vous laisser faire. Réfléchissez; c'est un calcul bien simple. Les hommes assez braves pour respecter nos pauvres oreilles, et pour ne pas tomber dans la sucrerie, sont extrêmement rares. D'un autre côté, il n'est pas contestable que, dans ces tristes instants où vous tâchez de mentir pour essayer de plaire, vous vous ressemblez tous comme des capucins de cartes. Heureusement pour nous, la justice du ciel n'a pas mis à votre disposition un vocabulaire très varié. Vous n'avez tous, comme on dit, qu'une chanson, en sorte que le seul fait d'entendre les mêmes phrases, la seule répétition des mêmes mots, des mêmes gestes apprêtés, des mêmes regards tendres, le spectacle seul de ces figures diverses qui peuvent être plus ou moins bien par elles-mêmes, mais qui prennent toutes, dans ces moments funestes, la même physionomie humblement conquérante, cela nous sauve par l'envie de rire, ou du moins par le simple ennui. Si j'avais une fille, et si je voulais la préserver de ces entreprises qu'on appelle dangereuses, je me garderais bien de lui défendre d'écouter les pastorales de ses valseurs. Je lui dirais seulement: N'en écoute pas un seul, écoute-les tous; ne ferme pas le livre et ne marque pas la page; laisse-le ouvert, laisse ces messieurs te raconter leurs petites drôleries. Si, par malheur, il y en a un qui te plaît, ne t'en défends pas, attends seulement; il en viendra un autre tout pareil qui te dégoûtera de tous les deux. Tu as quinze ans, je suppose; eh bien! mon enfant, cela ira ainsi jusqu'à trente, et ce sera toujours la même chose. Voilà mon histoire et ma science; appelez-vous cela être blasée?

LE COMTE.

Horriblement, si ce que vous dites est vrai; et cela semble si peu naturel, que le doute pourrait être permis.

LA MARQUISE.

Qu'est-ce que cela me fait que vous me croyiez ou non?

LE COMTE.

Encore mieux. Est-ce bien possible? Quoi! à votre âge, vous méprisez l'amour? Les paroles d'un homme qui vous aime vous font l'effet d'un méchant roman? Ses regards, ses gestes, ses sentiments vous semblent une comédie? Vous vous piquez de dire vrai, et vous ne voyez que mensonge dans les autres? Mais d'où revenez-vous donc, marquise? Qu'est-ce qui vous a donné ces maximes-là?

LA MARQUISE.

Je reviens de loin, mon voisin.

LE COMTE.

Oui, de nourrice. Les femmes s'imaginent qu'elles savent toute chose au monde; elles ne savent rien du tout. Je vous le demande à vous-même, quelle expérience pouvez-vous avoir? Celle de ce voyageur qui, à l'auberge, avait vu une femme rousse, et qui écrivait sur son journal: «Les femmes sont rousses dans ce pays-ci.»

LA MARQUISE.

Je vous avais prié de mettre une bûche au feu.

LE COMTE, _mettant la bûche_.

Être prude, cela se conçoit; dire non, se boucher les oreilles, haïr l'amour, cela se peut; mais le nier, quelle plaisanterie! Vous découragez un pauvre diable en lui disant: Je sais ce que vous allez me dire. Mais n'est-il pas en droit de vous répondre: Oui, madame, vous le savez peut-être; et moi aussi, je sais ce qu'on dit quand on aime, mais je l'oublie en vous parlant! Rien n'est nouveau sous le soleil; mais je dis à mon tour: Qu'est-ce que cela prouve?

LA MARQUISE.

À la bonne heure, au moins! vous parlez très bien; à peu de chose près, c'est comme un livre.

LE COMTE.

Oui, je parle, et je vous assure que, si vous êtes telle qu'il vous plaît de le paraître, je vous plains très sincèrement.

LA MARQUISE.

À votre aise; faites comme chez vous.

LE COMTE.

