Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 4
Chapter 3
Adieu, Florence la bâtarde, spectre hideux de l'antique Florence! adieu, fange sans nom!
TOUS LES BANNIS.
Adieu, Florence! maudites soient les mamelles de tes femmes! maudits soient les sanglots! maudits les prières de tes églises, le pain de tes blés, l'air de tes rues! Malédiction sur la dernière goutte de ton sang corrompu!
FIN DE L'ACTE PREMIER.
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE PREMIÈRE
_Chez les Strozzi._
PHILIPPE, _dans son cabinet_.
Dix citoyens bannis dans ce quartier-ci seulement! le vieux Galeazzo et le petit Maffio bannis, sa soeur corrompue, devenue une fille publique en une nuit! Pauvre petite! Quand l'éducation des basses classes sera-t-elle assez forte pour empêcher les petites filles de rire lorsque leurs parents pleurent? La corruption est-elle donc une loi de nature? Ce qu'on appelle la vertu, est-ce donc l'habit du dimanche qu'on met pour aller à la messe? Le reste de la semaine, on est à la croisée, et, tout en tricotant, on regarde les jeunes gens passer. Pauvre humanité! quel nom portes-tu donc? celui de ta race, ou celui de ton baptême? Et nous autres vieux rêveurs, quelle tache originelle avons-nous lavée sur la face humaine depuis quatre ou cinq mille ans que nous jaunissons avec nos livres? Qu'il t'est facile à toi, dans le silence du cabinet, de tracer d'une main légère une ligne mince et pure comme un cheveu sur ce papier blanc! qu'il t'est facile de bâtir des palais et des villes avec ce petit compas et un peu d'encre! Mais l'architecte qui a dans son pupitre des milliers de plans admirables ne peut soulever de terre le premier pavé de son édifice, quand il vient se mettre à l'ouvrage avec son dos voûté et ses idées obstinées. Que le bonheur des hommes ne soit qu'un rêve, cela est pourtant dur; que le mal soit irrévocable, éternel, impossible à changer, non! Pourquoi le philosophe qui travaille pour tous regarde-t-il autour de lui? voilà le tort. Le moindre insecte qui passe devant ses yeux lui cache le soleil: allons-y donc plus hardiment; la république, il nous faut ce mot-là. Et quand ce ne serait qu'un mot, c'est quelque chose, puisque les peuples se lèvent quand il travers l'air... Ah! bonjour, Léon.
_Entre le prieur de Capoue._
LE PRIEUR.
Je viens de la foire de Montolivet.
PHILIPPE.
Était-ce beau? Te voilà aussi, Pierre? Assieds-toi donc; j'ai à te parler.
_Entre Pierre Strozzi._
LE PRIEUR.
C'était très beau, et je me suis assez amusé, sauf certaine contrariété un peu trop forte que j'ai quelque peine à digérer.
PIERRE.
Bah! qu'est-ce que c'est donc?
LE PRIEUR.
Figurez-vous que j'étais entré dans une boutique pour prendre un verre de limonade...--Mais non, cela est inutile, je suis un sot de m'en souvenir.
PHILIPPE.
Que diable as-tu sur le coeur? tu parles comme une âme en peine.
LE PRIEUR.
Ce n'est rien; un méchant propos, rien de plus. Il n'y a aucune importance à attacher à tout cela.
PIERRE.
Un propos? sur qui? sur toi?
LE PRIEUR.
Non pas sur moi précisément. Je me soucierais bien d'un propos sur moi!
PIERRE.
Sur qui donc? Allons! parle, si tu veux.
LE PRIEUR.
J'ai tort; on ne se souvient pas de ces choses-là, quand on sait la différence d'un honnête homme à un Salviati.
PIERRE.
Salviati? Qu'a dit cette canaille?
LE PRIEUR.
C'est un misérable, tu as raison. Qu'importe ce qu'il peut dire! Un homme sans pudeur, un valet de cour, qui, à ce qu'on raconte, a pour femme la plus grande dévergondée! Allons! voilà qui est fait, je n'y penserai pas davantage.
