Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 5

Chapter 16

Chapter 163,986 wordsPublic domain

Vous la prendrez, si vous êtes honnête homme... Je vous lègue mon père.

PERILLO.

Carmosine!... Vous me parlez, en vérité, comme si vous aviez un pied dans la tombe. Cette romance que, tout à l'heure, vous vous plaisiez à répéter, je ne m'y suis pas trompé, j'en suis sûr, c'est votre histoire, c'est pour vous qu'elle est faite, c'est votre secret: vous voulez mourir.

CARMOSINE.

Prends garde! Ne parle pas si haut.

PERILLO.

[Et qu'importe que l'on m'entende si ce que je dis est la vérité! Si vous avez dans l'âme cette affreuse idée de quitter volontairement la vie, et de nous cacher vos souffrances, jusqu'à ce qu'on vous voie tout à coup expirer au milieu de nous... Que dis-je, grand Dieu! quel soupçon horrible! S'il se pouvait que, lassée de souffrir, fidèle seulement à votre affreux silence, vous eussiez conçu la pensée...] Vous me recommandiez votre père... Vous ne voudriez pas tuer sa fille!

CARMOSINE.

Ce n'est pas la peine, mon ami; la mort n'a que faire d'une main si faible.

PERILLO.

Mais vous souhaitez donc qu'elle vienne? Pourquoi trompez-vous votre père? Pourquoi affectez-vous devant lui ce repos, cet espoir que vous n'avez pas, cette sorte de joie qui est si loin de vous?

CARMOSINE.

Non, pas si loin que tu peux le croire. Lorsque Dieu nous appelle à lui, il nous envoie, n'en doute point, des messagers secrets qui nous avertissent. [Je n'ai pas fait beaucoup de bien, mais je n'ai pas non plus fait grand mal. L'idée de paraître devant le Juge suprême ne m'a jamais inspiré de crainte; il le sait, je le lui ai dit; il me pardonne et m'encourage.] J'espère, j'espère être heureuse. J'en ai déjà de charmants présages.

PERILLO.

Vous l'aimez beaucoup, Carmosine.

CARMOSINE.

De qui parles-tu?

PERILLO.

Je n'en sais rien; mais la mort seule n'a point tant d'attraits.

CARMOSINE.

Écoute. Ne fais pas de vaines conjectures, et ne cherche pas à pénétrer un secret qui ne saurait être bon à personne; tu l'apprendras quand je ne serai plus. [Tu me demandes pourquoi je trompe mon père? C'est précisément par cette raison que je ne ferais, en m'ouvrant à lui, qu'une chose cruelle et inutile. Je ne t'aurais point non plus parlé comme je l'ai fait, si, en le faisant, je n'eusse rempli un devoir. Je te demande de ne point trahir la confiance que j'ai en toi.

PERILLO.

Soyez sans crainte; mais, de votre côté, promettez-moi du moins...

CARMOSINE.

Il suffit. Songe, mon ami, qu'il y a des maux sans remède.] Tu vas maintenant aller dans ma chambre; voici une clef, tu ouvriras un coffre qui est derrière le chevet de mon lit, tu y trouveras une robe de fête;... je ne la porterai plus, celle-là, je l'ai portée aux fêtes de la reine, lorsque pour la première fois... Il y a dessous un papier écrit, que tu prendras et que tu garderas; je te le confie,... à toi seul, n'est-ce pas?

PERILLO.

Votre testament, Carmosine?

CARMOSINE.

Oh! cela ne mérite pas d'être appelé ainsi. De quoi puis-je disposer au monde? C'est bien peu de chose que ces adieux qu'on laisse malgré soi à la vie, et qu'on nomme dernières volontés! Tu y trouveras ta part, Perillo.

PERILLO.

Ma part! Dieu juste, quelle horreur!... Et vous pensez qu'il est possible...

CARMOSINE.

Épargne-moi, épargne-moi. Nous en reparlerons tout à l'heure, [dans ma chambre, car je vais rentrer;] il se fait tard, [voici l'heure des vêpres.[4]]

SCÈNE VI

CARMOSINE, _seule_.