Il n'y a rien là qui puisse vous blesser. Si vous avez le droit de nous attaquer, n'avons-nous pas raison de nous défendre? Quand vous nous comparez à des auteurs sifflés, quel reproche croyez-vous nous faire? Eh! mon Dieu! si l'amour est une comédie...

LA MARQUISE.

La feu ne va pas; la bûche est de travers.

LE COMTE, _arrangeant le feu_.

Si l'amour est une comédie, cette comédie, vieille comme le monde, sifflée ou non, est, au bout du compte, ce qu'on a encore trouvé de moins mauvais. Les rôles sont rebattus, j'y consens; mais, si la pièce ne valait rien, tout l'univers ne la saurait pas par coeur;--et je me trompe en disant qu'elle est vieille. Est-ce être vieux que d'être immortel?

LA MARQUISE.

Monsieur, voilà de la poésie.

LE COMTE.

Non, madame; mais ces fadaises, ces balivernes qui vous ennuient, ces compliments, ces déclarations, tout ce radotage, sont de très bonnes anciennes choses, convenues, si vous voulez, fatigantes, ridicules parfois, mais qui en accompagnent une autre, laquelle est toujours jeune.

LA MARQUISE.

Vous vous embrouillez; qu'est-ce qui est toujours vieux, et qu'est-ce qui est toujours jeune?

LE COMTE.

L'amour.

LA MARQUISE.

Monsieur, voilà de l'éloquence.

LE COMTE.

Non, madame; je veux dire ceci: que l'amour est immortellement jeune, et que les façons de l'exprimer sont et demeureront éternellement vieilles. Les formes usées, les redites, ces lambeaux de romans qui vous sortent du coeur on ne sait pas pourquoi, tout cet entourage, tout cet attirail, c'est un cortège de vieux chambellans, de vieux diplomates, de vieux ministres, c'est le caquet de l'antichambre d'un roi; tout cela passe, mais ce roi-là ne meurt pas. L'amour est mort, vive l'amour!

LA MARQUISE.

L'amour?

LE COMTE.

L'amour. Et quand même on ne ferait que s'imaginer...

LA MARQUISE.

Donnez-moi l'écran qui est là.

LE COMTE.

Celui-là?

LA MARQUISE.

Non, celui de taffetas; voilà votre feu qui m'aveugle.

LE COMTE, _donnant l'écran à la marquise_.

Quand même on ne ferait que s'imaginer qu'on aime, est-ce que ce n'est pas une chose charmante?

LA MARQUISE.

Mais je vous dis, c'est toujours la même chose.

LE COMTE.

Et toujours nouveau, comme dit la chanson. Que voulez-vous donc qu'on invente? Il faut apparemment qu'on vous aime en hébreu. Cette Vénus qui est là sur votre pendule, c'est aussi toujours la même chose; en est-elle moins belle, s'il vous plaît? Si vous ressemblez à votre grand'mère, est-ce que vous en êtes moins jolie?

LA MARQUISE.

Bon, voilà le refrain: jolie. Donnez-moi le coussin qui est près de vous.

LE COMTE, _prenant le coussin et le tenant à la main_.

Cette Vénus est faite pour être belle, pour être aimée et admirée, cela ne l'ennuie pas du tout. Si le beau corps trouvé à Milo a jamais eu un modèle vivant, assurément cette grande gaillarde a eu plus d'amoureux qu'il ne lui en fallait, et elle s'est laissé aimer comme une autre, comme sa cousine Astarté, comme Aspasie et Manon Lescaut.

LA MARQUISE.

Monsieur, voilà de la mythologie.

LE COMTE, _tenant toujours le coussin_.

Non, madame; mais je ne puis dire combien cette indifférence à la mode, cette froideur qui raille et dédaigne, cet air d'expérience qui réduit tout à rien, me font peine à voir à une jeune femme. Vous n'êtes pas la première chez qui je les rencontre; c'est une maladie qui court les salons. On se détourne, on bâille, comme vous en ce moment, on dit qu'on ne veut pas entendre parler d'amour. Alors, pourquoi mettez-vous de la dentelle? Qu'est-ce que ce pompon-là fait sur votre tête?

