Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 5
Chapter 13
Votre fille vient de se réveiller; elle voudrait... Ah! c'est vous, seigneur Perillo? Je suis charmée de vous revoir.
_Perillo salue.--À part_.
Encore un amoureux transi! Nous nous serions bien passés de sa visite...
_Haut à son mari._
Votre fille voudrait aller au jardin.
MAITRE BERNARD.
Que me dites-vous là? est-ce que cela est possible? à peine depuis trois jours peut-elle se soutenir.
DAME PAQUE.
Elle est debout, elle se sent beaucoup mieux, le sommeil lui a fait grand bien. Elle veut marcher et respirer un peu.
MAITRE BERNARD.
En vérité!
_À Perillo._
Tu vois, mon cher Antoine, que je ne me trompais pas tout à l'heure. Voici un changement, un heureux changement. Elle va venir, retire-toi un instant.
PERILLO.
Elle va venir, et il faut que je m'éloigne! Si j'osais vous faire une demande...
MAITRE BERNARD.
Qu'est-ce que c'est?
PERILLO.
Laissez-moi la voir; je me cacherai derrière cette tapisserie; un seul moment, que je la voie passer!
MAITRE BERNARD.
Je le veux bien, mais ne te montre point que je ne t'appelle; je vais tenter en la faveur tout ce qui me sera possible;--et vous, dame Pâque, ne soufflez mot, je vous prie.
DAME PAQUE.
Sur vos affaires? Je n'en suis pas pressée; je n'aime pas les mauvaises commissions. Voici votre fille; je vais au jardin porter mon grand fauteuil auprès de la fontaine.
_Perillo se cache derrière une tapisserie._
SCÈNE V
MAITRE BERNARD, PERILLO, _caché_, CARMOSINE.
CARMOSINE.
Eh bien! mon père, vous êtes inquiet, vous me regardez avec surprise? Vous ne vous attendiez pas, n'est-il pas vrai, à me voir debout comme une grande personne? C'est pourtant bien moi.
_Elle l'embrasse._
Me reconnaissez-vous?
MAITRE BERNARD.
C'est de la joie que j'éprouve, et aussi de la crainte. Es-tu bien sûre de n'avoir pas trop de courage?
CARMOSINE.
Oh! je voulais vous surprendre bien davantage encore, mais je vois que ma mère m'a trahie. Je voulais aller au jardin toute seule, et vous faire dire en confidence qu'une belle dame de Palerme vous demandait. Vous auriez pris bien vite votre belle robe de velours noir, votre bonnet neuf, et comme j'avais un masque... Eh bien! qu'auriez-vous dit?
MAITRE BERNARD.
Qu'il n'y a rien d'aussi charmant que toi; ainsi ta ruse eût été inutile. Hélas! ma bonne Carmosine, qu'il y a longtemps que je ne t'ai vue sourire!
CARMOSINE.
Oui, je suis toute gaie, toute légère, je ne sais pourquoi... C'est que j'ai fait un rêve. Vous souvenez-vous de Perillo?
MAITRE BERNARD.
Assurément. Que veux-tu dire?
_À part._
C'est singulier; jamais elle ne parlait de lui.
CARMOSINE.
