Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 4

Chapter 18

Chapter 182,412 wordsPublic domain

Oui, toute la vie,--depuis l'Océan qui se soulève sous les pâles baisers de Diane jusqu'au scarabée qui s'endort jaloux dans sa fleur chérie. Demande aux forêts, et aux pierres ce qu'elles diraient si elles pouvaient parler. Elles ont l'amour dans le coeur et ne peuvent l'exprimer. Je t'aime! voilà ce que je sais, ma chère; voilà ce que cette fleur te dira, elle qui choisit dans le sein de la terre les sucs qui doivent la nourrir; elle qui écarte et repousse les éléments impurs qui pourraient ternir sa fraîcheur! Elle sait qu'il faut qu'elle soit belle au jour, et qu'elle meure dans sa robe de noce devant le soleil qui l'a créée. J'en sais moins qu'elle en astronomie; donne-moi ta main, tu en sais plus en amour.

CÉCILE

J'espère, du moins, que ma robe de noce ne sera pas mortellement belle.] Il me semble qu'on rôde autour de nous.

VALENTIN.

Non, tout se tait. N'as-tu pas peur? Es-tu venue ici sans trembler?

CÉCILE.

Pourquoi? De quoi aurais-je peur? Est-ce de vous, ou de la nuit?

VALENTIN.

Pourquoi pas de moi? qui te rassure? Je suis jeune, tu es belle, et nous sommes seuls.

CÉCILE.

Eh bien! quel mal y a-t-il à cela?

VALENTIN.

C'est vrai, il n'y a aucun mal; écoutez-moi, et laissez-moi me mettre à genoux.

CÉCILE.

Qu'avez-vous donc? vous frissonnez.

VALENTIN.

Je frissonne de crainte et de joie, car je vais t'ouvrir le fond de mon coeur. Je suis un fou de la plus méchante espèce, quoique, dans ce que je vais t'avouer, il n'y ait qu'à hausser les épaules. [Je n'ai fait que jouer, boire et fumer depuis que j'ai mes dents de sagesse.] Tu m'as dit que les romans te choquent; j'en ai beaucoup lu, et des plus mauvais. Il y en a un qu'on nomme Clarisse Harlowe; je te le donnerai à lire quand tu seras ma femme. Le héros aime une belle fille comme toi, ma chère, et il veut l'épouser; mais auparavant il veut l'éprouver. Il l'enlève et l'emmène à Londres; après quoi, comme elle résiste, Bedfort arrive,... c'est-à-dire Tomlinson, un capitaine,... je veux dire Morden,... non, je me trompe... Enfin, pour abréger,... Lovelace est un sot, et moi aussi, d'avoir voulu suivre son exemple... Dieu soit loué! tu ne m'as pas compris;... je t'aime, je t'épouse: il n'y a de vrai au monde que de déraisonner d'amour.

_Entrent Van Buck, la baronne, l'abbé et plusieurs domestiques qui les éclairent._

LA BARONNE.

Je ne crois pas un mot de ce que vous dites. Il est trop jeune pour une noirceur pareille.

VAN BUCK.

Hélas! madame, c'est la vérité.

LA BARONNE.

Séduire ma fille! tromper un enfant! déshonorer une famille entière! Chanson! Je vous dis que c'est une sornette; on ne fait plus de ces choses-là. Tenez! les voilà qui s'embrassent. Bonsoir, mon gendre; où diable vous fourrez-vous?

L'ABBÉ.

Il est fâcheux que nos recherches soient couronnées d'un si tardif succès; toute la compagnie va être partie.

VAN BUCK[12].

Ah çà! mon neveu, j'espère bien qu'avec votre sotte gageure...

VALENTIN.

Mon oncle, il ne faut jurer de rien, et encore moins défier personne.

FIN DE IL NE FAUT JURER DE RIEN.

ADDITIONS ET VARIANTES EXÉCUTÉES PAR L'AUTEUR POUR LA REPRÉSENTATION

1.--PAGE 341.

_Me prends-tu pour un oncle du Gymnase?_

VALENTIN.

Moi, grand Dieu! le ciel m'en préserve! Je vous tiens pour un oncle véritable, et, de plus, pour le meilleur des oncles. Croyez-moi, venez aux Champs-Élysées. Après un bon repas et une petite querelle, un tour de promenade au soleil fait grand bien. Venez, je vous conterai mes projets, je vous dirai toute ma pensée. Pendant que vous me gronderez, je plaiderai ma thèse; pendant que je parlerai, vous ferez de la morale, et c'est bien le diable s'il ne passe pas un beau cheval ou une jolie femme qui nous distraira tous les deux. Nous causerons sans nous écouter; c'est le meilleur moyen de s'entendre. Allons! venez.