LA MARQUISE.

Et qu'est-ce que ce coussin fait dans votre main? Je vous l'avais demandé pour mettre sous mes pieds.

LE COMTE.

Eh bien! l'y voilà, et moi aussi; et je vous ferai une déclaration, bon gré, mal gré, vieille comme les rues, et bête comme une oie; car je suis furieux contre vous.

_Il pose le coussin à terre devant la marquise, et se met à genoux dessus._

LA MARQUISE.

Voulez-vous me faire la grâce de vous ôter de là, s'il vous plaît?

LE COMTE.

Non; il faut d'abord que vous m'écoutiez.

LA MARQUISE.

Vous ne voulez pas vous lever?

LE COMTE.

Non, non, et non! comme vous le disiez tout à l'heure, à moins que vous ne consentiez à m'entendre.

LA MARQUISE.

J'ai bien l'honneur de vous saluer.

_Elle se lève._

LE COMTE, _toujours à genoux_.

Marquise, au nom du ciel! cela est trop cruel. Vous me rendrez fou, vous me désespérez.

LA MARQUISE.

Cela vous passera au _Café de Paris_.

LE COMTE, _de même_.

Non, sur l'honneur, je parle du fond de l'âme. Je conviendrai, tant que vous voudrez, que j'étais entré ici sans dessein; je ne comptais que vous voir en passant; témoin cette porte que j'ai ouverte trois fois pour m'en aller. La conversation que nous venons d'avoir, vos railleries, votre froideur même, m'ont entraîné plus loin qu'il ne fallait peut-être; mais ce n'est pas d'aujourd'hui seulement, c'est du premier jour où je vous ai vue, que je vous aime, que je vous adore... Je n'exagère pas en m'exprimant ainsi;... oui, depuis plus d'un an, je vous adore, je ne songe...

LA MARQUISE.

Adieu.

_La marquise sort et laisse la porte ouverte._

LE COMTE, _demeuré seul, reste un moment encore à genoux, puis il se lève et dit_:

C'est la vérité que cette porte est glaciale.

_Il va pour sortir, et voit la marquise._

LE COMTE.

Ah! marquise, vous vous moquez de moi.

LA MARQUISE, _appuyée sur la porte entr'ouverte_.

Vous voilà debout?

LE COMTE.

Oui, et je m'en vais pour ne plus jamais vous revoir.

LA MARQUISE.

Venez ce soir au bal, je vous garde une valse.

LE COMTE.

Jamais, jamais je ne vous reverrai! je suis au désespoir, je suis perdu.

LA MARQUISE.

Qu'avez-vous?

LE COMTE.

Je suis perdu, je vous aime comme un enfant. Je vous jure sur ce qu'il y a de plus sacré au monde...

LA MARQUISE.

Adieu.

_Elle veut sortir._

LE COMTE.

C'est moi qui sors, madame; restez, je vous en supplie. Ah! je sens combien je vais souffrir!

LA MARQUISE, _d'un ton sérieux_.

Mais, enfin, monsieur, qu'est-ce que vous me voulez?

LE COMTE.

Mais, madame, je veux,... je désirerais...

LA MARQUISE.

Quoi? car enfin vous m'impatientez. Vous imaginez-vous que je vais être votre maîtresse, et hériter de vos chapeaux roses? Je vous préviens qu'une pareille idée fait plus que me déplaire, elle me révolte.

LE COMTE.

