Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 4
Chapter 2
Le style du duc est laconique, mais il ne manque pas d'énergie. Que la marquise soit convaincue ou non, voilà le difficile à savoir. Deux mois de cour presque assidue, c'est beaucoup pour Alexandre; ce doit être assez pour Ricciarda Cibo.
_Il rend la lettre au page._
Remets cela chez ta maîtresse; tu es toujours muet, n'est-ce pas? Compte sur moi.
_Il lui donne sa main à baiser et sort._
SCÈNE IV
_Une cour du palais du duc._
LE DUC ALEXANDRE, _sur une terrasse; des pages exercent des chevaux dans la cour. Entrent_ VALORI ET SIRE MAURICE.
LE DUC, _à Valori_.
Votre Éminence a-t-elle reçu ce matin des nouvelles de la cour de Rome?
VALORI.
Paul III envoie mille bénédictions à Votre Altesse, et fait les voeux les plus ardents pour sa prospérité.
LE DUC.
Rien que des voeux, Valori?
VALORI.
Sa Sainteté craint que le duc ne se crée de nouveaux dangers par trop d'indulgence. Le peuple est mal habitué à la domination absolue; et César, à son dernier voyage, en a dit autant, je crois, à Votre Altesse.
LE DUC.
Voilà, pardieu! un beau cheval, sire Maurice! Eh! quelle croupe de diable!
SIRE MAURICE.
Superbe, Altesse.
LE DUC.
Ainsi, monsieur le commissaire apostolique, il y a encore quelques mauvaises branches à élaguer. César et le pape ont fait de moi un roi; mais, par Bacchus, ils m'ont mis dans la main une espèce de sceptre qui sent la hache d'une lieue. Allons! voyons, Valori, qu'est-ce que c'est?
VALORI.
Je suis un prêtre, Altesse; si les paroles que mon devoir me force à vous rapporter fidèlement doivent être interprétées d'une manière aussi sévère, mon coeur me défend d'y ajouter un mot.
LE DUC.
Oui, oui, je vous connais pour un brave. Vous êtes, pardieu! le seul prêtre honnête homme que j'aie vu de ma vie.
VALORI.
Monseigneur, l'honnêteté ne se perd ni ne se gagne sous aucun habit; et parmi les hommes il y a plus de bons que de méchants.
LE DUC.
Ainsi donc, point d'explications?
SIRE MAURICE.
Voulez-vous que je parle, monseigneur? tout est facile à expliquer.
LE DUC.
Eh bien?
SIRE MAURICE.
Les désordres de la cour irritent le pape.
LE DUC.
Que dis-tu là, toi?
SIRE MAURICE.
J'ai dit les désordres de la cour, Altesse; les actions du duc n'ont d'autre juge que lui-même. C'est Lorenzo de Médicis que le pape réclame comme transfuge de sa justice.
LE DUC.
De sa justice? Il n'a jamais offensé de pape, à ma connaissance, que Clément VII, feu mon cousin, qui, à cette heure, est en enfer.
SIRE MAURICE.
Clément VII a laissé sortir de ses États le libertin qui, un jour d'ivresse, avait décapité les statues de l'arc de Constantin. Paul III ne saurait pardonner au modèle titré de la débauche florentine.
LE DUC.
Ah parbleu! Alexandre Farnèse est un plaisant garçon! Si la débauche l'effarouche, que diable fait-il de son bâtard, le cher Pierre Farnèse, qui traite si joliment l'évêque de Fano? Cette mutilation revient toujours sur l'eau, à propos de ce pauvre Renzo. Moi, je trouve cela drôle, d'avoir coupé la tête à tous ces hommes de pierre. Je protège les arts comme un autre, et j'ai chez moi les premiers artistes de l'Italie; mais je n'entends rien au respect du pape pour ces statues, qu'il excommunierait demain, si elles étaient en chair et en os.
SIRE MAURICE.
Lorenzo est un athée; il se moque de tout. Si le gouvernement de Votre Altesse n'est pas entouré d'un profond respect, il ne saurait être solide. Le peuple appelle Lorenzo Lorenzaccio: on sait qu'il dirige vos plaisirs, et cela suffit.
