Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 5
Chapter 2
Je n'en sais rien, mais vous venez de pleurer; je vous dérange, je m'en vais.
MATHILDE.
Au contraire, chère; je vous supplie de rester.
MADAME DE LÉRY.
Est-ce bien franc? Je reste, si vous voulez; mais vous me direz vos peines.
_Mathilde secoue la tête._
Non? Alors je m'en vais, car vous comprenez que du moment que je ne suis bonne à rien, je ne peux que nuire involontairement.
MATHILDE.
Restez, votre présence m'est précieuse, votre esprit m'amuse, et s'il était vrai que j'eusse quelque souci, votre gaieté le chasserait.
MADAME DE LÉRY.
Tenez, je vous aime. Vous me croyez peut-être légère; personne n'est si sérieux que moi pour les choses sérieuses. Je ne comprends pas qu'on joue avec le coeur, et c'est pour cela que j'ai l'air d'en manquer. Je sais ce que c'est que de souffrir, on me l'a appris bien jeune encore. Je sais aussi ce que c'est que de dire ses chagrins. Si ce qui vous afflige peut se confier, parlez hardiment: ce n'est pas la curiosité qui me pousse.
MATHILDE.
Je vous crois bonne, et surtout très sincère; mais dispensez-moi de vous obéir.
MADAME DE LÉRY.
Ah, mon Dieu! j'y suis! c'est la bourse bleue. J'ai fait une sottise affreuse en nommant madame de Blainville. J'y ai pensé en vous quittant; est-ce que M. de Chavigny lui fait la cour?
_Mathilde se lève, ne pouvant répondre, se détourne et porte son mouchoir à ses yeux._
MADAME DE LÉRY.
Est-il possible?
_Un long silence. Mathilde se promène quelque temps, puis va s'asseoir à l'autre bout de la chambre. Madame de Léry semble réfléchir. Elle se lève et s'approche de Mathilde; celle-ci lui tend la main._
MADAME DE LÉRY.
Vous savez, ma chère, que les dentistes vous disent de crier quand ils vous font mal. Moi, je vous dis: Pleurez! pleurez! Douces ou amères, les larmes soulagent toujours.
MATHILDE.
Ah! mon Dieu!
MADAME DE LÉRY.
Mais c'est incroyable, une chose pareille! On ne peut pas aimer madame de Blainville; c'est une coquette à moitié perdue, qui n'a ni esprit ni beauté. Elle ne vaut pas votre petit doigt; on ne quitte pas un ange pour un diable.
MATHILDE, _sanglotant_.
Je suis sûre qu'il l'aime, j'en suis sûre.
MADAME DE LÉRY.
Non, mon enfant, ça ne se peut pas; c'est un caprice, une fantaisie. Je connais M. de Chavigny plus qu'il ne pense; il est méchant, mais il n'est pas mauvais. Il aura agi par boutade; avez-vous pleuré devant lui?
MATHILDE.
Oh! non, jamais!
MADAME DE LÉRY.
Vous avez bien fait; il ne m'étonnerait pas qu'il en fût bien aise.
MATHILDE.
Bien aise? bien aise de me voir pleurer?
MADAME DE LÉRY.
Eh! mon Dieu, oui. J'ai vingt-cinq ans d'hier, mais je sais ce qui en est sur bien des choses. Comment tout cela est-il venu?
MATHILDE.
Mais... je ne sais...
MADAME DE LÉRY.
Parlez. Avez-vous peur de moi? je vais vous rassurer tout de suite; si, pour vous mettre à votre aise, il faut m'engager de mon côté, je vais vous prouver que j'ai confiance en vous et vous forcer à l'avoir en moi; est-ce nécessaire? je le ferai. Qu'est-ce qu'il vous plaît de savoir sur mon compte?
MATHILDE.
Vous êtes ma meilleure amie; je vous dirai tout, je me fie à vous. Il ne s'agit de rien de bien grave; mais j'ai une folle tête qui m'entraîne. J'avais fait à M. de Chavigny une petite bourse en cachette que je comptais lui offrir aujourd'hui; depuis quinze jours, je le vois à peine; il passe ses journées chez madame de Blainville. Lui offrir ce petit cadeau, c'était lui faire un doux reproche de son absence et lui montrer qu'il me laissait seule. Au moment où j'allais lui donner ma bourse, il a tiré l'autre.
MADAME DE LÉRY.
Il n'y a pas là de quoi pleurer.
