Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 5
Chapter 14
[On ne m'avait point trompé; Pierre conserve ici cette noble coutume que pratiquait naguère en France le saint roi Louis, de ne point celer la majesté royale, et de la montrer accessible à tous.] Je vais donc lui parler, et un mot de sa bouche peut tout changer dans mon existence. N'aurais-je pas hésité hier, n'aurais-je pas été bien troublé, bien gêné dans la cour de ce roi conquérant, qui se fait craindre autant qu'on l'aime? Tout m'est indifférent aujourd'hui: ce palais, où habite la puissance, où règnent toutes les passions, toutes les vanités et toutes les haines, est plus vide pour moi qu'un désert. Que pourrais-je redouter auprès de ce que j'ai souffert? Le désespoir ne vit que d'une pensée, et anéantit tout le reste.
SCÈNE II
PERILLO, MINUCCIO.
MINUCCIO, _marchant à grands pas_.
Va dire, Amour, ce qui cause ma peine, S'il ne me vient...
Ce n'est pas cela,--j'avais débuté autrement.
PERILLO, _à part_.
Voici un homme bien préoccupé; il n'a pas l'air de m'apercevoir.
MINUCCIO, _continuant_.
S'il ne me vient ou me veut secourir, Craignant, hélas!...
Voilà qui est plaisant.--En achevant mes derniers vers, j'ai oublié net les premiers. Faudra-t-il donc refaire mon commencement? J'oublierai à son tour ma fin pendant ce temps-là, et il ne tient qu'à moi d'aller ainsi de suite jusqu'à l'éternité, versant les eaux de Castalie dans la tonne des Danaïdes! Et point de crayon! point d'écritoire! Voyons un peu ce que chantait ce pédant... Eh bien! où diable l'ai-je fourré?
_Il fouille dans ses poches et en tire un papier._
PERILLO, _à part_.
Ce personnage ne m'est point inconnu: est-ce l'absence ou le chagrin qui me trouble ainsi la mémoire? Il me semble l'avoir vu quand j'étais enfant; en vérité, cela est étrange! j'ai oublié le nom de cet homme, et je me souviens de l'avoir aimé.
MINUCCIO, _à lui-même_.
Rien de tout cela ne peut m'être utile; pas un mot n'a le sens commun. Non, je ne crois pas qu'il y ait au monde une chose plus impatientante, plus plate, plus creuse, plus nauséabonde, plus inutilement boursoufflée, qu'un imbécile qui vous plante un mot à la place d'une pensée, qui écrit à côté de ce qu'il voudrait dire, et qui fait de Pégase un cheval de bois comme aux courses de bagues pour s'y essouffler l'âme à accrocher ses rimes! Aussi où avais-je la tête, d'aller demander à ce Cipolla de me composer une chanson sur les idées d'une jeune fille amoureuse? Mettre l'esprit d'un ange dans la cervelle d'un cuistre! Et point de crayon, bon Dieu! point de papier! Ah! voici un jeune homme qui porte une écritoire...
_Il s'approche de Perillo._
Pardonnez-moi, monsieur, pourrais-je-vous demander?... Je voudrais écrire deux mots, et je ne sais comment...
PERILLO, _lui donnant l'écritoire qui est suspendue à sa ceinture_.
Très volontiers, monsieur. Pourrais-je, à mon tour, vous adresser une question? oserais-je vous demander qui vous êtes?
MINUCCIO, _tout en écrivant_.
Je suis poète, monsieur, je fais des vers, et dans ce moment-ci je suis furieux.
PERILLO.
Si je vous importune...
MINUCCIO.