Ta part! pauvre et excellent coeur!--Elle eût été plus douce, et tu la méritais, si l'impitoyable hasard ne m'eût fait rencontrer... Dieu puissant! quel blasphème sort donc de mes lèvres! O ma douleur, ma chère douleur, j'oserais me plaindre de toi? Toi mon seul bien, toi ma vie et ma mort, toi qu'il connaît maintenant? O bon Minuccio, digne, loyal ami! il t'a écouté, tu lui as tout dit, il a souri, il a été touché, il m'a envoyé une bague...

_Elle la baise._

Tu reposeras avec moi! Ah! quelle joie, quel bonheur ce matin quand j'ai entendu ces mots: Il sait tout! Qu'importent maintenant et mes larmes, et ma souffrance, et toutes les tortures de la mort! Il sait que je pleure, il sait que je souffre! [Oui, Perillo avait raison;--cette joie devant mon père a été cruelle, mais pouvais-je la contenir? Rien qu'en regardant Minuccio, le coeur me battait avec tant de force! Il l'avait vu, lui, il lui avait parlé!] O mon amour! ô charme inconcevable! délicieuse souffrance, tu es satisfaite! je meurs tranquille, et mes voeux sont comblés.--L'a-t-il compris en m'envoyant cette bague? A-t-il senti qu'en disant que j'aimais, je disais que j'allais mourir? Oui, il m'a comprise, il m'a devinée. Il m'a mis au doigt cet anneau qui restera seul dans ma tombe quand je ne serai plus qu'un peu de poussière... Grâces te soient rendues, ô mon Dieu! je vais mourir, et je puis mourir!

_On entend sonner à la grille du jardin._

On sonne à la grille, je crois?--Holà! Michel! personne ici? Comment m'a-t-on laissée toute seule?

_Elle s'approche de la maison._

[Ah! ils sont tous là, dans la salle basse, ils lisent quelque chose attentivement, et paraissent se consulter. Minuccio semble les retenir... Perillo m'aurait-il trahie?

_On sonne une seconde fois._

Ce sont deux dames voilées qui sonnent. Michel, où es-tu? Ouvre donc]

SCÈNE VII

CARMOSINE, LA REINE, MICHEL, _ouvrant la grille. Une femme, qui accompagne la reine, reste au fond du théâtre._

LA REINE.

N'est-ce pas ici que demeure maître Bernard, le médecin?

MICHEL.

Oui, madame.

LA REINE.

Puis-je lui parler?

MICHEL.

Je vais l'avertir.

LA REINE.

Attends un instant. Qui est cette jeune fille?

MICHEL.

C'est mademoiselle Carmosine.

LA REINE.

La fille de ton maître?

MICHEL.

Oui, madame.

LA REINE.

Cela suffit, c'est à elle que j'ai affaire.

SCÈNE VIII

CARMOSINE, LA REINE.

LA REINE.

Pardon, mademoiselle...

_À part._

Elle est bien jolie.

_Haut._

Vous êtes la fille de maître Bernard?

CARMOSINE.

Oui, madame.

LA REINE.

Puis-je, sans être indiscrète, vous demander un moment d'entretien?

_Carmosine lui fait signe de s'asseoir._

Vous ne me connaissez pas?

CARMOSINE.

Je ne saurais dire...

LA REINE, _s'asseyant_.

Je suis parente... un peu éloignée... d'un jeune homme qui demeure ici, je crois, et qui se nomme Perillo.

CARMOSINE.

Il est à la maison, si vous voulez le voir...

LA REINE.

Tout à l'heure, si vous le permettez.--Je suis étrangère, mademoiselle, et j'occupe à la cour d'Espagne une position assez élevée. Je porte à ce jeune homme beaucoup d'intérêt, et il serait possible qu'un jour le crédit dont je puis disposer devint utile à sa fortune.

CARMOSINE.

Il le mérite à tous égards.

_Maître Bernard et Minuccio paraissent sur le seuil de la maison._

MAITRE BERNARD, _bas à Minuccio_.

