Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 5

Chapter 15

Chapter 153,856 wordsPublic domain

Je ne m'en débarrasserai jamais. Il est cause que Perillo s'est échappé tantôt dans cette foule.]

_Un valet apporte un flacon de vin; l'officier remet en même temps un papier au roi, qui le lit à l'écart._

LA REINE.

Eh bien! petites indiscrètes, petites bavardes, vous voilà encore, selon votre habitude, importunant ce pauvre Minuccio!

PREMIÈRE DEMOISELLE.

Nous voulons qu'il nous dise une romance.

DEUXIÈME DEMOISELLE.

Et des tensons.

TROISIÈME DEMOISELLE.

Et des jeux-partis.

LA REINE, _à Minuccio_.

Sais-tu que j'ai à me plaindre de toi? On te voit paraître quand le roi arrive, mais dès que je suis seule, tu ne te montres plus.

SER VESPASIANO, _s'avançant_.

Votre Majesté est dans une grande erreur. Il ne se passe point de jour qu'on ne me voie en ce palais.

LA REINE.

Bonjour, Vespasiano, bonjour.

MINUCCIO, _à part_.

Que va-t-il devenir maintenant? Il est soldat, il faut qu'il parte.

LE ROI, _lisant d'un air distrait, et s'adressant à Minuccio_.

Je suis bien aise de te voir. Tu vas me conter les nouvelles. Allons, bois un verre de vin.

SER VESPASIANO, _buvant_.

Votre Majesté a bien de la bonté. Mon mariage n'est point encore fait.

LE ROI.

C'est toi, Vespasiano? Eh bien! un autre jour.

SER VESPASIANO.

Certainement, Sire, certainement.

_[À part._

Il ne parle point de Calatabellotte.]

_Aux demoiselles._

Qu'avez-vous à rire, vous autres?

PREMIÈRE DEMOISELLE.

Ah! vous autres!

SER VESPASIANO.

Oui, vous et les autres. Le roi m'interroge, et je réponds. Qu'y a-t-il là de si plaisant?

DEUXIÈME DEMOISELLE.

Beau sire chevalier, comment se porte votre cheval, depuis que nous ne vous avons vu?

TROISIÈME DEMOISELLE.

Nous avons eu grand'peur pour lui.

PREMIÈRE DEMOISELLE.

Et votre casque?

DEUXIÈME DEMOISELLE.

Et votre lance?

TROISIÈME DEMOISELLE.

Les avez-vous fait rajuster?

SER VESPASIANO.

Je ne fais point de cas des railleries des femmes!

PREMIÈRE DEMOISELLE.

Nous vous interrogeons, répondez; sinon, nous dirons que vous n'êtes pas plus habile à repartir un mot de courtoisie...

SER VESPASIANO.

Eh bien?

DEUXIÈME DEMOISELLE.

Qu'à parer une lance courtoise.

SER VESPASIANO, _à part_.

Petites perruches mal apprises!

LA REINE.

Minuccio est si préoccupé qu'il n'entend pas ce qu'on dit près de lui.

MINUCCIO.

Il est vrai, madame, et j'en demande très humblement pardon à Votre Majesté. Je ne saurais penser depuis hier qu'à cette pauvre fille,... je veux dire à ce pauvre garçon,... non, je me trompe, c'est une romance que je tâche de me rappeler.

LA REINE.

Une romance? Tu nous la diras tout à l'heure. Mes bonnes amies veulent des jeux-partis. Fais-leur quelques demandes pour les divertir.--Ser Vespasiano.

SER VESPASIANO.

Majesté.

LA REINE.

Savez-vous trouver de bonnes réponses?

SER VESPASIANO, _à part_.

Encore la même plaisanterie!

_Haut._

Il n'y a pas de ma faute, madame, en vérité, il n'y en a pas.

LA REINE.

De quoi parlez-vous?

SER VESPASIANO.

De mon mariage. C'est bien malgré moi, je vous le jure, qu'il n'a pas été consommé.

LA REINE.

Une autre fois, une autre fois.

SER VESPASIANO.

Votre Majesté sera satisfaite.