J'ai rêvé que j'étais sur le pas de notre porte. On célébrait une grande fête. Je voyais les personnes de la ville passer devant moi vêtues de leurs plus beaux habits, les grandes dames, les cavaliers... Non, je me trompe, c'étaient des gens comme nous, tous nos voisins d'abord, et nos amis, puis une foule, une foule innombrable qui descendait par la Grand'-Rue, et qui se renouvelait sans cesse; plus le flot s'écoulait, plus il grossissait, et tout ce monde se dirigeait vers l'église, qui resplendissait de lumière. J'entendais de loin le bruit des orgues, les chants sacrés, et une musique céleste formée de l'accord des harpes et de voix si douces, que jamais pareil son n'a frappé mon oreille. La foule paraissait impatiente d'arriver le plus tôt possible à l'église, comme si quelque grand mystère, unique, impossible à revoir une seconde fois, s'accomplissait. Pendant que je regardais tout cela, une inquiétude étrange me saisissait [aussi, mais je n'avais point envie de suivre les passants]. Au fond de l'horizon, dans une vaste plaine entourée de montagnes, j'apercevais un voyageur marchant péniblement dans la poussière. Il se hâtait de toutes ses forces; mais il n'avançait qu'à grand'peine, et je voyais très clairement qu'il désirait venir à moi. De mon côté, je l'attendais; il me semblait que c'était lui qui devait me conduire à cette fête. Je sentais son désir et je le partageais; j'ignorais quels obstacles l'arrêtaient; mais, dans ma pensée, j'unissais mes efforts aux siens; mon coeur battait avec violence, et pourtant je restais immobile, sans pouvoir faire un pas vers lui. Combien de temps dura cette vision, je n'en sais rien, peut-être une minute; mais, dans mon rêve, c'étaient des années. Enfin, il approcha et me prit la main; aussitôt la force irrésistible qui m'attachait à la même place cessa tout à coup, et je pus marcher. Une joie inexprimable s'empara de moi; j'avais brisé mes liens, j'étais libre. Pendant que nous partions tous deux avec la rapidité d'une flèche, je me retournai vers mon fantôme, et je reconnus Perillo.
MAITRE BERNARD.
Et c'est là ce qui t'a donné cette gaieté inattendue?
CARMOSINE.
Sans doute. Jugez de ma surprise lorsqu'on m'éveillant tout à coup, je trouvai que mon rêve était vrai dans ce qu'il avait d'heureux pour moi, c'est-à-dire que je pouvais me lever et marcher sans aucune peine. Ma première pensée a été tout de suite de venir vous sauter au cou; après cela, j'ai voulu faire de l'esprit, mais j'ai échoué dans mon entreprise.
MAITRE BERNARD.
Eh bien! ma chère, puisque ce songe t'a mise de si bonne humeur, et puisqu'il est vrai sur ce point, apprends qu'il l'est aussi sur un autre. J'hésitais à t'en informer, mais maintenant je n'ai plus de scrupule: Perillo est dans cette ville.
CARMOSINE.
Vraiment! depuis quand?
MAITRE BERNARD.
De ce matin même, et tu le verras quand tu voudras. Le pauvre garçon sera bien heureux, car il t'aime plus que jamais. Dis un mot et il sera ici.
CARMOSINE.
Vous m'effrayez.--Il y est peut-être!
MAITRE BERNARD.
Non, mon enfant, non, pas encore; il attend qu'on l'avertisse pour se montrer. Est-ce que tu ne serais pas bien aise de le voir? Il ne t'a pas déplu dans ton rêve; il ne te déplaisait pas jadis. Il est docteur en droit à présent: c'est un personnage que ce bambin, avec qui tu jouais à cligne-musette, et c'est pour toi qu'il a étudié, car tu sais qu'il a ma parole. Je ne voulais pas t'en parler, mais grâce à Dieu...
CARMOSINE.
Jamais! jamais!
MAITRE BERNARD.
Est-il possible? ton compagnon d'enfance, ce digne et excellent garçon, le fils unique de mon meilleur ami tu refuserais de le voir? A-t-il rien fait pour que tu le haïsses?
CARMOSINE.
Rien, non,... rien; je ne le hais pas;--qu'il vienne, si vous voulez... Ah! je me sens mourir!
MAITRE BERNARD.
Calme-toi, je t'en prie; on ne fera rien contre ta volonté. Ne sais-tu pas que je te laisse maîtresse absolue de toi-même? Ce que je t'en ai dit n'a rien de sérieux, c'était pour savoir seulement ce que tu en aurais pensé dans le cas où par hasard... Mais il n'est pas ici, il n'est pas revenu, il ne reviendra pas.
_À part._
Malheureux que je suis, qu'ai-je fait?
CARMOSINE.
Je me sens bien faible.
_Elle s'assoit._
MAITRE BERNARD.