Vous, marquise! grand Dieu! s'il était possible, ce serait ma vie entière que je mettrais à vos pieds; ce serait mon nom, mes biens, mon honneur même que je voudrais vous confier. Moi, vous confondre un seul instant, je ne dis pas seulement avec ces créatures dont vous ne parlez que pour me chagriner, mais avec aucune femme au monde! L'avez-vous bien pu supposer? me croyez-vous si dépourvu de sens? mon étourderie ou ma déraison a-t-elle donc été si loin, que de vous faire douter de mon respect? Vous qui me disiez tantôt que vous aviez quelque plaisir à me voir, peut-être quelque amitié pour moi (n'est-il pas vrai, marquise?), pouvez-vous penser qu'un homme ainsi distingué par vous, que vous avez pu trouver digne d'une si précieuse, d'une si douce indulgence, ne saurait pas ce que vous valez? Suis-je donc aveugle ou insensé? Vous, ma maîtresse! non pas, mais ma femme!

LA MARQUISE.

Ah!--Eh bien! si vous m'aviez dit cela en arrivant, nous ne nous serions pas disputés.--Ainsi, vous voulez m'épouser?

LE COMTE.

Mais certainement, j'en meurs d'envie, je n'ai jamais osé vous le dire, mais je ne pense pas à autre chose depuis un an; je donnerais mon sang pour qu'il me fût permis d'avoir la plus légère espérance...

LA MARQUISE.

Attendez donc, vous êtes plus riche que moi.

LE COMTE.

Oh, mon Dieu! je ne crois pas, et qu'est-ce que cela vous fait? Je vous en supplie, ne parlons pas de ces choses-là! Votre sourire, en ce moment, me fait frémir d'espoir et de crainte. Un mot, par grâce! ma vie est dans vos mains.

LA MARQUISE.

Je vais vous dire deux proverbes: le premier, c'est qu'il n'y a rien de tel que de s'entendre. Par conséquent, nous causerons de ceci.

LE COMTE.

Ce que j'ai osé vous dire ne vous déplaît donc pas?

LA MARQUISE.

Mais non. Voici mon second proverbe: c'est qu'il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. Or, voilà trois quarts d'heure que celle-ci, grâce à vous, n'est ni l'un ni l'autre, et cette chambre est parfaitement gelée. Par conséquent aussi, vous allez me donner le bras pour aller dîner chez ma mère. Après cela, vous irez chez Fossin.

LE COMTE.

Chez Fossin, madame? pour quoi faire?

LA MARQUISE.

Ma bague.

LE COMTE.

Ah! c'est vrai, je n'y pensais plus. Eh bien! votre bague, marquise?

LA MARQUISE.

Marquise, dites-vous? Eh bien! à ma bague, il y a justement sur le chaton une petite couronne de marquise; et comme cela peut servir de cachet... Dites donc, comte, qu'en pensez-vous? il faudra peut-être ôter les fleurons? Allons, je vais mettre un chapeau.

LE COMTE.

Vous me comblez de joie!... comment vous exprimer...

LA MARQUISE.

Mais fermez donc cette malheureuse porte! cette chambre ne sera plus habitable.

FIN DE IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE.

Le succès imprévu du _Caprice_ donna l'idée aux artistes de la Comédie-Française de chercher parmi les ouvrages d'Alfred de Musset quelque autre pièce du même genre. Madame Allan-Despréaux et M. Brindeau choisirent le proverbe: _Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée_, publiée par la _Revue des Deux Mondes_ en 1845. Ce petit acte, joué sans aucun changement par les mêmes artistes que le _Caprice_, fut écouté avec le même plaisir. Depuis le 7 avril 1848, qu'on l'a représenté pour la première fois, il est resté au répertoire du Théâtre-Français.

* * * * *

LOUISON

COMÉDIE EN DEUX ACTES

1849

PERSONNAGES. ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES.

LE DUC. MM. BRINDEAU.

BERTHAUD. RÉGNIER.

LA MARÉCHALE. Mme MÉLINGUE.

LA DUCHESSE. Mlles JUDITH.

LISETTE. ANAÏS.

VALETS, UNE FEMME.