LE DUC.
Paix! tu oublies que Lorenzo de Médicis est cousin d'Alexandre.
_Entre le cardinal Cibo._
Cardinal, écoutez un peu ces messieurs qui disent que le pape est scandalisé des désordres de ce pauvre Renzo, et qui prétendent que cela fait tort à mon gouvernement.
LE CARDINAL.
Messire Francesco Molza vient de débiter à l'Académie romaine une harangue en latin contre le mutilateur de l'arc de Constantin.
LE DUC.
Allons donc, vous me mettriez en colère! Renzo, un homme à craindre! le plus fieffé poltron! une femmelette, l'ombre d'un ruffian énervé! un rêveur qui marche nuit et jour sans épée, de peur d'en apercevoir l'ombre à son côté! d'ailleurs un philosophe, un gratteur de papier, un méchant poète qui ne sait seulement pas faire un sonnet! Non, non, je n'ai pas encore peur des ombres. Eh! corps de Bacchus! que me font les discours latins et les quolibets de ma canaille! J'aime Lorenzo, moi, et, par la mort de Dieu! il restera ici.
LE CARDINAL.
Si je craignais cet homme, ce ne serait pas pour votre cour, ni pour Florence, mais pour vous, duc.
LE DUC.
Plaisantez-vous, cardinal, et voulez-vous que je vous dise la vérité?
_Il lui parle bas._
Tout ce que je sais de ces damnés bannis, de tous ces républicains entêtés qui complotent autour de moi, c'est par Lorenzo que je le sais. Il est glissant comme une anguille; il se fourre partout et me dit tout. N'a-t-il pas trouvé moyen d'établir une correspondance avec tous ces Strozzi de l'enfer? Oui, certes, c'est mon entremetteur; mais croyez que son entremise, si elle nuit à quelqu'un, ne me nuira pas. Tenez!
_Lorenzo paraît au fond d'une galerie basse._
Regardez-moi ce petit corps maigre, ce lendemain d'orgie ambulant. Regardez-moi ces yeux plombés, ces mains fluettes et maladives, à peine assez fermes pour soutenir un éventail; ce visage morne, qui sourit quelquefois, mais qui n'a pas la force de rire. C'est là un homme à craindre? Allons, allons! vous vous moquez de lui. Hé! Renzo, viens donc ici; voilà sire Maurice qui te cherche dispute.
LORENZO, _montant l'escalier de la terrasse_.
Bonjour, messieurs les amis de mon cousin!
LE DUC.
Lorenzo, écoute ici. Voilà une heure que nous parlons de toi. Sais-tu la nouvelle? Mon ami, on t'excommunie en latin, et sire Maurice t'appelle un homme dangereux, le cardinal aussi; quant au bon Valori, il est trop honnête homme pour prononcer ton nom.
LORENZO.
Pour qui dangereux, Éminence? pour les filles de joie, ou pour les saints du paradis?
LE CARDINAL.
Les chiens de cour peuvent être pris de la rage comme les autres chiens.
LORENZO.
Une insulte de prêtre doit se faire en latin.
SIRE MAURICE.
Il s'en fait en toscan, auxquelles on peut répondre.
LORENZO.
Sire Maurice, je ne vous voyais pas; excusez-moi, j'avais le soleil dans les yeux; mais vous avez un bon visage et votre habit me paraît tout neuf.
SIRE MAURICE.
Comme votre esprit; je l'ai fait faire d'un vieux pourpoint de mon grand-père.
LORENZO.
Cousin, quand vous aurez assez de quelque conquête des faubourgs, envoyez-la donc chez sire Maurice. Il est malsain de vivre sans femme, pour un homme qui a, comme lui, le cou court et les mains velues.
SIRE MAURICE.
Celui qui se croit le droit de plaisanter doit savoir se défendre. A votre place, je prendrais une épée.
LORENZO.
Si on vous a dit que j'étais un soldat, c'est une erreur, je suis un pauvre amant de la science.
SIRE MAURICE.
Votre esprit est une épée acérée, mais flexible. C'est une arme trop vile; chacun fait usage des siennes.