_À part._

Un autre jour, a dit le roi; une autre fois, a ajouté la reine, et quand j'ai salué, tous deux m'ont tutoyé; en sorte que je suis au comble de la faveur, [en même temps que je suis soulagé d'un grand poids. Dès que je pourrai m'esquiver, je vais voler chez cette belle.]

LE ROI, _lisant toujours_.

Voilà qui est bien. [Charles le Boiteux crie d'un côté, et Charles d'Anjou de l'autre.]--Ne parliez-vous pas de jeux-partis?

LA REINE.

Oui, Sire, s'il vous plaît d'ordonner...

LE ROI.

Vous savez que je n'y entends rien; mais il n'importe. Allons, Minuccio, fais jaser un peu ces jeunes filles.

_Tout le monde s'assoit en cercle._

MINUCCIO.

Lequel vaut mieux, mesdemoiselles, ou posséder ou espérer?

SER VESPASIANO.

Il vaut beaucoup mieux posséder.

MINUCCIO.

Pourquoi, magnifique seigneur?

SER VESPASIANO.

Mais parce que... Cela saute aux yeux.

PREMIÈRE DEMOISELLE.

Et si ce qu'on possède est une bourse vide, un nez très long, ou un coup d'épée?

SER VESPASIANO.

Alors, l'espérance serait préférable.

DEUXIÈME DEMOISELLE.

Et si ce qu'on espère est la main d'une jeune fille, qui ne veut pas de vous et qui s'en moque?

SER VESPASIANO.

Ah! diantre! dans ce cas-là, je ne sais pas trop...

PREMIÈRE DEMOISELLE.

Il faut posséder beaucoup de patience.

DEUXIÈME DEMOISELLE.

Et espérer peu de plaisir.

MINUCCIO, _à la troisième demoiselle_.

Et vous, ma mie, vous ne dites rien?

TROISIÈME DEMOISELLE.

C'est que votre question n'en est pas une, puisqu'on nous dit que l'espérance est le seul vrai bien qu'on puisse posséder.

LA REINE.

Ser Vespasiano est vaincu. Une autre demande, Minuccio.

MINUCCIO.

Lequel vaut mieux, ou l'amant qui meurt de douleur de ne plus voir sa maîtresse, ou l'amant qui meurt de plaisir de la revoir?

LES DEMOISELLES, _ensemble_.

Celui qui meurt! celui qui meurt!

SER VESPASIANO.

Mais puisqu'ils meurent tous les deux...

LES DEMOISELLES.

Celui qui meurt! celui qui meurt!

SER VESPASIANO.

Mais on vous dit,... on vous demande...

PREMIÈRE DEMOISELLE.

Nous n'aimons que les amants qui meurent d'amour!

SER VESPASIANO.

Mais observez qu'il y a deux manières...

DEUXIÈME DEMOISELLE.

Il n'y a que ceux-là qui aiment véritablement.

SER VESPASIANO.

Cependant...

TROISIÈME DEMOISELLE.

Et nous n'en aurons jamais d'autres.[2]

LE ROI.

Lequel vaut mieux, ou de jeunes filles sages, réservées et silencieuses, ou de petites écervelées qui crient et qui m'empêchent de finir ma lecture? Voyons, Minuccio, où est ta viole?

MINUCCIO.

Permettez, Sire, que je ne m'en serve pas. La musique de ma romance nouvelle n'est pas encore composée; j'en sais seulement les paroles.

LE ROI.

Eh bien! soit.--Et vous, mesdemoiselles...

PREMIÈRE DEMOISELLE.

Sire, nous ne dirons plus un mot.

SER VESPASIANO, _à part_.

Quant à moi, j'ai assez de tensons et de chansons comme cela. Leurs Majestés m'ont ordonné de presser le jour de mes noces... Qui me résisterait à présent? Je m'esquive donc et vole chez cette belle.

SCÈNE VII

LES PRÉCÉDENTS, _excepté_ SER VESPASIANO.

LA REINE, _à Minuccio_.

Les paroles sont-elles de toi?

MINUCCIO.

Non, madame.

LA REINE.

Est-ce de Cipolla?

MINUCCIO.

Encore moins.

LE ROI.

Commence toujours. [Après un combat, mieux encore qu'après un festin, j'aime à écouter une chanson, et plus la poésie en est douce, tranquille, plus elle repose agréablement l'oreille fatiguée; car c'est un grand fracas qu'une bataille, et pour peu qu'un bon coup de masse sur la tête...

