Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 4

Chapter 17

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Si fait: apportez-nous la carte, et faites-nous allumer du feu. Dès que votre garçon sera revenu, vous lui direz qu'il me donne réponse. Allons! mon oncle, un peu de fermeté; venez et commandez le dîner.

VAN BUCK.

Ils auront du vin détestable, je connais le pays; c'est un vinaigre affreux.

L'AUBERGISTE.

Pardonnez-moi; nous avons du champagne, du chambertin, et tout ce que vous pouvez désirer.

VAN BUCK.

En vérité! dans un trou pareil? c'est impossible; vous nous en imposez.

L'AUBERGISTE.

C'est ici que descendent les messageries, et vous verrez si nous manquons de rien.

VAN BUCK.

Allons! tâchons donc de dîner; je sens que ma mort est prochaine, et que dans peu je ne dînerai plus.]

_[Ils sortent.]_

SCÈNE II

_[Au château. Un salon.]_

_Entrent_ LA BARONNE ET L'ABBÉ.

[LA BARONNE.

Dieu soit loué, ma fille est enfermée! Je crois que j'en ferai une maladie.

L'ABBÉ.

Madame, s'il m'est permis de vous donner un conseil, je vous dirai que j'ai grandement peur. Je crois avoir vu en traversant la cour un homme en blouse et d'assez mauvaise mine, qui avait une lettre à la main.

LA BARONNE.

Le verrou est mis; il n'y a rien à craindre. Aidez-moi un peu à ce bal; je n'ai pas la force de m'en occuper.]

L'ABBÉ.

Dans une circonstance aussi grave, ne pourriez-vous retarder vos projets?

LA BARONNE.

Êtes-vous fou? Vous verrez que j'aurai fait venir tout le faubourg Saint-Germain de Paris, pour le remercier et le mettre à la porte! Réfléchissez donc à ce que vous dites.

L'ABBÉ.

Je croyais qu'en telle occasion on aurait pu, sans blesser personne...

LA BARONNE.

Et au milieu de ça, je n'ai pas de bougies! Voyez donc un peu si Dupré est là.

L'ABBÉ.

Je pense qu'il s'occupe des sirops.

LA BARONNE.

Vous avez raison: ces maudits sirops, voilà encore de quoi mourir. Il y a huit jours que j'ai écrit moi-même, et ils ne sont arrivés qu'il y a une heure. Je vous demande si on va boire ça!

[L'ABBÉ.

Cet homme en blouse, madame la baronne, est quelque émissaire, n'en doutez pas. Il m'a semblé, autant que je me le rappelle, qu'une de vos femmes causait avec lui. Ce jeune homme d'hier est mauvaise tête, et il faut songer que la manière assez verte dont vous vous en êtes délivrée...

LA BARONNE.

Bah! des Van Buck? des marchands de toile? qu'est-ce que vous voulez donc que ça fasse? Quand ils crieraient, est-ce qu'ils ont voix? Il faut que je démeuble le petit salon; jamais je n'aurai de quoi asseoir mon monde.

L'ABBÉ.

Est-ce dans sa chambre, madame, que votre fille est enfermée?

LA BARONNE.

Dix et dix font vingt; les Raimbaut sont quatre; vingt, trente. Qu'est-ce que vous dites, l'abbé?

L'ABBÉ.

Je demande, madame la baronne, si c'est dans sa belle chambre jaune que mademoiselle Cécile est enfermée?

LA BARONNE.

Non; c'est là, dans la bibliothèque; c'est encore mieux, je l'ai sous la main. Je ne sais ce qu'elle fait, ni si on l'habille, et voilà la migraine qui me prend.

L'ABBÉ.

Désirez-vous que je l'entretienne?

LA BARONNE.

Je vous dis que le verrou est mis; ce qui est fait est fait; nous n'y pouvons rien.

L'ABBÉ.

Je pense que c'était sa femme de chambre qui causait avec ce lourdaud. Veuillez me croire, je vous en supplie; il s'agit là de quelque anguille sous roche qu'il importe de ne pas négliger.

LA BARONNE.

Décidément il faut que j'aille à l'office; c'est la dernière fois que je reçois ici.

_Elle sort._

L'ABBÉ, _seul_.

Il me semble que j'entends du bruit dans la pièce attenante à ce salon. Ne serait-ce point la jeune fille? Hélas! ceci est inconsidéré!]

CÉCILE, _en dehors_.

Monsieur l'abbé, voulez-vous m'ouvrir?