MATHILDE.
Oh! si, il y a de quoi pleurer, car j'ai fait une grande folie; je lui ai demandé l'autre bourse.
MADAME DE LÉRY.
Aïe! ce n'est pas diplomatique.
MATHILDE.
Non, Ernestine, et il m'a refusé... Et alors... Ah! j'ai honte...
MADAME DE LÉRY.
Eh bien?
MATHILDE.
Eh bien! je l'ai demandée à genoux. Je voulais qu'il me fît ce petit sacrifice, et je lui aurais donné ma bourse en échange de la sienne. Je l'ai prié,... je l'ai supplié...
MADAME DE LÉRY.
Et il n'en a rien fait; cela va sans dire. Pauvre innocente! il n'est pas digne de vous!
MATHILDE.
Ah! malgré tout, je ne le croirai jamais!
MADAME DE LÉRY.
Vous avez raison, je m'exprime mal. Il est digne de vous et vous aime; mais il est homme et orgueilleux. Quelle pitié! Et où est donc votre bourse?
MATHILDE.
La voilà ici sur la table.
MADAME DE LÉRY, _prenant la bourse_.
Cette bourse-là? Eh bien! ma chère, elle est quatre fois plus jolie que la sienne. D'abord elle n'est pas bleue, ensuite elle est charmante. Prêtez-la-moi, je me charge bien de la lui faire trouver de son goût.
MATHILDE.
Tâchez. Vous me rendrez la vie.
MADAME DE LÉRY.
En être là après un an de mariage, c'est inouï! Il faut qu'il y ait de la sorcellerie là-dedans. Cette Blainville, avec son indigo, je la déteste des pieds à la tête. Elle a les yeux battus jusqu'au menton. Mathilde, voulez-vous faire une chose? Il ne nous en coûte rien d'essayer. Votre mari viendra-t-il ce soir?
MATHILDE.
Je n'en sais rien, mais il me l'a dit.
MADAME DE LÉRY.
Comment étiez-vous quand il est sorti?
MATHILDE.
Ah! j'étais bien triste, et lui bien sévère.
MADAME DE LÉRY.
Il viendra. Avez-vous du courage? Quand j'ai une idée, je vous en avertis, il faut que je me saisisse au vol; je me connais, je réussirai.
MATHILDE.
Ordonnez donc, je me soumets.
MADAME DE LÉRY.
Passez dans ce cabinet, habillez-vous à la hâte et jetez-vous dans ma voiture. Je ne veux pas vous envoyer au bal, mais il faut qu'en rentrant vous ayez l'air d'y être allée. Vous vous ferez mener où vous voudrez, aux Invalides ou à la Bastille; ce ne sera peut-être pas très divertissant, mais vous serez aussi bien là qu'ici pour ne pas dormir. Est-ce convenu? Maintenant, prenez votre bourse, et enveloppez-la dans ce papier, je vais mettre l'adresse. Bien, voilà qui est fait. Au coin de la rue, vous ferez arrêter; vous direz à mon groom d'apporter ici ce petit paquet, de le remettre au premier domestique qu'il rencontrera, et de s'en aller sans autre explication.
MATHILDE.
Dites-moi du moins ce que vous voulez faire.
MADAME DE LÉRY.
Ce que je veux faire, enfant, est impossible à dire, et je vais voir si c'est possible à faire. Une fois pour toutes, vous fiez-vous à moi?
MATHILDE.
Oui, tout au monde pour l'amour de lui.
MADAME DE LÉRY.
Allons, preste! Voilà une voiture.
MATHILDE.
C'est lui; j'entends sa voix dans la cour.
MADAME DE LÉRY.
Sauvez-vous! Y a-t-il un escalier dérobé par là?
MATHILDE.
Oui, heureusement. Mais je ne suis pas coiffée, comment croira-t-on à ce bal?
MADAME DE LÉRY, _ôtant la guirlande qu'elle a sur la tête et la donnant à Mathilde_.
Tenez, vous arrangerez cela en route.
_Mathilde sort._
SCÈNE VII
MADAME DE LÉRY, _seule_.
À genoux! une telle femme à genoux! Et ce monsieur-là qui la refuse! Une femme de vingt ans, belle comme un ange et fidèle comme un lévrier! Pauvre enfant, qui demande en grâce qu'on daigne accepter une bourse faite par elle, en échange d'un cadeau de madame de Blainville! Mais quel abîme est donc le coeur de l'homme! Ah! ma foi! nous valons mieux qu'eux.