_Les demoiselles poussent un cri._

Silence! Récite d'abord ta chanson; tu nous diras ensuite quel est l'auteur. On porte ainsi un meilleur jugement.

MINUCCIO.

Votre Majesté se rit des principes. Que deviendrait la justice littéraire si on lui mettait un bandeau comme à l'autre?] L'auteur de ma romance est une jeune fille.

LA REINE.

En vérité!

MINUCCIO.

Une jeune fille charmante, belle et sage, aimable et modeste; et ma romance est une plainte amoureuse.

LA REINE.

Tout aimable qu'elle est, elle n'est donc pas aimée?

MINUCCIO.

Non, madame, [et elle aime jusqu'à en mourir. Le Ciel lui a donné tout ce qu'il faut pour plaire, et en même temps pour être heureuse; son père, homme riche et savant, la chérit de toute son âme, ou plutôt l'idolâtre, et sacrifierait tout ce qu'il possède pour contenter le moindre des désirs de sa fille; elle n'a qu'à dire un mot pour voir à ses pieds une foule d'adorateurs empressés, jeunes, beaux, brillants, gentilshommes même, bien qu'elle ne soit pas noble. Cependant], jusqu'à dix-huit ans, son coeur n'avait pas encore parlé. De tous ceux qu'attiraient ses charmes, un seul, fils d'un ancien ami, n'avait pas été repoussé. Dans l'espoir de faire fortune, et de voir agréer ses soins, il s'était exilé volontairement, et, durant de longues années, il avait étudié pour être avocat.

LE ROI.

Encore un avocat!

MINUCCIO.

Oui, Sire; [et maintenant il est revenu plus heureux encore qu'il n'est fier d'avoir conquis son nouveau titre, comptant d'ailleurs sur la parole du père, et demandant pour toute récompense qu'il lui soit permis d'espérer;] mais pendant qu'il était absent, l'indifférente et cruelle beauté a rencontré, pour son malheur, celui qui devait venger l'Amour. Un jour, étant à sa fenêtre avec quelques-unes de ses amies, elle vit passer un cavalier qui allait aux fêtes de la reine. Elle suivit ce cavalier; elle le vit au tournoi où il fut vainqueur... Un regard décida de sa vie.

LE ROI.

Voilà un singulier roman.

MINUCCIO.

Depuis ce jour, elle est tombée dans une mélancolie profonde, car celui qu'elle aime ne peut lui appartenir. [Il est marié à une femme... la plus belle, la meilleure, la plus séduisante qui soit peut-être dans ce royaume, et il trouve une maîtresse dans une épouse fidèle.] La pauvre dédaignée ne s'abuse pas, elle sait que sa folle passion doit rester cachée dans son coeur; [elle s'étudie incessamment à ce que personne n'en pénètre le secret; elle évite toute occasion de revoir l'objet de son amour; elle se défend même de prononcer son nom;] mais l'infortunée a perdu le sommeil, sa raison s'affaiblit, une langueur mortelle la fait pâlir de jour en jour; [elle ne veut pas parler de ce qu'elle aime, et elle ne peut penser à autre chose; elle refuse toute consolation, toute distraction; elle repousse les remèdes que lui offre un père désolé, elle se meurt, elle se consume, elle se fond comme la neige au soleil.] Enfin, sur le bord de la tombe, la douleur l'oblige à rompre le silence. Son amant ne la connaît pas, il ne lui a jamais adressé la parole, peut-être même ne l'a-t-il jamais vue; elle ne veut pas mourir sans qu'il sache pourquoi, et elle se décide à lui écrire ainsi:

_Il lit:_

Va dire, Amour, ce qui cause ma peine, À monseigneur, que je m'en vais mourir, Et, par pitié, venant me secourir, Qu'il m'eût rendu la mort moins inhumaine.

À deux genoux je demande merci. Par grâce, Amour, va-t'en vers sa demeure. Dis-lui comment je prie et pleure ici, Tant et si bien qu'il faudra que je meure Tout enflammée, et ne sachant point l'heure Où finira mon adoré souci. [La mort m'attend, et s'il ne me relève De ce tombeau prêt à me recevoir, J'y vais dormir, emportant mon doux rêve; Hélas! Amour, fais-lui mon mal savoir.