Point du tout; c'est une chanson que je suis obligé de refaire, parce qu'un charlatan me l'a manquée. D'ordinaire, je ne me charge que de la musique, car je suis joueur de viole, monsieur, et de guitare, à votre service; vous semblez nouveau à la cour, et vous aurez besoin de moi. Mon métier, à vrai dire, est d'ouvrir les coeurs; j'ai l'entreprise générale des bouquets et des sérénades, je tiens magasin de flammes et d'ardeurs, d'ivresses et de délires, de flèches et de dards, et autres locutions amoureuses, le tout sur des airs variés; j'ai un grand fonds de soupirs languissants, de doux reproches, de tendres bouderies, selon les circonstances et le bon plaisir des dames; j'ai un volume in-folio de brouilles (pour les raccommodements, ils se font sans moi); mais les promesses surtout sont innombrables, j'en possède une lieue de long sur parchemin vierge, les majuscules peintes et les oiseaux dorés; bref, on ne s'aime guère ici que je n'y sois, et on se marie encore moins; il n'est si mince et si leste écolier, si puissant ni si lourd seigneur qui ne s'appuie sur l'archet de ma viole; et que l'amour monte au son des aubades les degrés de marbre d'un palais, ou qu'il escalade sur un brin de corde le grenier d'une toppatelle, ma petite muse est au bas de l'échelle.
PERILLO.
Tu es Minuccio d'Arezzo?
MINUCCIO.
Vous l'avez dit; vous me connaissez donc?
PERILLO.
Et toi, tu ne me reconnais donc pas? As-tu oublié aussi Perillo?
MINUCCIO.
Antoine! vive Dieu! combien l'on a raison de dire qu'un poëte en travail ne sait plus le nom de son meilleur ami! moi qui ne rimais que par occasion, je ne me suis pas souvenu du tien!
_Il l'embrasse._
Et depuis quand dans cette ville?
PERILLO.
Depuis peu de temps,... et pour peu de temps.
MINUCCIO.
Qu'est-ce à dire? Je supposais que tu allais me répondre: Pour toujours! Est-ce que tu n'arrives pas de Padoue?
PERILLO.
Laissons cela.--Tu viens donc à la cour?
MINUCCIO, _à part_.
Sot que je suis! j'oubliais la lettre que Carmosine nous a lue! À quoi rêve donc mon esprit? Décidément la raison m'abandonne; je suis plus poëte que je ne croyais. [Pauvre garçon! il doit être bien triste, et en conscience, je ne sais trop que lui dire...]
_Haut._
Oui, mon ami, le roi me permet de venir ici de temps en temps, ce qui fait que j'ai l'air d'y être quelqu'un; mais toute ma faveur consiste à me promener en long et en large. On me croit l'ami du roi, je ne suis qu'un de ses meubles, jusqu'à ce qu'il plaise à Sa Majesté de me dire en sortant de table: Chante-moi quelque chose, que je m'endorme.--Mais toi, qui t'amène en ce pays?
PERILLO.
Je viens tâcher d'obtenir du service dans l'armée qui marche sur Naples.
MINUCCIO.
Tu plaisantes! toi, te faire soldat, au sortir de l'école de droit?
PERILLO.
Je t'assure, Minuccio, que je ne plaisante pas.
MINUCCIO, _à part_.
En vérité, son sang-froid me fait peur; c'est celui du désespoir. Qu'y faire? Il l'aime, et elle ne l'aime pas.
_Haut._
Mais, mon ami, as-tu bien réfléchi à cette résolution que tu prends si vite? Songes-tu aux études que tu viens de faire, à la carrière qui s'ouvre devant toi? Songes-tu à l'avenir, Perillo?
PERILLO.
Oui, et je n'y vois de certain que la mort.
MINUCCIO.
Tu souffres d'un chagrin.--Je ne t'en demande pas la cause,--je ne cherche pas à la pénétrer,--mais je me trompe fort, ou, dans ce moment-ci, tu cèdes à un conseil de ton mauvais génie.--Crois-moi, avant de te décider, attends encore quelques jours.
PERILLO.
Celui qui n'a plus rien à craindre ni à espérer n'attend pas.
[MINUCCIO.
Mais si je t'en priais, si je te demandais comme une grâce de ne point te hâter?
PERILLO.
Que t'importe?
MINUCCIO.
Tu me fais injure. Il me semblait que tout à l'heure tu m'avais pris pour un de tes amis. Écoute-moi,--le temps presse,--le roi va arriver. Je ne puis t'expliquer clairement ni librement ce que je pense... Encore une fois, ne fais rien aujourd'hui. Est-ce donc si long d'attendre à demain?