_Elle s'assoit et prend une brochure sur la table. Un instant après, on frappe à la porte._
Entrez.
SCÈNE VIII
MADAME DE LÉRY, CHAVIGNY.
MADAME DE LÉRY, _lisant d'un air distrait_.
Bonsoir, comte. Voulez-vous du thé?
CHAVIGNY.
Je vous rends grâces. Je n'en prends jamais.
_Il s'assoit et regarde autour de lui._
MADAME DE LÉRY.
Était-il amusant, ce bal?
CHAVIGNY.
Comme cela. N'y étiez-vous pas?
MADAME DE LÉRY.
Voilà une question qui n'est pas galante. Non, je n'y étais pas; mais j'y ai envoyé Mathilde, que vos regards semblent chercher.
CHAVIGNY.
Vous plaisantez, à ce que je vois?
MADAME DE LÉRY.
Plaît-il? je vous demande pardon, je tiens un article d'une _Revue_ qui m'intéresse beaucoup.
_Un silence. Chavigny, inquiet, se lève et se promène._
CHAVIGNY.
Est-ce que vraiment Mathilde est à ce bal?
MADAME DE LÉRY.
Mais oui; vous voyez que je l'attends.
CHAVIGNY.
C'est singulier; elle ne voulait pas sortir lorsque vous le lui avez proposé.
MADAME DE LÉRY.
Apparemment qu'elle a changé d'idée.
CHAVIGNY.
Pourquoi n'y est-elle pas allée avec vous?
MADAME DE LÉRY.
Parce que je ne m'en suis plus souciée.
CHAVIGNY.
Elle s'est donc passée de voiture?
MADAME DE LÉRY.
Non, je lui ai prêté la mienne. Avez-vous lu ça, monsieur de Chavigny?
CHAVIGNY.
Quoi?
MADAME DE LÉRY.
C'est la _Revue des Deux Mondes_; un article très joli de madame Sand sur les orangs-outangs.
CHAVIGNY.
Sur les?...
MADAME DE LÉRY.
Sur les orangs-outangs. Ah! je me trompe, ce n'est pas d'elle, c'est celui d'à côté; c'est très amusant[A].
[Note A: Au moment d'écrire ces mots, l'auteur, qui avait sur sa table de travail plusieurs livraisons de la _Revue des Deux Mondes_, en ouvrit deux au hasard. La première, du 15 mars 1837, contenait un article de M. Roulin sur les orangs-outangs; la seconde, du 1er avril suivant, contenait un chapitre de _Mauprat_, par George Sand. L'étrange confusion que fait madame de Léry prouve qu'elle ne lit que des yeux et qu'elle est toute à son plan de campagne.]
CHAVIGNY.
Je ne comprends rien à cette idée d'aller au bal sans me prévenir. J'aurais pu du moins la ramener.
MADAME DE LÉRY.
Aimez-vous les romans de madame Sand?
CHAVIGNY.
Non, pas du tout. Mais si elle y est, comment se fait-il que je ne l'aie pas trouvée?
MADAME DE LÉRY.
Quoi? la _Revue_? Elle était là-dessus.
CHAVIGNY.
Vous moquez-vous de moi, madame?
MADAME DE LÉRY.
Peut-être; c'est selon à propos de quoi.
CHAVIGNY.
C'est de ma femme que je vous parle.
MADAME DE LÉRY.
Est-ce que vous me l'avez donnée à garder?
CHAVIGNY.
Vous avez raison; je suis très ridicule; je vais de ce pas la chercher.
MADAME DE LÉRY.
Bah! vous allez tomber dans la queue.
CHAVIGNY.
C'est vrai; je ferai aussi bien d'attendre, et j'attendrai.
_Il s'approche du feu et s'assoit._
MADAME DE LÉRY, _quittant sa lecture_.
Savez-vous, monsieur de Chavigny, que vous m'étonnez beaucoup? Je croyais vous avoir entendu dire que vous laissiez Mathilde parfaitement libre, et qu'elle allait où bon lui semblait.
CHAVIGNY.
Certainement; vous en voyez la preuve.
MADAME DE LÉRY.
Pas tant; vous avez l'air furieux.
CHAVIGNY.
Moi? par exemple! pas le moins du monde.
MADAME DE LÉRY.