Qui donc est là avec ma fille?

MINUCCIO.

Ne dites mot, venez avec moi.

_Il l'emmène._

LA REINE.

C'est précisément sur ce point que je désire être éclairée, [et je vous demande encore une fois pardon de ce que ma démarche peut avoir d'étrange.

CARMOSINE.

Elle est toute simple, madame, mais mon père serait plus en état de vous répondre que moi; je vais, s'il vous plaît...

LA REINE.

Non, je vous en prie, à moins que je ne vous importune. Vous êtes souffrante, m'a-t-on dit.

CARMOSINE.

Un peu, madame.

LA REINE.

On ne le croirait pas.

CARMOSINE.

Le mal dont je souffre ne se voit pas toujours, bien qu'il ne me quitte jamais.

LA REINE.

Il ne saurait être bien sérieux, à votre âge.

CARMOSINE.

En tout temps, Dieu fait ce qu'il veut.

LA REINE.

Je suis sûre qu'il ne veut pas vous faire grand mal.--Mais la crainte que j'ai de vous fatiguer me force à préciser mes questions, car je ne veux point vous le cacher, c'est de vous, et de vous seulement, que je désirerais une réponse, et je suis persuadée, si vous me la faites, qu'elle sera sincère.] Vous avez été élevée avec ce jeune homme; vous le connaissez depuis son enfance.--Est-ce un honnête homme? est-ce un homme de coeur?

CARMOSINE.

Je le crois ainsi; mais, madame, je ne suis pas un assez bon juge...

LA REINE.

Je m'en rapporte entièrement à vous.

[CARMOSINE.

D'où me vient l'honneur que vous me faites? Je ne comprends pas bien que, sans me connaître...

LA REINE.

Je vous connais plus que vous ne pensez, et la preuve que j'ai toute confiance en vous, c'est la question que je vais vous faire, en vous priant de l'excuser, mais d'y répondre avec franchise. Vous êtes belle, jeune et riche, dit-on.] Si ce jeune homme [dont nous parlons] demandait votre main, l'épouseriez-vous?

CARMOSINE.

Mais, madame...

LA REINE.

En supposant, bien entendu, que votre coeur fut libre, et qu'aucun engagement ne vînt s'opposer à cette alliance.

CARMOSINE.

Mais, madame, dans quel but me demandez-vous cela?

LA REINE.

C'est que j'ai pour amie une jeune fille, belle comme vous, qui a votre âge, qui est, comme vous, un peu souffrante; c'est de la mélancolie ou peut-être quelque chagrin secret qu'elle dissimule, je ne sais trop, mais j'ai le projet, si cela se peut, de la marier, et de la mener à la cour, afin d'essayer de la distraire; car elle vit dans la solitude, et vous savez de quel danger cela est pour une jeune tête qui s'exalte, se nourrit de désirs, d'illusions; [qui prend pour l'espérance tout ce qu'elle entrevoit, pour l'avenir tout ce qu'elle ne peut voir; qui s'attache à un rêve dont elle se fait un monde, innocemment, sans y réfléchir, par un penchant naturel du coeur,] et qui, hélas! en cherchant l'impossible, passe bien souvent à côté du bonheur.

[CARMOSINE.

Cela est cruel.

LA REINE.

Plus qu'on ne peut dire.] Combien j'en ai vu, des plus belles, des plus nobles et des plus sages, perdre leur jeunesse, et quelquefois la vie, pour avoir gardé de pareils secrets!

CARMOSINE.

On peut donc en mourir, madame?

LA REINE.

Oui, on le peut, et ceux qui le nient ou qui s'en raillent, n'ont jamais su ce que c'est que l'amour, [ni en rêve ni autrement. Un homme, sans doute, doit s'en défendre. La réflexion, le courage, la force, l'habitude de l'activité, le métier des armes surtout, doivent le sauver; mais une femme!--Privée de ce qu'elle aime, où est son soutien? Si elle a du courage, où est sa force? Si elle a un métier, fût-ce le plus dur, celui qui exige le plus d'application, qui peut dire où est sa pensée pendant que ses yeux suivent l'aiguille, ou que son pied fait tourner le rouet?]