_Il tire son épée._
VALORI.
Devant le duc, l'épée nue!
LE DUC, _riant_.
Laissez faire, laissez faire. Allons, Renzo, je veux te servir de témoin; qu'on lui donne une épée!
LORENZO.
Monseigneur, que dites-vous là?
LE DUC.
Eh bien! ta gaieté s'évanouit si vite? Tu trembles, cousin? Fi donc! tu fais honte au nom des Médicis. Je ne suis qu'un bâtard, et je le porterais mieux que toi, qui es légitime! Une épée, une épée! un Médicis ne se laisse point provoquer ainsi. Pages, montez ici; toute la cour le verra, et je voudrais que Florence entière y fût.
LORENZO.
Son Altesse se rit de moi.
LE DUC.
J'ai ri tout à l'heure, mais maintenant je rougis de honte. Une épée!
_Il prend l'épée d'un page et la présente à Lorenzo._
VALORI.
Monseigneur, c'est pousser trop loin les choses. Une épée tirée en présence de Votre Altesse est un crime punissable dans l'intérieur du palais.
LE DUC.
Qui parle ici, quand je parle?
VALORI.
Votre Altesse ne peut avoir eu d'autre dessein que celui de s'égayer un instant, et sire Maurice lui-même n'a point agi dans une autre pensée.
LE DUC.
Et vous ne voyez pas que je plaisante encore! Qui diable pense ici à une affaire sérieuse? Regardez Renzo, je vous en prie: ses genoux tremblent; il serait devenu pâle, s'il pouvait le devenir. Quelle contenance, juste Dieu! je crois qu'il va tomber.
_Lorenzo chancelle; il s'appuie sur la balustrade et glisse à terre tout d'un coup._
LE DUC, _riant aux éclats_.
Quand je vous le disais! personne ne le sait mieux que moi; la seule vue d'une épée le fait trouver mal. Allons! chère Lorenzetta, fais-toi emporter chez ta mère.
_Les pages relèvent Lorenzo._
SIRE MAURICE.
Double poltron! fils de catin!
LE DUC.
Silence! sire Maurice; pesez vos paroles, c'est moi qui vous le dis maintenant; pas de ces mots-là devant moi.
_Sire Maurice sort._
VALORI.
Pauvre jeune homme!
LE CARDINAL, _resté seul avec le duc_.
Vous croyez à cela, monseigneur?
LE DUC.
Je voudrais bien savoir comment je n'y croirais pas.
LE CARDINAL.
Hum! c'est bien fort.
LE DUC.
C'est justement pour cela que j'y crois. Vous figurez-vous qu'un Médicis se déshonore publiquement, par partie de plaisir? D'ailleurs ce n'est pas la première fois que cela lui arrive; jamais il n'a pu voir une épée.
LE CARDINAL.
C'est bien fort, c'est bien fort!
_Ils sortent._
SCÈNE V
_Devant l'église de Saint-Miniato à Montolivet.--La foule sort de l'église._
UNE FEMME, _à sa voisine_.
Retournez-vous ce soir à Florence?
LA VOISINE.
Je ne reste jamais plus d'une heure ici, et je n'y viens jamais qu'un seul vendredi[B]; je ne suis pas assez riche pour m'arrêter à la foire; ce n'est pour moi qu'une affaire de dévotion, et que cela suffise pour mon salut, c'est tout ce qu'il me faut.
[Note B: On allait à Montolivet tous les vendredis de certains mois: c'était à Florence ce que Longchamp était autrefois à Paris: les marchands y trouvaient l'occasion d'une foire et y transportaient leurs boutiques. (_Note de l'auteur._)]
UNE DAME DE LA COUR, _à une autre_.
Comme il a bien prêché! c'est le confesseur de ma fille.
_Elle s'approche d'une boutique._
Blanc et or, cela fait bien le soir; mais le jour, le moyen d'être propre avec cela!
_Le marchand et l'orfèvre devant leurs boutiques avec quelques cavaliers._
L'ORFÈVRE.