Seigneur mon Dieu! il n'y a qu'un instant, tu te trouvais si bien, tu reprenais ta force! C'est moi qui ai détruit tout cela, c'est ma sotte langue que je n'ai pas su retenir! Hélas! pouvais-je croire que je t'affligerais? Ce pauvre Perillo était venu... Non, je veux dire... Enfin, c'était toi qui m'en avais parlé la première.
CARMOSINE.
Assez, assez, au nom du ciel! il n'y a point de votre faute. Vous ne saviez pas,... vous ne pouviez pas savoir... Ce songe qui me semblait heureux, j'y vois clair maintenant, il me fait horreur!
MAITRE BERNARD.
Carmosine, ma fille bien-aimée! par quelle fatalité inconcevable...
_Perillo écarte la tapisserie sans être vu de Carmosine; il fait un signe d'adieu à Bernard, et sort doucement._
CARMOSINE.
Que regardez-vous donc, mon père?
MAITRE BERNARD.
Qu'as-tu, toi-même? tu pâlis, tu frissonnes; qu'éprouves-tu? Écoute-moi; il y a dans ta pensée un secret que je ne connais pas, et ce secret cause ta souffrance; je ne voudrais pas te le demander; mais, tant que je l'ignorerai, je ne puis te guérir, et je ne peux pas te laisser mourir. Qu'as-tu dans le coeur? Explique-toi.
CARMOSINE.
Cela me fait beaucoup de mal, lorsque vous me parlez ainsi.
MAITRE BERNARD.
Que veux-tu? Je te le répète, je ne peux pas te laisser mourir. Toi si jeune, si forte, si belle! Doutes-tu de ton père? Ne diras-tu rien? T'en iras-tu comme cela? Nous sommes riches, mon enfant; si tu as quelques désirs,... les jeunes filles sont parfois bien folles, qu'importe? il te faut un mot, rien de plus, un mot dit à l'oreille de ton père. Le mal dont tu souffres n'est pas naturel; [ces faux espoirs que tu nous donnes, ces moments de bien-être que tu ressens, pour nous rejeter ensuite dans des craintes plus graves; toutes ces contradictions dans tes paroles, tous ces changements inexplicables, sont un supplice!] Tu te meurs, mon enfant, je deviendrai fou;--veux-tu faire mourir aussi de douleur ton pauvre père qui te supplie!
_Il se met à genoux._
CARMOSINE.
Vous me brisez, vous me brisez le coeur!
MAITRE BERNARD.
Je ne puis pas me taire, il faut que tu le saches. Ta mère dit que tu es malade d'amour,... elle a été jusqu'à nommer quelqu'un...
CARMOSINE.
Prenez pitié de moi!
_Elle s'évanouit._
MAITRE BERNARD.
Ah! misérable, tu assassines ta fille! Ta fille unique, bourreau que tu es! Holà, Michel! holà! ma femme! Elle se meurt, je l'ai tuée, voilà mon enfant morte!
SCÈNE VI
LES PRÉCÉDENTS, DAME PAQUE.
DAME PAQUE.
Que voulez-vous? Qu'est-il arrivé?
MAITRE BERNARD.
Vite du vinaigre, des sels, ce flacon, là, sur cette table!
DAME PAQUE, _donnant le flacon_.
J'étais bien sûre que votre Perillo nous ferait ici de mauvaise besogne.
MAITRE BERNARD.
Paix! sur le salut de votre âme! La voici qui rouvre les yeux.
DAME PAQUE.
Eh bien! mon pauvre ange, ma chère Carmosine, comment te sens-tu à présent?
CARMOSINE.
Très bien. Où allez-vous, mon père? Ne me quittez pas.
MAITRE BERNARD.
Laissez-moi! laissez-moi!
DAME PAQUE.
Que veux-tu?
CARMOSINE.
Je ne veux rien; pourquoi mon père s'en va-t-il?
MAITRE BERNARD.
Pourquoi? pourquoi? parce que tout est perdu. Que Dieu me juge!
CARMOSINE.
Restez, mon père, ne vous inquiétez pas; tout cela finira bientôt.
DAME PAQUE.