_Costumes du temps de Louis XVI._

À MADEMOISELLE ANAÏS

RONDEAU

Que rien ne puisse en liberté Passer sous le sacré portique Sans être quelque peu heurté Par les bornes de la critique, C'est un axiome authentique.

Pourquoi tant de sévérité? Grétry disait avec gaîté: «J'aime mieux un peu de musique Que rien.»

À ma Louison ce mot s'applique. Sur le théâtre elle a jeté Son petit bouquet poétique. Pourvu que vous l'ayez porté, Le reste est moins, en vérité, Que rien.

ACTE PREMIER

SCÈNE PREMIÈRE

LISETTE, _seule_.

Me voilà bien chanceuse; il n'en faut plus qu'autant. Le sort est, quand il veut, bien impatientant. Que les honnêtes gens se mettent à ma place, Et qu'on me dise un peu ce qu'il faut que je fasse. Voici tantôt vingt ans que je vivais chez nous; Dieu m'a faite pour rire et pour planter des choux. J'avais pour précepteur le curé du village; J'appris ce qu'il savait, même un peu davantage. Je vivais sur parole, et je trouvais moyen D'avoir des amoureux sans qu'il m'en coûtât rien. Mon père était fermier; j'étais sa ménagère. Je courais la maison, toujours brave et légère, Et j'aurais de grand coeur, pour obliger nos gens, Mené les vaches paître ou les dindons aux champs. Un beau jour on m'embarque, on me met dans un coche, Un paquet sous le bras, dix écus dans ma poche, On me promet fortune et la fleur des maris, On m'expédie en poste, et je suis à Paris. Aussitôt, de paniers largement affublée, De taffetas vêtue et de poudre aveuglée, On m'apprend que je suis gouvernante céans. Gouvernante de quoi? monsieur n'a pas d'enfants. Il en fera plus tard.--On meuble une chambrette; On me dit: Désormais, tu t'appelles Lisette. J'y consens, et mon rôle est de régner en paix Sur trois filles de chambre et neuf ou dix laquais. Jusque-là mon destin ne faisait pas grand'peine. La maréchale m'aime; au fait, c'est ma marraine. Sa bru, notre duchesse, a l'air fort innocent. Mais monseigneur le duc alors était absent; Où? je ne sais pas trop, à la noce, à la guerre. Enfin, ces jours derniers, comme on n'y pensait guère, Il écrit qu'il revient, il arrive, et, ma foi, Tout juste, en arrivant, tombe amoureux de moi. Je vous demande un peu quelle étrange folie! Sa femme est sage et douce autant qu'elle est jolie. Elle l'aime, Dieu sait! et ce libertin-là Ne peut pas bonnement s'en tenir à cela; Il m'écrit des poulets, me conte des fredaines, Me donne des rubans, des noeuds et des mitaines; Puis enfin, plus hardi, pas plus tard qu'à présent, Du brillant que voici veut me faire présent. Un diamant, à moi! la chose est assez claire. Hors de l'argent comptant, que diantre en puis-je faire? Je ne suis pas duchesse, et ne puis le porter. Ainsi, tout simplement, monsieur veut m'acheter. Voyons, me fâcherai-je?--Il n'est pas très commode De les heurter de front, ces tyrans à la mode, Et la prison est là, pour un oui, pour un non, Quand sur un talon rouge on glisse à Trianon. Faut-il être sincère et tout dire à madame? C'est lui mettre, d'un mot, bien du chagrin dans l'âme, Troubler une maison, peut-être pour toujours, Et pour un pur caprice en chasser les amours. Vaut-il pas mieux agir en personne discrète, Et garder dans le coeur cette injure secrète? Oui, c'est le plus prudent.--Ah! que j'ai de souci! Ce brillant est gentil... et monseigneur aussi. Je vais lui renvoyer sa bague à l'instant même, Ici, dans ce papier.--Ma foi, tant pis s'il m'aime!

SCÈNE II

LISETTE, LE DUC.