PIERRE.
Penses-y et parle, Léon; c'est-à-dire que cela me démange de lui couper les oreilles. De qui a-t-il médit? De nous? de mon père? Ah! sang du Christ, je ne l'aime guère, ce Salviati. Il faut que je sache cela, entends-tu?
LE PRIEUR.
Si tu y tiens, je te le dirai. Il s'est exprimé devant moi, dans une boutique, d'une manière vraiment offensante sur le compte de notre soeur.
PIERRE.
O mon Dieu! Dans quels termes? Allons! parle donc!
LE PRIEUR.
Dans les termes les plus grossiers.
PIERRE.
Diable de prêtre que tu es! tu me vois hors de moi d'impatience, et tu cherches tes mots! Dis les choses comme elles sont; parbleu! un mot est un mot; il n'y a pas de bon Dieu qui tienne.
PHILIPPE.
Pierre, Pierre! tu manques à ton frère.
LE PRIEUR.
Il a dit qu'il coucherait avec elle, voilà son mot, et qu'elle le lui avait promis.
PIERRE.
Qu'elle couch... Ah! mort de mort, de mille morts! Quelle heure est-il?
PHILIPPE.
Où vas-tu? Allons! es-tu fait de salpêtre? Qu'as-tu à faire de cette épée? tu en as une au côté.
PIERRE.
Je n'ai rien à faire; allons dîner; le dîner est servi.
_Ils sortent._
SCÈNE II
_Le portail d'une église._
_Entrent_ LORENZO ET VALORI.
VALORI.
Comment se fait-il que le duc n'y vienne pas? Ah! monsieur, quelle satisfaction pour un chrétien que ces pompes magnifiques de l'Église romaine! quel homme peut y être insensible? L'artiste ne trouve-t-il pas là le paradis de son coeur? le guerrier, le prêtre et le marchand n'y rencontrent-ils pas tout ce qu'ils aiment? Cette admirable harmonie des orgues, ces tentures éclatantes de velours et de tapisseries, ces tableaux des premiers maîtres, les parfums tièdes et suaves que balancent les encensoirs, et les chants délicieux de ces voix argentines, tout cela peut choquer, par son ensemble mondain, le moine sévère et ennemi du plaisir; mais rien n'est plus beau, selon moi, qu'une religion qui se fait aimer par de pareils moyens. Pourquoi les prêtres voudraient-ils servir un Dieu jaloux? La religion n'est pas un oiseau de proie; c'est une colombe compatissante qui plane doucement sur tous les rêves et sur tous les amours.
LORENZO.
Sans doute; ce que vous dites là est parfaitement vrai, et parfaitement faux, comme tout au monde.
TEBALDEO FRECCIA, _s'approchant de Valori_.
Ah! monseigneur, qu'il est doux de voir un homme tel que Votre Éminence parler ainsi de la tolérance et de l'enthousiasme sacré! Pardonnez à un citoyen obscur, qui brûle de ce feu divin, de vous remercier de ce peu de paroles que je viens d'entendre. Trouver sur les lèvres d'un honnête homme ce qu'on a soi-même dans le coeur, c'est le plus grand des bonheurs qu'on puisse désirer.
VALORI.
N'êtes-vous pas le petit Freccia?
TEBALDEO.
Mes ouvrages ont peu de mérite; je sais mieux aimer les arts que je ne sais les exercer. Ma jeunesse tout entière s'est passée dans les églises. Il me semble que je ne puis admirer ailleurs Raphaël et notre divin Buonarotti. Je demeure alors durant des journées devant leurs ouvrages, dans une extase sans égale. Le chant de l'orgue me révèle leur pensée, et me fait pénétrer dans leur âme; je regarde les personnages de leurs tableaux si saintement agenouillés, et j'écoute, comme si les cantiques du choeur sortaient de leurs bouches entr'ouvertes; des bouffées d'encens aromatique passent entre eux et moi dans une vapeur légère; je crois y voir la gloire de l'artiste; c'est aussi une triste et douce fumée, et qui ne serait qu'un parfum stérile, si elle ne montait à Dieu.