FIN DE L'ACTE PREMIER.

2.--PAGE 347.

_Donnez-moi le bras._ Restez, Cécile, attendez-nous.

CÉCILE, _seule_.

Un mort, grand Dieu! quel événement horrible! je voudrais voir, et je n'ose regarder.--Ah! ciel! c'est ce jeune homme que j'ai vu l'hiver passé au bal.--C'est le neveu de M. Van Buck. Serait-ce de lui que ma mère vient de me parler? Mais il n'est pas mort du tout.--Le voilà qui parle à maman, et qui vient par ici.--C'est bien étrange. Je ne me trompe pas; je le reconnais bien. Quel motif peut-il donc avoir pour ne pas vouloir qu'on le reconnaisse? Oh! je le saurai.

CÉCILE, LA BARONNE.

LA BARONNE.

Venez, Cécile, il est inutile que vous restiez ici.

CÉCILE.

Est-il blessé, maman?

LA BARONNE.

Qu'est-ce que cela vous fait? Venez, venez, mademoiselle.

_Elles sortent._

3.--PAGE 348.

_C'est même probable_; mais pour réel, c'est une autre affaire.

_Il dégage son bras._

VAN BUCK.

Comment! encore une mauvaise plaisanterie!

VALENTIN.

_Il fallait bien trouver_, etc.

4.--PAGE 353.

_Voilà la blanche Cécile qui nous arrive à petits pas._ Entrez dans ce cabinet, etc.

5.--PAGE 359.

VALENTIN.

_Vous devriez_ faire ce quatrième.

VAN BUCK.

_Certainement, je le devrais_, etc.

6.--PAGE 365.

... _Refuser de faire un quatrième!_ Des affaires! Est-ce que je n'en ai pas, moi? Et ce bal de ce soir! je n'ai pas la force de m'en occuper.--Ah! voilà ma migraine qui me prend.

L'ABBÉ.

_Dans une circonstance aussi grave, ne pourriez-vous retarder vos projets?_

(Suit la scène II de l'acte III entre la baronne et l'abbé, jusqu'à ces mots: «_Je vous demande si on va boire ça!_» _Tenez! ne parlons plus de ces choses là. C'est à vous de prendre_, etc.)

7.--PAGE 372.

_Je ne vous reverrai de ma vie._

_A Cécile._

Quant à vous, mademoiselle, entrez ici.

CÉCILE.

Mais, maman...

LA BARONNE.

Allons! mademoiselle, ne raisonnez pas.

_Elle la fait entrer dans la chambre voisine._

LA BARONNE, VAN BUCK, L'ABBÉ.

L'ABBÉ.

Madame la baronne, je viens vous dire...

LA BARONNE, _mettant la clef sous un coussin du canapé_.

_Dieu soit loué! ma fille est enfermée!_

L'ABBÉ.

Enfermée, madame? que se passe-t-il?

_A Van Buck._

Qu'avez-vous, monsieur?

VAN BUCK.

Ce que j'ai, monsieur? J'ai que j'en ai assez.

LA BARONNE.

Et moi aussi.

VAN BUCK.

J'ai que je sors de cette maison, qu'on ne m'y reverra de ma vie, et que je n'ai qu'un regret, c'est d'y avoir jamais mis les pieds.

LA BARONNE.

Et moi de vous y avoir reçu.

_Ils sortent._

L'ABBÉ, _seul_.

Qu'est-ce que cela signifie?

_Cécile frappe à la porte._

CÉCILE, _dans la chambre voisine_.

_Monsieur l'abbé, voulez-vous m'ouvrir?_

(Suit la dernière partie de la scène II de l'acte III.)

FIN DE L'ACTE DEUXIÈME.

8.--PAGE 374.

_Un bois.--Une petite maison à droite._

VAN BUCK.

Encore une lettre? c'est trop fort.

VALENTIN.

Oui, une autre, et dix s'il le faut. Puisque cette maudite baronne a éventé mon rendez-vous, il faut bien en donner un autre, et j'attends ici la réponse. _Holà! hé!_

UN GARÇON D'AUBERGE.

Est-ce que ces messieurs nous feront l'honneur de dîner ici?

VALENTIN.

Non; donnez-nous tout bonnement du champagne, si vous en avez.

VAN BUCK.

_Ils auront un vin détestable, un vinaigre affreux._

LE GARÇON.

_Pardonnez-moi, nous avons ici tout ce que vous pouvez désirer._

VAN BUCK.

