Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 5

Chapter 12

Chapter 123,968 wordsPublic domain

Je l'ai senti comme vous. Il le sait bien aussi, et il a voulu mettre entre nous une barrière infranchissable. Il craignait que je ne voulusse le suivre, il avait peur de mon pardon, et il a pris ce moyen de l'éviter; il savait que, lorsqu'une femme frappe le coeur d'une autre, elle rend toute espèce de retour impossible, et que la blessure ne se guérit pas. O perfide! le jour même qui était fixé, qu'il avait choisi pour notre mariage!... Hier au soir, il fallait voir comme il savait dissimuler! Il semblait, dans son impatience, souffrir d'attendre qu'il fît jour. O ciel! c'est moi qu'on joue ainsi! mon âme loyale ainsi traitée! Vous me connaissez, marquis, n'est-ce pas? Eh bien! j'ai combattu mon caractère trop vif, j'ai plié mon orgueil, afin de supporter ce qui me révoltait souvent, mais du moins ce que je croyais fait sans fausseté, sans dessein de nuire. Maintenant, je te vois tel que tu es, traître, et tu déchires mon coeur et mon honneur!

LE MARQUIS.

Ah ça! je pense à un mot de cette lettre. Lorsqu'il vous dit qu'il ne vous laisse pas seule, qu'est-ce qu'il entend par ces paroles? Est-ce donc que Calabre reste auprès de vous?

CALABRE.

Oh! non, monsieur, cela signifie autre chose.

BETTINE.

Tais-toi, Calabre.

LE MARQUIS.

Pourquoi donc?--Est-ce une indiscrétion que je viens de commettre?

_Bettine ne répond pas. Calabre fait un signe au marquis, et lui montre l'écrin qui est sur la table._

LE MARQUIS.

Je ne comprends pas. Que veux-tu dire à ton tour?

CALABRE.

Madame me défend de parler.

BETTINE.

Parle si tu veux.

LE MARQUIS, _se levant et allant à la table_.

Ceci pique fort ma curiosité. Qu'y a-t-il donc, monsieur Calabre?

CALABRE.

Eh bien! monsieur, puisqu'on me permet de le dire, c'est que cet écrin est cause en partie de tout ce qui arrive.

LE MARQUIS.

Vous voulez badiner, sans doute?

CALABRE.

Pas le moins du monde. Monsieur le baron a fait des reproches horribles à madame d'avoir accepté ces bijoux.

LE MARQUIS.

Mais cela n'a pas le sens commun!

CALABRE.

Et ce matin, monsieur, s'il faut ne vous rien taire, j'étais chargé moi-même de dire à madame qu'elle eût à ne vous point recevoir.

LE MARQUIS.

Ah ça! mais cela a l'air d'un rêve... Est-ce que c'est vrai, Bettine, ce qu'on me raconte là?

BETTINE.

Très vrai.

LE MARQUIS.

Mais cela tient du prodige. À propos de quoi cette querelle d'Allemand? ce ne pouvait être qu'un méchant prétexte dont il avait besoin pour se fâcher.

CALABRE.

Oh! mon Dieu oui, monsieur, pas autre chose.

LE MARQUIS.

J'entends. Mais quelle bizarre idée!

CALABRE.

C'est que monsieur le marquis venait voir souvent madame, du temps qu'elle était à Florence, et monsieur le baron s'est imaginé...

LE MARQUIS.

Quelque sottise.

CALABRE.

Il s'est persuadé, en vous voyant arriver ici, que vous alliez recommencer à faire votre cour à madame.

LE MARQUIS.

Eh bien?

CALABRE.

Et cela l'a fâché.

LE MARQUIS.

C'est malheureux. Quoi! il va l'épouser, et voilà le cas qu'il sait faire d'elle? Mais c'est un drôle que ce monsieur.

BETTINE.

Stéfani! songez que je l'ai aimé.

LE MARQUIS.

C'est juste, je vous demande pardon. Je n'ai pas les mêmes raisons que vous pour le ménager. Ainsi donc, cher monsieur Calabre, vous dites qu'on est jaloux de moi?

