Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 5
Chapter 10
C'est vrai; avec votre blouse grise, vous aviez beau chanter comme un ange, quand je vous voyais courbée dans les cendres, j'avais toujours envie de sauter sur la scène, de rosser monsieur votre père, et de vous enlever dans mon carrosse.
BETTINE.
Miséricorde, marquis! quelle vivacité!
LE MARQUIS.
Aussi, quand je vous voyais revenir dans votre grande robe lamée d'or, avec vos trois diadèmes l'un sur l'autre, étincelante de diamants...
BETTINE.
Je chantais bien mieux, n'est-ce pas?
LE MARQUIS.
Je n'en sais rien, mais c'était charmant. Tra, tra, comment était-ce donc?
BETTINE, _chante les premières mesures de l'air final de la_ Cencrentola _, puis s'arrête tout à coup et dit_:
Ah! que tout cela est loin maintenant!
LE MARQUIS.
Que dites-vous donc là? Renoncez-vous au théâtre?
BETTINE.
Il le faut bien. Est-ce que mon mari (je dis mon mari, il le sera tout à l'heure) me laisserait remonter sur la scène? Cela ne se pourrait pas, marquis. Songez-y donc sérieusement.
LE MARQUIS.
C'est selon le goût et les idées des gens. Mais vous ne renoncez pas du moins à la musique?
BETTINE.
Ah! je crois bien. Est-ce que je pourrais? Nous en vivons ici, cher marquis, et quand vous nous ferez l'honneur de venir manger la soupe, nous vous en ferons tant que vous voudrez,... plus que vous n'en voudrez.
LE MARQUIS.
Oh! pour cela, j'en défie... Mais c'est égal, cela me fend le coeur de penser que je ne pourrai plus, après le dîner, m'aller blottir dans ce cher petit coin où j'étais à demeure pour me délecter à vous entendre.
BETTINE.
Oui, vous étiez un de mes fidèles.
LE MARQUIS.
Pour cela, je m'en vante. L'allumeur de chandelles me faisait chaque soir un petit salut en accrochant son dernier quinquet, car je ne manquais pas d'arriver dans ce moment-là. Ma foi, j'étais de la maison.
BETTINE.
Mieux que cela, marquis; je m'en souviens très bien que vous avez été mon chevalier.
LE MARQUIS.
C'est vrai. Contre ce grand benêt d'officier.
BETTINE.
Qui m'avait sifflée dans _Tancrède_.
LE MARQUIS.
Justement. Je le provoquai en Orbassan, et j'en reçus le plus rude coup d'épée... Ah! c'était le bon temps, celui-là!
BETTINE.
Oui. Ah, Dieu! que tout cela est loin!
LE MARQUIS.
C'est votre refrain, à ce qu'il paraît? Que dirai-je donc, moi qui suis vieux?
BETTINE.
Vous, marquis? Est-ce que vous pouvez? Victor Hugo a fait son vers pour vous, lorsqu'il a dit que le coeur n'a pas de rides.
LE MARQUIS.
Si fait, si fait, je m'en aperçois. Et savez-vous pourquoi, Bettine? C'est que je commence à aimer mes souvenirs plus qu'il ne faudrait; c'est un grand tort. Je m'étais promis toute ma vie de ne jamais tomber dans ce travers-là. J'ai vu tant de bons esprits devenir injustes, tant de connaisseurs incurables, par ce triste effet des années, que je m'étais juré de rester impartial pour les choses nouvelles comme pour les anciennes. Je ne voulais pas être de ces bonnes gens qui ressemblent aux cloches de Boileau:
Pour honorer les morts font mourir les vivants.
Eh bien! j'ai beau faire, j'aime mieux maintenant ce que j'ai aimé que ce que j'aime. Je ne dis point de mal de vos auteurs nouveaux; mais Rossini est toujours mon homme. Ici marchait la grande Pasta avec ses gestes de statue antique; là gazouillait ce rossignol que Rubini avait dans la gorge; je vois le vieux Garcia avec sa fière tournure, escorté du long nez de Pellegrini; Lablache m'a fait rire, la Malibran pleurer. Eh! que diantre voulez-vous que j'y fasse?
BETTINE.
Je ne vois pas que vous ayez si grand tort. Et moi aussi, j'aime mes souvenirs.