LE DUC, _à part_.

Personne encore ici?--L'on va souper, je croi. C'est Lisette.--Elle écrit.--Bon! c'est sans doute à moi. Les femmes ont vraiment un instinct que j'admire, D'écrire bravement ce qu'elles n'osent dire. Tu te défends, ma belle? Oh! j'en triompherai! J'en ai fait la gageure, et je la gagnerai.

_Haut._

Le souper est-il prêt? Bonsoir, belle Lisette.

LISETTE, _se levant_.

Monseigneur...

LE DUC.

Qu'as-tu donc? Tu sembles inquiète, Troublée, oui, sur l'honneur. Qu'est-ce? quoi? tu rêvais? Et que faisais-tu là?

LISETTE.

Monseigneur, j'écrivais.

LE DUC.

À qui donc, par hasard? à quelque amant, petite?

LISETTE.

À vous-même; tenez.

_Elle lui donne la lettre et veut sortir._

LE DUC.

Et tu t'en vas si vite? Non parbleu! Reste là. Que veut dire ceci? Que vois-je? Mon anneau que tu me rends ainsi?

_Il lit._

«Monseigneur, vous me dites que vous m'aimez...»

Oui, certes, je le dis, le fait est véritable.

Penses-tu que je trompe, et m'en crois-tu capable?

_Il lit._

«Vous me dites que vous m'aimez, mais cela est bien difficile à croire, car, pour aimer une personne, il faut, j'imagine, commencer par la connaître, et toute servante que je suis...»

Servante! que dis-tu? Fi donc, tu ne l'es point. Servante! ce mot-là me choque au dernier point.

_Il lit._

«Toute servante que je suis, vous me connaissez assurément bien peu si vous me croyez intéressée, et si vous avez pensé, monseigneur, qu'on pouvait payer un amour qui refuse de se donner.»

Qu'est-ce à dire, payer? Moi, te payer, ma belle? Quoi! pour un simple anneau, pour une bagatelle, Pour un hochet d'enfant qui plaît à voir briller, Tu me crois assez sot pour vouloir te payer? Si tel était mon but, si j'osais l'entreprendre, Si l'amour de Lisette était jamais à vendre, Pour payer dignement de semblables appas, Mes biens y passeraient et n'y suffiraient pas. Est-ce donc une offense à la personne aimée, Et s'en doit-elle au fond croire moins estimée, Si l'on veut la parer, sans pouvoir l'embellir, D'un pauvre diamant que ses yeux font pâlir? Comment! mettre une bague aux plus beaux doigts du monde,

_Il lui remet la bague au doigt._

Poser quelques bijoux sur cette épaule ronde, Sur ce coeur qui palpite un céladon changeant, Serrer ce petit pied dans un réseau d'argent, Entourer la beauté, dans sa fleur et sa grâce, Des prestiges de l'art qu'elle égale et surpasse, Ce serait donc, ma chère, un grand crime à tes yeux? Payer! efface donc: ce mot est odieux. Oublions ce billet, n'y songeons plus, Lisette. On paie un intendant, un rustre, une grisette; Mais, dans ce monde-ci, je ne sais pas encor Qu'on se soit avisé de payer un trésor, Et ton coeur est sans prix, quand tu serais moins belle.

LISETTE.

Mais, monseigneur, pourtant...

LE DUC.

Fi! tu fais la cruelle.

_On ouvre la porte du fond._

Deux mots:--on va souper; les gens ouvrent déjà. Écoute:--nous allons au bal de l'Opéra; Mais je reviendrai seul, et grâce à la cohue, À peine entré, je sors et regagne la rue. Tu seras seule aussi, mes laquais ne voient rien; Accorde-moi, de grâce, un moment d'entretien, Un seul instant, pour moi, Lisette, et pour toi-même. Ce n'est pas un amant, c'est un ami qui t'aime, Songes-y.

LISETTE.

Mais vraiment...

LE DUC.