PERILLO.
Aujourd'hui ou demain, ou un autre jour, ou dans dix ans, dans vingt ans, si tu veux, c'est la même chose pour moi; j'ai cessé de compter les heures.
MINUCCIO.
Par Dieu! tu me mettrais en colère! Ainsi donc, moi qui t'ai bercé, lorsque j'étais un grand enfant et que tu en étais un petit, il faut que je te laisse aller à ta perte sans essayer de t'en empêcher, maintenant que tu es un grand garçon et moi un homme? Je ne puis rien obtenir? Que vas-tu faire?] Tu as quelque blessure au coeur; qui n'a la sienne? Je ne te dis pas de combattre à présent ta tristesse, mais de ne pas t'attacher à elle et t'y enchaîner sans retour, car il viendra un temps où elle finira. Tu ne peux pas le croire, n'est-ce pas? Soit, mais retiens ce que je vais te dire: Souffre maintenant s'il le faut, pleure si tu veux, et ne rougis point de tes larmes; montre-toi le plus malheureux et le plus désolé des hommes; loin d'étouffer ce tourment qui t'oppresse, déchire ton sein pour lui ouvrir l'issue, laisse-le éclater en sanglots, en plaintes, en prières, en menaces; mais, je te le répète, n'engage pas l'avenir! Respecte ce temps que tu ne veux plus compter, mais qui en sait plus long que nous, et, pour une douleur qui doit être passagère, ne te prépare pas la plus durable de toutes, le regret, qui ravive la souffrance épuisée, et qui empoisonne le souvenir!
[PERILLO.
Tu peux avoir raison. Dis-moi, vois-tu quelquefois maître Bernard?
MINUCCIO.
Mais oui,... sans doute,... comme par le passé...
PERILLO.
Quand tu le verras, Minuccio, tu lui diras...]
SCÈNE III
LES PRÉCÉDENTS, SER VESPASIANO.
SER VESPASIANO, _en entrant_.
J'attendrai! c'est bon, j'attendrai! Messeigneurs, je vous annonce le roi.
_À Minuccio._
Ah! c'est toi, bel oiseau de passage! Je t'ai amené hier un peu rudement, à souper chez cette petite; mais je ne veux pas que tu m'en veuilles. Que diable, aussi! tu t'attaques à moi, sous les regards de la beauté!
MINUCCIO.
Je vous assure, seigneur, que je n'ai point de rancune, et que, si vous m'aviez fâché, vous vous en seriez douté tout de suite.
SER VESPASIANO.
Je l'entends ainsi; il y a place pour tout. Si tu t'avisais, dans ce palais, de gouailler un homme de ma sorte, on ne laisserait point passer cela; mais tu conçois que je déroge un peu quand je vais chez la Carmosine, et qu'on n'est plus là sur ses grands chevaux.
MINUCCIO.
Vous êtes trop bon de n'y pas monter. S'il ne s'agissait que de vous en faire descendre...
SER VESPASIANO.
Ne te fâche pas, je te pardonne. En vérité, je joue depuis hier, en toute chose, d'un merveilleux guignon. Il faut que je t'en fasse le récit.
PERILLO, _à part_.
Quelle espèce d'homme est-ce là? Il a parlé de Carmosine.
SER VESPASIANO.
Je t'ai dit combien j'aurais à coeur de posséder ces champs de Ceffalù et de Calatabellotte; tu n'ignores pas où ils sont situés?
MINUCCIO.
Pardonnez-moi, illustrissime.
SER VESPASIANO.
Ce sont des terres à fruits, près de mes pâturages.
MINUCCIO.
Mais vos pâturages, où sont-ils?
SER VESPASIANO.
Hé, parbleu! près de Ceffalù et de Calata...
MINUCCIO.
J'entends bien, mais quand j'y ai été, autant qu'il peut m'en souvenir, il n'y avait là que des pierres et des moustiques.
SER VESPASIANO.
Calatabellotte est un lieu fertile.
MINUCCIO.
Oui, mais autour de ce lieu fertile, je dis qu'il n'y a...