CALABRE.

Oui, monsieur.

LE MARQUIS.

En vérité? Eh bien! cela me fait plaisir, cela me rajeunit.--Ah! on est jaloux de moi!

_Après un silence._

Eh bien! morbleu! il a raison.--Bettine, écoutez-moi. Vous avez aimé, vous vous êtes trompée, vous avez fait un mauvais choix, vous en portez la peine; cela est fâcheux, mais cela arrive aux plus honnêtes gens, c'est même à eux que cela ne manque guère. Si maintenant vous avez quelque rancune, et la moindre disposition à courir en poste après le passé, je suis tout prêt et je vous aiderai très volontiers à prendre une revanche qui vous est bien due. Si je n'ai plus le pied assez leste pour me jeter dans une valse, je l'ai encore, Dieu merci, assez ferme pour soutenir un coup d'épée, et je serais ravi de rendre à ce monsieur celui que j'ai reçu autrefois pour vous.

BETTINE.

Mon ami...

LE MARQUIS.

Si, au contraire (ce qui, à mon avis, serait infiniment préférable), vous pouviez avoir la patience, je dirai même le bon sens, de laisser faire le médecin qui guérit toute chose, le temps, connu depuis que le monde existe, je m'offre à vous.

BETTINE.

Vous, Stéfani?

LE MARQUIS.

Moi, non pas aujourd'hui, non pas demain, non pas dans un mois ni dans six, mais quand vous voudrez, quand cela vous plaira, si jamais cela peut vous plaire, quand vous serez calmée, guérie, redevenue tout à fait vous-même, c'est-à-dire gaie, aimable et charmante; quand la blessure qu'un ingrat vous a faite s'effacera avec les jours d'oubli, oui, je le répète, je m'offre à vous. On dit que je veux vous faire ma cour, on a raison; que je vous ai aimée, on a raison; que je vous aime encore, on a raison; et ce que je vous dis là, il y a trois ans que j'aurais dû vous le dire, et je vous le dirai toute ma vie.

BETTINE.

Puisque vous me parlez avec cette franchise, je ne veux pas être moins sincère que vous. Répondre sur-le-champ à ce que vous me proposez, vous comprenez que c'est impossible...

LE MARQUIS.

Quand vous voudrez.

BETTINE.

Mais ce que je puis et ce que je veux vous dire, tout de suite et sans hésiter, c'est qu'au milieu des chagrins que j'éprouve et de toute l'horreur qui m'accable, à cet instant où mon coeur est brisé par un abandon si cruel et une trahison si basse, vos paroles viennent d'y exciter une émotion qui m'est bien douce. Et pourquoi vous le cacherais-je? oui, Stéfani, je suis heureuse de voir que ce monde n'est pas encore désert, et que, si le mensonge et la perfidie peuvent quelquefois s'y rencontrer, on y peut aussi trouver sur sa route la main fidèle d'un ami. Je le savais, mais j'allais l'oublier. Vous m'en avez fait souvenir,... voilà ce dont je vous remercie.

LE MARQUIS.

Et vous pourriez douter qu'on vous aime!

BETTINE.

Non, je crois ce que vous me dites; mais il y a une réflexion que vous n'avez pas faite. Savez-vous bien à qui vous parlez?

LE MARQUIS.

À la plus charmante femme que je connaisse.

BETTINE.

Considérez ceci, marquis: je suis tout à fait désespérée. Le coup que je viens de recevoir est si imprévu, si inconcevable, qu'il m'a d'abord anéantie. Maintenant que ma raison se réveille peu à peu, je cherche comment je pourrais continuer de vivre, et, en vérité, je ne le vois pas.

LE MARQUIS.

Prenez courage.

BETTINE.