Vous ne tenez pas sur votre fauteuil. Je vous croyais un tout autre homme, je l'avoue, et, pour parler sérieusement, je n'aurais pas prêté ma voiture à Mathilde si j'avais su ce qui en est.
CHAVIGNY.
Mais je vous assure que je le trouve tout simple, et je vous remercie de l'avoir fait.
MADAME DE LÉRY.
Non, non, vous ne me remerciez pas; je vous assure, moi, que vous êtes fâché. À vous dire vrai, je crois que, si elle est sortie, c'était un peu pour vous rejoindre.
CHAVIGNY.
J'aime beaucoup cela! Que ne m'accompagnait-elle?
MADAME DE LÉRY.
Eh oui! c'est ce que je lui ai dit. Mais voilà comme nous sommes, nous autres; nous ne voulons pas, et puis nous voulons. Décidément, vous ne prenez pas de thé?
CHAVIGNY.
Non, il me fait mal.
MADAME DE LÉRY.
Eh bien! donnez-m'en.
CHAVIGNY.
Plaît-il, madame?
MADAME DE LÉRY.
Donnez-m'en.
_Chavigny se lève et remplit une tasse qu'il offre à madame de Léry._
MADAME DE LÉRY.
C'est bon; mettez ça là. [Avons-nous un ministère ce soir?
CHAVIGNY.
Je n'en sais rien.
MADAME DE LÉRY.
Ce sont de drôles d'auberges que ces ministères. On y entre et on en sort sans savoir pourquoi; c'est une procession de marionnettes.]
CHAVIGNY.
Prenez donc ce thé à votre tour; il est déjà à moitié froid.
MADAME DE LÉRY.
Vous n'y avez pas mis assez de sucre. Mettez-m'en un ou deux morceaux.
CHAVIGNY.
Comme vous voudrez; il ne vaudra rien.
MADAME DE LÉRY.
Bien; maintenant, encore un peu de lait.
CHAVIGNY.
Êtes-vous satisfaite?
MADAME DE LÉRY.
Une goutte d'eau chaude à présent. Est-ce fait? Donnez-moi la tasse.
CHAVIGNY, _lui présentant la tasse_.
La voilà; mais il ne vaudra rien.
MADAME DE LÉRY.
Vous croyez? En êtes-vous sûr?
CHAVIGNY.
Il n'y a pas le moindre doute.
MADAME DE LÉRY.
Et pourquoi ne vaudrait-il rien?
CHAVIGNY.
Parce qu'il est froid et trop sucré.
MADAME DE LÉRY.
Eh bien! s'il ne vaut rien, ce thé, jetez-le.
_Chavigny est debout, tenant la tasse; madame de Léry le regarde en riant._
MADAME DE LÉRY.
Ah! mon Dieu! que vous m'amusez! Je n'ai jamais rien vu de si maussade.
CHAVIGNY, _impatienté, vide la tasse dans le feu, puis il se promène à grand pas, et dit avec humeur_:
Ma foi, c'est vrai, je ne suis qu'un sot.
MADAME DE LÉRY.
Je ne vous avis jamais vu jaloux, mais vous l'êtes comme un Othello.
CHAVIGNY.
Pas le moins du monde; je ne peux pas souffrir qu'on se gêne, ni qu'on gêne les autres en rien. Comment voulez-vous que je sois jaloux?
MADAME DE LÉRY.
Par amour-propre, comme tous les maris.
CHAVIGNY.
Bah! propos de femme. On dit: «Jaloux par amour-propre,» parce que c'est une phrase toute faite, comme on dit: «Votre très humble serviteur.» Le monde est bien sévère pour ces pauvres maris.
MADAME DE LÉRY.
Pas tant que pour ces pauvres femmes.
CHAVIGNY.
Oh! mon Dieu, si. Tout est relatif. Peut-on permettre aux femmes de vivre sur le même pied que nous? C'est d'une absurdité qui saute aux yeux. Il y a mille choses très graves pour elles, qui n'ont aucune importance pour un homme.
MADAME DE LÉRY.
Oui, les caprices, par exemple.
CHAVIGNY.
Pourquoi pas? Eh bien! oui, les caprices. Il est certain qu'un homme peut en avoir, et qu'une femme...
MADAME DE LÉRY.
En a quelquefois. Est-ce que vous croyez qu'une robe est un talisman qui en préserve?
CHAVIGNY.
C'est une barrière qui doit les arrêter.
MADAME DE LÉRY.