VALORI.
Vous êtes un vrai coeur d'artiste! venez à mon palais, et ayez quelque chose sous votre manteau quand vous y viendrez. Je veux que vous travailliez pour moi.
TEBALDEO.
C'est trop d'honneur que me fait Votre Éminence. Je suis un desservant bien humble de la sainte religion de la peinture.
LORENZO.
Pourquoi remettre vos offres de service? Vous avez, il me semble, un cadre dans les mains.
TEBALDEO.
Il est vrai; mais je n'ose le montrer à de si grands connaisseurs. C'est une esquisse bien pauvre d'un rêve magnifique.
LORENZO.
Vous faites le portrait de vos rêves? Je ferai poser pour vous quelques-uns des miens.
TEBALDEO.
Réaliser des rêves, voilà la vie du peintre. Les plus grands ont représenté les leurs dans toute leur force, et sans y rien changer. Leur imagination était un arbre plein de sève; les bourgeons s'y métamorphosaient sans peine en fleurs, et les fleurs en fruits; bientôt ces fruits mûrissaient à un soleil bienfaisant, et, quand ils étaient mûrs, ils se détachaient d'eux-mêmes et tombaient sur la terre sans perdre un seul grain de leur poussière virginale. Hélas! les rêves des artistes médiocres sont des plantes difficiles à nourrir, et qu'on arrose de larmes bien amères pour les faire bien peu prospérer.
_Il montre son tableau._
VALORI.
Sans compliment, cela est beau; non pas du premier mérite, il est vrai: pourquoi flatterais-je un homme qui ne se flatte pas lui-même? Mais votre barbe n'est pas poussée, jeune homme.
LORENZO.
Est-ce un paysage ou un portrait? De quel côté faut-il le regarder, en long ou en large?
TEBALDEO.
Votre Seigneurie se rit de moi. C'est la vue du Campo-Santo.
LORENZO.
Combien y a-t-il d'ici à l'immortalité?
VALORI.
Il est mal à vous de plaisanter cet enfant. Voyez comme ses grands yeux s'attristent à chacune de vos paroles.
TEBALDEO.
L'immortalité, c'est la foi. Ceux à qui Dieu a donné des ailes y arrivent en souriant.
VALORI.
Tu parles comme un élève de Raphaël.
TEBALDEO.
Seigneur, c'était mon maître. Ce que j'ai appris vient de lui.
LORENZO.
Viens chez moi; je le ferai peindre la Mazzafirra toute nue.
TEBALDEO.
Je ne respecte point mon pinceau, mais je respecte mon art: je ne puis faire le portrait d'une courtisane.
LORENZO.
Ton Dieu s'est bien donné la peine de la faire; tu peux bien te donner celle de la peindre. Veux-tu me faire une vue de Florence?
TEBALDEO.
Oui, monseigneur.
LORENZO.
Comment t'y prendrais-tu?
TEBALDEO.
Je me placerais à l'orient, sur la rive gauche de l'Arno. C'est de cet endroit que la perspective est la plus large et la plus agréable.
LORENZO.
Tu peindrais Florence, les places, les maisons et les rues?
TEBALDEO.
Oui, monseigneur.
LORENZO.
Pourquoi donc ne peux-tu peindre une courtisane, si tu veux peindre un mauvais lieu?
TEBALDEO.
On ne m'a point encore appris à parler ainsi de ma mère.
LORENZO.
Qu'appelles-tu ta mère?
TEBALDEO.
Florence, seigneur.
LORENZO.
Alors tu n'es qu'un bâtard, car ta mère n'est qu'une catin.
TEBALDEO.