LE MARQUIS.
Est-ce qu'on peut en avoir à votre âge?
BETTINE.
Pourquoi donc pas, monsieur le marquis? Si vos souvenirs sont les aînés des miens, cela n'empêche pas qu'ils ne se ressemblent.
LE MARQUIS.
Bah! les vôtres sont nés d'hier; ce sont des enfants qui grandissent. Vous reviendrez tôt ou tard au théâtre.
BETTINE.
Jamais, cher Stéfani, jamais.
LE MARQUIS.
Mais, voyons, dans ce temps-là, n'étiez-vous pas heureuse?
BETTINE.
C'est-à-dire que je ne pensais à rien. Ah! c'est que je n'avais pas aimé.
LE MARQUIS.
Qu'est-ce que vous voulez dire par là?
BETTINE.
Ce que je dis. J'ai été un peu folle, c'est vrai, insouciante, coquette, si vous voulez. Est-ce que ce n'est pas notre droit, par hasard? Mais je ne suis plus rien de tout cela, depuis que j'ai senti mon coeur.
LE MARQUIS.
L'amour vous a rendu la raison? Ah, morbleu! prouvez-nous cela! Mais ce serait à en devenir fou, rien que pour tâcher de se guérir de la sorte. Vous l'aimez donc beaucoup, ce monsieur de... de..., vous ne m'avez pas dit...
BETTINE.
Si je l'aime! ah! mon cher ami, que les mots sont froids, insignifiants, que la parole est misérable quand on veut essayer de dire combien l'on aime! Vous n'avez pas l'idée de notre bonheur, vous ne pouvez pas vous en douter.
LE MARQUIS.
Si fait, si fait, pardonnez-moi.
BETTINE.
C'est tout un roman que ma vie. Ne disiez-vous pas tout à l'heure que vous aviez eu quelquefois l'envie de m'enlever?
LE MARQUIS.
Oui, le diable m'emporte!
BETTINE.
Eh bien! il l'a fait, lui. Figurez-vous, mon cher, quel charme inexprimable! Nous avons tout quitté, nous sommes partis ensemble, en chaise de poste, comme deux oiseaux dans l'air, sans regarder à rien, sans songer à rien; j'ai rompu tous mes engagements, et lui m'a sacrifié toute sa carrière; j'ai désespéré tous mes directeurs...
LE MARQUIS.
Peste! vous disiez bien, en effet, que l'amour vous avait rendue sage.
BETTINE.
Eh! que voulez-vous! quand on s'aime! Nous avons fait le plus délicieux voyage! Imaginez, marquis, que nous n'avons rien vu, ni une ville, ni une montagne, ni un palais, pas la plus petite cathédrale, pas un monument, pas la moindre statue, pas seulement le plus petit tableau!
LE MARQUIS.
Voilà une manière nouvelle de faire le voyage d'Italie.
BETTINE.
N'est-ce pas, marquis? quand on s'aime! Qu'est-ce que cela nous faisait, vos curiosités? Si vous saviez comme il est bon, aimable! Que de soins il prenait de moi! Ah! quel voyage, bonté divine! Moi qui bâillais en chemin de fer, rien que pour aller à Saint-Denis, j'ai fait quatre cents lieues comme un rêve.--Votre Italie! qui veut peut la voir, mais je défie qu'on la traverse comme nous! Nous avons passé comme une flèche, et nous sommes venus droit ici.
LE MARQUIS.
Pourquoi ici, dans cette province?
BETTINE.
Pourquoi?... mais je ne sais trop;... parce qu'il l'a voulu,... parce qu'il avait loué cette campagne... Que vous dirais-je?... Je n'en sais rien... Je serais aussi bien allée autre part,... au bout du monde,... que m'importait? Je me suis arrêtée ici, parce qu'en descendant devant la grille, il m'a dit: Nous sommes arrivés.
LE MARQUIS.
Que ne vous épousait-il à Paris?
BETTINE.
Sa famille s'y opposait. C'est encore là un des cent mille obstacles...
LE MARQUIS.
Vous ne m'avez pas encore dit son nom.
BETTINE.
Ah, bah! je ne vous l'ai pas dit? C'est qu'il me semble que tout le monde le sait. Il se nomme Steinberg, le baron de Steinberg.