Non, je ne le vois pas. À examiner froidement, raisonnablement ce qui m'arrive, je ne veux pas vous tromper, je ne vois nul remède, nul espoir. Je perds l'homme que j'aimais, et ce qu'il y a de plus affreux encore, je suis forcée de le mépriser. Que voulez-vous que je devienne? Es-tu de mon avis, Calabre? Plus je réfléchis, et plus je vois qu'il n'y a plus pour moi d'existence possible. Je ne peux plus rien faire que prier et pleurer. Est-ce à ce reste de moi-même, à ce fantôme de votre amie que vous voulez donner la main? est-ce à un masque couvert de larmes?

_Elle pleure._

LE MARQUIS.

Oui, morbleu! et ces larmes-là, je ne vous demanderai jamais de les essuyer. Je respecte trop votre douleur pour tâcher de vous en distraire, mais je vous dis: le temps s'en chargera,--et laissez-moi aussi achever ma pensée, dût-elle vous choquer en ce moment. Vous n'avez plus, dites-vous, d'existence possible? Vous en avez une toute faite, la seule qui vous convienne, celle que vous aimez, que vous avez choisie, qui est notre plaisir et votre gloire... Vous retournerez au théâtre.

BETTINE.

Y pensez-vous?

LE MARQUIS.

Pourquoi donc pas? Cela vous paraît-il si étrange, qu'en vous offrant d'être votre époux, je vous parle de remonter sur la scène? Oui, je me souviens que, ce matin, vous me disiez qu'une fois mariée, vous y comptiez renoncer pour toujours; mais je vous ai répondu, ce me semble, que ce n'était point mon avis, ni de mon goût, je vous assure. Est-ce qu'on résiste à son talent? En a-t-on la force, en a-t-on le droit, surtout quand ce talent heureux vous a portée sur cette jolie montagne où les Muses dansent autour d'Apollon, et les abeilles autour des Muses?... Croyez-vous donc que l'on puisse être tout bonnement baronne ou marquise, en revenant de ce pays-là? Oh! que non pas! La nature parle: bon gré, mal gré, il faut qu'on l'écoute. Eh! palsambleu! un poète fait des vers et un musicien des chansons, tout comme un pommier fait des pommes. Lorsqu'on me raconte que Rossini se tait, je déclare que je n'en crois rien. Et vous non plus, Bettine, vous ne vous tairez pas. Vous retrouverez force et vaillance, vous reprendrez la harpe de Desdémone, et moi ma place dans mon petit coin, à côté de mon cher quinquet. Vous reverrez cette foule émue, attentive, qui suit vos moindres gestes, qui respire avec vous, ce parterre qui vous aime tant, ces vieux dilettanti qui frappent de leurs cannes, ces jeunes dandies qui, parés pour le bal, déchirent leurs gants en vous applaudissant, ces belles dames dans leurs loges dorées, qui, lorsque le coeur leur bat aux accents du génie, lui jettent si noblement leurs bouquets parfumés! Tout cela vous attend, vous regrette et vous appelle... Ah! je jouissais jadis de vos triomphes! votre amitié m'en donnait une part.--Que serait-ce donc si vous étiez à moi!

BETTINE.

Ah! Stéfani... Mais c'est impossible.

LE MARQUIS.

Ne le dites pas trop vite, ne vous hâtez pas. C'est là tout ce que je vous demande.

_Il lui baise la main._

LE NOTAIRE, _sortant du pavillon_.

Monsieur Calabre!

CALABRE.

Ah! c'est vous?

LE NOTAIRE.

Oui, il n'y a plus de moscatelle, et je ne vois toujours pas les futurs conjoints. Je vais retourner à la ville.

CALABRE, _lui montrant Bettine, qui a laissé sa main dans celle du marquis_.

Attendez, attendez un peu.

FIN DE BETTINE.

Le rôle de Bettine a été écrit pour madame Rose Chéri, qui joignait à son talent de comédienne ceux de pianiste habile et de musicienne consommée. Cette pièce, représentée pour la première fois sur le théâtre du Gymnase dramatique, le 30 octobre 1851, fut écoutée avec une apparence d'attention et de respect, mais dans un morne silence. Il ne serait pas facile d'expliquer aujourd'hui pourquoi ce charmant ouvrage n'a pas obtenu plus de faveur.

