Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 4
Chapter 8
Quand vous aurez placé ces fleurs sur la table et celles-ci au pied du lit, vous ferez un bon feu, mais de manière à ce que cette nuit la flamme ne flambe pas, et que les charbons échauffent sans éclairer. Vous me donnerez la clef, et vous irez vous coucher.
_Entre Catherine._
CATHERINE.
Notre mère est malade; ne viens-tu pas la voir, Renzo?
LORENZO.
Ma mère est malade?
CATHERINE.
Hélas! je ne puis te cacher la vérité. J'ai reçu hier un billet du duc, dans lequel il me disait que tu avais dû me parler d'amour pour lui; cette lecture a fait bien du mal à Marie.
LORENZO.
Cependant je ne t'avais pas parlé de cela. N'as-tu pas pu lui dire que je n'étais pour rien là-dedans?
CATHERINE.
Je le lui ai dit. Pourquoi ta chambre est-elle aujourd'hui si belle et en si bon état? je ne croyais pas que l'esprit d'ordre fût ton majordome.
LORENZO.
Le duc t'a donc écrit? Cela est singulier que je ne l'aie point su. Et, dis-moi, que penses-tu de sa lettre?
CATHERINE.
Ce que j'en pense?
LORENZO.
Oui, de la déclaration d'Alexandre. Qu'en pense ce petit coeur innocent?
CATHERINE.
Que veux-tu que j'en pense?
LORENZO.
N'as-tu pas été flattée? un amour qui fait l'envie de tant de femmes! un titre si beau à conquérir, la maîtresse de... Va-t'en, Catherine, va dire à ma mère que je te suis. Sors d'ici. Laisse-moi!
_Catherine sort._
Par le ciel! quel homme de cire suis-je donc? Le vice, comme la robe de Déjanire, s'est-il si profondément incorporé à mes fibres, que je ne puisse plus répondre de ma langue, et que l'air qui sort de mes lèvres se fasse ruffian malgré moi? J'allais corrompre Catherine; je crois que je corromprais ma mère, si mon cerveau le prenait à tâche; car Dieu sait quelle corde et quel arc les dieux ont tendus dans ma tête, et quelle force ont les flèches qui en partent. Si tous les hommes sont des parcelles d'un foyer immense, assurément l'être inconnu qui m'a pétri a laissé tomber un tison au lieu d'une étincelle dans ce corps faible et chancelant. Je puis délibérer et choisir, mais non revenir sur mes pas quand j'ai choisi. O Dieu! les jeunes gens à la mode ne se font-ils pas une gloire d'être vicieux, et les enfants qui sortent du collège ont-ils quelque chose de plus pressé que de se pervertir? Quel bourbier doit donc être l'espèce humaine qui se rue ainsi dans les tavernes avec des lèvres affamées de débauche, quand moi, qui n'ai voulu prendre qu'un masque pareil à leurs visages, et qui ai été aux mauvais lieux avec une résolution inébranlable de rester pur sous mes vêtements souillés, je ne puis ni me retrouver moi-même, ni laver mes mains, même avec du sang! Pauvre Catherine! tu mourrais cependant comme Louise Strozzi, ou tu te laisserais tomber comme tant d'autres dans l'éternel abîme, si je n'étais pas là. O Alexandre! je ne suis pas dévot, mais je voudrais, en vérité, que tu fisses ta prière avant de venir ce soir dans cette chambre. Catherine n'est-elle pas vertueuse, irréprochable? Combien faudrait-il pourtant de paroles pour faire de cette colombe ignorante la proie de ce gladiateur aux poils roux? Quand je pense que j'ai failli parler! Que de filles maudites par leurs pères rôdent au coin des bornes, ou regardent leur tête rasée dans le miroir cassé d'une cellule, qui ont valu autant que Catherine, et qui ont écouté un ruffian moins habile que moi! Hé bien! j'ai commis bien des crimes, et si ma vie est jamais dans la balance d'un juge quelconque, il y aura d'un côté une montagne de sanglots; mais il y aura peut-être de l'autre une goutte de lait pur tombée du sein de Catherine, et qui aura nourri d'honnêtes enfants.