LE MARQUIS.
Mais ce n'est pas un nom français, cela.
BETTINE.
Non, mais sa famille habite la France.
LE MARQUIS.
En êtes-vous sûre?
BETTINE.
Oh! il me l'a dit.
LE MARQUIS.
Steinberg! je connais cela. Il me semble même me rappeler certaines circonstances... assez peu gracieuses... Eh, parbleu! c'est lui que je viens de voir ce matin.
BETTINE.
Où cela? Dites. Chez la princesse?
LE MARQUIS.
Précisément, chez la princesse.
BETTINE.
Ah! malheureuse! il y est encore!
LE MARQUIS.
Eh! qu'avez-vous, ma bonne amie?
BETTINE.
Il y est encore, c'est évident; c'est pour cela qu'il ne vient pas. Il y est encore, un jour comme celui-ci! quand tout est prêt, quand le notaire est là, quand je l'attends!... Ah! quel outrage!
LE MARQUIS.
Vous vous fâchez pour peu de chose.
BETTINE.
Pour peu de chose! où avez-vous donc le coeur? Vous ne ressentez pas l'insulte qu'on me fait? Et cet impertinent valet qui me répond d'un air embarrassé... Calabre! Calabre! où es-tu?
SCÈNE VII
LES PRÉCÉDENTS, CALABRE.
CALABRE.
Me voilà, madame, me voilà. Vous m'avez appelé?
BETTINE.
Oui, réponds. Pourquoi tout à l'heure as-tu fait l'ignorant quand je t'ai demandé où était ton maître?
CALABRE.
Moi, madame?
BETTINE.
Oui; essaie donc de me mentir encore, lorsque tu sais qu'il est chez la princesse.
CALABRE.
Ma foi, madame, je ne savais pas...
BETTINE.
Tu ne savais pas!
CALABRE.
Pardon, je ne savais pas si je devais en instruire madame.
BETTINE.
Ah! on te l'avait donc défendu? Parleras-tu?
CALABRE.
Eh bien! madame, puisque vous le voulez, je ne vous cacherai rien. Monsieur le baron avait joué hier, il avait perdu sur parole. Il s'était engagé à payer ce matin. Il a voulu, ayant toute autre affaire, tenir sa promesse.
BETTINE.
Il avait perdu, mon ami? Ah, mon Dieu! je n'en savais rien. Vous le voyez, marquis, c'était là son secret, c'était là tout ce qu'il me cachait. Et il l'avait dit à Calabre! N'est-ce pas que c'est mal de ne m'en avoir rien dit?
LE MARQUIS.
Je ne vois de sa part, dans tout cela, qu'un excès de délicatesse.
BETTINE.
N'est-ce pas? Oh! c'est que mon Steinberg n'a pas l'âme faite comme tout le monde... Il pourrait pourtant revenir plus vite.
LE MARQUIS.
Une femme qui joue et qui gagne au jeu, et qu'on paye dans les vingt-quatre heures, comme un huissier, croyez-moi, ma chère, ce n'est pas celle-là qu'on aime.
BETTINE.
Mais j'y pense, je me trompe encore. Dis-moi, Calabre, que ne t'envoyait-il porter cet argent?
CALABRE.
Madame, c'est qu'il ne l'avait pas. Il lui fallait aller à la ville le demander à son correspondant.
BETTINE.
Mais j'en avais, moi, de l'argent. Ah! que c'est mal! que c'est cruel! C'est donc une somme considérable?
CALABRE.
Non, madame, je ne sais pas au juste, mais il m'a dit que cela ne le gênait point.
LE MARQUIS.
Allons, madame et charmante amie, je vous quitte, je reprends ma course. Je suis heureux de vous voir heureuse. Adieu.
BETTINE.
Mais vous nous reviendrez? Oh! je veux que vous soyez notre ami, d'abord, entendez-vous? notre ami à tous deux! Je prétends vous voir tous les jours, à la mode de notre pays. Où demeurez-vous?
LE MARQUIS.
À trois pas d'ici, à cette maison blanche, là, derrière les arbres.
BETTINE.
C'est délicieux! nous voisinerons.
LE MARQUIS.
Je le voudrais, mais c'est que je pars demain.