Ser Vespasiano vient souper avec nous; seras-tu assez forte pour te mettre à table?
CARMOSINE.
Certainement, j'essaierai.
DAME PAQUE, _à son mari_.
Voyez-vous cela? elle y consent.
MAITRE BERNARD, _à sa femme_.
Que le diable vous emporte, vous et votre marotte! Vous ne comprenez donc rien à rien?
CARMOSINE.
Me voilà tout à fait bien maintenant. Le souper est-il prêt? Venez, mon père; donnez-moi le bras pour descendre.
DAME PAQUE.
J'ai ordonné qu'on apportât la table ici. Ne te dérange pas, n'essaie pas de marcher. Voici le seigneur Vespasiano.
MAITRE BERNARD, _à part_.
La peste soit du sot empanaché!
SCÈNE VII
LES PRÉCÉDENTS, SER VESPASIANO.
SER VESPASIANO.
Bonsoir, chère dame.--Salut, maître Bernard.
MAITRE BERNARD.
Bonjour; ne parlez pas si haut.
SER VESPASIANO.
Que vois-je! la perle de mon âme à demi privée de sentiment! Ses yeux d'azur presque fermés à la lumière, et les lis remplaçant les roses!
DAME PAQUE.
C'est le troisième accès depuis deux jours.
SER VESPASIANO.
Père infortuné! tendre mère! combien je sympathise avec votre douleur!
CARMOSINE, _à Bernard qui veut sortir_.
Mon père, ne vous éloignez pas!
SER VESPASIANO, _à Bernard_.
Votre aimable fille vous rappelle, maître Bernard.
MAITRE BERNARD.
Allez au diable, monsieur, et laissez-nous en repos chez nous!
_On apporte le souper._
CARMOSINE, _à son père_.
Ne soyez donc pas triste; venez près de moi. Je veux vous verser un verre de vin.
MAITRE BERNARD, _assis près d'elle_.
O mon enfant! que ne puis-je t'offrir ainsi tout le sang que la vieillesse a laissé dans mes veines, pour ajouter un jour à tes jours!
SER VESPASIANO, _s'asseyant près de dame Pâque_.
Après ce que votre mari vient de me dire, je ne sais trop si je dois rester.
DAME PAQUE.
Plaisantez-vous? est-ce qu'un homme de votre mérite fait attention à de pareilles choses?
SER VESPASIANO.
Il est vrai.--Voilà un rôti qui a une terrible mine.
CARMOSINE, _à son père_.
Dites-moi, qu'est-ce qu'il faut que je mange? Conseillez-moi, donnez-moi votre avis.
MAITRE BERNARD.
Pas de cela, ma chère, prends ceci, oui, je crois du moins;... hélas! je ne sais pas.
SER VESPASIANO, _à dame Pâque_.
Elle détourne les yeux quand je la regarde. Croyez-vous que je réussisse?
DAME PAQUE.
Hélas! peut-on vous résister?
SER VESPASIANO.
Que ne m'est-il permis de fendre mon coeur en deux avec ce poignard, et d'en offrir la moitié à une personne que je respecte... Il m'est impossible de m'expliquer.
DAME PAQUE.
Et il m'est défendu de vous entendre.
_On entend chanter dans la rue._
CARMOSINE.
N'est-ce pas la voix de Minuccio?
SER VESPASIANO.
Oui, ma reine toute belle; c'est Minuccio d'Arezzo lui-même. Il sautille sous ces fenêtres, [sa viole à la main.]
CARMOSINE.
Priez-le de monter ici, mon père; il égaiera notre souper.
MAITRE BERNARD, _à la fenêtre_.
Holà! Minuccio, mon ami, viens ici souper avec nous. Le voilà qui monte, il me fait signe de la tête.
SER VESPASIANO.
C'est un musicien remarquable, fort bon chanteur et joueur d'instruments. Le roi l'écoute volontiers, et il a su, avec ses aubades, s'attirer la protection des gens de cour. Il nous sonna fort doucement l'autre soir d'une guitare qu'il avait apportée, avec certaines amoureuses et tout à fait gracieuses ariettes; nous sommes là une demi-douzaine qui avons des bontés pour lui.