_Il sort._
SCÈNE VI
_Une vallée; un couvent dans le fond._
_Entrent_ PHILIPPE STROZZI ET DEUX MOINES; _des novices portent le cercueil de Louise; ils le posent dans un tombeau_.
PHILIPPE.
Avant de la mettre dans son dernier lit, laissez-moi l'embrasser. Lorsqu'elle était couchée, c'est ainsi que je me penchais sur elle pour lui donner le baiser du soir. Ses yeux mélancoliques étaient ainsi fermés à demi; mais ils se rouvraient au premier rayon du soleil, comme deux fleurs d'azur; elle se levait doucement, le sourire sur les lèvres, et elle venait rendre à son vieux père son baiser de la veille. Sa figure céleste rendait délicieux un moment bien triste, le réveil d'un homme fatigué de la vie. Un jour de plus, pensais-je en voyant l'aurore, un sillon de plus dans mon champ! Mais alors j'apercevais ma fille, la vie m'apparaissait sous la forme de sa beauté, et la clarté du jour était la bienvenue.
_On ferme le tombeau._
PIERRE STROZZI, _derrière la scène_.
Par ici, venez par ici.
PHILIPPE.
Tu ne te lèveras plus de ta couche; tu ne poseras pas tes pieds nus sur ce gazon pour revenir trouver ton père. O ma Louise! il n'y a que Dieu qui a su qui tu étais, et moi, moi, moi!
PIERRE, _entrant_.
Ils sont cent à Sestino qui arrivent du Piémont. Venez, Philippe; le temps des larmes est passé.
PHILIPPE.
Enfant, sais-tu ce que c'est que le temps des larmes?
PIERRE.
Les bannis se sont rassemblés à Sestino; il est temps de penser à la vengeance; marchons franchement sur Florence avec notre petite armée. Si nous pouvons arriver à propos pendant la nuit et surprendre les postes de la citadelle, tout est dit. Par le ciel! j'élèverai à ma soeur un autre mausolée que celui-là.
PHILIPPE.
Non pas moi; allez sans moi, mes amis.
PIERRE.
Nous ne pouvons nous passer de vous; sachez-le, les confédérés comptent sur votre nom; François Ier lui-même attend de vous un mouvement en faveur de la liberté. Il vous écrit comme au chef des républicains florentins; voilà sa lettre.
PHILIPPE _ouvre la lettre_.
Dis à celui qui t'a apporté cette lettre qu'il réponde ceci au roi de France: Le jour où Philippe portera les armes contre son pays, il sera devenu fou.
PIERRE.
Quelle est cette nouvelle sentence?
PHILIPPE.
Celle qui me convient.
PIERRE.
Ainsi vous perdez la cause des bannis pour le plaisir de faire une phrase! Prenez garde, mon père, il ne s'agit pas là d'un passage de Pline; réfléchissez avant de dire non.
PHILIPPE.
Il y a soixante ans que je sais ce que je devais répondre à la lettre du roi de France.
PIERRE.
Cela passe toute idée! vous me forceriez à vous dire de certaines choses. Venez avec nous, mon père, je vous en supplie. Lorsque j'allais chez les Pazzi, ne m'avez-vous pas dit: Emmène-moi? Cela était-il différent alors?
PHILIPPE.
Très différent. Un père offensé, qui sort de sa maison l'épée à la main, avec ses amis, pour aller réclamer justice, est très différent d'un rebelle qui porte les armes contre son pays, en rase campagne et au mépris des lois.
PIERRE.
Il s'agissait bien de réclamer justice! il s'agissait d'assommer Alexandre! Qu'est-ce qu'il y a de changé aujourd'hui? Vous n'aimez pas votre pays, ou sans cela vous profiteriez d'une occasion comme celle-ci.
PHILIPPE.
Une occasion, mon Dieu! cela une occasion!
_Il frappe le tombeau._
PIERRE.
Laissez-vous fléchir.
PHILIPPE.
Je n'ai pas une douleur ambitieuse; laisse-moi seul, j'en ai assez dit.
PIERRE.
Vieillard obstiné! inexorable faiseur de sentences! vous serez cause de notre perte.
PHILIPPE.