BETTINE.
Ah, bah! si vite! c'est impossible! nous ne permettrons jamais cela. Et où allez-vous?
LE MARQUIS.
Je vais à Parme. Vous savez que j'ai là ma famille, et, dans ce moment-ci, je suis absolument forcé...
BETTINE.
Ah, mon Dieu! quel ennui! Vous êtes forcé, dites-vous? Eh bien! tenez, j'aimerais mieux ne pas vous avoir revu du tout. Oui, en vérité, car ce n'est qu'un regret de plus que vous êtes venu m'apporter, et Dieu sait maintenant quand vous reviendrez! Allez! vous êtes un méchant homme!--Mais au moins restez à dîner. Je veux que vous signiez mon contrat.
LE MARQUIS.
Je ne le peux pas, je suis engagé; mais je reviendrai vous faire ma visite d'adieu; et, puisque je ne puis signer votre contrat, je vous enverrai un bouquet de noce.
BETTINE.
Un bouquet?
LE MARQUIS.
Oui.
BETTINE.
Va pour un bouquet.
LE MARQUIS.
Où allez-vous donc, s'il vous plaît?
BETTINE.
Je vous reconduis jusqu'à la grille. Je veux vous garder le plus longtemps possible. Dieu! que vous êtes ennuyeux! que vous êtes insupportable!
SCÈNE VIII
CALABRE, _seul_, _puis_ LE NOTAIRE.
CALABRE.
Allons, cela va un peu mieux. Je pense que monsieur le baron rendra cette fois quelque justice à mon intelligence. Ah, mon Dieu! le voilà qui rentre; il va rencontrer madame avec le marquis;... et la défense qu'il m'a faite!
_Il regarde au balcon._
Non, non! il prend une autre allée; il va du côté du petit bois, comme s'il faisait exprès de les éviter. Serait-il possible? Oui, c'est bien clair; il les a vus, il fait un détour.
LE NOTAIRE.
Monsieur Calabre, les futurs conjoints sont-ils disposés?...
CALABRE.
Non, monsieur Capsucefalo, non, pas encore; dans un instant, dans une minute.
LE NOTAIRE.
Fort bien, monsieur, je suis tout prêt.
CALABRE.
Plaît-il?
LE NOTAIRE.
Comment?
CALABRE, _regardant toujours_.
Je croyais que vous disiez quelque chose.
LE NOTAIRE.
Oui, je disais que je suis tout prêt.
CALABRE.
Fort bien. Vous avez encore de la moscatelle?
LE NOTAIRE.
Oui, monsieur, plus qu'il ne m'en faut.
CALABRE.
À merveille, monsieur, à merveille. Il est inutile de vous déranger. Je vous avertirai quand il sera temps.
LE NOTAIRE.
Je ne bougerai point, monsieur, je ne bougerai point d'ici.
SCÈNE IX
CALABRE, STEINBERG.
STEINBERG.
C'est donc ainsi qu'on suit mes ordres?
CALABRE.
Monsieur, je puis vous assurer...
STEINBERG.
Quoi? Ne vous avais-je pas dit que je ne voulais pas voir cet homme ici?
CALABRE.
Monsieur, j'ai fait votre commission; mais madame n'en a pas tenu compte.
STEINBERG.
Ce n'est pas possible. Lui avez-vous répété?...
CALABRE.
Tout ce que monsieur m'avait ordonné. J'ai même trouvé une excuse pour justifier l'absence de monsieur.
STEINBERG.
Quelle excuse as-tu trouvée?
CALABRE.
Monsieur, j'ai dit que vous aviez joué.
STEINBERG.
Comment, malheureux! Et qu'en savais-tu?
CALABRE.
Voilà encore que j'ai eu tort! Je n'avais pas d'autre ressource, monsieur; vous me l'aviez dit ce matin, et j'ai eu bien soin d'ajouter que c'était peu de chose.
STEINBERG.
Oui, peu de chose! C'était peu ce matin, mais maintenant... Mort et furies! c'est une maison de jeu, c'est un enfer que ce palais!
CALABRE.
Vous avez encore joué, monsieur? Hélas! je vous l'avais bien dit.
STEINBERG.