CARMOSINE.

Que vous me charmez de parler ainsi!

LA REINE.

C'est que je dis ce que je pense. C'est pour n'être pas obligé de les plaindre qu'on ne veut pas croire à nos chagrins. Ils sont réels, et d'autant plus profonds, que ce monde qui en rit nous force à les cacher; notre résignation est une pudeur; nous ne voulons pas qu'on touche à ce voile, nous aimons mieux nous y ensevelir; de jour en jour on se fait à sa souffrance, on s'y livre, on s'y abandonne, on s'y dévoue, on l'aime, on aime la mort... Voilà pourquoi je voudrais tâcher d'en préserver ma jeune amie.

CARMOSINE.

Et vous songez à la marier; est-ce que c'est Perillo qu'elle aime?

LA REINE.

Non, mon enfant, ce n'est pas lui; mais s'il est tel qu'on me l'a dit, bon, brave, honnête (savant, peu importe), sa femme ne serait-elle pas heureuse?

CARMOSINE.

Heureuse, si elle en aime un autre!

LA REINE.

Vous ne répondez pas à ma question première. [Je vous avais demandé de me dire si, à votre avis personnel, Perillo vous semble, en effet, digne d'être chargé du bonheur d'une femme. Répondez, je vous en conjure.]

CARMOSINE.

Mais, si elle en aime un autre, madame, il lui faudra donc l'oublier?

LA REINE, _à part_.

Je n'en obtiendrai pas davantage.

_Haut._

[Pourquoi l'oublier? Qui le lui demande?

CARMOSINE.

Dès qu'elle se marie, il me semble...

LA REINE.

Eh bien! achevez votre pensée.

CARMOSINE.

Ne commet-elle pas un crime, si elle ne peut donner tout son coeur, toute son âme?...]

LA REINE.

Je ne vous ai pas tout dit. Mais je craindrais...

CARMOSINE.

Parlez, de grâce, je vous écoute; je m'intéresse aussi à votre amie.

LA REINE.

Eh bien! supposez que celui qu'elle aime, ou croit aimer, ne puisse être à elle; supposez qu'il soit marié lui-même.

CARMOSINE.

Que dites-vous?

LA REINE.

Supposez plus encore. Imaginez que c'est un très-grand seigneur, un prince; que le rang qu'il occupe, que le nom seul qu'il porte, mettent à jamais entre elle et lui une barrière infranchissable... Imaginez que c'est le roi.

CARMOSINE.

Ah! madame! qui êtes-vous?

LA REINE.

Imaginez que la soeur de ce prince, ou sa femme, si vous voulez, soit instruite de cet amour, qui est le secret de ma jeune amie, et que, loin de ressentir pour elle ni aversion ni jalousie, elle ait entrepris de la consoler, de la persuader, de lui servir d'appui, de l'arracher à sa retraite, pour lui donner une place auprès d'elle dans le palais même de son époux; imaginez qu'elle trouve tout simple que cet époux victorieux, le plus vaillant chevalier de son royaume, ait inspiré un sentiment que tout le monde comprendra sans peine; figurez-vous qu'elle n'a aucune défiance, aucune crainte de sa jeune rivale, non qu'elle fasse injure à sa beauté, mais parce qu'elle croit à son honneur; supposez qu'elle veuille enfin que cette enfant, qui a osé aimer un si grand prince, ose l'avouer, afin que cet amour, tristement caché dans la solitude, s'épure en se montrant au grand jour, et s'ennoblisse par sa cause même.

CARMOSINE, _fléchissant le genou_.

Ah! madame, vous êtes la reine!

LA REINE.

Vous voyez donc bien, mon enfant, que je ne vous dis pas d'oublier don Pèdre.

CARMOSINE.

Je l'oublierai, n'en doutez pas, madame, si la mort peut faire oublier. Votre bonté est si grande, qu'elle ressemble à Dieu! Elle me pénètre d'admiration, de respect et de reconnaissance; mais elle m'accable, elle me confond. Elle me fait trop vivement sentir combien je suis peu digne d'en être l'objet... Pardonnez-moi, je ne puis exprimer... Permettez que je me retire, que je me cache à tous les yeux.