La citadelle! voilà ce que le peuple ne souffrira jamais, voir tout d'un coup s'élever sur la ville cette nouvelle tour de Babel, au milieu du plus maudit baragouin; les Allemands ne pousseront jamais à Florence, et pour les y greffer, il faudra un vigoureux lien.
LE MARCHAND.
Voyez, mesdames; que Vos Seigneuries acceptent un tabouret sous mon auvent.
UN CAVALIER.
Tu es du vieux sang florentin, père Mondella; la haine de la tyrannie fait encore trembler tes doigts ridés sur tes ciselures précieuses, au fond de ton cabinet de travail.
L'ORFÈVRE.
C'est vrai, Excellence. Si j'étais un grand artiste, j'aimerais les princes, parce qu'eux seuls peuvent faire entreprendre de grands travaux; les grands artistes n'ont pas de patrie; moi, je fais des saints ciboires et des poignées d'épée.
UN AUTRE CAVALIER.
A propos d'artiste, ne voyez-vous pas dans ce petit cabaret ce grand gaillard qui gesticule devant des badauds? Il frappe son verre sur la table; si je ne me trompe, c'est ce hâbleur de Cellini.
LE PREMIER CAVALIER.
Allons-y donc, et entrons; avec un verre de vin dans la tête, il est curieux à entendre, et probablement quelque bonne histoire est en train.
_Ils sortent.--Deux bourgeois s'assoient._
PREMIER BOURGEOIS.
Il y a eu une émeute à Florence?
DEUXIÈME BOURGEOIS.
Presque rien.--Quelques pauvres jeunes gens ont été tués sur le Vieux-Marché.
PREMIER BOURGEOIS.
Quelle pitié pour les familles!
DEUXIÈME BOURGEOIS.
Voilà des malheurs inévitables. Que voulez-vous que fasse la jeunesse d'un gouvernement comme le nôtre? On vient crier à son de trompe que César est à Bologne, et les badauds répètent: «César est à Bologne,» en clignant des yeux d'un air d'importance, sans réfléchir à ce qu'on y fait. Le jour suivant, ils sont plus heureux encore d'apprendre et de répéter: «Le pape est à Bologne avec César.» Que s'ensuit-il? Une réjouissance publique, ils n'en voient pas davantage; et puis un beau matin ils se réveillent tout endormis des fumées du vin impérial, et ils voient une figure sinistre à la grande fenêtre du palais des Pazzi. Ils demandent quel est ce personnage, on leur répond que c'est leur roi. Le pape et l'empereur sont accouchés d'un bâtard qui a droit de vie et de mort sur nos enfants, et qui ne pourrait pas nommer sa mère.
L'ORFÈVRE, _s'approchant_.
Vous parlez en patriote, ami; je vous conseille de prendre garde à ce flandrin.
_Passe un officier allemand._
L'OFFICIER.
Ôtez-vous de là, messieurs; des dames veulent s'asseoir.
_Deux dames de la cour entrent et s'assoient._
PREMIÈRE DAME.
Cela est de Venise?
LE MARCHAND.
Oui, Magnifique Seigneurie; vous en lèverai-je quelques aunes?
PREMIÈRE DAME.
Si tu veux. J'ai cru voir passer Julien Salviati.
L'OFFICIER.
Il va et vient à la porte de l'église; c'est un galant.
DEUXIÈME DAME.
C'est un insolent. Montrez-moi des bas de soie.
L'OFFICIER.
Il n'y en aura pas d'assez petits pour vous.
PREMIÈRE DAME.
Laissez donc, vous ne savez que dire. Puisque vous voyez Julien, allez lui dire que j'ai à lui parler.
L'OFFICIER.
J'y vais et je le ramène.
_Il sort._
PREMIÈRE DAME.
Il est bête à faire plaisir, ton officier; que peux-tu faire de cela?
DEUXIÈME DAME.
Tu sauras qu'il n'y a rien de mieux que cet homme-là.
_Elles s'éloignent.--Entre le prieur de Capoue._
LE PRIEUR.
Donnez-moi un verre de limonade, brave homme.
_Il s'assoit._
UN DES BOURGEOIS.