Tu me l'avais bien dit, animal! Répète-le donc encore une fois! Y a-t-il au monde une phrase plus sotte et plus inepte que celle-là? et dès qu'il vous arrive malheur, elle est dans la bouche de tout le monde. Mon cheval trébuche en sautant un fossé, je tombe, je me casse la jambe: Nous vous l'avions bien dit, s'écrient ceux qui vous relèvent. Quel doux effort de l'amitié!
CALABRE.
Monsieur, j'ai déjà essayé de prendre la liberté de vous dire que si mes petites économies...
STEINBERG.
Eh, morbleu! tes économies, que diantre veux-tu que j'en fasse?
CALABRE.
J'ai quinze mille francs à moi, monsieur. Il me semble...
STEINBERG.
Quinze mille francs! La belle avance! Écoute-moi; mais sur ta vie, garde pour toi ce que je vais te dire. Il faut que je parte.
CALABRE.
Vous, monsieur! Est-ce bien possible?
STEINBERG.
Je n'ai pas autre chose à faire. Cet argent perdu, je ne l'ai pas; il faut que je le trouve, et pour le trouver, il faut que j'aille à Rome ou à Naples. Je connais là quelques banquiers. Je partirai secrètement, je trouverai un prétexte.
CALABRE.
Et madame, monsieur, madame? Elle en mourra.
STEINBERG.
Elle en souffrira. Crois-tu donc que je ne souffre pas moi-même? C'est avec le désespoir dans l'âme que je m'éloigne de ces lieux; mais, je le répète, il faut que je parte,... ou que je me donne la mort. Ainsi, que veux-tu? Va dans ma chambre, appelle Pietro et Giovanni, prépare tout,... et pas un mot de trop. Tu enverras ensuite à la poste demander des chevaux pour ce soir.
CALABRE.
Et vous ne voulez pas de mes quinze mille francs, monsieur?
STEINBERG.
Quinze mille francs! Il m'en faut cent mille!
SCÈNE X
LES PRÉCÉDENTS, BETTINE.
BETTINE.
Cent mille francs, Steinberg! Il vous faut cent mille francs?
STEINBERG.
Qui dit cela, ma chère Bettine?
_Il lui baise la main._
Comment vous portez-vous ce matin? Vous êtes fraîche comme une rose.
BETTINE.
Il ne s'agit pas de moi, mais de vous. Parlez franchement. Vous avez joué?
STEINBERG.
Vous avez mal entendu, ma chère.
BETTINE.
Mal entendu? est-ce vrai, Calabre?
CALABRE.
Moi, madame! je ne sais pas...
STEINBERG.
Allez à votre besogne, Calabre. Pour aujourd'hui, c'est assez bavarder.
CALABRE, _à part, en sortant_.
Bon! encore une gourmade en passant. Mon Dieu! tout cela va de mal en pis.
SCÈNE XI
STEINBERG, BETTINE.
BETTINE.
Vous n'êtes pas sincère, mon ami.
STEINBERG.
Je vous dis que vous vous méprenez. Cette somme dont je parlais, c'était dans l'idée d'un changement, d'une fantaisie.
BETTINE.
D'un changement?
STEINBERG.
Oui, à propos d'une terre, d'une terre assez belle avec un palais, qui est à vendre, qui est pour rien et que vous trouveriez peut-être à votre goût. Nous en causerons plus tard, s'il vous plaît. J'ai quelques ordres à donner.
BETTINE.
Steinberg, vous n'êtes pas sincère.
STEINBERG.
Pourquoi me dites-vous cela?
BETTINE.
Parce que je le vois.
STEINBERG.
Que puis-je vous dire, du moment que vous ne me croyez pas?
BETTINE.
Vous pouvez me dire pourquoi, lorsque je vous ai vu venir de loin dans le jardin, vous étiez pâle, pourquoi vous parliez tout seul, pourquoi vous avez pris l'allée pour nous éviter.
STEINBERG.
J'ai pris l'allée couverte, parce que je ne me souciais pas de vous rencontrer dans la compagnie où je vous voyais.
BETTINE.
Comment! Stéfani! Vous ne le connaissez pas! C'est un ancien ami. Quel motif pourriez-vous avoir?...
STEINBERG.
Je n'aime pas les méchants propos. Je ne puis pas toujours m'empêcher d'en entendre; mais je ne les répète jamais.