SER VESPASIANO.
Tu es un badin. Je souhaitais d'avoir ces terres, non pour le bien qu'elles rapportent, mais seulement pour m'arrondir; cela m'encadrait singulièrement. [Le roi, à qui elles appartiennent, se refusait à me les céder, se réservant, à ce qu'il prétendait, de m'en faire don le jour de mes noces. L'intention était galante.] Hier, sur un avis que je reçus de cette bonne dame Pâque...
PERILLO.
Se pourrait-il?...
SER VESPASIANO.
Vous la connaissez? Ce sont de petites gens, mais de bonnes gens, chez qui je vais le soir me débrider l'esprit, et me débotter l'imagination. La fille a de beaux yeux, c'est vous en dire assez; car si ce n'était cela...
MINUCCIO.
Et la dot?
SER VESPASIANO.
Eh bien! oui, si tu veux, la dot. Ces gens de peu, cela amasse, mais ce n'est point ce dont je me soucie. Il suffit que l'enfant me plaise; j'en avais touché un mot à la mère, et la bonne femme s'était prosternée. Hier donc, on m'invite à souper, et je m'attendais à une affaire conclue... Devines-tu, maintenant, beau trouvère?
MINUCCIO.
Un peu moins qu'avant de vous entendre.
SER VESPASIANO.
Ce bouffon-là goguenarde toujours. Eh, mordieu! au lieu d'un festin et d'une joyeuse fiancée, voilà des visages en pleurs, une créature à demi pâmée, et on me régale d'un écrit...
MINUCCIO, _bas à Vespasiano_.
Taisez-vous, pour l'amour de Dieu!
SER VESPASIANO.
Pourquoi donc en faire mystère, quand la fillette elle-même m'a dit qu'elle n'en fait point! Quelle épître, bon Dieu! quelle lettre! quatre pages de lamentations.
MINUCCIO, _bas_.
Vous oubliez que j'étais là, et que j'en sais autant que vous.
SER VESPASIANO.
Mais non, pas du tout, c'est que tu ne sais rien, car tout le piquant de l'affaire, c'est que j'avais annoncé mon mariage au roi.
MINUCCIO.
Et vous comptiez sur Ceffalù?
SER VESPASIANO.
Et Calatabellotte, cela va sans dire. À présent, que vais-je répondre, quand le roi, rentrant au palais, va me crier d'abord du haut de son destrier: Eh bien! chevalier Vespasiano, où en êtes-vous de vos épousailles? Cela est fort embarrassant. Tu me diras qu'en fin de compte la belle ne saurait m'échapper, je le sais bien; mais pourquoi tant de façons? Ces airs de caprice, quand je consens à tout, sont blessants et hors de propos.
PERILLO, _bas à Minuccio_.
Minuccio, que veut dire tout ceci?
MINUCCIO, _bas_.
Ne vois-tu pas quel est le personnage?
SER VESPASIANO.
Du reste, ce n'est pas précisément à la Carmosine que j'en veux, mais à ses sots parents; car, pour ce qui la regarde, son intention était bien claire en me lisant cette lettre d'un rival dédaigné.
[MINUCCIO.
Son intention était claire, en effet; elle vous a dit qu'elle voulait rester fille.
SER VESPASIANO.
Bon! ce sont de ces petits détours, de ces coquetteries aimables où l'amour ne se trompe point. Quand une belle vous déclare qu'elle ne saurait s'accommoder de personne, cela signifie: Je ne veux que de vous.]
PERILLO.
Qui avait écrit, s'il vous plaît, cette lettre dont vous parlez?
SER VESPASIANO.
Je ne sais qui, un certain Antoine, un clerc, je crois, un homme de la basoche...
PERILLO.
J'ai l'honneur d'en être un, monsieur, et je vous prie de parler autrement.
SER VESPASIANO.
Je suis gentilhomme et chevalier.--Parlez vous-même d'autre sorte.
MINUCCIO, _à ser Vespasiano_.
Et moi je vous conseille de ne pas parler du tout.
_À Perillo._
Es-tu fou, Perillo, de provoquer un fou?