* * * * *

CARMOSINE

COMÉDIE EN TROIS ACTES

PUBLIÉE EN 1852, REPRÉSENTÉE EN 1865.

PERSONNAGES. ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES.

PIERRE D'ARAGON, roi de Sicile. MM. BONDOIS. MAITRE BERNARD, médecin. LAUTE. MINUCCIO, troubadour. THIRON. PERILLO, jeune avocat. LAROCHE. SER VESPASIANO, chevalier de fortune. ROMANVILLE. UN OFFICIER DU PALAIS. MICHEL, domestique chez maître Bernard. LA REINE CONSTANCE, femme du roi Pierre. Mlle OTHON. DAME PAQUE, femme de maître Bernard. Mme MASSON. CARMOSINE, leur fille. Mlle THUILLIER. PAGES, ÉCUYERS, DEMOISELLES D'HONNEUR, SUIVANTES DE LA REINE.

_La scène se passe à Palerme._

ACTE PREMIER

_Une salle chez maître Bernard._

SCÈNE PREMIÈRE

MAITRE BERNARD, DAME PAQUE.

DAME PAQUE.

Faites-moi le plaisir de laisser là vos drogues, et d'écouter un peu ce que je vous dis.

MAITRE BERNARD.

Faites-moi la grâce de ne pas me le dire du tout, ce sera tout aussitôt fait.

DAME PAQUE.

Comme il vous plaira. Mélangez vos herbes empestées tout à votre aise. Le seul résultat de votre obstination sera de la voir mourir dans nos bras.

MAITRE BERNARD.

Si mes remèdes ne peuvent rien, que peut donc votre bavardage? Mais c'est votre unique passe-temps de nous inonder de discours inutiles. Dieu merci, la patience est une belle vertu.

DAME PAQUE.

Si vous aimiez votre pauvre fille, elle serait bientôt guérie.

MAITRE BERNARD.

Pourquoi me dites-vous cela? Êtes-vous folle? Ne voyez-vous pas ce que je fais du matin au soir? Pauvre chère âme! tout ce que j'aime! Dites-moi, n'est-ce donc pas assez de voir souffrir l'enfant de mon coeur, sans avoir sur le dos vos éternels reproches? car on dirait, à vous entendre, que je suis cause de tout le mal. Y a-t-il moyen de rien comprendre à cette mélancolie qui la tue? Maudites soient les fêtes de la reine, et que les tournois aillent à tous les diables!

DAME PAQUE.

Vous en revenez toujours à vos moutons.

MAITRE BERNARD.

Oui, on ne m'ôtera pas de la tête qu'elle est tombée malade un dimanche, précisément en revenant de la passe d'armes. Je la vois encore s'asseoir là, sur cette chaise; comme elle était pâle et toute pensive! comme elle regardait tristement ses petits pieds couverts de poussière? Elle n'a dit mot de la journée, et le souper s'est passé sans elle.

DAME PAQUE.

Allez, vous n'êtes qu'un vieux rêveur. Le meilleur de tous les remèdes, je vous le dirai, malgré votre barbe: c'est un beau garçon et un anneau d'or.

MAITRE BERNARD.

Si cela était, pourquoi refuserait-elle tous les partis qu'on lui présente? Pourquoi ne veut-elle même pas entendre parler de Perillo, qui était son ami d'enfance?

DAME PAQUE.

Vraiment, elle s'en soucie bien! Laissez-moi faire. On lui proposera telle personne qu'elle ne refusera pas.

MAITRE BERNARD.

Je sais ce que vous voulez dire, et pour celui-là, c'est moi qui le refuse. Vous vous êtes coiffée d'un flandrin.

DAME PAQUE.

Vous verrez vous-même ce qui en est.

MAITRE BERNARD.