Une blessure sanglante peut engendrer la corruption dans le corps le plus sain; mais des gouttes précieuses du sang de ma mère sort une plante odorante qui guérit tous les maux. L'art, cette fleur divine, a quelquefois besoin du fumier pour engraisser le sol qui la porte.
LORENZO.
Comment entends-tu ceci?
TEBALDEO.
Les nations paisibles et heureuses ont quelquefois brillé d'une clarté pure, mais faible. Il y a plusieurs cordes à la harpe des anges; et le zéphir peut murmurer sur les plus faibles, et tirer de leur accord une harmonie suave et délicieuse; mais la corde d'argent ne s'ébranle qu'au passage du vent du nord. C'est la plus belle et la plus noble; et cependant le toucher d'une rude main lui est favorable. L'enthousiasme est frère de la souffrance.
LORENZO.
C'est-à-dire qu'un peuple malheureux fait les grands artistes. Je me ferai volontiers l'alchimiste de ton alambic; les larmes des peuples y retombent en perles. Par la mort du diable! tu me plais. Les familles peuvent se désoler, les nations mourir de misère, cela échauffe la cervelle de monsieur! Admirable poète! comment arranges-tu cela avec ta piété?
TEBALDEO.
Je ne ris point du malheur des familles: je dis que la poésie est la plus douce des souffrances, et qu'elle aime ses soeurs. Je plains les peuples malheureux; mais je crois, en effet, qu'ils font les grands artistes: les champs de bataille font pousser les moissons, les terres corrompues engendrent le blé céleste.
LORENZO.
Ton pourpoint est usé; en veux-tu à ma livrée?
TEBALDEO.
Je n'appartiens à personne; quand la pensée veut être libre, le corps doit l'être aussi.
LORENZO.
J'ai envie de dire à mon valet de chambre de te donner des coups de bâton.
TEBALDEO.
Pourquoi, monseigneur?
LORENZO.
Parce que cela me passe par la tête. Es-tu boiteux de naissance ou par accident?
TEBALDEO.
Je ne suis pas boiteux; que voulez-vous dire par-là?
LORENZO.
Tu es boiteux ou tu es fou.
TEBALDEO.
Pourquoi, monseigneur? vous vous riez de moi.
LORENZO.
Si tu n'étais pas boiteux, comment resterais-tu, à moins d'être fou, dans une ville où, en l'honneur de tes idées de liberté, le premier valet d'un Médicis peut te faire assommer sans qu'on y trouve à redire?
TEBALDEO.
J'aime ma mère Florence; c'est pourquoi je reste chez elle. Je sais qu'un citoyen peut être assassiné en plein jour et en pleine rue, selon le caprice de ceux qui la gouvernent; c'est pourquoi je porte ce stylet à ma ceinture.
LORENZO.
Frapperais-tu le duc si le duc te frappait, comme il lui est arrivé souvent de commettre, par partie de plaisir, des meurtres facétieux?
TEBALDEO.
Je le tuerais s'il m'attaquait.
LORENZO.
Tu me dis cela à moi?
TEBALDEO.
Pourquoi m'en voudrait-on? je ne fais de mal à personne. Je passe les journées à l'atelier. Le dimanche, je vais à l'Annonciade ou à Sainte-Marie; les moines trouvent que j'ai de la voix; ils me mettent une robe blanche et une calotte rouge, et je fais ma partie dans les choeurs, quelquefois un petit solo: ce sont les seules occasions où je vais en public. Le soir, je vais chez ma maîtresse, et quand la nuit est belle, je la passe sur son balcon. Personne ne me connaît, et je ne connais personne: à qui ma vie ou ma mort peut-elle être utile?
LORENZO.
Es-tu républicain? aimes-tu les princes?
TEBALDEO.
Je suis artiste; j'aime ma mère et ma maîtresse.
LORENZO.
Viens demain à mon palais, je veux te faire faire un tableau d'importance pour le jour de mes noces.
_Ils sortent._
SCÈNE III
_Chez la marquise de Cibo._
LE CARDINAL, _seul_.