Voilà le prieur de Capoue; c'est là un patriote!
_Les deux bourgeois se rassoient._
LE PRIEUR.
Vous venez de l'église, messieurs? que dites-vous du sermon?
LE BOURGEOIS.
Il était beau, seigneur prieur.
DEUXIÈME BOURGEOIS, _à l'orfèvre_.
Cette noblesse des Strozzi est chère au peuple, parce qu'elle n'est pas fière. N'est-il pas agréable de voir un grand seigneur adresser librement la parole à ses voisins d'une manière affable? Tout cela fait plus qu'on ne pense.
LE PRIEUR.
S'il faut parler franchement, j'ai trouvé le sermon trop beau; j'ai prêché quelquefois, et je n'ai jamais tiré grande gloire du tremblement des vitres; mais une petite larme sur la joue d'un brave homme m'a toujours été d'un grand prix.
_Entre Salviati._
SALVIATI.
On m'a dit qu'il y avait ici des femmes qui me demandaient tout à l'heure; mais je ne vois de robe ici que la vôtre, prieur. Est-ce que je me trompe?
LE MARCHAND.
Excellence, on ne vous a pas trompé. Elles se sont éloignées; mais je pense qu'elles vont revenir. Voilà dix aunes d'étoffes et quatre paires de bas pour elles.
SALVIATI, _s'asseyant_.
Voilà une jolie femme qui passe.--Où diable l'ai-je donc vue?--Ah! parbleu! c'est dans mon lit.
LE PRIEUR, _au bourgeois_.
Je crois avoir vu votre signature sur une lettre adressée au duc.
LE BOURGEOIS.
Je le dis tout haut: c'est la supplique adressée par les bannis.
LE PRIEUR.
En avez-vous dans votre famille?
LE BOURGEOIS.
Deux, Excellence: mon père et mon oncle; il n'y a plus que moi d'homme à la maison.
LE DEUXIÈME BOURGEOIS, _à l'orfèvre_.
Comme ce Salviati a une méchante langue!
L'ORFÈVRE.
Cela n'est pas étonnant: un homme à moitié ruiné, vivant des générosités de ces Médicis, et marié comme il l'est à une femme déshonorée partout! Il voudrait qu'on dît de toutes les femmes possibles ce qu'on dit de la sienne.
SALVIATI.
N'est-ce pas Louise Strozzi qui passe sur ce tertre?
LE MARCHAND.
Elle-même, Seigneurie. Peu des dames de notre noblesse me sont inconnues. Si je ne me trompe, elle donne la main à sa soeur cadette.
SALVIATI.
J'ai rencontré cette Louise la nuit dernière au bal de Nasi; elle a, ma foi, une jolie jambe, et nous devons coucher ensemble au premier jour.
LE PRIEUR, _se retournant_.
Comment l'entendez-vous?
SALVIATI.
Cela est clair, elle me l'a dit. Je lui tenais l'étrier, ne pensant guère à malice; je ne sais par quelle distraction je lui pris la jambe, et voilà comme tout est venu.
LE PRIEUR.
Julien, je ne sais pas si tu sais que c'est de ma soeur que tu parles.
SALVIATI.
Je le sais très bien; toutes les femmes sont faites pour coucher avec les hommes, et ta soeur peut bien coucher avec moi.
LE PRIEUR _se lève_.
Vous dois-je quelque chose, brave homme?
_Il jette une pièce de monnaie sur la table et sort._
SALVIATI.
J'aime beaucoup ce brave prieur, à qui un propos sur sa soeur a fait oublier le reste de son argent. Ne dirait-on pas que toute la vertu de Florence s'est réfugiée chez ces Strozzi? Le voilà qui se retourne. Écarquille les yeux tant que tu voudras, tu ne me feras pas peur.
_Il sort._
SCÈNE VI.
_Le bord de l'Arno._
MARIE SODERINI, CATHERINE.
CATHERINE.
Le soleil commence à baisser. De larges bandes de pourpre traversent le feuillage, et la grenouille fait sonner sous les roseaux sa petite cloche de cristal. C'est une singulière chose que toutes les harmonies du soir avec le bruit lointain de cette ville.