[MAITRE BERNARD.
En vérité? Eh bien! à mes yeux, c'est là le moindre de ses mérites; non que je méprise une bonne chanson, il n'y a rien qui aille mieux à table avec un verre de cerigo; mais avant d'être un savant musicien, un troubadour, comme on dit, Minuccio, pour moi, est un honnête homme, un bon, loyal et ancien ami, tout jeune et frivole qu'il paraît, ami dévoué à notre famille, le meilleur peut-être qui nous reste depuis la mort du père d'Antoine. Voilà ce que je prise en lui, et j'aime mieux son coeur que sa viole.]
SCÈNE VIII
LES PRÉCÉDENTS, MINUCCIO.
CARMOSINE.
Bonsoir, Minuccio. Puisque tu chantes pour le vent qui passe, ne veux-tu pas chanter pour nous?
MINUCCIO.
Belle Carmosine, je chantais tout à l'heure, mais maintenant j'ai envie de pleurer.
CARMOSINE.
D'où te vient cette tristesse?
MINUCCIO.
De vos yeux aux miens. Comment la gaieté oserait-elle rester sur mon pauvre visage, lorsqu'on la voit s'éteindre et mourir dans le sein même de la fleur où l'on devrait la respirer?
CARMOSINE.
Quelle est cette fleur merveilleuse?
MINUCCIO.
La beauté. Dieu l'a mise au monde dans trois excellentes intentions: premièrement, pour nous réjouir; en second lieu, pour nous consoler, et enfin, pour être heureuse elle-même. Telle est la vraie loi de nature, et c'est pécher que de s'en écarter.
CARMOSINE.
Crois-tu cela?
MINUCCIO.
Il n'y a qu'à regarder. Trouvez sur terre une chose plus gaie et plus divertissante à voir qu'un sourire, quand c'est une belle fille qui sourit! Quel chagrin y résisterait? Donnez-moi un joueur à sec, un magistrat cassé, un amant disgracié, un chevalier fourbu, un politique hypocondriaque, les plus grands des infortunés, Antoine après Actium, Brutus après Philippes, que dis-je? un sbire rogneur d'écrits, un inquisiteur sans ouvrage; montrez à ces gens-là seulement une fine joue couleur de pêche, relevée par le coin d'une lèvre de pourpre où le sourire voltige sur deux rangs de perles! Pas un ne s'en défendra, sinon je le déclare indigne de pitié, car son malheur est d'être un sot.
SER VESPASIANO, _à dame Pâque_.
Il a du jargon, il a du jargon; on voit qu'il s'est frotté à nous.
MINUCCIO.
Si donc cette chose plus légère qu'une mouche, plus insaisissable que le vent, plus impalpable et plus délicate que la poussière de l'aile d'un papillon, cette chose qui s'appelle une jolie femme, réjouit tout et console de tout, n'est-il pas juste qu'elle soit heureuse, puisque c'est d'elle que le bonheur nous vient? Le possesseur du plus riche trésor peut, il est vrai, n'être qu'un pauvre, s'il enfouit ses ducats en terre, ne donnant rien à soi ni aux autres; mais la beauté ne saurait être avare. Dès qu'elle se montre, elle se dépense, elle se prodigue sans se ruiner jamais; au moindre geste, au moindre mot, à chaque pas qu'elle fait, sa richesse lui échappe et s'envole autour d'elle, sans qu'elle s'en aperçoive, dans sa grâce comme un parfum, dans sa voix comme une musique, dans son regard comme un rayon de soleil! Il faut donc bien que celle qui donne tant, se fasse un peu, comme dit le proverbe, la charité à elle-même, et prenne sa part du plaisir qu'elle cause... Ainsi, Carmosine, souriez.
CARMOSINE.
En vérité, ta folle éloquence mérite qu'on la paye un tel prix. C'est toi qui es heureux, Minuccio; ce précieux trésor dont tu parles, il est dans ton joyeux esprit. Nous as-tu fait quelques romances nouvelles?