Tais-toi, insolent! sors d'ici!
PIERRE.
Je ne puis dire ce qui se passe en moi. Allez où il vous plaira, nous agirons sans vous cette fois. Eh! mort de Dieu! il ne sera pas dit que tout soit perdu faute d'un traducteur de latin!
_Il sort._
PHILIPPE.
Ton jour est venu, Philippe! tout cela signifie que ton jour est venu.
_Il sort._
SCÈNE VII
_Le bord de l'Arno; un quai. On voit une longue suite de palais._
_Entre_ LORENZO.
Voilà le soleil qui se couche; je n'ai pas de temps à perdre, et cependant tout ressemble ici à du temps perdu.
_Il frappe à une porte._
Holà! seigneur Alamanno! holà!
ALAMANNO, _sur sa terrasse_.
Qui est là? que me voulez-vous?
LORENZO.
Je viens vous avertir que le duc doit être tué cette nuit; prenez vos mesures pour demain avec vos amis, si vous aimez la liberté.
ALAMANNO.
Par qui doit être tué Alexandre?
LORENZO.
Par Lorenzo de Médicis.
ALAMANNO.
C'est toi, Renzinaccio? Eh! entre donc souper avec de bons vivants qui sont dans mon salon.
LORENZO.
Je n'ai pas le temps; préparez-vous à agir demain.
ALAMANNO.
Tu veux tuer le duc, toi? Allons donc! tu as un coup de vin dans la tête.
_Il sort._
LORENZO, _seul_.
Peut-être que j'ai tort de leur dire que c'est moi qui tuerai Alexandre, car tout le monde refuse de me croire.
_Il frappe à une autre porte._
Holà! seigneur Pazzi! holà!
PAZZI, _sur sa terrasse_.
Qui m'appelle?
LORENZO.
Je viens vous dire que le duc sera tué cette nuit; tâchez d'agir demain pour la liberté de Florence.
PAZZI.
Qui doit tuer le duc?
LORENZO.
Peu importe, agissez toujours, vous et vos amis. Je ne puis vous dire le nom de l'homme.
PAZZI.
Tu es fou, drôle, va-t'en au diable!
_Il sort._
LORENZO, _seul_.
Il est clair que, si je ne dis pas que c'est moi, on me croira encore bien moins.
_Il frappe à une porte._
Holà! seigneur Corsini!
LE PROVÉDITEUR, _sur sa terrasse_.
Qu'est-ce donc?
LORENZO.
Le duc Alexandre sera tué cette nuit.
LE PROVÉDITEUR.
Vraiment, Lorenzo! Si tu es gris, va plaisanter ailleurs. Tu m'as blessé bien mal à propos un cheval au bal des Nasi; que le diable te confonde!
_Il sort._
LORENZO.
Pauvre Florence! pauvre Florence!
_Il sort._
SCÈNE VIII
_Une plaine._
_Entrent_ PIERRE STROZZI ET DEUX BANNIS.
PIERRE.
Mon père ne veut pas venir. Il m'a été impossible de lui faire entendre raison.
PREMIER BANNI.
Je n'annoncerai pas cela à mes camarades: il y a de quoi les mettre en déroute.
PIERRE.
Pourquoi? Montez à cheval ce soir, et allez bride abattue à Sestino; j'y serai demain matin. Dites que Philippe a refusé, mais que Pierre ne refuse pas.
PREMIER BANNI.
Les confédérés veulent le nom de Philippe: nous ne ferons rien sans cela.
PIERRE.
Le nom de famille de Philippe est le même que le mien; dites que Strozzi viendra, cela suffit.
PREMIER BANNI.
On me demandera lequel des Strozzi, et si je ne réponds pas: Philippe, rien ne se fera.
PIERRE.
Imbécile! fais ce qu'on te dit, et ne réponds que pour toi-même. Comment sais-tu d'avance que rien ne se fera?
PREMIER BANNI.
Seigneur, il ne faut pas maltraiter les gens.
PIERRE.
Allons! monte à cheval, et va à Sestino.
PREMIER BANNI.
Ma foi, monsieur, mon cheval est fatigué! j'ai fait douze lieues dans la nuit. Je n'ai pas envie de le seller à cette heure.