À moins que ce ne soit un voile qui les couvre. J'entends marcher. C'est Mathilde qui rentre.
CHAVIGNY.
Oh! que non; il n'est pas minuit.
_Un domestique entre, et remet un petit paquet à M. de Chavigny._
CHAVIGNY.
Qu'est-ce que c'est? Que me veut-on?
LE DOMESTIQUE.
On vient d'apporter cela pour monsieur le comte.
_Il sort. Chavigny défait le paquet, qui renferme la bourse de Mathilde._
MADAME DE LÉRY.
Est-ce encore un cadeau qui vous arrive? À cette heure-ci, c'est un peu fort.
CHAVIGNY.
Que diable est-ce que ça veut dire? Hé! François, hé! qui est-ce qui a apporté ce paquet?
LE DOMESTIQUE, _rentrant_.
Monsieur?
CHAVIGNY.
Qui est-ce qui a apporté ce paquet?
LE DOMESTIQUE.
Monsieur, c'est le portier qui vient de monter.
CHAVIGNY.
Il n'y a rien avec? pas de lettre?
LE DOMESTIQUE.
Non, monsieur.
CHAVIGNY.
Est-ce qu'il avait ça depuis longtemps, ce portier?
LE DOMESTIQUE.
Non, monsieur; on vient de le lui remettre.
CHAVIGNY.
Qui le lui a remis?
LE DOMESTIQUE.
Monsieur, il ne sait pas.
CHAVIGNY.
Il ne sait pas! Perdez-vous la tête? Est-ce un homme ou une femme?
LE DOMESTIQUE.
C'est un domestique en livrée, mais il ne le connaît pas.
CHAVIGNY.
Est-ce qu'il est en bas, ce domestique?
LE DOMESTIQUE.
Non, monsieur; il est parti sur-le-champ.
CHAVIGNY.
Il n'a rien dit?
LE DOMESTIQUE.
Non, monsieur.
CHAVIGNY.
C'est bon.
_Le domestique sort._
MADAME DE LÉRY.
J'espère qu'on vous gâte, monsieur de Chavigny. Si vous laissez tomber votre argent, ce ne sera pas la faute de ces dames.
CHAVIGNY.
Je veux être pendu si j'y comprends rien.
MADAME DE LÉRY.
Laissez donc! vous faites l'enfant.
CHAVIGNY.
Non; je vous donne ma parole d'honneur que je ne devine pas. Ce ne peut être qu'une méprise.
MADAME DE LÉRY.
Est-ce que l'adresse n'est pas dessus?
CHAVIGNY.
Ma foi! si, vous avez raison. C'est singulier; je connais l'écriture.
MADAME DE LÉRY.
Peut-on voir?
CHAVIGNY.
C'est peut-être une indiscrétion à moi de vous la montrer; mais tant pis pour qui s'y expose. Tenez. J'ai certainement vu de cette écriture-là quelque part.
MADAME DE LÉRY.
Et moi aussi, très certainement.
CHAVIGNY.
Attendez donc... Non, je me trompe. Est-ce en bâtarde ou en coulée?
MADAME DE LÉRY.
Fi donc! c'est une anglaise pur sang. Regardez-moi comme ces lettres-là sont fines. Oh! la dame est bien élevée.
CHAVIGNY.
Vous avez l'air de la connaître.
MADAME DE LÉRY, _avec une confusion feinte_.
Moi! pas du tout.
_Chavigny, étonné, la regarde, puis continue à se promener._
MADAME DE LÉRY.
Où en étions-nous donc de notre conversation?--Eh! mais il me semble que nous parlions caprice. Ce petit poulet rouge arrive à propos.
CHAVIGNY.
Vous êtes dans le secret, convenez-en.
MADAME DE LÉRY.
Il y a des gens qui ne savent rien faire; si j'étais de vous, j'aurais déjà deviné.
CHAVIGNY.
Voyons! soyez franche; dites-moi qui c'est.
MADAME DE LÉRY.
Je croirais assez que c'est madame de Blainville.
CHAVIGNY.
Vous êtes impitoyable, madame; savez-vous bien que nous nous brouillerons?
MADAME DE LÉRY.
Je l'espère bien, mais pas cette fois-ci.
CHAVIGNY.
Vous ne voulez pas m'aider à trouver l'énigme?
MADAME DE LÉRY.