_Elle lui donne un verre qu'elle remplit._
SER VESPASIANO.
Hé! oui, l'ami, chante-nous donc un peu cette chanson que tu nous as dite là-bas.
MINUCCIO.
En quel endroit, magnanime seigneur?
SER VESPASIANO.
Hé, par Dieu! mon cher, au palais du roi.
MINUCCIO.
Il me semblait, vaillant chevalier, que le roi n'était pas là-bas, mais-là haut.
SER VESPASIANO.
Comment cela, rusé compère?
MINUCCIO.
N'avez-vous jamais vu les fantoccini? Et ne sait-on pas que celui qui tient les fils est plus haut placé que ses marionnettes? Ainsi s'en vont deçà delà les petites poupées qu'il fait mouvoir, les gros barons vêtus d'acier, les belles dames fourrées d'hermine, les courtisans en pourpoint de velours, puis la cohue des inutiles, qui sont toujours les plus empressés;... enfin les chevaliers de fortune ou de hasard, si vous voulez, ceux dont la lance branle dans le manche et le pied vacille dans l'étrier.
SER VESPASIANO.
Tu aimes, à ce qu'il paraît, les énumérations, mais tu oublies les baladins et les troubadours ambulants.
MINUCCIO.
Votre invincible Seigneurie sait bien que ces gens-là ne comptent pas; ils ne viennent jamais qu'au dessert. Le parasite doit passer avant eux.
DAME PAQUE, _à ser Vespasiano_.
Votre repartie l'a piqué au vif.
SER VESPASIANO.
Elle était juste, mais un peu verte. Je ne sais si je ne devrais pas pousser encore plus loin les choses.
DAME PAQUE.
Vous vous moquez! qu'y a-t-il d'offensant?
SER VESPASIANO.
Il a parlé d'étriers peu solides et de lances mal emmanchées; c'est une allusion détournée...
DAME PAQUE.
À votre chute de l'autre jour? Ce sont les hasards des combats.
SER VESPASIANO.
Vous avez raison.--Je meurs de soif.
_Il boit._
UN DOMESTIQUE, _entrant_.
On vient d'apporter cette lettre.
_Il la place devant maître Bernard et sort._
CARMOSINE.
À quoi songez-vous donc, mon père?
MAITRE BERNARD.
À quoi je songe?--Que me veut-on?
DAME PAQUE, _qui a pris la lettre_.
C'est un message de votre cher Antoine.
MAITRE BERNARD.
Donnez-moi cela. Peste soit des femmes et de leur fureur de bavarder!
CARMOSINE.
Si cette lettre...
MAITRE BERNARD.
Ce n'est rien, ma fille. C'est une lettre de Marc-Antoine, notre ami de Messine. Ta mère s'est trompée à cause de la ressemblance des noms.
CARMOSINE.
Si cette lettre est de Perillo, lisez-la-moi, je vous en prie.
MAITRE BERNARD.
Tranquillise-toi; je te répète...
CARMOSINE.
Je suis très tranquille, donnez-la-moi.--Il n'y a personne de trop ici.
_Elle lit._
«À MON SECOND PÈRE, MAÎTRE BERNARD.
«Je vais bientôt quitter Palerme. [Je remercie Dieu qu'il m'ait été permis d'approcher une dernière fois des lieux où a commencé ma vie, et où je la laisse tout entière. Il est vrai que, depuis six ans, j'avais nourri une chère espérance, et que j'ai tâché de tirer de mon humble travail ce qui pouvait me rendre digne de la promesse que vous m'aviez faite.] Pardonnez-moi, j'ai vu votre chagrin, et j'ai entendu Carmosine...» O ciel!
MAITRE BERNARD.
Je t'en supplie, rends-moi ce papier!
CARMOSINE.
Laissez-moi, j'irai jusqu'au bout.