L'ABBÉ.

Mademoiselle, je ne le puis sans autorisation préalable.

CÉCILE, _de même_.

La clef est là, sous le coussin de la causeuse; vous n'avez qu'à la prendre, et vous m'ouvrirez.

L'ABBÉ, _prenant la clef_.

Vous avez raison, mademoiselle, la clef s'y trouve effectivement; mais je ne puis m'en servir d'aucune façon, bien contrairement à mon vouloir.

CÉCILE, _de même_.

Ah, mon Dieu! je me trouve mal!

L'ABBÉ.

Grand Dieu! rappelez vos esprits. Je vais quérir madame la baronne. Est-il possible qu'un accident funeste vous ait frappée si subitement? Au nom du ciel! mademoiselle, répondez-moi, que ressentez-vous?

CÉCILE, _de même_.

Je me trouve mal! je me trouve mal!

L'ABBÉ.

Je ne puis laisser expirer ainsi une si charmante personne. Ma foi! je prends sur moi d'ouvrir; on en dira ce qu'on voudra.

_Il ouvre la porte._

CÉCILE.

Ma foi, l'abbé, je prends sur moi de m'en aller; on en dira ce qu'on voudra.

_Elle sort en courant._

SCÈNE III

_[Un petit bois.]_

_Entre_ VAN BUCK ET VALENTIN.

[VALENTIN.

La lune se lève et l'orage passe. Voyez ces perles sur les feuilles: comme ce vent tiède les fait rouler! A peine si le sable garde l'empreinte de nos pas; le gravier sec a déjà bu la pluie.

VAN BUCK.

Pour une auberge de hasard, nous n'avons pas trop mal dîné. J'avais besoin de ce fagot flambant; mes vieilles jambes sont ragaillardies. Eh bien! garçon, arrivons-nous?

VALENTIN.

Voici le terme de notre promenade; mais, si vous m'en croyez, à présent vous pousserez jusqu'à cette ferme dont les fenêtres brillent là-bas. Vous vous mettrez au coin du feu, et vous nous commanderez un grand bol de vin chaud avec du sucre et de la cannelle.

VAN BUCK.

Ne te feras-tu pas trop attendre? Combien de temps vas-tu rester ici? Songe du moins à toutes tes promesses, et à être prêt en même temps que les chevaux.]

VALENTIN.

Je vous jure de n'entreprendre ni plus ni moins que ce dont nous sommes convenus. Voyez, mon oncle, comme je vous cède, et comme en tout je fais vos volontés. Au fait, dîner porte conseil, et je sens bien que la colère est quelquefois mauvaise amie. Capitulation de part et d'autre. Vous me permettez un quart d'heure d'amourette, et je renonce à toute espèce de vengeance. La petite retournera chez elle, nous à Paris, et tout sera dit. Quant à la détestée baronne, je lui pardonne en l'oubliant.

VAN BUCK.

C'est à merveille! et n'aie pas de crainte que tu manques de femmes pour cela. Il n'est pas dit qu'une vieille folle fera tort à d'honnêtes gens qui ont amassé un bien considérable, et qui ne sont point mal tournés. Vrai Dieu! il fait beau clair de lune; cela me rappelle mon jeune temps.

VALENTIN.

Ce billet doux que je viens de recevoir n'est pas si niais, savez-vous? Cette petite fille a de l'esprit, et même quelque chose de mieux; oui, il y a du coeur dans ces trois lignes; je ne sais quoi de tendre et de hardi, de virginal et de brave en même temps; [le rendez-vous qu'elle m'assigne est, du reste, comme son billet. Regardez ce bosquet, ce ciel, ce coin de verdure dans un lieu si sauvage.] Ah! que le coeur est un grand maître! on n'invente rien de ce qu'il trouve, et c'est lui seul qui choisit tout.

VAN BUCK.

Je me souviens qu'étant à la Haye, j'eus une équipée de ce genre. C'était, ma foi, un beau brin de fille: elle avait cinq pieds et quelques pouces, et une vraie moisson d'appas. Quelles Vénus que ces Flamandes! On ne sait ce que c'est qu'une femme à présent; dans toutes vos beautés parisiennes, il y a moitié chair et moitié coton.

VALENTIN.

Il me semble que j'aperçois des lueurs qui errent là-bas dans la forêt. Qu'est-ce que cela voudrait dire? nous traquerait-on à l'heure qu'il est?

VAN BUCK.

C'est sans doute le bal qu'on prépare; il y a fête ce soir au château.