PERILLO, _tandis que ser Vespasiano s'éloigne_.
O Minuccio! ma pauvre lettre! mon pauvre adieu écrit avec mes larmes, le plus pur sanglot de mon coeur, la chose la plus sacrée du monde, le dernier serrement de main d'un ami qui nous quitte, elle a montré cela, elle l'a étalé aux regards de ce misérable! O ingrate! ingénéreuse fille! elle a souillé le sceau de l'amitié, elle a prostitué ma douleur! Ah, Dieu! je te disais tout à l'heure que je ne pouvais plus souffrir; je n'avais pas pensé à cela.
MINUCCIO.
Promets-moi du moins...
PERILLO.
Ne crains rien. Je n'ai pas été maître d'un mouvement d'impatience; mais tout est fini, je suis calme.
_Regardant ser Vespasiano qui se promène sur la scène._
Pourquoi en voudrais-je à cet inconnu, à cet automate ridicule que Dieu fait passer sur ma route? Celui-là ou tout autre, qu'importe? Je ne vois en lui que la Destinée, dont il est l'aveugle instrument; je crois même qu'il en devait être ainsi. Oui, c'est une chose très ordinaire. Quand un homme sincère et loyal est frappé dans ce qu'il a de plus cher, lorsqu'un malheur irréparable brise sa force et tue son espérance, lorsqu'il est maltraité, trahi, repoussé par tout ce qui l'entoure, presque toujours, remarque-le, presque toujours c'est un faquin qui lui donne le coup de grâce, et qui, par hasard, sans le savoir, rencontrant l'homme tombé à terre, marche sur le poignard qu'il a dans le coeur.
MINUCCIO.
Il faut que je te parle, viens avec moi; il faut que tu renonces à ce projet que tu as...
PERILLO.
Il est trop tard.
SCÈNE IV
LES PRÉCÉDENTS, L'OFFICIER DU PALAIS.
_La salle se remplit de monde._
L'OFFICIER.
Faites place, retirez-vous.
SER VESPASIANO, _à Minuccio_.
Tu es donc lié particulièrement avec ce jeune homme? Dis-moi donc, penses-tu que je ne doive pas me considérer comme offensé?
MINUCCIO.
Vous, magnifique chevalier?
SER VESPASIANO.
Oui, il m'a voulu imposer silence.
MINUCCIO.
Eh bien! ne l'avez-vous pas gardé?
SER VESPASIANO.
C'est juste. Voici Leurs Majestés. [Le roi paraît un peu courroucé; il faut pourtant que je lui parle à tout prix; car tu comprends que je n'attendrai pas qu'il me somme de m'expliquer.
MINUCCIO.
Et sur quoi?
SER VESPASIANO.
Sur mon mariage.]
SCÈNE V
LES PRÉCÉDENTS, LE ROI, LA REINE.
LE ROI.
Que je n'entende jamais pareille chose! Ce malheureux royaume est-il donc si maudit du ciel, si ennemi de son repos, qu'il ne puisse conserver la paix au dedans, tandis que je fais la guerre au dehors! Quoi! l'ennemi est à peine chassé, il se montre encore sur nos rivages, et lorsque je hasarde pour vous ma propre vie et celle de l'infant, je ne puis revenir un instant ici sans avoir à juger vos disputes!
LA REINE.
Pardonnez-leur au nom de votre gloire et du nouveau succès de vos armes.
LE ROI.
Non, par le ciel! car ce sont eux précisément qui me feraient perdre le fruit de ces combats, avec leurs discordes honteuses, avec leurs querelles de paysans! Celui-là, c'est l'orgueil qui le pousse, et celui-ci c'est l'avarice. On se divise pour un privilège, pour une jalousie, pour une rancune; pendant que la Sicile tout entière réclame nos épées, on tire les couteaux pour un champ de blé. Est-ce pour cela que le sang français coule encore depuis les Vêpres? Quel fut alors votre cri de guerre? La liberté, n'est-ce pas, et la patrie! et tel est l'empire de ces deux grands mots, qu'ils ont sanctifié la vengeance. Mais de quel droit vous êtes-vous vengés, si vous déshonorez la victoire? Pourquoi avez-vous renversé un roi, si vous ne savez pas être un peuple?