Belle occupation! Laissez donc cela; on dirait que vous n'y êtes pas fait. Vous ruminerez lorsque vous serez couché, quand ce ne serait que par politesse.
CHAVIGNY.
Il n'y a donc plus de thé? J'ai envie d'en prendre.
MADAME DE LÉRY.
Je vais vous en faire; dites donc que je ne suis pas bonne!
_Un silence._
CHAVIGNY, _se promenant toujours_.
Plus je cherche, moins je trouve.
MADAME DE LÉRY.
Ah çà! dites donc, est-ce un parti pris de ne penser qu'à cette bourse? Je vais vous laisser à vos rêveries.
CHAVIGNY.
C'est qu'en vérité je tombe des nues.
MADAME DE LÉRY.
Je vous dis que c'est madame de Blainville. Elle a réfléchi sur la couleur de sa bourse, et elle vous en envoie une autre par repentir. Ou mieux encore: elle veut vous tenter, et voir si vous porterez celle-ci ou la sienne.
CHAVIGNY.
Je porterai celle-ci sans aucun doute. C'est le seul moyen de savoir qui l'a faite.
MADAME DE LÉRY.
Je ne comprends pas; c'est trop profond pour moi.
CHAVIGNY.
Je suppose que la personne qui me l'a envoyée me la voie demain entre les mains; croyez-vous que je m'y tromperais?
MADAME DE LÉRY, _éclatant de rire_.
Ah! c'est trop fort; je n'y tiens pas.
CHAVIGNY.
Est-ce que ce serait vous, par hasard?
_Un silence._
MADAME DE LÉRY.
Voilà votre thé, fait de ma blanche main, et il sera meilleur que celui que vous m'avez fabriqué tout à l'heure. Mais finissez donc de me regarder. Est-ce que vous me prenez pour une lettre anonyme?
CHAVIGNY.
C'est vous, c'est quelque plaisanterie. Il y a un complot là-dessous.
MADAME DE LÉRY.
C'est un petit complot assez bien tricoté.
CHAVIGNY.
Avouez donc que vous en êtes.
MADAME DE LÉRY.
Non.
CHAVIGNY.
Je vous en prie.
MADAME DE LÉRY.
Pas davantage.
CHAVIGNY.
Je vous en supplie.
MADAME DE LÉRY.
Demandez-le à genoux, je vous le dirai.
CHAVIGNY.
À genoux? tant que vous voudrez.
MADAME DE LÉRY.
Allons! voyons!
CHAVIGNY.
Sérieusement?
_Il se met à genoux en riant devant madame de Léry._
MADAME DE LÉRY, _sèchement_.
J'aime cette posture, elle vous va à merveille; mais je vous conseille de vous relever, afin de ne pas trop m'attendrir.
CHAVIGNY, _se relevant_.
Ainsi, vous ne direz rien, n'est-ce pas?
MADAME DE LÉRY.
Avez-vous là votre bourse bleue?
CHAVIGNY.
Je n'en sais rien, je crois que oui.
MADAME DE LÉRY.
Je crois que oui aussi. Donnez-la-moi, je vous dirai qui a fait l'autre.
CHAVIGNY.
Vous le savez donc?
MADAME DE LÉRY.
Oui, je le sais.
CHAVIGNY.
Est-ce une femme?
MADAME DE LÉRY.
À moins que ce ne soit un homme, je ne vois pas...
CHAVIGNY.
Je veux dire: est-ce une jolie femme?
MADAME DE LÉRY.
C'est une femme qui, à vos yeux, passe pour une des plus jolies femmes de Paris.
CHAVIGNY.
Brune ou blonde?
MADAME DE LÉRY.
Bleue.
CHAVIGNY.
Par quelle lettre commence son nom?
MADAME DE LÉRY.
Vous ne voulez pas de mon marché? Donnez-moi la bourse de madame de Blainville.
CHAVIGNY.
Est-elle petite ou grande?
MADAME DE LÉRY.
Donnez-moi la bourse.
CHAVIGNY.
Dites-moi seulement si elle a le pied petit.
MADAME DE LÉRY.
La bourse ou la vie!
CHAVIGNY.
Me direz-vous le nom si je vous donne la bourse?
MADAME DE LÉRY.
Oui.
CHAVIGNY, _tirant la bourse bleue_.
Votre parole d'honneur?
MADAME DE LÉRY.
Ma parole d'honneur.