Depuis le jour où, le voyant vainqueur, D'être amoureuse, Amour, tu m'as forcée, Fut-ce un instant, je n'ai pas eu le coeur De lui montrer ma craintive pensée, Dont je me sens à tel point oppressée, Mourant ainsi, que la mort me fait peur.] Qui sait pourtant, sur mon pâle visage, Si ma douleur lui déplairait à voir? De l'avouer je n'ai pas le courage. Hélas! Amour, fais-lui mon mal savoir.

Puis donc, Amour, que tu n'as pas voulu À ma tristesse accorder cette joie, Que dans mon coeur mon doux seigneur ait lu, Ni vu les pleurs où mon chagrin se noie, Dis-lui, du moins, et tâche qu'il le croie, Que je vivrais si je ne l'avais vu. Dis-lui qu'un jour une Sicilienne Le vit combattre et faire son devoir. Dans son pays, dis-lui qu'il s'en souvienne, Et que j'en meurs, faisant mon mal savoir.

LA REINE.

Tu dis que cette romance est d'une jeune fille?

MINUCCIO.

Oui, madame.

LA REINE.

Si cela est vrai, tu lui diras qu'elle a une amie, et tu lui donneras cette bague.

_Elle ôte une bague de son doigt._

LE ROI.

Mais pour qui cette chanson a-t-elle été faite? Il semble, d'après les derniers mots, que ce doive être pour un étranger. Le connais-tu? quel est son nom?

MINUCCIO.

Je puis le dire à Votre Majesté, mais à elle seule.

LE ROI.

Bon! quel mystère!

MINUCCIO.

Sire, j'ai engagé ma parole.

LE ROI.

Éloignez-vous donc, mesdemoiselles. Je suis curieux de savoir ce secret. Quant à la reine, tu sais que je suis seul quand il n'y a qu'elle près de moi.

_Les demoiselles se retirent au fond du théâtre._

MINUCCIO.

Sire, je le sais, et je suis prêt...

LA REINE.

Non, Minuccio. Je te remercie d'avoir assez bonne opinion de moi pour me confier ton honneur; mais puisque tu l'as engagé, je ne suis plus ta reine en ce moment, je ne suis qu'une femme, qui ne veut pas être cause qu'un galant homme puisse se faire un reproche.

_Elle sort._

LE ROI.

Eh bien! à qui s'adressent ces vers?

MINUCCIO.

Votre Majesté a-t-elle oublié qui fut vainqueur au dernier tournoi?

LE ROI.

Hé, par la croix-Dieu! c'est moi-même.

MINUCCIO.

C'est à vous-même aussi que ces vers sont adressés.

LE ROI.

À moi, dis-tu?

MINUCCIO.

Oui, Sire. Dans ce que j'ai raconté, je n'ai rien dit qui ne fût véritable. Cette jeune fille que je vous ai dépeinte belle, jeune, charmante, et mourant d'amour, elle existe, elle demeure là, à deux pas de votre palais; qu'un de vos officiers m'accompagne, et qu'il vous rende compte de ce qu'il aura vu. Cette pauvre enfant attend la mort, c'est à sa prière que je vous parle; sa beauté, sa souffrance, sa résignation, sont aussi vraies que son amour.--Carmosine est son nom.

LE ROI.

Cela est étrange.

MINUCCIO.

Et ce jeune homme à qui son père l'avait promise, qui est allé étudier à Padoue, et qui comptait l'épouser au retour, Votre Majesté l'a vu ce matin même; c'est lui qui est venu demander du service à l'armée de Naples; celui-là mourra aussi, j'en réponds, et plus tôt qu'elle, car il se fera tuer.

LE ROI.

Je m'en suis douté. Cela ne doit pas être; cela ne sera pas. Je veux voir cette jeune fille.

MINUCCIO.

L'extrême faiblesse où elle est...

LE ROI.

J'irai. Cela semble te surprendre?

MINUCCIO.

Sire, je crains que votre présence...[3]

LE ROI.

Ne disais-tu pas, tout à l'heure, que tu aurais parlé devant la reine?