BETTINE.
Des propos, sur quoi? Sur mon compte et sur celui de ce bon marquis?--Ah! cela n'est pas sérieux... Mais, maintenant je me rappelle,... vous l'avez vu chez moi, à Florence... Est-ce là qu'on tenait des _propos_?
STEINBERG.
Peut-être bien.
BETTINE.
Quoi! à Florence? Mais Stéfani venait comme tout le monde. Souvenez-vous donc, j'avais une cour, j'étais reine alors, mon ami; j'avais mes flatteurs et mes courtisans, voire mes soldats et mon peuple, ce brave parterre qui m'aimait tant, et à qui je le rendais si bien... Ingrat! qui, seul dans cette foule, m'étiez plus cher que mes triomphes, et que j'ai appelé entre tous pour mettre ma couronne à vos pieds,... vous, Steinberg, jaloux d'un propos, fâché d'une visite que je reçois par hasard! Allons, voyons, c'est une plaisanterie, convenez-en, un pur caprice, ou plutôt, tenez, je vous devine, c'est un prétexte, un biais que vous prenez pour me faire oublier ce que je voulais savoir et vous délivrer de mes questions.
STEINBERG, _s'asseyant_.
Oh! ma chère Bettine, vous êtes bien charmante, et moi je suis... bien malheureux.
BETTINE.
Malheureux, vous! près de moi! Qu'est-ce que c'est? Vite, dites-moi, de quoi s'agit-il?
STEINBERG.
J'ai tort, je me suis mal exprimé. Vous savez ce que c'est qu'un joueur;... eh bien! Bettine, c'est vrai, j'ai joué, et je suis rentré de mauvaise humeur; mais ce n'est rien, rien qui en vaille la peine; n'y pensons plus, pardonnez-moi.
BETTINE.
Ce n'est pas encore bien vrai, ce que vous dites là.
STEINBERG.
Je vous demande en grâce d'y croire.
BETTINE.
Vous le voulez?
STEINBERG.
Je vous en supplie.
BETTINE.
Eh bien! j'y crois, puisque cela vous plaît. Calmez-vous, voyons, trêve aux noirs soucis. Éclaircissez-nous ce front plein d'orages. Vous souvenez-vous de cette chanson?
_Elle se met au piano et joue la ritournelle d'une romance._
STEINBERG, _se levant_.
Bettine, pas cette chanson-là.
BETTINE.
Pourquoi? vous l'avez faite pour moi en passant à Sorrente, après une promenade en mer. Est-ce parce qu'elle se rattache à ces souvenirs qu'elle a déjà cessé de vous plaire? Elle vous ôtait jadis vos ennuis.
_Elle chante._
Nina, ton sourire, Ta voix qui soupire, Tes yeux qui font dire Qu'on croit au bonheur,-- Ces belles années, Ces douces journées, Ces roses fanées, Mortes sur ton coeur...
STEINBERG, _à part, tandis que Bettine joue sans chanter_.
Pourrais-je jamais l'abandonner? et pour qui? grand Dieu! par quelle infernale puissance me suis-je laissé subjuguer?
BETTINE.
À quoi rêvez-vous donc, monsieur? est-ce que c'est poli, ce que vous faites-là?... Il me semble que je me trompe,... je ne me rappelle pas bien,... venez donc...
STEINBERG, _se rapprochant du piano et chantant_.
Nina, ma charmante, Pendant la tourmente, La mer écumante Grondait à nos yeux; Riante et fertile, La plage tranquille Nous montrait l'asile Qu'appelaient nos voeux!
ENSEMBLE.
Aimable Italie, Sagesse ou folie, Jamais, jamais ne t'oublie Qui t'a vue un jour! Toujours plus chérie, Ta rive fleurie Toujours sera la patrie Que cherche l'amour.
STEINBERG.
Mon amie, écoutez-moi. Cette chanson, ces paroles du coeur, ces souvenirs me pénètrent l'âme, me rendent à moi-même... Non, tant d'amour ne sera point un rêve! tant d'espoir de bonheur ne sera point un mensonge! j'en fais le serment à vos pieds.
_Il se met à genoux._
Je viens de me montrer jaloux sans motif, mais je vous ai donné souvent trop de raison de l'être...