LA REINE.

Remettez-vous, ma belle, calmez-vous. Ai-je rien dit qui vous effraie?

CARMOSINE.

Ce n'est pas de la frayeur que je ressens. O mon Dieu! vous ici! la reine! Comment avez-vous pu savoir?... Minuccio m'a trahie sans doute... Comment pouvez-vous jeter les yeux sur moi?... Vous me tendez la main, madame! Ne me croyez-vous pas insensée?... Moi, la fille de maître Bernard, avoir osé élever mes regards!... Ne croyez-vous pas que ma démence est un crime, et que vous devez m'en punir?... Ah! sans nul doute, vous le voyez; mais vous avez pitié d'une infortunée dont la raison est égarée, et vous ne voulez pas que cette pauvre folle soit plongée au fond d'un cachot, ou livrée à la risée publique!

LA REINE.

À quoi songez-vous, juste ciel!

CARMOSINE.

Ah! je mériterais d'être ainsi traitée, si je m'étais abusée un moment, si mon amour avait été autre chose qu'une souffrance! Dieu m'est témoin, Dieu qui voit tout, qu'à l'instant même où j'ai aimé, je me suis souvenue qu'il était le roi. Dieu sait aussi que j'ai tout essayé pour me sauver de ma faiblesse, et pour chasser de ma mémoire ce qui m'est plus cher que ma vie. Hélas! madame, vous le savez sans doute, que personne ici-bas ne répond de son coeur, et qu'on ne choisit pas ce qu'on aime. [Mais croyez-moi, je vous en supplie; puisque vous connaissez mon secret, connaissez-le du moins tout entier. Croyez, madame, et soyez convaincue, je vous le demande les mains jointes, croyez qu'il n'est entré dans mon âme ni espoir, ni orgueil, ni la moindre illusion.] C'est malgré mes efforts, malgré ma raison, malgré mon orgueil même, que j'ai été impitoyablement, misérablement accablée par une puissance invincible, qui a fait de moi son jouet et sa victime. Personne n'a compté mes nuits, personne n'a vu toutes mes larmes, pas même mon père. Ah! je ne croyais pas que j'en viendrais jamais à en parler moi-même. J'ai souhaité, il est vrai, quand j'ai senti la mort, de ne point partir sans un adieu; je n'ai pas eu la force d'emporter dans la tombe ce secret qui me dévorait. Ce secret! c'était ma vie elle-même, et je la lui ai envoyée. Voilà mon histoire, madame, je voulais qu'il la sût, et mourir.

LA REINE.

Eh bien! mon enfant, il la sait, car c'est lui qui me l'a racontée; Minuccio ne vous a point trahie.

CARMOSINE.

Quoi! madame, c'est le roi lui-même...

LA REINE.

Qui m'a tout dit. [Votre reconnaissance allait beaucoup trop loin pour moi.] C'est le roi qui veut que vous repreniez courage, que vous guérissiez, que vous soyez heureuse. Je ne vous demandais, moi, qu'un peu d'amitié.

CARMOSINE, _d'une voix faible_.

C'est lui qui veut que je reprenne courage?

LA REINE.

Oui; je vous répète ses propres paroles.

CARMOSINE.

Ses propres paroles? Et que je guérisse?

LA REINE.

Il le désire.

CARMOSINE.

Il le désire? Et que je sois heureuse, n'est-ce pas?

LA REINE.

Oui, si nous y pouvons quelque chose.

CARMOSINE.

Et que j'épouse Perillo? Vous me le proposiez tout à l'heure;... car je comprends tout à présent,... votre jeune amie, c'était moi.

LA REINE.

Oui, c'était vous, c'est à ce titre que je vous ai envoyé cette bague. Minuccio ne vous l'a-t-il pas dit?

CARMOSINE.

C'était vous?... Je vous remercie,... et je suis prête à obéir.