MARIE.
Il est temps de rentrer; noue ton voile autour de ton cou.
CATHERINE.
Pas encore, à moins que vous n'ayez froid. Regardez, ma mère chérie[C]; que le ciel est beau! Que tout cela est vaste et tranquille! Comme Dieu est partout! Mais vous baissez la tête, vous êtes inquiète depuis ce matin.
[Note C: Catherine Ginori est belle-soeur de Marie; elle lui donne le nom de _mère_, parce qu'il y a entre elles une différence d'âge très grande; Catherine n'a guère que vingt-deux ans. (_Note de l'auteur_.)]
MARIE.
Inquiète, non, mais affligée. N'as-tu pas entendu répéter cette fatale histoire de Lorenzo? Le voilà la fable de Florence.
CATHERINE.
O ma mère! la lâcheté n'est point un crime; le courage n'est pas une vertu: pourquoi la faiblesse est-elle blâmable? Répondre des battements de son coeur est un triste privilège; Dieu seul peut le rendre noble et digne d'admiration. Et pourquoi cet enfant n'aurait-il pas le droit que nous avons toutes, nous autres femmes? Une femme qui n'a peur de rien n'est pas aimable, dit-on.
MARIE.
Aimerais-tu un homme qui a peur? Tu rougis, Catherine; Lorenzo est ton neveu, tu ne peux pas l'aimer; mais figure-toi qu'il s'appelle de tout autre nom, qu'en penserais-tu? Quelle femme voudrait s'appuyer sur son bras pour monter à cheval? Quel homme lui serrerait la main?
CATHERINE.
Cela est triste, et cependant ce n'est pas de cela que je le plains. Son coeur n'est peut-être pas celui d'un Médicis; mais hélas! c'est encore moins celui d'un honnête homme.
MARIE.
N'en parlons pas, Catherine;--il est assez cruel pour une mère de ne pouvoir parler de son fils.
CATHERINE.
Ah! cette Florence! c'est là qu'on l'a perdu! N'ai-je pas vu briller quelquefois dans ses yeux le feu d'une noble ambition? Sa jeunesse n'a-t-elle pas été l'aurore d'un soleil levant? Et souvent encore aujourd'hui il me semble qu'un éclair rapide...--Je me dis malgré moi que tout n'est pas mort en lui.
MARIE.
Ah! tout cela est un abîme! Tant de facilité, un si doux amour de la solitude! Ce ne sera jamais un guerrier que mon Renzo, disais-je en le voyant rentrer de son collège, tout baigné de sueur, avec ses gros livres sous le bras; mais un saint amour de la vérité brillait sur ses lèvres et dans ses yeux noirs. Il lui fallait s'inquiéter de tout, dire sans cesse: «Celui-là est pauvre, celui-là est ruiné; comment faire?» Et cette admiration pour les grands hommes de son Plutarque! Catherine, Catherine, que de fois je l'ai baisé au front en pensant au père de la patrie!
CATHERINE.
Ne vous affligez pas.
MARIE.
Je dis que je ne veux pas parler de lui, et j'en parle sans cesse. Il y a de certaines choses, vois-tu, les mères ne s'en taisent que dans le silence éternel. Que mon fils eût été un débauché vulgaire, que le sang des Soderini eût été pâle dans cette faible goutte tombée de mes veines, je ne me désespérerais pas; mais j'ai espéré et j'ai eu raison de le faire. Ah! Catherine, il n'est même plus beau; comme une fumée malfaisante, la souillure de son coeur lui est montée au visage. Le sourire, ce doux épanouissement qui rend la jeunesse semblable aux fleurs, s'est enfui de ses joues couleur de soufre, pour y laisser grommeler une ironie ignoble et le mépris de tout.
CATHERINE.
Il est encore beau quelquefois dans sa mélancolie étrange.
MARIE.