LA REINE.
Sire, ont-ils mérité cela?
LE ROI.
Ils ont mérité pis encore, ceux qui troublent le repos de l'État, ceux qui ignorent ou feignent d'ignorer que, lorsqu'une nation s'est levée dans sa haine et dans sa colère, il faut qu'elle se rassoie, comme le lion, dans son calme et sa dignité.
[LA REINE, _à demi voix aux assistants_.
Ne vous effrayez pas, bonnes gens. Vous savez combien il vous aime.
LE ROI.
Nous sommes tous solidaires, nous répondons tous des hécatombes du jour de Pâques. Il faut que nous soyons amis, sous peine d'avoir commis un crime. Je ne suis pas venu chez vous pour ramasser sous un échafaud la couronne de Conradin, mais pour léguer la mienne à une nouvelle Sicile.] Je vous le répète, soyez unis; plus de dissentiments, de rivalité, chez les grands comme chez les petits; sinon, si vous ne voulez pas; si, au lieu de vous entr'aider, comme la loi divine l'ordonne, vous manquez au respect de vos propres lois, par la croix-Dieu! je vous les rappellerai, et le premier de vous qui franchit la haie du voisin pour lui dérober un fétu, je lui fais trancher la tête sur la borne qui sert de limite à son champ.--Jérôme, ôte-moi cette épée.
_La foule se retire._
LA REINE.
Permettez-moi de vous aider.
LE ROI.
Vous, ma chère! vous n'y pensez pas. Cette besogne est trop rude pour vos mains délicates.
LA REINE.
Oh! je suis forte, quand vous êtes vainqueur. Tenez, don Pèdre, votre épée est plus légère que mon fuseau.--Le prince de Salerne est donc votre prisonnier?
LE ROI.
Oui, et monseigneur d'Anjou payera cher pour la rançon de ce vilain boiteux.--Pourquoi ces gens-là s'en vont-ils?
_Il s'assoit._
LA REINE.
Mais, c'est que vous les avez grondés.
[LE ROI.
Oui, je suis bien barbare, bien tyran! n'est-ce pas, ma chère Constance?
LA REINE.
Ils savent que non.
LE ROI.
Je le crois bien; vous ne manquez pas de le leur dire, justement quand je suis fâché.
LA REINE.
Aimez-vous mieux qu'ils vous haïssent? Vous n'y réussirez pas facilement. Voyez pourtant, ils se sont tous enfuis; votre colère doit être satisfaite.] Il ne reste plus dans la galerie qu'un jeune homme qui se promène là, d'un air bien triste et bien modeste. Il jette de temps en temps vers nous un regard qui semble vouloir dire: Si j'osais!--Tenez, je gagerais qu'il a quelque chose de très-intéressant, de très-mystérieux à vous confier. Voyez cette contenance craintive et respectueuse en même temps; je suis sûre que celui-là n'a pas de querelles avec ses voisins... Il s'en va.--Faut-il l'appeler?
LE ROI.
Si cela vous plaît.
_La reine fait un signe à l'officier du palais, qui va avertir Perillo; celui-ci s'approche du roi et met un genou en terre. [La reine s'assoit à quelque distance.]_
As-tu quelque chose à me dire?
PERILLO.
Sire, je crains qu'on ne m'ait trompé.
LE ROI.
En quoi trompé?
PERILLO.
On m'avait dit que le roi daignait permettre au plus humble de ses sujets d'approcher de sa personne sacrée, et de lui exposer...
LE ROI.
Que demandes-tu?
PERILLO.
Une place dans votre armée.
LE ROI.
Adresse-toi à mes officiers.
_Perillo se lève et s'incline._
Pourquoi es-tu venu à moi?
PERILLO.
Sire, la demande que j'ose faire peut décider de toute ma vie. Nous ne voyons pas la Providence, mais la puissance des rois lui ressemble, et Dieu leur parle de plus près qu'à nous.
LE ROI.