_Elle tombe sur le banc._

LA REINE.

Qu'avez-vous, mon enfant? Grand Dieu! quelle pâleur Vous ne me répondez pas? je vais appeler.

CARMOSINE.

Non, je vous en prie! ce n'est rien; pardonnez-moi.

[LA REINE.

Je vous ai affligée? Vous me feriez croire que j'ai eu tort de venir ici, et de vous parler comme je l'ai fait.

CARMOSINE, _se levant_.

Tort de venir! ai-je dit cela, lorsque j'en suis encore à comprendre que la bonté humaine puisse inspirer une générosité pareille à la vôtre! Tort de venir, vous, ma souveraine, quand je devrais vous parler à genoux! lorsqu'en vous voyant devant moi, je me demande si ce n'est point un rêve! Ah! madame, je serais plus qu'ingrate en manquant de reconnaissance. Que puis-je faire pour vous remercier dignement? je n'ai que la ressource d'obéir. Il veut que je l'oublie, n'est-ce pas?... Dites-lui que je l'oublierai.

LA REINE.

Vous m'avez donc bien mal comprise, ou je me suis bien mal exprimée. Je suis votre reine, il est vrai, mais si je ne voulais qu'être obéie, enfant que vous êtes, je ne serais pas venue. Voulez-vous m'écouter une dernière fois?

CARMOSINE.

Oui, madame;] je vois maintenant que ce secret qui était ma souffrance, et qui était aussi mon seul bien, tout le monde le connaît. Le roi me méprise, [et je pensais bien qu'il en devait être ainsi, mais je n'en étais pas certaine.] Ma triste histoire, il l'a racontée; ma romance, on la chante à table, devant ses chevaliers et ses barons. Cette bague, elle ne vient pas de lui; Minuccio me l'avait laissé croire. À présent, il ne me reste rien; ma douleur même ne m'appartient plus. Parlez, madame, tout ce que je puis dire, c'est que vous me voyez résignée à obéir, ou à mourir.

LA REINE.

Et c'est précisément ce que nous ne voulons pas, et je vais vous dire ce que nous voulons. Écoutez donc: oui, c'est le roi qui veut d'abord que vous guérissiez, et que vous reveniez à la vie; c'est lui qui trouve que ce serait grand dommage qu'une si belle créature vînt à mourir d'un si vaillant amour;--ce sont là ses propres paroles.--Appelez-vous cela du mépris?--Et c'est moi qui veux vous emmener, que vous restiez près de moi, que vous ayez une place parmi mes filles d'honneur, qui, elles aussi, sont mes bonnes amies; c'est moi qui veux que, loin d'oublier don Pèdre, vous puissiez le voir tous les jours; qu'au lieu de combattre un penchant dont vous n'avez pas à vous défendre, vous cédiez à cette franche impulsion de votre âme vers ce qui est beau, noble et généreux, car on devient meilleur avec un tel amour; c'est moi, Carmosine, qui veux vous apprendre que l'on peut aimer sans souffrir, lorsque l'on aime sans rougir, qu'il n'y a que la honte ou le remords qui doivent donner de la tristesse, car elle est faite pour le coupable, et, à coup sûr, votre pensée ne l'est pas.

CARMOSINE.

Bonté du ciel!

LA REINE.

C'est encore moi qui veux qu'un époux digne de vous, qu'un homme loyal, honnête et brave, vous donne la main pour entrer chez moi; qu'il sache comme moi, comme tout le monde, le secret de votre souffrance passée; qu'il vous croie fidèle sur ma parole, que je vous croie heureuse sur la sienne, et que votre coeur puisse guérir ainsi, par l'amitié de votre reine, et par l'estime de votre époux... Prêtez l'oreille, n'est-ce pas le bruit du clairon?

CARMOSINE.

C'est le roi qui sort du palais.

LA REINE.

Vous savez cela, jeune fille?

CARMOSINE.

Oui, madame; nous demeurons si près! nous sommes habitués à entendre ce bruit.

LA REINE.

C'est le roi qui vient, en effet, et il vient ici.

CARMOSINE.