PIERRE.
Tu n'es qu'un sot.
_A l'autre banni._
Allez-y, vous: vous vous y prendrez mieux.
DEUXIÈME BANNI.
Le camarade n'a pas tort pour ce qui regarde Philippe; il est certain que son nom ferait bien pour la cause.
PIERRE.
Lâches! manants sans coeur! ce qui fait bien pour la cause, ce sont vos femmes et vos enfants qui meurent de faim, entendez-vous? Le nom de Philippe leur remplira la bouche, mais il ne leur remplira pas le ventre. Quels pourceaux êtes-vous!
DEUXIÈME BANNI.
Il est impossible de s'entendre avec un homme aussi grossier; allons-nous-en, camarade.
PIERRE.
Va au diable, canaille! et dis à tes confédérés que, s'ils ne veulent pas de moi, le roi de France en veut, lui; et qu'ils prennent garde qu'on ne me donne la main haute sur vous tous!
DEUXIÈME BANNI, _à l'autre_.
Viens, camarade, allons souper; je suis, comme toi, excédé de fatigue.
_Ils sortent._
SCÈNE IX
_Une place; il est nuit._
_Entre_ LORENZO.
Je lui dirai que c'est un motif de pudeur, et j'emporterai la lumière;--cela se fait tous les jours;--une nouvelle mariée, par exemple, exige cela de son mari pour entrer dans la chambre nuptiale, et Catherine passe pour très vertueuse.--Pauvre fille! qui l'est sous le soleil, si elle ne l'est pas? Que ma mère mourût de tout cela, voilà ce qui pourrait arriver.
Ainsi donc, voilà qui est fait. Patience! une heure est une heure, et l'horloge vient de sonner. Si vous y tenez cependant?--Mais non, pourquoi? Emporte le flambeau si tu veux: la première fois qu'une femme se donne, cela est tout simple.--Entrez donc, chauffez-vous donc un peu.--Oh! mon Dieu, oui, pur caprice de jeune fille.--Et quel motif de croire à ce meurtre? Cela pourra les étonner, même Philippe.
Te voilà, toi, face livide?
_La lune paraît._
Si les républicains étaient des hommes, quelle révolution demain dans la ville! Mais Pierre est un ambitieux; les Ruccellai seuls valent quelque chose.--Ah! les mots, les mots, les éternelles paroles! S'il y a quelqu'un là-haut, il doit bien rire de nous tous; cela est très comique, très comique, vraiment.--O bavardage humain! ô grand tueur de corps morts! grand défonceur de portes ouvertes! ô hommes sans bras!
Non! non! je n'emporterai pas la lumière.--J'irai droit au coeur; il se verra tuer... Sang du Christ! on se mettra demain aux fenêtres.
Pourvu qu'il n'ait pas imaginé quelque cuirasse nouvelle, quelque cotte de mailles. Maudite invention! Lutter avec Dieu et le diable, cela n'est rien; mais lutter avec des bouts de ferraille croisés les uns sur les autres par la main sale d'un armurier!--Je passerai le second pour entrer; il posera son épée là,--ou là,--oui, sur le canapé.--Quant à l'affaire du baudrier à rouler autour de la garde, cela est aisé. S'il pouvait lui prendre fantaisie de se coucher, voilà où serait le vrai moyen. Couché, assis ou debout? Assis plutôt. Je commencerai par sortir. Scoronconcolo est enfermé dans le cabinet. Alors nous venons, nous venons. Je ne voudrais pourtant pas qu'il tournât le dos. J'irai à lui tout droit. Allons! la paix, la paix! l'heure va venir.--Il faut que j'aille dans quelque cabaret; je ne m'aperçois pas que je prends du froid; je boirai une bouteille.--Non, je ne veux pas boire. Où diable vais-je donc? les cabarets sont fermés.
Est-elle bonne fille?--Oui, vraiment.--En chemise?--Oh! non, non, je ne le pense pas.--Pauvre Catherine!--Que ma mère mourût de tout cela, ce serait triste. Et quand je lui aurais dit mon projet, qu'aurais-je pu y faire? au lieu de la consoler, cela lui aurait fait dire: «Crime, crime!» jusqu'à son dernier soupir.