Oui, je suivrai tes ordres, Farnèse[D]! Que ton commissaire apostolique s'enferme avec sa probité dans le cercle étroit de son office, je remuerai d'une main ferme la terre glissante sur laquelle il n'ose marcher. Tu attends cela de moi, je l'ai compris, et j'agirai sans parler, comme tu as commandé. Tu as deviné qui j'étais lorsque tu m'as placé auprès d'Alexandre sans me revêtir d'aucun titre qui me donnât quelque pouvoir sur lui. C'est d'un autre qu'il se défiera, en m'obéissant à son insu. Qu'il épuise sa force contre des ombres d'hommes gonflés d'une ombre de puissance, je serai l'anneau invisible qui l'attachera, pieds et poings liés, à la chaîne de fer dont Rome et César tiennent les deux bouts. Si mes yeux ne me trompent pas, c'est dans cette maison qu'est le marteau dont je me servirai. Alexandre aime ma belle-soeur: que cet amour l'ait flattée, cela est croyable; ce qui peut en résulter est douteux; mais ce qu'elle veut en faire, c'est là ce qui est certain pour moi. Qui sait jusqu'où pourrait aller l'influence d'une femme exaltée, même sur cet homme grossier, sur cette armure vivante? Un si doux péché pour une si belle cause, cela est tentant, n'est-il pas vrai, Ricciarda? Presser ce coeur de lion sur ton faible coeur tout percé de flèches saignantes, comme celui de saint Sébastien; parler, les yeux en pleurs, pendant que le tyran adoré passera ses rudes mains dans ta chevelure dénouée; faire jaillir d'un rocher l'étincelle sacrée, cela valait bien le petit sacrifice de l'honneur conjugal, et de quelques autres bagatelles. Florence y gagnerait tant, et ces bons maris n'y perdent rien! Mais il ne fallait pas me prendre pour confesseur.
La voici qui s'avance, son livre de prières à la main. Aujourd'hui donc tout va s'éclairer; laisse seulement tomber ton secret dans l'oreille du prêtre: le courtisan pourra bien en profiter; mais, en conscience, il n'en dira rien.
[Note D: Le pape Paul III. (_Note de l'auteur._)]
_Entre la marquise de Cibo._
LE CARDINAL, _s'asseyant_.
Me voilà prêt.
_La marquise s'agenouille auprès de lui sur son prie-Dieu._
LA MARQUISE.
Bénissez-moi, mon père, parce que j'ai péché.
LE CARDINAL.
Avez-vous dit votre _Confiteor_? Nous pouvons commencer, marquise.
LA MARQUISE.
Je m'accuse de mouvements de colère, de doutes irréligieux et injurieux pour notre saint-père le pape.
LE CARDINAL.
Continuez.
LA MARQUISE.
J'ai dit hier, dans une assemblée, à propos de l'évêque de Fano, que la sainte Église catholique était un lieu de débauche.
LE CARDINAL.
Continuez.
LA MARQUISE.
J'ai écouté des discours contraires à la fidélité que j'ai jurée à mon mari.
LE CARDINAL.
Qui vous a tenu ces discours?
LA MARQUISE.
J'ai lu une lettre écrite dans la même pensée.
LE CARDINAL.
Qui vous a écrit cette lettre?
LA MARQUISE.
Je m'accuse de ce que j'ai fait, et non de ce qu'ont fait les autres.
LE CARDINAL.
Ma fille, vous devez me répondre, si vous voulez que je puisse vous donner l'absolution en toute sécurité. Avant tout, dites-moi si vous avez répondu à cette lettre.
LA MARQUISE.
J'y ai répondu de vive voix, mais non par écrit.
LE CARDINAL.
Qu'avez-vous répondu?
LA MARQUISE.
J'ai accordé à la personne qui m'avait écrit la permission de me voir comme elle le demandait.
LE CARDINAL.