Sa naissance ne l'appelait-elle pas au trône? N'aurait-il pas pu y faire monter un jour avec lui la science d'un docteur, la plus belle jeunesse du monde, et couronner d'un diadème d'or tous mes songes chéris? Ne devais-je pas m'attendre à cela? Ah! Cattina, pour dormir tranquille, il faut n'avoir jamais fait certains rêves. Cela est trop cruel d'avoir vécu dans un palais de fées, où murmuraient les cantiques des anges, de s'y être endormie, bercée par son fils, et de se réveiller dans une masure ensanglantée, pleine de débris d'orgie et de restes humains, dans les bras d'un spectre hideux qui vous tue en vous appelant encore du nom de mère.
CATHERINE.
Des ombres silencieuses commencent à marcher sur la route; rentrons, Marie, tous ces bannis me font peur.
MARIE.
Pauvres gens! ils ne doivent que faire pitié! Ah! ne puis-je voir un seul objet qu'il ne m'entre une épine dans le coeur? Ne puis-je plus ouvrir les yeux? Hélas! ma Cattina, ceci est encore l'ouvrage de Lorenzo. Tous ces pauvres bourgeois ont eu confiance en lui; il n'en est pas un, parmi tous ces pères de famille chassés de leur patrie, que mon fils n'ait trahi. Leurs lettres, signées de leur nom, sont montrées au duc. C'est ainsi qu'il fait tourner à un infâme usage jusqu'à la glorieuse mémoire de ses aïeux. Les républicains s'adressent à lui comme à l'antique rejeton de leur protecteur; sa maison leur est ouverte, les Strozzi eux-mêmes y viennent. Pauvre Philippe! il y aura une triste fin pour tes cheveux gris! Ah! ne puis-je voir une fille sans pudeur, un malheureux privé de sa famille, sans que tout cela me crie: Tu es la mère de nos malheurs! Quand serai-je là?
_Elle frappe la terre._
CATHERINE.
Ma pauvre mère, vos larmes se gagnent.
_Elles s'éloignent.--Le soleil est couché.--Un groupe de bannis se forme au milieu d'un champ._
UN DES BANNIS.
Où allez-vous?
UN AUTRE.
A Pise; et vous?
LE PREMIER.
A Rome.
UN AUTRE.
Et moi à Venise; en voilà deux qui vont à Ferrare; que deviendrons-nous ainsi éloignés les uns des autres?
UN QUATRIÈME.
Adieu, voisin, à des temps meilleurs.
_Il s'en va._
Adieu; pour nous, nous pouvons aller ensemble jusqu'à la croix de la Vierge.
_Il sort avec un autre.--Arrive Maffio._
LE PREMIER BANNI.
C'est toi, Maffio? par quel hasard es-tu ici?
MAFFIO.
Je suis des vôtres. Vous saurez que le duc a enlevé ma soeur; j'ai tiré l'épée; une espèce de tigre avec des membres de fer s'est jeté à mon cou et m'a désarmé. Après quoi j'ai reçu l'ordre de sortir de la ville, et une bourse à moitié pleine de ducats.
LE SECOND BANNI.
Et ta soeur, où est-elle?
MAFFIO.
On me l'a montrée ce soir sortant du spectacle dans une robe comme n'en a pas l'impératrice; que Dieu lui pardonne! Une vieille l'accompagnait, qui a laissé trois de ses dents à la sortie. Jamais je n'ai donné de ma vie un coup de poing qui m'a fait ce plaisir-là.
LE TROISIÈME BANNI.
Qu'ils crèvent tous dans leur fange crapuleuse, et nous mourrons contents.
LE QUATRIÈME.
Philippe Strozzi nous écrira à Venise; quelque jour nous serons tous étonnés de trouver une armée à nos ordres.
LE TROISIÈME.
Que Philippe vive longtemps! Tant qu'il y aura un cheveu sur sa tête, la liberté de l'Italie n'est pas morte.
_Une partie du groupe se détache; tous les bannis s'embrassent._
UNE VOIX.
A des temps meilleurs!
UNE AUTRE.
A des temps meilleurs!
_Deux bannis montent sur une plate-forme d'où l'on découvre la ville._
LE PREMIER.
Adieu, Florence, peste de l'Italie! adieu, mère stérile, qui n'as plus de lait pour tes enfants!
LE SECOND.