_En vérité! dans un trou pareil! c'est impossible; vous nous en imposez._

LE GARÇON.

C'est ici le rendez-vous de chasse, monsieur, et nous ne manquons de rien.

VALENTIN.

Allons! mon oncle, un peu de fermeté.

VAN BUCK.

_Sois-en certain, je ne le quitterai pas! j'en jure!_ etc.

(Suit la scène I de l'acte III, jusqu'à ces mots: «_Ma bien-aimée m'appartiendra_.»)

VAN BUCK, VALENTIN, UN VALET DE FERME.

LE VALET, _accourant_.

Monsieur, voici votre réponse.

VALENTIN.

Tu as été preste, l'ami.

LE VALET.

Monsieur, j'ai trouvé justement la femme de chambre à la grille du château; elle est partie avec mon billet, et presque à l'instant même elle m'a rapporté celui-ci.

VALENTIN.

Tiens, voilà un louis pour ta peine.

_Le valet sort._

VAN BUCK.

Il y a, pardieu! bien de quoi faire le généreux, pour un billet où l'on t'envoie promener.

VALENTIN.

Ce billet-là?

VAN BUCK.

C'est indubitable. Mademoiselle de Mantes te donne ton congé pour la seconde fois. Ouvre un peu ce papier; je sais d'avance ce qu'il renferme.

VALENTIN.

Et moi aussi, je crois le savoir.

VAN BUCK.

Écervelé! tu te plains d'un outrage, et tu t'en attires un second.

VALENTIN.

Un outrage là dedans! Que vous êtes jeune, mon bon oncle! Regardez donc comme ce petit billet est gentil, et quoiqu'on l'ait écrit si vite, comme il a encore trouvé le moyen d'être coquet!--Regardez surtout comme il est plié!--Voyez-vous ces trois petites pointes avec un cachet de bague au milieu? c'est ce qu'on appelle un petit chapeau. On n'écrit ainsi ni à un notaire, ni aux grands parents, ni à son curé, pas même à ses bonnes amies. Un outrage! Croyez-moi, mon oncle, jamais lettre en colère ne fut pliée ainsi.

VAN BUCK.

Ouvre donc ton chapeau, puisque chapeau il y a, et voyons ce qui en est.

VALENTIN.

Il ne renferme qu'un seul mot.

VAN BUCK.

Un seul mot?

VALENTIN.

Un seul.

VAN BUCK.

Peste! voilà une petite fille bien laconique.--Et quel est ce mot, s'il vous plaît?

VALENTIN.

Ce mot est: «Oui.»

VAN BUCK.

Oui?

VALENTIN.

Voyez vous-même.

VAN BUCK.

Est-il possible?

VALENTIN.

Dame! à ce qu'il paraît. Allons! videz donc votre verre, et ne vous étonnez pas si fort.

VAN BUCK.

C'est inconcevable! Et c'est un rendez-vous que tu lui demandais?

VALENTIN.

Vous le savez bien. Buvez donc. Quand vous retournerez ce billet cent fois, vous n'en tirerez pas deux paroles.

VAN BUCK.

Une telle demande faite à la bonne venue! Un seul mot de réponse, et ce seul mot est «oui!»--En vérité, ce «oui» trouble toutes mes idées; je n'ai jamais rien vu de pareil à ce «oui». Ma foi! je te prenais pour un fou, et tout ce qu'il y a de bienséances au monde se révoltait en moi en voyant ton audace; mais j'avoue que ce «oui» me bouleverse; ce «oui» m'assomme, ce «oui» est plus qu'étrange, il est exorbitant, et si je n'étais pas ton oncle, je croirais presque que tu as raison.

_La nuit commence._

VALENTIN.

Cela ne prouverait pas que vous eussiez tort. Eh! garçon, une autre bouteille. Dans ce bas monde, chacun fait à sa guise. Qu'est-ce qu'un oui ou un non de plus ou de moins? Tenez! mon oncle, réconciliation: au lieu de sévérité, indulgence; au lieu de colère, amourette; au lieu de nous quereller, trinquons.--Ce «oui» qui vous offusque tant, _n'est pas si niais, savez-vous? Cette petite fille a de l'esprit, et même quelque chose de mieux; il y a du coeur_ dans ce seul mot, _je ne sais quoi_ de tendre _et de hardi_, etc.

(Suit la scène III jusqu'à ces mots; «_Moitié chair et moitié coton_.»)

VALENTIN.

Allons! mon oncle, à vos anciennes amours!

VAN BUCK.

Sais-tu que, pour une auberge de hasard, ce petit vin-là n'est pas mauvais? J'avais besoin de cette halte. Je me sens tout ragaillardi.