Je ne sais pourquoi je marche, je tombe de lassitude.
_Il s'assoit._
Pauvre Philippe! une fille belle comme le jour! Une seule fois je me suis assis près d'elle sous le marronnier; ces petites mains blanches, comme cela travaillait! Que de journées j'ai passées, moi, assis sous les arbres! Ah! quelle tranquillité! quel horizon à Cafaggiuolo! Jeannette était jolie, la petite fille du concierge, en faisant sécher sa lessive. Comme elle chassait les chèvres qui venaient marcher sur son linge étendu sur le gazon! la chèvre blanche revenait toujours, avec ses grandes pattes menues.
_Une horloge sonne._
Ah! ah! il faut que j'aille là-bas.--Bonsoir, mignon; eh! trinque donc avec Giomo.--Bon vin! Cela serait plaisant qu'il lui vînt à l'idée de me dire: «Ta chambre est-elle retirée? entendra-t-on quelque chose du voisinage?» Cela serait plaisant. Ah! on y a pourvu. Oui, cela serait drôle qu'il lui vînt cette idée.
Je me trompe d'heure; ce n'est que la demie. Quelle est donc cette lumière sous le portique de l'église? on taille, on remue des pierres. Il paraît que ces hommes sont courageux avec les pierres. Comme ils coupent! comme ils enfoncent! Ils font un crucifix; avec quel courage ils le clouent! Je voudrais voir que leur cadavre de marbre les prît tout d'un coup à la gorge.
Eh bien! eh bien! quoi donc? j'ai des envies de danser qui sont incroyables. Je crois, si je m'y laissais aller, que je sauterais comme un moineau sur tous ces gros plâtras et sur toutes ces poutres. Eh, mignon! eh, mignon! mettez vos gants neufs, un plus bel habit que cela; tra la la! faites-vous beau, la mariée est belle. Mais, je vous le dis à l'oreille, prenez garde à son petit couteau.
_Il sort en courant._
SCÈNE X
_Chez le duc._
LE DUC, _à souper_; GIOMO.--_Entre le cardinal_ CIBO.
LE CARDINAL.
Altesse, prenez garde à Lorenzo.
LE DUC.
Vous voilà, cardinal! asseyez-vous donc, et prenez donc un verre.
LE CARDINAL.
Prenez garde à Lorenzo, duc. Il a été demander ce soir à l'évêque de Marzi la permission d'avoir des chevaux de poste cette nuit.
LE DUC.
Cela ne se peut pas.
LE CARDINAL.
Je le tiens de l'évêque lui-même.
LE DUC.
Allons donc! je vous dis que j'ai de bonnes raisons pour savoir que cela ne se peut pas.
LE CARDINAL.
Me faire croire est peut-être impossible; je remplis mon devoir en vous avertissant.
LE DUC.
Quand cela serait vrai, que voyez-vous d'effrayant à cela? Il va peut-être à Cafaggiuolo.
LE CARDINAL.
Ce qu'il y a d'effrayant, monseigneur, c'est qu'en passant sur la place pour venir ici, je l'ai vu de mes yeux sauter sur des poutres et des pierres comme un fou. Je l'ai appelé, et je suis forcé d'en convenir, son regard m'a fait peur. Soyez certain qu'il mûrit dans sa tête quelque projet pour cette nuit.
LE DUC.
Et pourquoi ces projets me seraient-ils dangereux?
LE CARDINAL.
Faut-il tout dire, même quand on parle d'un favori? Apprenez qu'il a dit ce soir à deux personnes de ma connaissance, publiquement sur leur terrasse, qu'il vous tuerait cette nuit.
LE DUC.
Buvez donc un verre de vin, cardinal. Est-ce que vous ne savez pas que Renzo est ordinairement gris au coucher du soleil?
_Entre Sire Maurice._
SIRE MAURICE.
Altesse, défiez-vous de Lorenzo. Il a dit à trois de mes amis, ce soir, qu'il voulait vous tuer cette nuit.
LE DUC.
Et vous aussi, brave Maurice, vous croyez aux fables? je vous croyais plus homme que cela.