VALENTIN.

Séparons-nous pour plus de sûreté; dans une demi-heure, à la ferme.

VAN BUCK.

C'est dit. Bonne chance, garçon; tu me conteras ton affaire, et nous en ferons quelque chanson; c'était notre ancienne manière, pas de fredaine qui ne fît un couplet.

_Il chante._

Eh! vraiment, oui, mademoiselle, Eh! vraiment, oui, nous serons trois.

_Valentin sort. On voit des hommes qui portent des torches rôder à travers la forêt. Entrent la baronne et l'abbé._

LA BARONNE.

C'est clair comme le jour, elle est folle. C'est un vertige qui lui a pris.

L'ABBÉ.

Elle me crie: «Je me trouve mal;» vous concevez ma position.

VAN BUCK, _chantant_.

Il est donc bien vrai, Charmante Colette, Il est donc bien vrai Que, pour votre fête, Colin vous a fait... Présent d'un bouquet.

LA BARONNE.

Et justement, dans ce moment-là, je vois arriver une voiture. Je n'ai eu que le temps d'appeler Dupré. Dupré n'y était pas. On entre, on descend. C'était la marquise de Valangoujar et le baron de Villebouzin.

L'ABBÉ.

Quand j'ai entendu ce premier cri, j'ai hésité; mais que voulez-vous faire? Je la voyais là, sans connaissance, étendue à terre; elle criait à tue-tête, et j'avais la clef dans ma main.

VAN BUCK, _chantant_.

Quand il vous l'offrit, Charmante brunette, Quand il vous l'offrit, Petite Colette, On dit qu'il vous prit... Un frisson subit.

LA BARONNE.

Conçoit-on ça? Je vous le demande. Ma fille qui se sauve à travers champs, et trente voitures qui entrent ensemble! Je ne survivrai jamais à un pareil moment.

L'ABBÉ.

Encore si j'avais eu le temps, je l'aurais peut-être retenue par son châle,... ou du moins,... enfin, par mes prières, par mes justes observations.

VAN BUCK, _chantant_.

Dites à présent, Charmante bergère, Dites à présent Que vous n'aimez guère Qu'un amant constant... Vous fasse un présent.

LA BARONNE.

C'est vous, Van Buck? Ah! mon cher ami, nous sommes perdus; qu'est-ce que ça veut dire? Ma fille est folle, elle court les champs! [Avez-vous idée d'une chose pareille? J'ai quarante personnes chez moi; me voilà à pied par le temps qu'il fait.] Vous ne l'avez pas vue dans le bois? Elle s'est sauvée, c'est comme un rêve; [elle était coiffée et poudrée d'un côté, c'est sa fille de chambre qui me l'a dit. Elle est partie en souliers de satin blanc;] elle a renversé l'abbé qui était là, et lui a passé sur le corps. J'en vais mourir! [Mes gens ne trouvent rien; et il n'y a pas à dire, il faut que je rentre. Ce n'est pas votre neveu, par hasard, qui nous jouerait un tour pareil?] Je vous ai brusqué, n'en parlons plus. Tenez! aidez-moi et faisons la paix. Vous êtes mon vieil ami, pas vrai? Je suis mère, Van Buck. Ah! cruelle fortune! cruel hasard! que t'ai-je donc fait?

_Elle se met à pleurer._

VAN BUCK.

Est-il possible, madame la baronne? vous seule à pied! vous, cherchant votre fille! Grand Dieu! vous pleurez! Ah! malheureux que je suis!

L'ABBÉ.

Sauriez-vous quelque chose, monsieur? De grâce, prêtez-nous vos lumières.

VAN BUCK.

Venez, baronne, prenez mon bras, et Dieu veuille que nous les trouvions! Je vous dirai tout; soyez sans crainte. Mon neveu est homme d'honneur, et tout peut encore se réparer.

LA BARONNE.

Ah bah! c'était un rendez-vous? Voyez-vous la petite masque! A qui se fier désormais?

_Ils sortent._

SCÈNE IV

_[Une clairière dans le bois.]_

_Entrent_ CÉCILE ET VALENTIN.

VALENTIN.

Qui est là? Cécile, est-ce vous?

CÉCILE.

C'est moi. Que veulent dire ces torches et ces clartés dans la forêt?

VALENTIN.

Je ne sais; qu'importe? Ce n'est pas pour nous.

CÉCILE.

Venez là, où la lune éclaire; [là, où vous voyez ce rocher.]