Comment s'est passée cette entrevue?
LA MARQUISE.
Je me suis accusée déjà d'avoir écouté des discours contraires à mon honneur.
LE CARDINAL.
Comment y avez-vous répondu?
LA MARQUISE.
Comme il convient à une femme qui se respecte.
LE CARDINAL.
N'avez-vous point laissé entrevoir qu'on finirait par vous persuader?
LA MARQUISE.
Non, mon père.
LE CARDINAL.
Avez-vous annoncé à la personne dont il s'agit la résolution de ne plus écouter de semblables discours à l'avenir?
LA MARQUISE.
Oui, mon père.
LE CARDINAL.
Cette personne vous plaît-elle?
LA MARQUISE.
Mon coeur n'en sait rien, j'espère.
LE CARDINAL.
Avez-vous averti votre mari?
LA MARQUISE.
Non, mon père. Une honnête femme ne doit point troubler son ménage par des récits de cette sorte.
LE CARDINAL.
Ne me cachez-vous rien? Ne s'est-il rien passé entre vous et la personne dont il s'agit, que vous hésitiez à me confier?
LA MARQUISE.
Rien, mon père.
LE CARDINAL.
Pas un regard tendre? pas un baiser pris à la dérobée?
LA MARQUISE.
Non, mon père.
LE CARDINAL.
Cela est-il sûr, ma fille?
LA MARQUISE.
Mon beau-frère, il me semble que je n'ai pas l'habitude de mentir devant Dieu.
LE CARDINAL.
Vous avez refusé de me dire le nom que je vous ai demandé tout à l'heure; je ne puis cependant vous donner l'absolution sans le savoir.
LA MARQUISE.
Pourquoi cela? Lire une lettre peut être un péché, mais non pas une signature. Qu'importe le nom à la chose?
LE CARDINAL.
Il importe plus que vous ne pensez.
LA MARQUISE.
Malaspina, vous en voulez trop savoir. Refusez-moi l'absolution, si vous voulez; je prendrai pour confesseur le premier prêtre venu, qui me la donnera.
_Elle se lève._
LE CARDINAL.
Quelle violence, marquise! Est-ce que je ne sais pas que c'est du duc que vous voulez parler?
LA MARQUISE.
Du duc!--Eh bien! si vous le savez, pourquoi voulez-vous me le faire dire?
LE CARDINAL.
Pourquoi refusez-vous de le dire? Cela m'étonne.
LA MARQUISE.
Et qu'en voulez-vous faire, vous, mon confesseur? Est-ce pour le répéter à mon mari que vous tenez si fort à l'entendre? Oui, cela est bien certain; c'est un tort que d'avoir pour confesseur un de ses parents. Le ciel m'est témoin qu'en m'agenouillant devant vous, j'oublie que je suis votre belle-soeur; mais vous prenez soin de me le rappeler. Prenez garde, Cibo, prenez garde à votre salut éternel, tout cardinal que vous êtes.
LE CARDINAL.
Revenez donc à cette place, marquise; il n'y a pas tant de mal que vous croyez.
LA MARQUISE.
Que voulez-vous dire?
LE CARDINAL.
Qu'un confesseur doit tout savoir, parce qu'il peut tout diriger, et qu'un beau-frère ne doit rien dire, à certaines conditions.
LA MARQUISE.
Quelles conditions?
LE CARDINAL.
Non, non, je me trompe; ce n'était pas ce mot-là que je voulais employer. Je voulais dire que le duc est puissant, qu'une rupture avec lui peut nuire aux plus riches familles; mais qu'un secret d'importance entre des mains expérimentées peut devenir une source de biens abondante.
LA MARQUISE.
Une source de biens!--des mains expérimentées!--Je reste là, en vérité, comme une statue. Que couves-tu, prêtre, sous ces paroles ambiguës? Il y a certains assemblages de mots qui passent par instants sur vos lèvres, à vous autres; on ne sait qu'en penser.
LE CARDINAL.