SIRE MAURICE.
Votre Altesse sait si je m'effraye sans raison. Ce que je dis, je puis le prouver.
LE DUC.
Asseyez-vous donc, et trinquez avec le cardinal; vous ne trouverez pas mauvais que j'aille à mes affaires.
_Entre Lorenzo._
Eh bien! mignon, est-il déjà temps?
LORENZO.
Il est minuit tout à l'heure.
LE DUC.
Qu'on me donne mon pourpoint de zibeline!
LORENZO.
Dépêchons-nous! votre belle est peut-être déjà au rendez-vous.
LE DUC.
Quels gants faut-il prendre? ceux de guerre, ou ceux d'amour?
LORENZO.
Ceux d'amour, Altesse.
LE DUC.
Soit, je veux être un vert galant.
_Ils sortent._
SIRE MAURICE.
Que dites-vous de cela, cardinal?
LE CARDINAL.
Que la volonté de Dieu se fait malgré les hommes.
_Ils sortent._
SCÈNE XI
_La chambre de Lorenzo._
_Entrent_ LE DUC ET LORENZO.
LE DUC.
Je suis transi,--il fait vraiment froid.
_Il ôte son épée._
Eh bien! mignon, qu'est-ce que tu fais donc?
LORENZO.
Je roule votre baudrier autour de votre épée, et je la mets sous votre chevet. Il est bon d'avoir toujours une arme sous la main.
_Il entortille le baudrier de manière à empêcher l'épée de sortir du fourreau._
LE DUC.
Tu sais que je n'aime pas les bavardes, et il m'est revenu que la Catherine était une belle parleuse. Pour éviter les conversations, je vais me mettre au lit. A propos, pourquoi donc as-tu fait demander des chevaux de poste à l'évêque de Marzi?
LORENZO.
Pour aller voir mon frère, qui est très malade, à ce qu'il m'écrit.
LE DUC.
Va donc chercher ta tante.
LORENZO.
Dans un instant.
_Il sort._
LE DUC, _seul_.
Faire la cour à une femme qui vous répond oui lorsqu'on lui demande oui ou non, cela m'a toujours paru très sot, et tout à fait digne d'un Français. Aujourd'hui surtout que j'ai soupé comme trois moines, je serais incapable de dire seulement: «Mon coeur,» ou: «Mes chères entrailles,» à l'infante d'Espagne. Je veux faire semblant de dormir: ce sera peut-être cavalier, mais ce sera commode.
_Il se couche.--Lorenzo rentre l'épée à la main._
LORENZO.
Dormez-vous, seigneur?
_Il le frappe._
LE DUC.
C'est toi, Renzo?
LORENZO.
Seigneur, n'en doutez pas.
_Il le frappe de nouveau.--Entre Scoronconcolo._
SCORONCONCOLO.
Est-ce fait?
LORENZO.
Regarde, il m'a mordu au doigt. Je garderai jusqu'à la mort cette bague sanglante, inestimable diamant.
SCORONCONCOLO.
Ah! mon Dieu! c'est le duc de Florence!
LORENZO, _s'asseyant sur la fenêtre_.
Que la nuit est belle! que l'air du ciel est pur! Respire, respire, coeur navré de joie!
SCORONCONCOLO.
Viens, maître, nous en avons trop fait; sauvons-nous.
LORENZO.
Que le vent du soir est doux et embaumé! comme les fleurs des prairies s'entr'ouvrent! O nature magnifique! ô éternel repos!
SCORONCONCOLO.
Le vent va glacer sur votre visage la sueur qui en découle.--Venez, seigneur.
LORENZO.
Ah! Dieu de bonté! quel moment!
SCORONCONCOLO, _à part_.
Son âme se dilate singulièrement. Quant à moi, je prendrai les devants.
_Il veut sortir._
LORENZO.
Attends, tire ces rideaux. Maintenant, donne-moi la clef de cette chambre.
SCORONCONCOLO.
Pourvu que les voisins n'aient rien entendu!
LORENZO.
Ne te souviens-tu pas qu'ils sont habitués à notre tapage? Viens, partons.