_Elle continue._
«Et j'ai entendu Carmosine dire que mon triste amour lui faisait horreur. [Je me doutais depuis longtemps que cette application de ma pauvre intelligence à d'arides études ne porterait que des fruits stériles.] Ne craignez plus qu'une seule parole, échappée de mes lèvres, tente de rappeler le passé, et de faire renaître le souvenir d'un rêve, le plus doux, le seul que j'aie fait, le seul que je ferai sur la terre. Il était trop beau pour être possible. Durant six ans, ce rêve fut ma vie, il fut aussi tout mon courage. Maintenant le malheur se montre à moi. C'était à lui que j'appartenais, il devait être mon maître ici-bas.--Je le salue, et je vais le suivre. Ne songez plus à moi, monsieur; vous êtes délié de votre promesse.»
_Un silence._
Si vous le voulez bien, mon père, je vous demanderai une grâce.
MAITRE BERNARD.
Tout ce qui te plaira, mon enfant. Que veux-tu?
CARMOSINE.
Que vous me permettiez de rester seule un instant avec Minuccio, s'il y consent lui-même; j'ai quelques mots à lui dire, et je vous le renverrai au jardin.
MAITRE BERNARD.
De tout mon coeur.
_À part._
Est-ce que, par hasard, elle se confierait à lui plutôt qu'à moi-même? Dieu le veuille! [car ce garçon-là ne manquerait pas de m'instruire à son tour.] Allons, dame Pâque, venez ça.
CARMOSINE.
Ser Vespasiano, j'ai lu devant vous la lettre que vous venez d'entendre, afin que vous sachiez que je ne fais pas mystère du dessein où je suis de ne me point marier, et pour vous montrer en même temps que les engagements pris et le mérite même ne sauraient changer ma résolution. Maintenant donc, excusez-moi.
SCÈNE IX
MINUCCIO, CARMOSINE.
MINUCCIO.
Vous êtes émue, Carmosine, cette lettre vous a troublée.
CARMOSINE.
Oui, je me sens faible.--Écoute-moi bien, car je ne puis parler longtemps.--Minuccio, je t'ai choisi pour te confier un secret. J'espère d'abord que tu ne le révéleras à aucune créature vivante, sinon à celui que je te dirai; ensuite, qu'autant qu'il te sera possible, tu m'aideras, n'est-ce pas? je t'en prie.--Tu te rappelles, mon ami, cette journée où notre roi Pierre fit la grande fête de son exaltation. Je l'ai vu à cheval au tournoi, et je me suis prise pour lui d'un amour qui m'a réduite à l'état où je suis. Je sais combien il me convient peu d'avoir cet amour pour un roi, et j'ai essayé de m'en guérir; mais comme je n'y saurais rien faire, j'ai résolu, pour moins de souffrance, d'en mourir, et je le ferai. Mais je m'en irais trop désolée s'il ne le savait auparavant, et, ne sachant comment lui faire connaître le dessein que j'ai pris, mieux que par toi (tu le vois souvent, Minuccio), je te supplie de le lui apprendre. Quand ce sera fait, tu me le diras, et je mourrai moins malheureuse.
MINUCCIO.
Carmosine, je vous engage ma foi, et soyez sûre qu'en y comptant, vous ne serez jamais trompée.--Je vous estime d'aimer un si grand roi. Je vous offre mon aide, avec laquelle j'espère, si vous voulez prendre courage, faire de sorte qu'avant trois jours je vous apporterai des nouvelles qui vous seront extrêmement chères; et, pour ne point perdre le temps, j'y vais tâcher dès aujourd'hui.
CARMOSINE.
Je t'en supplie encore une fois.
MINUCCIO.
Jurez-moi d'avoir du courage.
CARMOSINE.
Je te le jure. Va avec Dieu.
FIN DE L'ACTE PREMIER.
ACTE DEUXIÈME
_Au palais du roi.--Une salle.--Une galerie au fond._
SCÈNE PREMIÈRE
PERILLO, UN OFFICIER DU PALAIS.
PERILLO.
Je puis attendre ici?
L'OFFICIER.
Oui, monsieur. En rentrant au palais, le roi va s'arrêter dans cette galerie, et toutes les personnes qui s'y trouvent peuvent approcher de Sa Majesté.
PERILLO, _seul_.