Tu as bien fait, mais tu as un habit qui ne va guère avec une cuirasse.
PERILLO.
J'ai étudié pour être avocat, mais aujourd'hui j'ai d'autres pensées.
LE ROI.
D'où vient cela?
PERILLO.
Je suis Sicilien, et Votre Majesté disait tout à l'heure...
LE ROI.
L'homme de loi sert son pays tout aussi bien que l'homme d'épée. Tu veux me flatter.--Ce n'est pas là ta raison.
PERILLO.
Que Votre Majesté me pardonne...
LE ROI.
Allons, voyons! parle franchement. Tu as perdu au jeu, ou ta maîtresse est morte.
PERILLO.
Non, Sire, non, vous vous trompez.
LE ROI.
Je veux connaître le motif qui t'amène.
LA REINE.
Mais, Sire, s'il ne veut pas le dire?
PERILLO.
Madame, si j'avais un secret, je voudrais qu'il fût à moi seul, et qu'il valût la peine de vous être dit.
LA REINE.
S'il ne t'appartient pas, garde-le.--Ce n'est pas la moins rare espèce de courage.
LE ROI.
Fort bien.--Sais-tu monter à cheval?
PERILLO.
J'apprendrai, Sire.
LE ROI.
Tu t'imagines cela? Voilà de mes cavaliers en herbe, qui s'embarqueraient pour la Palestine, et qu'un coup de lance jette à bas, comme ce pauvre Vespasiano!
LA REINE.
Mais, Sire, est-ce donc si difficile? Il me semble que moi, qui ne suis qu'une femme, j'ai appris en fort peu de temps, et je ne craindrais pas votre cheval de bataille.
LE ROI.
En vérité!
_À Perillo._
Comment t'appelles-tu?
PERILLO.
Perillo, Sire.
LE ROI.
Eh bien! Perillo, en venant ici, tu as trouvé ton étoile. Tu vois que la reine te protège.--Remercie-la et vends ton bonnet, afin de t'acheter un casque.
_Perillo s'agenouille de nouveau devant la reine, qui lui donne sa main à baiser._
LA REINE.
Perillo, [tu as raison de vouloir être soldat plutôt qu'avocat. Laisse d'autres que toi faire leur fortune en débitant de longs discours.] La première cause de la tienne aura été (souviens-toi de cela) la discrétion dont tu as fait preuve.[1] Fais ton profit de l'avis que je te donne, car je suis femme et curieuse, et je puis te dire, à bon escient, que la plus curieuse des femmes, si elle s'amuse de celui qui parle, n'estime que celui qui se tait.
LE ROI.
Je vous dis qu'il a un chagrin d'amour, et cela ne vaut rien à la guerre.
PERILLO.
Pour quelle raison, Sire?
LE ROI.
Parce que les amoureux se battent toujours trop ou trop peu, selon qu'un regard de leur belle leur fait éviter ou chercher la mort.
PERILLO.
Celui qui cherche la mort peut aussi la donner.
LE ROI.
Commence par là; c'est le plus sage.
SCÈNE VI
LE ROI, LA REINE, MINUCCIO, SER VESPASIANO, PLUSIEURS DEMOISELLES, PAGES, ETC.
_Perillo, en sortant, rencontre Minuccio et échange quelques mots avec lui._
LE ROI.
Qui vient là-bas? N'est-ce pas Minuccio, avec ce troupeau de petites filles?
LA REINE.
C'est lui-même, et ce sont mes caméristes qui le tourmentent sans doute pour le faire chanter. Oh! je vous en conjure, appelez-le! je l'aime tant! personne à la cour ne me plaît autant que lui; il fait de si jolies chansons!
LE ROI.
Je l'aime aussi, mais avec moins d'ardeur.--Holà! Minuccio, approche, approche, et qu'on apporte une coupe de vin de Chypre afin de le mettre en haleine. Il nous dira quelque chose de sa façon.
MINUCCIO, _à Vespasiano_.
Retirez-vous, le roi m'a appelé.
SER VESPASIANO.
Bon, bon, la reine m'a fait signe.
[MINUCCIO, _à part_.