BETTINE.
Ne parlons pas de cela, Steinberg.
STEINBERG, _se levant_.
J'en veux parler, je suis las de feindre, de me contraindre, de me sentir indigne de vous. Mes visites chez la princesse vous ont coûté des larmes, je le sais...
BETTINE.
Charles!
STEINBERG.
Je ne veux plus la voir, je ne veux plus entendre parler d'elle. Vivons chez nous, en nous, pour nous, et que l'univers nous oublie à son tour! Le notaire est là, n'est-ce pas? Eh bien! Bettine, signons à l'instant même. Les témoins ne sont pas arrivés? Je sais bien pourquoi, et je vous le dirai. Prenez la première voisine venue, et moi, morbleu! je prendrai Calabre. Que je sois votre mari, et advienne que pourra! Je répète, avec le vieux proverbe: Celui qui aime et qui est aimé est à l'abri des coups du sort!
SCÈNE XII
LES PRÉCÉDENTS, CALABRE.
CALABRE, _entrant avec une lettre et une boîte_.
On apporte cette lettre pour monsieur le baron.
STEINBERG.
Eh, que diantre! est-ce donc si pressé?
CALABRE.
Oui, monsieur; l'homme qu'on envoie a dit qu'on attendait la réponse.
STEINBERG.
Voyons ce que c'est.
_Il prend la lettre._
CALABRE, _donnant la boîte à Bettine_.
Ceci est pour madame.
STEINBERG, _après avoir lu précipitamment la lettre_.
Calabre!
CALABRE.
Monsieur.
STEINBERG.
Qui est-ce qui est là?
CALABRE.
Monsieur, c'est un homme... de là-bas...
STEINBERG.
De chez la princesse? Où est-il, cet homme?
CALABRE.
Là, dans l'antichambre.
STEINBERG.
Je vais lui parler.
SCÈNE XIII
BETTINE, CALABRE.
BETTINE.
Qu'arrive-t-il encore, mon ami? As-tu remarqué, en ouvrant cette lettre, comme il a changé de visage? Est-ce encore un nouveau malheur? Ah! cette femme nous fait bien du mal.
CALABRE.
La lettre n'est pas d'elle, madame; c'est un de ses gens qui l'a apportée, mais ce n'est pas son écriture.
BETTINE.
Son écriture, hélas! excepté moi, tout le monde la connaît donc dans cette maison?
CALABRE, _désignant la boîte_.
Ceci, madame, vient de la part du marquis.
BETTINE.
Ah! je n'y pensais plus.
_Elle ouvre la boîte._
Des diamants!
CALABRE.
Il y a un petit billet.
BETTINE.
Voyons:
_Elle lit._
«Vous m'avez permis, belle dame, de vous envoyer un bouquet de noce...»
Ah! ciel! j'entends la voix de Steinberg; il parle avec une violence! L'entends-tu, Calabre? Il revient ici... Garde cet écrin, il ne faut pas qu'il le voie, pas maintenant, et dis-moi vite, avant qu'il vienne, combien a-t-il perdu?
CALABRE.
Ah! madame, il m'est impossible...
BETTINE.
Il faut que je sache, il faut que tu parles, quand tu serais lié par mille serments! Faut-il te le demander à genoux?
CALABRE.
Ah! ma chère dame!
BETTINE.
Est-ce cent mille francs?
CALABRE, _à voix basse_.
Eh bien! oui.
SCÈNE XIV
LES PRÉCÉDENTS, STEINBERG.
STEINBERG, _à Calabre_.
Que faites-vous là? retirez-vous.
_Calabre sort._
BETTINE.
Vous paraissez ému, Steinberg; cette lettre semble vous avoir... contrarié.
STEINBERG.
Pas le moins du monde.--Qu'est-ce donc que cette boîte que l'on vient de vous envoyer?
BETTINE.
Une bagatelle.--Dites-moi, mon ami, tout à l'heure...
STEINBERG.
Une bagatelle! mais enfin, quoi?
BETTINE.
Mon Dieu, ce n'est pas un mystère,... c'est un cadeau de Stéfani.
STEINBERG.
Ah! un cadeau? et à quel propos?
BETTINE.
À propos... de notre mariage.
STEINBERG.