CHAVIGNY _semble hésiter; madame de Léry tend la main; il la regarde attentivement. Tout à coup il s'assoit à côté d'elle, et dit gaiement_:
Parlons caprice. Vous convenez donc qu'une femme peut en avoir?
MADAME DE LÉRY.
Est-ce que vous en êtes à le demander?
CHAVIGNY.
Pas tout à fait; mais il peut arriver qu'un homme marié ait deux façons de parler, et, jusqu'à un certain point, deux façons d'agir.
MADAME DE LÉRY.
Eh bien! et ce marché, est-ce qu'il s'envole? je croyais qu'il était conclu.
CHAVIGNY.
Un homme marié n'en reste pas moins homme; la bénédiction ne le métamorphose pas, mais elle l'oblige quelquefois à prendre un rôle et à en donner les répliques. Il ne s'agit que de savoir, dans ce monde, à qui les gens s'adressent quand ils vous parlent, si c'est au réel ou au convenu, à la personne ou au personnage.
MADAME DE LÉRY.
J'entends, c'est un choix qu'on peut faire; mais où s'y reconnaît le public?
CHAVIGNY.
Je ne crois pas que, pour un public d'esprit, ce soit long ni bien difficile.
MADAME DE LÉRY.
Vous renoncez donc à ce fameux nom? Allons! voyons! donnez-moi cette bourse.
CHAVIGNY.
Une femme d'esprit, par exemple (une femme d'esprit sait tant de choses!), ne doit pas se tromper, à ce que je crois, sur le vrai caractère des gens: elle doit bien voir, au premier coup d'oeil....
MADAME DE LÉRY.
Décidément, vous gardez la bourse?
CHAVIGNY.
Il me semble que vous y tenez beaucoup. Une femme d'esprit, n'est-il pas vrai, madame, doit savoir faire la part du mari, et celle de l'homme par conséquent? Comment êtes-vous donc coiffée? Vous étiez toute en fleurs ce matin.
MADAME DE LÉRY.
Oui; ça me gênait, je me suis mise à mon aise. Ah! mon Dieu! mes cheveux sont défaits d'un côté.
_Elle se lève et s'ajuste devant la glace._
CHAVIGNY.
Vous avez la plus jolie taille qu'on puisse voir. Une femme d'esprit comme vous...
MADAME DE LÉRY.
Une femme d'esprit comme moi se donne au diable quand elle a affaire à un homme d'esprit comme vous.
CHAVIGNY.
Qu'à cela ne tienne; je suis assez bon diable.
MADAME DE LÉRY.
Pas pour moi, du moins, à ce que je pense.
CHAVIGNY.
C'est qu'apparemment quelque autre me fait tort.
MADAME DE LÉRY.
Qu'est-ce que ce propos-là veut dire?
CHAVIGNY.
Il veut dire que, si je vous déplais, c'est que quelqu'un m'empêche de vous plaire.
MADAME DE LÉRY.
C'est modeste et poli; mais vous vous trompez: personne ne me plaît, et je ne veux plaire à personne.
CHAVIGNY.
Avec votre âge et ces yeux-là, je vous en défie.
MADAME DE LÉRY.
C'est cependant la vérité pure.
CHAVIGNY.
Si je le croyais, vous me donneriez bien mauvaise opinion des hommes.
MADAME DE LÉRY.
Je vous le ferai croire bien aisément. J'ai une vanité qui ne veut pas de maître.
CHAVIGNY.
Ne peut-elle souffrir un serviteur?
MADAME DE LÉRY.
Bah! serviteurs ou maîtres, vous n'êtes que des tyrans.
CHAVIGNY, _se levant_.
C'est assez vrai, et je vous avoue que là-dessus j'ai toujours détesté la conduite des hommes. Je ne sais d'où leur vient cette manie de s'imposer, qui ne sert qu'à se faire haïr.
MADAME DE LÉRY.
Est-ce votre opinion sincère?
CHAVIGNY.
Très sincère; je ne conçois pas comment on peut se figurer que, parce qu'on a plu ce soir, on est en droit d'en abuser demain.
MADAME DE LÉRY.
C'est pourtant le chapitre premier de l'histoire universelle.
CHAVIGNY.
Oui, et si les hommes avaient le sens commun là-dessus, les femmes ne seraient pas si prudentes.
MADAME DE LÉRY.
C'est possible; les liaisons d'aujourd'hui sont des mariages, et quand il s'agit d'un jour de noce, cela vaut la peine d'y penser.
CHAVIGNY.