VALENTIN.

Écoutez-moi: voici le traité de paix que je vous propose. Permettez-moi d'abord mon rendez-vous.

VAN BUCK.

Mais, mon ami, j'espère bien...

VALENTIN.

_Je vous jure de n'entreprendre_ rien que vous ne fissiez à ma place. N'est-ce pas tout vous dire? _Voyez, mon oncle, comme je vous cède_, _et comme_, en tout, _je fais vos volontés_. En somme, le verre _porte conseil, et je sens bien que la colère est quelquefois mauvaise amie_, etc.

(Suit le couplet de Valentin finissant par: «Je lui pardonne en l'oubliant.»)

VAN BUCK.

Par Dieu! garçon, je le veux bien. Au fait, épouse-t-on des petites filles qui vous envoient des «oui» comme celui-là? Et puisque tu me promets de te conduire en galant homme, va ton train, et vogue la galère! _et n'aie pas de crainte que tu manques de femme_ pour ce sot mariage avorté. Je m'en charge, moi, j'en fais mon affaire. _Il ne sera pas dit qu'une vieille folle fasse tort à d'honnêtes gens, qui ont amassé un bien considérable, et qui ne sont pas mal tournés._ Avec soixante bonnes mille livres de rente...

VALENTIN.

Cinquante, mon oncle.

VAN BUCK.

Soixante, morbleu! avec cela, on n'a jamais manqué ni de femmes, ni de vin[I]. _Il fait beau clair de lune, ce soir; cela me rappelle mon jeune temps._

[Note I: On se souvient que dans la scène I de l'acte I, Van Buck, alors à jeun, s'est défendu d'avoir plus de cinquante milles livres de rente. A présent, sous l'influence du vin de Champagne, il se vante d'en avoir soixante mille. Avec deux ou trois mots comiques de cette valeur, la version du théâtre serait devenue supérieure à la première version.]

VALENTIN.

_Il me semble que je vois des lueurs_, etc.

(Suit la scène III)

_Séparons-nous pour plus de sûreté._ Si vous m'en croyez, à présent, vous rentrerez dans cette auberge; vous vous ferez faire un bon feu, et vous fumerez votre bon tabac flamand, en vous rôtissant les jambes devant un bon fagot flambant. Cela vous ragaillardira encore davantage. _Dans une demi-heure_, je suis à vous.

VAN BUCK.

_C'est dit. Bonne chance_, etc.

(Suit la fin de la scène III.)

9.--PAGE 391.

_Pourquoi donc se cachait-il ce matin dans la_ bibliothèque?

10.--PAGE 392.

_Votre oncle était derrière_ la porte.

11.--PAGE 399.

_Pour savante, c'est une autre affaire._ J'ai eu des maîtres de toutes sortes; mais le peu que j'ai retenu, le meilleur, me vient de ma mère.

VALENTIN.

De ta mère? Je ne m'en doutais guère.

CÉCILE.

Vous ne la connaissez pas, Valentin. Vous apprendrez à l'aimer un jour, quand vous vivrez comme nous dans les métairies, et quand vous aurez des pauvres à vous. Et gardez-vous de sourire, quand vous parlez d'elle! vous bénirez et vous suivrez ses pas.

VALENTIN.

_Tendre enfant! je devine ton coeur_, etc.

12.--PAGE 405.

VALENTIN.

Mon oncle, il ne faut défier personne.

VAN BUCK.

Mon neveu, _il ne faut jurer de rien_.

FIN DES ADDITIONS ET VARIANTES.

Le 22 juin 1848, au milieu des préparatifs de la guerre civile qui devait éclater le lendemain, on représentait pour la première fois: _Il ne faut jurer de rien_, au Théâtre-Français, devant le public qui avait applaudi le _Caprice_. Une jeune et charmante actrice, Mademoiselle Amédine Luther, y débutait dans le rôle de Cécile. Malgré les tristes préoccupations des spectateurs et les déplorables circonstances où l'on se trouvait, la pièce fit un plaisir extrême. Mademoiselle Mante s'y montra comédienne incomparable dans le rôle de la baronne. On a repris plusieurs fois cette comédie, toujours avec un grand succès, et récemment encore pour les débuts de madame Victoria Lafontaine.

FIN DU TOME IV.

TABLE DU TOME QUATRIÈME

LORENZACCIO 1

Traduction du livre XV des _Chroniques florentines_ 214

LE CHANDELIER 223

Additions et Variantes exécutées par l'auteur pour la représentation 314 IL NE FAUT JURER DE RIEN 321

Additions et Variantes exécutées par l'auteur pour la représentation 406

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