Ce qui en est? Mais, dame Pâque, il y a pourtant dans ce monde certaines choses à considérer. Je ne suis pas un grand seigneur, madame, mais je suis un honnête médecin, un médecin assez riche, dame Pâque, et même fort riche pour cette ville; j'ai dans mon coffre quantité de sacs bien et dûment cachetés. Je ne donnerai pas plus ma fille pour rien, que je ne la vendrai, entendez-vous?

DAME PAQUE.

Vraiment, vous ferez bien, et votre fille mourra de votre sagesse, si elle ne meurt de vos potions. Laissez donc là ce flacon, je vous en prie, et n'empoisonnez pas davantage cette pauvre enfant. Ne voyez-vous donc pas, depuis deux mois, que vos drogueries ne servent à rien? Votre fille est malade d'amour, voilà ce que je sais, moi, de bonne part. Elle aime ser Vespasiano, et toutes les fioles de la terre n'y changeront pas un iota.

MAITRE BERNARD.

Ma fille n'est point une sotte, et ser Vespasiano est un sot. Qu'est-ce qu'un âne peut faire d'une rose?

DAME PAQUE.

Ce n'est pas vous qui l'épouserez. Essayez donc d'avoir le sens commun. Ne convenez-vous pas que c'est en revenant des fêtes de la reine que votre fille est tombée malade? N'en parle-t-elle pas sans cesse? N'amène-t-elle pas toujours les entretiens sur ce chapitre, sur l'habileté des cavaliers, sur les prouesses de celui-là, sur la belle tournure de celui-ci? Est-il rien de plus naturel à une jeune fille sans expérience que de sentir son coeur battre tout à coup pour la première fois, à la vue de tant d'armes resplendissantes, de tant de chevaux, de bannières, au son des clairons, au bruit des épées? Ah! quand j'avais son âge!...

MAITRE BERNARD.

Quand vous aviez son âge, dame Pâque, il me semble que vous m'avez épousé, et il n'y avait point là de trompettes.

DAME PAQUE.

Je le sais bien, mais ma fille est mon sang. Or, dans ces fêtes, je vous le demande, à qui peut-elle s'intéresser? Qui doit-elle chercher dans la foule, si ce n'est les gens qu'elle connaît? Et quel autre, parmi nos amis, quel autre que le beau, le galant, l'invincible ser Vespasiano?

MAITRE BERNARD.

À telle enseigne, qu'au premier coup de lance, il est tombé les quatre fers en l'air.

DAME PAQUE.

Il se peut que son cheval ait fait un faux pas, que sa lance se soit détournée, je ne nie pas cela; il se peut qu'il soit tombé.

MAITRE BERNARD.

Cela se peut assurément; il a pirouetté en l'air comme un volant, et il est tombé, je vous le jure, autant qu'il est possible.

DAME PAQUE.

Mais de quel air il s'est relevé!

MAITRE BERNARD.

Oui, de l'air d'un homme qui a son dîner sur le coeur, et une forte envie de rester par terre. Si un pareil spectacle a rendu ma fille malade, soyez persuadée que ce n'est pas d'amour. Allons, laissez-moi lui porter ceci.

DAME PAQUE.

Faites ce que vous voudrez. Je vous préviens que j'ai invité ce chevalier à souper. Que votre fille ait faim ou non, elle y viendra, et vous jugerez par vous-même de ce qui se passe dans son coeur.

MAITRE BERNARD.

Et pourquoi ne parlerait-elle pas, si vous aviez raison? Suis-je donc un tyran, s'il vous plaît? Ai-je jamais rien refusé à ma fille, à mon unique bien? Est-ce qu'il peut lui tomber une larme des yeux sans que tout mon coeur... Juste ciel! plutôt que de la voir ainsi s'éteindre sans dire une parole, est-ce que je ne voudrais pas?... Allons! vous me rendriez fou!

_Ils sortent chacun d'un côté différent._

SCÈNE II

PERILLO, _seul, entrant_.