Revenez donc vous asseoir là, Ricciarda. Je ne vous ai point encore donné l'absolution.
LA MARQUISE.
Parlez toujours; il n'est pas prouvé que j'en veuille.
LE CARDINAL, _se levant_.
Prenez garde à vous, marquise! Quand on veut me braver en face, il faut avoir une armure solide et sans défaut; je ne veux point menacer; je n'ai pas un mot à vous dire: prenez un autre confesseur.
_Il sort._
LA MARQUISE, _seule_.
Cela est inouï. S'en aller en serrant les poings, les yeux enflammés de colère! Parler de mains expérimentées, de direction à donner à certaines choses! Eh mais! qu'y a-t-il donc? Qu'il voulût pénétrer mon secret pour en informer mon mari, je le conçois; mais, si ce n'est pas là son but, que veut-il donc faire de moi? la maîtresse du duc? Tout savoir, dit-il, et tout diriger! cela n'est pas possible; il y a quelque autre mystère plus sombre et plus inexplicable là-dessous; Cibo ne ferait pas un pareil métier. Non! cela est sûr; je le connais. C'est bon pour Lorenzaccio; mais lui! il faut qu'il ait quelque sourde pensée, plus vaste que cela et plus profonde. Ah! comme les hommes sortent d'eux-mêmes tout à coup après dix ans de silence! Cela est effrayant.
Maintenant, que ferai-je? Est-ce que j'aime Alexandre? Non, je ne l'aime pas, non, assurément; j'ai dit que non dans ma confession, et je n'ai pas menti. Pourquoi Laurent est-il à Massa? Pourquoi le duc me presse-t-il? Pourquoi ai-je répondu que je ne voulais plus le voir? pourquoi?--Ah! pourquoi y a-t-il dans tout cela un aimant, un charme inexplicable qui m'attire?
_Elle ouvre sa fenêtre._
Que tu es belle, Florence, mais que tu es triste! Il y a là plus d'une maison où Alexandre est entré la nuit, couvert de son manteau; c'est un libertin, je le sais.--Et pourquoi est-ce que tu te mêles à tout cela, toi, Florence? Qui est-ce donc que j'aime? Est-ce toi, ou est-ce lui?
AGNOLO, _entrant_.
Madame, Son Altesse vient d'entrer dans la cour.
LA MARQUISE.
Cela est singulier; ce Malaspina m'a laissée toute tremblante.
SCÈNE IV
_Au palais des Soderini._
MARIE SODERINI, CATHERINE, LORENZO, _assis_.
CATHERINE, _tenant un livre_.
Quelle histoire vous lirai-je, ma mère?
MARIE.
Ma Cattina se moque de sa pauvre mère. Est-ce que je comprends rien à tes livres latins?
CATHERINE.
Celui-ci n'est point en latin, mais il en est traduit. C'est l'histoire romaine.
LORENZO.
Je suis très fort sur l'histoire romaine. Il y avait une fois un jeune gentilhomme nommé Tarquin le fils.
CATHERINE.
Ah! c'est une histoire de sang.
LORENZO.
Pas du tout; c'est un conte de fées. Brutus était un fou, un monomane, et rien de plus. Tarquin était un duc plein de sagesse, qui allait voir en pantoufles si les petites filles dormaient bien.
CATHERINE.
Dites-vous aussi du mal de Lucrèce?
LORENZO.
Elle s'est donné le plaisir du péché et la gloire du trépas. Elle s'est laissé prendre toute vive comme une alouette au piège, et puis elle s'est fourré bien gentiment son petit couteau dans le ventre.
MARIE.
Si vous méprisez les femmes, pourquoi affectez-vous de les rabaisser devant votre mère et votre soeur?
LORENZO.
Je vous estime, vous et elle. Hors de là, le monde me fait horreur.
MARIE.
Sais-tu le rêve que j'ai eu cette nuit, mon enfant?
LORENZO.
Quel rêve?
MARIE.