VALENTIN.

Non, venez là, où il fait sombre; [là, sous l'ombre de ces bouleaux.] Il est possible qu'on vous cherche, et il faut échapper aux yeux.

CÉCILE.

Je ne verrais pas votre visage; venez, Valentin, obéissez.

VALENTIN.

Où tu voudras, charmante fille; où tu iras, je te suivrai. [Ne m'ôte pas cette main tremblante, laisse mes lèvres la rassurer.]

CÉCILE.

Je n'ai pas pu venir plus vite. Y a-t-il longtemps que vous m'attendez?

VALENTIN.

Depuis que la lune est dans le ciel; regarde cette lettre trempée de larmes; c'est le billet que tu m'as écrit.

CÉCILE.

Menteur! C'est le vent et la pluie qui ont pleuré sur ce papier.

VALENTIN.

Non, ma Cécile, c'est la joie et l'amour, c'est le bonheur et le désir. Qui t'inquiète? Pourquoi ces regards? que cherches-tu autour de toi?

CÉCILE.

C'est singulier! je ne me reconnais pas. Où est votre oncle? Je croyais le voir ici.

VALENTIN.

Mon oncle est gris [de chambertin]; ta mère est loin, et tout est tranquille. [Ce lieu est celui que tu as choisi, et que ta lettre m'indiquait.]

CÉCILE.

Votre oncle est gris?--Pourquoi, ce matin, se cachait-il dans la charmille?[9]

VALENTIN.

Ce matin? où donc? que veux-tu dire? [Je me promenais seul dans le jardin.]

CÉCILE.

Ce matin, quand je vous ai parlé, votre oncle était derrière un arbre.[10] Est-ce que vous ne le saviez pas? Je l'ai vu en détournant l'allée.

VALENTIN.

Il faut que tu te sois trompée; je ne me suis aperçu de rien.

CÉCILE.

Oh! je l'ai bien vu; [il écartait des branches;] c'était peut-être pour nous épier.

VALENTIN.

Quelle folie! tu as fait un rêve. N'en parlons plus. Donne-moi un baiser.

CÉCILE.

Oui, mon ami, et de tout mon coeur; asseyez-vous là près de moi.--Pourquoi donc, dans votre lettre d'hier, avez-vous dit du mal de ma mère?

VALENTIN.

Pardonne-moi: c'est un moment de délire, et je n'étais pas maître de moi.

CÉCILE.

Elle m'a demandé cette lettre, et je n'osais la lui montrer; je savais ce qui allait arriver. Mais qui est-ce donc qui l'avait avertie? Elle n'a pourtant rien pu deviner; la lettre était là, dans ma poche.

VALENTIN.

Pauvre enfant! on t'a maltraitée; c'est ta femme de chambre qui t'aura trahie. [A qui se fier en pareil cas?]

CÉCILE.

Oh non! ma femme de chambre est sûre; il n'y avait que faire de lui donner de l'argent. Mais en manquant de respect pour ma mère, vous deviez penser que vous en manquiez pour moi.

VALENTIN.

N'en parlons plus, puisque tu me pardonnes. Ne gâtons pas un si précieux moment. O ma Cécile! que tu es belle, et quel bonheur repose en toi! Par quels serments, par quels trésors puis-je payer tes douces caresses? [Ah! la vie n'y suffirait pas. Viens sur mon coeur; que le tien le sente battre, et que ce beau ciel les emporte à Dieu!]

CÉCILE.

Oui, Valentin, mon coeur est sincère. [Sentez mes cheveux comme ils sont doux; j'ai de l'iris de ce côté-là, mais je n'ai pas pris le temps d'en mettre de l'autre.]--Pourquoi donc, pour venir chez nous, avez-vous caché votre nom?

VALENTIN.

Je ne puis le dire: c'est un caprice, une gageure que j'avais faite.

CÉCILE.

Une gageure! Avec qui donc?

VALENTIN.

Je n'en sais plus rien. Qu'importent ces folies?

CÉCILE.

Avec votre oncle peut-être; n'est-ce pas?

VALENTIN.

Oui. Je t'aimais, et je voulais te connaître, et que personne ne fût entre nous.

CÉCILE.

Vous avez raison. A votre place j'aurais voulu faire comme vous.

VALENTIN.

Pourquoi es-tu si curieuse, et à quoi bon toutes ces questions? Ne m'aimes-tu pas, ma belle Cécile? Réponds-moi oui, et que tout soit oublié.