Personne ici! Il me semblait avoir entendu parler dans cette chambre. Les clefs sont aux portes, la maison est déserte. D'où vient cela? En traversant la cour, un pressentiment m'a saisi... Rien ne ressemble tant au malheur que la solitude;... maintenant j'ose à peine avancer.--Hélas! je reviens de si loin, seul et presque au hasard; j'avais écrit pourtant, mais je vois bien qu'on ne m'attendait pas. Depuis combien d'années ai-je quitté ce pays? Six ans! Me reconnaîtra-t-elle? Juste ciel! comme le coeur me bat! Dans cette maison de notre enfance, à chaque pas un souvenir m'arrête. Cette salle, ces meubles, les murailles même, tout m'est si connu, tout m'était si cher! D'où vient que j'éprouve à cet aspect un charme plein d'inquiétude qui me ravit et me fait trembler? Voilà la porte du jardin, et celle-ci!... J'ai fait bien du chemin pour venir y frapper; à présent j'hésite sur le seuil. Hélas! là est ma destinée; là est le but de toute ma vie, le prix de mon travail, ma suprême espérance! Comment va-t-elle me recevoir? Que dira-t-elle? Suis-je oublié? Suis-je dans sa pensée? Ah! voilà pourquoi je frissonne;... tout est dans ces deux mots, l'amour ou l'oubli!... Eh bien! quoi? Elle est là sans doute. Je la verrai, elle me tendra la main: n'est-elle pas ma fiancée? n'ai-je pas la promesse de son père? n'est-ce pas sur cette promesse que je suis parti? n'ai-je pas rempli toutes les miennes? Serait-il possible?... Non, mes doutes sont injustes; elle ne peut être infidèle au passé. L'honneur est dans son noble coeur, comme la beauté sur son visage, aussi pur que la clarté des cieux. Qui sait? elle m'attend peut-être; et tout à l'heure... O Carmosine!

SCÈNE III

PERILLO, MAITRE BERNARD.

MAITRE BERNARD.

Silence! elle dort. Quelques heures de bon sommeil, et elle est sauvée.

PERILLO.

Qui, monsieur?

MAITRE BERNARD.

Oui, sauvée, je le crois, du moins.

PERILLO.

Qui, monsieur?

MAITRE BERNARD.

C'est toi, Perillo? ma pauvre fille est bien malade.

PERILLO.

Carmosine! Quel est son mal?

MAITRE BERNARD.

Je n'en sais rien. Eh bien! garçon, tu reviens de Padoue; j'ai reçu ta lettre l'autre jour; tu as terminé tes études, passé tes examens, tu es docteur en droit, tu vas recevoir et bien porter le bonnet carré; tu as tenu parole, mon ami; tu étais parti bon écolier, et tu reviens savant comme un maître. Hé! hé! voilà une belle carrière devant toi. Ma pauvre fille est bien malade.

PERILLO.

Qu'a-t-elle donc, au nom du ciel?

MAITRE BERNARD.

Hé! je te dis que je n'en sais rien. C'est une joie pour moi de te revoir, mon brave Antoine, mais une triste joie; car pourquoi viens-tu? Il était convenu entre ton père et moi que tu épouserais ma fille dès que tu aurais un état solide; tu as bien travaillé, n'est-ce pas? ton coeur n'a pas changé, j'en suis sûr, le mien non plus, et maintenant... O mon Dieu! Qu'a-t-elle donc fait?

PERILLO.

Vos paroles me font frémir. Quoi! sa vie est-elle en danger?

MAITRE BERNARD.

Veux-tu me faire mourir moi-même, à te répéter cent fois que je l'ignore? Elle est malade, Perillo, bien malade.

PERILLO.

Se pourrait-il qu'un homme aussi habile, aussi expérimenté que vous?...

MAITRE BERNARD.