_Ils sortent._
FIN DE L'ACTE QUATRIÈME.
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE PREMIÈRE
_Au palais du duc._
_Entrent_ VALORI, SIRE MAURICE ET GUICCIARDINI.
_Une foule de courtisans circulent dans la salle et dans les environs._
SIRE MAURICE.
Giomo n'est pas revenu encore de son message; cela devient de plus en plus inquiétant.
GUICCIARDINI.
Le voilà qui entre dans la salle.
_Entre Giomo._
SIRE MAURICE.
Eh bien! qu'as-tu appris?
GIOMO.
Rien du tout.
_Il sort._
GUICCIARDINI.
Il ne veut pas répondre: le cardinal Cibo est enfermé dans le cabinet du duc; c'est à lui seul que les nouvelles arrivent.
_Entre un autre messager._
Eh bien! le duc est-il retrouvé? sait-on ce qu'il est devenu?
LE MESSAGER.
Je ne sais pas.
_Il entre dans le cabinet._
VALORI.
Quel événement épouvantable, messieurs, que cette disparition! point de nouvelles du duc! Ne disiez-vous pas, sire Maurice, que vous l'avez vu hier soir? Il ne paraissait pas malade?
_Rentre Giomo._
GIOMO, _à sire Maurice_.
Je puis vous le dire à l'oreille, le duc est assassiné.
SIRE MAURICE.
Assassiné! par qui? où l'avez-vous trouvé?
GIOMO.
Où vous nous aviez dit:--dans la chambre de Lorenzo.
SIRE MAURICE.
Ah! sang du diable! Le cardinal le sait-il?
GIOMO.
Oui, Excellence.
SIRE MAURICE.
Que décide-t-il? qu'y a-t-il à faire? Déjà le peuple se porte en foule vers le palais; toute cette hideuse affaire a transpiré; nous sommes morts si elle se confirme; on nous massacrera.
_Des valets portant des tonneaux pleins de vin et de comestibles passent dans le fond._
GUICCIARDINI.
Que signifie cela? va-t-on faire des distributions au peuple?
_Entre un seigneur de la cour._
LE SEIGNEUR.
Le duc est-il visible, messieurs? Voilà un cousin à moi, nouvellement arrivé d'Allemagne, que je désire présenter à Son Altesse; soyez assez bons pour le voir d'un oeil favorable.
GUICCIARDINI.
Répondez-lui, seigneur Valori; je ne sais que lui dire.
VALORI.
La salle se remplit à tout instant de ces complimenteurs du matin. Ils attendent tranquillement qu'on les admette.
SIRE MAURICE, _à Giomo_.
On l'a enterré là?
GIOMO.
Ma foi, oui, dans la sacristie. Que voulez-vous! si le peuple apprenait cette mort-là, elle pourrait en causer bien d'autres. Lorsqu'il en sera temps, on lui fera des obsèques publiques. En attendant, nous l'avons emporté dans un tapis.
VALORI.
Qu'allons-nous devenir?
PLUSIEURS SEIGNEURS, _s'approchant_.
Nous sera-t-il bientôt permis de présenter nos devoirs à Son Altesse? qu'en pensez-vous, messieurs?
LE CARDINAL CIBO, _entrant_.
Oui, messieurs, vous pourrez entrer dans une heure ou deux; le duc a passé la nuit à une mascarade, et il repose dans ce moment.
_Des valets suspendent des dominos aux croisées._
LES COURTISANS.
Retirons-nous; le duc est encore couché. Il a passé la nuit au bal.
_Les courtisans se retirent. Entrent les Huit._
NICCOLINI.
Eh bien! cardinal, qu'y a-t-il de décidé?
LE CARDINAL.
Primo avulso, non deficit alter Aureus, et simili frondescit virga metallo.
_Il sort._
NICCOLINI.
Voilà qui est admirable! mais qu'y a-t-il de fait? Le duc est mort; il faut en élire un autre, et cela le plus vite possible. Si nous n'avons pas un duc ce soir ou demain, c'en est fait de nous. Le peuple est en ce moment comme l'eau qui va bouillir.
VETTORI.
Je propose Octavien de Médicis.
CAPPONI.