MINUCCIO.

Oui, Sire.

LE ROI.

Viens chez elle avec moi.

FIN DE L'ACTE DEUXIÈME.

ACTE TROISIÈME

_Un jardin.--À gauche, une fontaine avec plusieurs sièges et un banc.--À droite, la maison de maître Bernard.--Dans le fond, une terrasse et une grille._

SCÈNE PREMIÈRE

CARMOSINE, _assise sur le banc_; près d'elle PERILLO ET MAITRE BERNARD, MINUCCIO, _assis sur le bord de la fontaine, sa guitare à la main_.

CARMOSINE.

«Va dire, Amour, ce qui cause ma peine... » Que cette chanson me plaît, mon cher Minuccio!

MINUCCIO.

Voulez-vous que je la recommence? Nous sommes à vos ordres, moi et mon bâton.

_Il montre le manche de sa guitare._

CARMOSINE.

Ne te montre pas si complaisant, car je te la ferais répéter cent fois, et je voudrais l'entendre encore et toujours, jusqu'à ce que mon attention et ma force fussent épuisées, et que je pusse mourir en y rêvant!--Comment la trouves-tu, Perillo?

PERILLO.

Charmante quand c'est vous qui la dites.

MAITRE BERNARD.

Je trouve cela trop sombre. Je ne sais ce que c'est qu'une chanson lugubre. Il me semble qu'en général on ne chante pas à moins d'être gai, moi, du moins, quand cela m'arrive,... mais cela ne m'arrive plus.

CARMOSINE.

Pourquoi donc, et que reprochez-vous à cette romance de notre ami? [Elle n'est pas bouffonne, il est vrai, comme un refrain de table; mais qu'importe? ne saurait-on plaire autrement? Elle parle d'amour, mais ne savez-vous pas que c'est une fiction obligée, et qu'on ne saurait être poète sans faire semblant d'être amoureux? Elle parle aussi de douleurs et de regrets, mais n'est-il pas aussi convenu que les amoureux en vers sont toujours les plus heureuses gens du monde, ou les plus désolés?] «Va dire, Amour, ce qui cause ma peine...» Comment dit-elle donc ensuite?

MAITRE BERNARD.

Rien de bon, je n'aime point cela.

CARMOSINE.

C'est une romance espagnole, et notre roi don Pèdre l'aime beaucoup; n'est-ce pas, Minuccio?

MINUCCIO.

Il me l'a dit, et la reine aussi l'a fort approuvée.

MAITRE BERNARD.

Grand bien leur fasse! un air d'enterrement!

CARMOSINE.

Perillo est peut-être, quoiqu'il ne le dise pas, de l'avis de mon père, car je le vois triste.

PERILLO.

Non, je vous le jure.

CARMOSINE.

Ce serait bien mal; ce serait me faire croire que tu ne m'as pas entièrement pardonné.

PERILLO.

Pensez-vous cela?

CARMOSINE.

J'espère que non; cependant je me sens bien coupable. J'ai été bien folle, bien ingrate; et toi, pauvre ami, tu venais de si loin, tu avais été absent si longtemps! Mais que veux-tu! je souffrais hier.

MAITRE BERNARD.

Et maintenant...

CARMOSINE.

Ne craignez plus rien; cette fois mes maux vont finir.

MAITRE BERNARD.

Hier tu en disais autant.

CARMOSINE.

Oh! j'en suis bien sûre aujourd'hui. [Hier, j'ai éprouvé un moment de bien-être, puis une souffrance... Ne parlons plus d'hier, à moins que ce ne soit, Perillo, pour que tu me répètes que tu ne t'en souviens plus.

PERILLO.

Puis-je songer un seul instant à moi quand je vous vois revenir à la vie? Je n'ai rien souffert si vous souriez.

CARMOSINE.

Oublie donc tes chagrins, comme moi ma tristesse.] Minuccio, je voulais te demander...

MINUCCIO.

Que cherchez-vous?

CARMOSINE.

Où est donc ta romance? Il me semble que j'en ai oublié un mot.

_Minuccio lui donne sa romance écrite; elle la relit tout bas._

SCÈNE II

LES PRÉCÉDENTS, SER VESPASIANO, DAME PAQUE, _sortant de la maison_.