Oui, expérimenté, habile! Voilà justement ce qu'ils disent tous. Ne croirait-on pas que j'ai dans ma boutique la panacée universelle, et que la mort n'ose pas entrer dans la maison d'un médecin? [Je ne m'en suis pas fié à moi seul, j'ai appelé à mon aide tout ce que je connais, tout ce que j'ai pu trouver au monde de docteurs, d'érudits, d'empiriques même, et nous avons dix fois consulté. Habileté de rêveurs, expérience de routine! La nature, Perillo, qui mine et détruit, quand elle veut se cacher, est impénétrable. Qu'on nous montre une plaie, une blessure ouverte, une fièvre ardente, nous voilà savants. Nous avons vu cent fois pareille chose, et l'habitude indique le remède; mais quand la cause du mal ne se découvre point, lorsque la main, les yeux, les battements du coeur, l'enveloppe humaine tout entière est vainement interrogée; lorsqu'une jeune fille de dix-huit ans, belle comme un soleil et fraîche comme une fleur, pâlit tout à coup et chancelle, puis, quand on lui demande ce qu'elle souffre, répond seulement: Je me meurs... Antoine, combien de fois j'ai cherché d'un oeil avide le secret de sa souffrance, dans sa souffrance même! Rien ne me répondait, pas un signe, pas un indice clair et visible, rien devant moi que la douleur muette, car la pauvre enfant ne se plaint jamais; et moi, le coeur brisé de tristesse, plein de mon inutilité, je regarde les rayons poudreux où sont entassés depuis des années les misérables produits de la science. Peut-être, me dis-je, y a-t-il là dedans un remède qui la sauverait, une goutte de cordial, une plante salutaire; mais laquelle? comment deviner?]

PERILLO, _à part_.

Mes pressentiments étaient donc fondés; je suis venu pour trouver cela.

_Haut._

Ce que vous me dites, monsieur, est horrible. Me sera-t-il permis de voir Carmosine?

MAITRE BERNARD.

Sans doute, quand elle s'éveillera; mais elle est bien faible, Perillo. Peut-être nous faudra-t-il d'abord la préparer à ta venue, car la moindre émotion la fatigue beaucoup et suffit quelquefois pour la priver de ses sens. Elle t'a aimé, elle t'aime encore, tu devais l'épouser,... tu me comprends.

PERILLO.

J'agirai comme il vous plaira. Faut-il que je m'éloigne pour quelques jours, pour un aussi long temps que vous le jugerez nécessaire? Parlez, mon père, j'obéirai.

MAITRE BERNARD.

Non, mon ami, tu resteras. N'es-tu pas aussi de la famille?

PERILLO.

Il est bien vrai que j'espérais en être, et vous appeler toujours de ce nom de père que vous me permettiez quelquefois de vous donner.

MAITRE BERNARD.

Toujours, et tu ne nous quitteras plus.

PERILLO.

Mais vous me dites que ma présence peut être nuisible ou fâcheuse. Quand ma vue ne devrait causer qu'un moment de souffrance, la plus faible impression, la plus légère pâleur sur ses traits chéris, ô Dieu! plutôt que de lui coûter seulement une larme, j'aimerais mieux recommencer le long chemin que je viens de faire, et m'exiler à jamais de Palerme.

MAITRE BERNARD.

Ne crains rien, j'arrangerai cela.

PERILLO.

Aimez-vous mieux que j'aille loger dans un autre quartier de la ville? Je puis trouver quelque maison du faubourg (j'en avais une avant d'être orphelin). J'y demeurerais enfermé tout le jour, afin que mon retour fût ignoré; le soir seulement, n'est-ce pas, ou le matin de bonne heure, je viendrais frapper à votre porte et demander de ses nouvelles, car vous concevez que sans cela je ne saurais... Elle souffre donc beaucoup?

MAITRE BERNARD.

Tu pleures, garçon? Écoute donc, il ne faut pourtant pas nous désoler si vite. Cette incompréhensible maladie ne nous a pas dit son dernier mot. Elle dort dans ce moment-ci, et, je te l'ai dit, cela est de bon augure. Qui sait? Prenons nos précautions tout doucement, avec ménagement. Évitons, avant tout, qu'elle ne te voie trop vite; dans l'état où elle est, je n'oserais pas répondre...

SCÈNE IV

LES PRÉCÉDENTS, DAME PAQUE.

DAME PAQUE.