Est-ce possible?

LA REINE.

Il vient nous chercher toutes deux. Entendez-vous aussi ces cloches?

CARMOSINE.

Oui, et j'aperçois derrière la grille une foule immense qui se rend à l'église. Aujourd'hui,... je me rappelle,... n'est-ce pas un jour de fête? Comme ils accourent de tous côtés! Ah! mon rêve! je vois mon rêve!

LA REINE.

C'est l'heure de la bénédiction.

CARMOSINE.

Oui, en ce moment le prêtre est à l'autel, et tous s'inclinent devant lui. Il se retourne vers la foule, il tient entre ses mains l'image du Sauveur, il l'élève... Pardonnez-moi!

_Elle s'agenouille._

LA REINE.

Prions ensemble, mon enfant; demandons à Dieu quelle réponse vous allez faire à votre roi.

_On entend de nouveau le son des clairons. Des écuyers et des hommes d'armes s'arrêtent à la grille, le roi paraît bientôt après._

SCÈNE IX

LES PRÉCÉDENTS, LE ROI, PERILLO, _près de lui_, MAITRE BERNARD, DAME PAQUE, SER VESPASIANO, MINUCCIO.

[LE ROI.

Vous avez là un grand jardin, cela est commode et agréable.

MAITRE BERNARD.

Oui, Sire, cela est commode, et, en effet...]

LE ROI.

Où est votre fille?

MAITRE BERNARD.

La voilà, Sire, devant Votre Majesté...

[LE ROI.

Est-elle mariée?

MAITRE BERNARD.

Non, Sire, pas encore,... c'est-à-dire,... si Votre Majesté...]

LE ROI, _à Carmosine_.

C'est donc vous, gentille demoiselle, qui êtes souffrante et en danger, dit-on? [Vous n'avez pas le visage à cela.

MAITRE BERNARD.

Elle a été, Sire, et elle est encore gravement malade. Il est vrai que, depuis ce matin à peu près, l'amélioration est notable.

LE ROI.

Je m'en réjouis. En bonne foi, il serait fâcheux que le monde fût sitôt privé d'une si belle enfant.]

_À Carmosine._

Approchez un peu, je vous prie.

[SER VESPASIANO, _à Minuccio_.

Voyez-vous ce que je vous ai dit? Il va arranger toute l'affaire. Calatabellotte est à moi.

MINUCCIO.

Point, c'est une simple consultation, qu'ils vont faire en particulier. Les Espagnols tiennent cela des Arabes. Le roi est un grand médecin; c'est la méthode d'Albucassis.]

LE ROI, _à Carmosine_.

Vous tremblez, je crois. Vous défiez-vous de moi?

CARMOSINE.

Non, Sire.

LE ROI.

Eh bien! donc, donnez-moi la main. Que veut dire ceci, la belle fille? Vous qui êtes jeune et qui êtes faite pour réjouir le coeur des autres, vous vous laissez avoir du chagrin? Nous vous prions, pour l'amour de nous, qu'il vous plaise de prendre courage, et que vous soyez bientôt guérie.

CARMOSINE.

Sire, c'est mon trop peu de force à supporter une trop grande peine qui est la cause de ma souffrance. Puisque vous avez pu m'en plaindre, j'espère que Dieu m'en délivrera.

LE ROI.

Voilà qui est bien, mais ce n'est pas tout. Il faut m'obéir sur un autre point. Quelqu'un vous en a-t-il parlé?

CARMOSINE.

Sire, on m'a dit toute la bonté, toute la pitié qu'on daignait avoir...

LE ROI.

Pas autre chose?

_À la reine._

Est-ce vrai, Constance?

LA REINE.

Pas tout à fait.

LE ROI.

Belle Carmosine, je parlerai en roi et en ami. Le grand amour que vous nous avez porté vous a, près de nous, mise en grand honneur; et celui qu'en retour nous voulons vous rendre, c'est de vous donner de notre main, en vous priant de l'accepter, l'époux que nous vous avons choisi.

_Il fait signe à Perillo, qui s'avance et s'incline._