SER VESPASIANO, _à dame Pâque_.

Que vous avais-je dit? Cela ne pouvait manquer. Voyez quel délicieux tableau de famille!

DAME PAQUE.

Vous êtes un homme incomparable pour accommoder toute chose.

SER VESPASIANO.

Ce n'était rien; un mot, belle dame, un mot a suffi. Je n'ai fait que répéter exactement à votre aimable fille ce que Leurs Majestés m'avaient dit à moi-même.

DAME PAQUE.

Et elle a consenti?

SER VESPASIANO.

Pas précisément. Vous savez que la pudeur d'une jeune fille...

CARMOSINE, _se levant_.

Ser Vespasiano!

SER VESPASIANO.

Ma princesse.

CARMOSINE.

Vous faites la cour à ma mère, sans quoi j'allais vous demander votre bras.

SER VESPASIANO.

Mon bras et mon épée sont à votre service.

CARMOSINE.

Non, je ne veux pas être importune. Viens, Perillo, jusqu'à la terrasse.

_Elle s'éloigne avec Perillo._

SER VESPASIANO, _à dame Pâque_.

Vous le voyez, elle me lance des oeillades bien flatteuses. Mais qu'est-ce donc que ce petit Perillo?--Je vous avoue qu'il me chagrine de le voir; il se donne des airs d'amoureux, et si ce n'était le respect que je vous dois, je ne sais à quoi il tiendrait...

DAME PAQUE.

Y pensez-vous? Se hasarderait-on?... Vous êtes trop bouillant, chevalier.

SER VESPASIANO.

Il est vrai. Vous me disiez donc que pour ce qui regarde la dot...

_Ils s'éloignent on se promenant._

SCÈNE III

MINUCCIO, MAITRE BERNARD.

MAITRE BERNARD.

Tu crois à tout cela, Minuccio?

MINUCCIO.

Oui; je l'écoute, je l'observe, et je crois que tout va pour le mieux.

MAITRE BERNARD.

Tu crois à cette espèce de gaieté? Mais toi-même, es-tu bien sincère? Pourquoi ne veux-tu pas me dire ce qu'elle t'a confié hier, seul à seul?

MINUCCIO.

Je vous ai déjà répondu que je n'avais rien à vous répondre. Elle m'avait chargé, comme vous le voyez, de lui ramener Perillo. À peine avait-il essayé son casque, l'oiseau chaperonné est revenu au nid.

MAITRE BERNARD.

Tout cela est étrange, tout cela est obscur. Et ce refrain que tu vas lui chanter, afin d'entretenir sa tristesse!

MINUCCIO.

Vous voyez bien qu'il ne sert qu'à la chasser. Pensez-vous que je cherche à nuire?

MAITRE BERNARD.

Non, certes, mais je ne puis me défendre...

[MINUCCIO.

Tenez-vous en repos jusqu'à l'heure des vêpres.

MAITRE BERNARD.

Pourquoi cela? pourquoi jusqu'à cette heure? C'est la troisième fois que tu me le répètes, sans jamais vouloir t'expliquer.

MINUCCIO.

Je ne puis vous en dire plus long, car je n'en sais pas moi-même davantage. La plus belle fille ne donne que ce qu'elle a, et l'ami le plus dévoué se tait sur ce qu'il ignore.

MAITRE BERNARD.

La peste soit de tes mystères! Que se prépare-t-il donc pour cette heure-là? Quel événement doit nous arriver? Est-ce donc le roi en personne qui va venir nous rendre visite?

MINUCCIO, _à part_.

Il ne croit pas être si près de la vérité.

_Haut._

Mon vieil ami, ayez bon espoir. Si tout ne s'arrange pas à souhait, je casse le manche de ma guitare.

MAITRE BERNARD.

Beau profit! Enfin, nous verrons, puisqu'à toute force il faut prendre patience; mais je ne te pardonne point ces façons d'agir.

MINUCCIO.

Cela viendra plus tard, j'espère. Encore une fois, doutez-vous de moi?

MAITRE BERNARD.

Hé non, enragé que tu es, avec ta discrétion maussade?] Écoute, il faut que je te dise tout, bien que tu ne veuilles me rien dire. Une chose ici me fait plus que douter, me fait frémir, entends-tu bien? Cette nuit, poussé par l'inquiétude, je m'étais approché doucement de la chambre de Carmosine, pour écouter si elle dormait. À travers la fente de la porte, entre le gond et la muraille, je l'ai vue assise dans son lit, avec un flambeau tout près d'elle; elle écrivait, et, de temps en temps, elle semblait réfléchir très profondément, puis elle reprenait sa plume avec une vivacité effrayante, comme si elle eût obéi à quelque impression soudaine. Mon trouble en la voyant, ou ma curiosité, sont devenus trop forts. Je suis entré: tout aussitôt sa lumière s'est éteinte, et j'ai entendu le bruit d'un papier qui se froissait en glissant sous son chevet.

MINUCCIO.

C'est quelque adieu à ce pauvre Antoine, qui s'est fait soldat, à ce qu'il croit.

MAITRE BERNARD.

Ma fille l'ignorait.

MINUCCIO.

Oh! que non. Est-ce qu'un amant s'en va en silence? Il ne se noierait même pas sans le dire.

MAITRE BERNARD.

Je n'en sais rien, mais je croirais presque... Voilà cet imbécile qui revient avec ma femme.--Rentrons; je veux que tu saches tout.

MINUCCIO.

C'est encore votre fille qui a rappelé celui-là. Vous voyez bien qu'elle ne pense qu'à rire.

_Ils rentrent dans la maison._

SCÈNE IV

SER VESPASIANO ET DAME PAQUE _viennent du fond du jardin_.

SER VESPASIANO.

Pour la dot, je suis satisfait, et je vous quitte pour voler chez le tabellion, afin de hâter le contrat.

DAME PAQUE.

Et moi, chevalier, je suis ravie que vous soyez de si bonne composition.

SER VESPASIANO.

Comment donc! la dot est honnête, la fille aussi; mon but principal est de m'attacher à votre famille.

DAME PAQUE.

Mon mari fera quelques difficultés; entre nous, c'est une pauvre tête, un homme qui calcule, un homme besoigneux.

SER VESPASIANO.

Bah! cela me regarde. Nous ferons des noces, si vous m'en croyez, magnifiques. Le roi y viendra.

DAME PAQUE.

Est-ce possible!

SER VESPASIANO.

Il y dansera, mort-Dieu! il y dansera, et avec vous-même, dame Pâque. Vous serez la reine du bal.

DAME PAQUE.

Ah! ces plaisirs-là ne m'appartiennent plus.

SER VESPASIANO.

Vous les verrez renaître sous vos pas. Je vole chez le tabellion.

SCÈNE V

CARMOSINE ET PERILLO _viennent du fond_.

CARMOSINE.

Il faut me le promettre, Antoine. Songez à ce que deviendrait mon père si Dieu me retirait de ce monde.

PERILLO.

Pourquoi ces cruelles pensées? vous ne parliez pas ainsi tout à l'heure.

CARMOSINE.

Songez que je suis ce qu'il aime le mieux, presque sa seule joie sur la terre. S'il venait à me perdre, je ne sais vraiment pas comment il supporterait ce malheur. [Votre père fut son dernier ami, et quand vous êtes resté orphelin, vous vous souvenez, Perillo, que cette maison est devenue la vôtre. En nous voyant grandir ensemble, on disait dans le voisinage que maître Bernard avait deux enfants. S'il devait aujourd'hui n'en avoir plus qu'un seul...

PERILLO.

Mais vous nous disiez d'espérer.

CARMOSINE.

Oui, mon ami, mais il faut me promettre de prendre soin de lui, de ne pas l'abandonner... Je sais que vous avez fait une demande, et que vous pensez à quitter Palerme... Mais, écoutez-moi, vous pouvez encore... Il m'a semblé entendre du bruit.

PERILLO.

Ce n'est rien; je ne vois personne.

CARMOSINE.

Vous pouvez encore revenir sur votre détermination,... j'en suis convaincue, je le sais. Je ne vous parle pas de cette démarche, ni du motif qui l'a dictée; mais] s'il est vrai que vous m'avez aimée, vous prendrez ma place après moi.

PERILLO.

Rien après vous!

CARMOSINE.