CÉCILE.

Oui, cher, oui, Cécile vous aime, et elle voudrait être plus digne d'être aimée; mais c'est assez qu'elle le soit pour vous. Mettez vos deux mains dans les miennes.--Pourquoi donc m'avez-vous refusée tantôt quand je vous ai prié à dîner?

VALENTIN.

Je voulais partir: j'avais affaire ce soir.

CÉCILE.

Pas grande affaire, ni bien loin, il me semble; car vous êtes descendu au bout de l'avenue.

VALENTIN.

Tu m'as vu? comment le sais-tu?

CÉCILE.

Oh! je guettais. Pourquoi m'avez-vous dit que vous ne dansiez pas la mazourke? je vous l'ai vu danser l'autre hiver.

VALENTIN.

Où donc? je ne m'en souviens pas.

CÉCILE.

Chez madame de Gesvres, au bal déguisé. Comment ne vous en souvenez-vous pas? Vous me disiez dans votre lettre d'hier que vous m'aviez vue cet hiver; c'était là.

VALENTIN.

Tu as raison; je m'en souviens. Regarde comme cette nuit est pure! [Comme ce vent soulève sur tes épaules cette gaze avare qui les entoure! Prête l'oreille: c'est la voix de la nuit, c'est le chant de l'oiseau qui invite au bonheur. Derrière cette roche élevée, nul regard ne peut nous découvrir.] Tout dort, excepté ce qui s'aime. Laisse ma main écarter ce voile, et mes deux bras le remplacer.

CÉCILE.

Oui, mon ami. Puissé-je vous sembler belle! Mais ne m'ôtez pas votre main; je sens que mon coeur est dans la mienne, et qu'il va au vôtre par là.--Pourquoi donc vouliez-vous partir et faire semblant d'aller à Paris?

VALENTIN.

Il le fallait; c'était pour mon oncle. Osais-je, d'ailleurs, prévoir que tu viendrais à ce rendez-vous? Oh! que je tremblais en écrivant cette lettre, et que j'ai souffert en t'attendant!

CÉCILE.

Pourquoi ne serais-je pas venue, puisque je sais que vous m'épouserez?

_Valentin se lève et fait quelques pas._

Qu'avez-vous donc? qui vous chagrine? Venez vous rasseoir près de moi.

VALENTIN.

Ce n'est rien: j'ai cru,--j'ai cru entendre,--j'ai cru voir quelqu'un de ce côté.

CÉCILE.

Nous sommes seuls: soyez sans crainte. Venez donc. Faut-il me lever? ai-je dit quelque chose qui vous ait blessé? votre visage n'est plus le même. Est-ce parce que j'ai gardé mon châle, quoique vous vouliez que je l'ôtasse? [C'est qu'il fait froid; je suis en toilette de bal. Regardez donc mes souliers de satin. Qu'est-ce que cette pauvre Henriette va penser?] Mais qu'avez-vous? vous ne répondez pas; vous êtes triste. Qu'ai-je donc pu vous dire? C'est par ma faute, je le vois.

VALENTIN.

Non, je vous le jure, vous vous trompez; c'est une pensée involontaire qui vient de me traverser l'esprit.

CÉCILE.

Vous me disiez «tu» tout à l'heure, et même, je crois, un peu légèrement. Quelle est donc cette mauvaise pensée qui vous a frappé tout à coup? Vous ai-je déplu? Je serais bien à plaindre! Il me semble pourtant que je n'ai rien dit de mal. Mais si vous aimez mieux marcher, je ne veux pas rester assise.

_Elle se lève._

Donnez-moi le bras, et promenons-nous. Savez-vous une chose? Ce matin, je vous avais fait monter dans votre chambre un bon bouillon que Henriette avait fait. Quand je vous ai rencontré, je vous l'ai dit; j'ai cru que vous ne vouliez pas le prendre et que cela vous déplaisait. J'ai repassé trois fois dans l'allée, m'avez-vous vue? Alors vous êtes monté; je suis allée me mettre devant le parterre, et je vous ai vu par votre croisée; vous teniez la tasse à deux mains, et vous avez bu tout d'un trait. Est-ce vrai? l'avez-vous trouvé bon?

VALENTIN.

Oui, chère enfant, le meilleur du monde, [bon comme ton coeur et comme toi.]

CÉCILE.

Ah! quand nous serons mari et femme, je vous soignerai mieux que cela. Mais, dites-moi, qu'est-ce que cela veut dire, de s'aller jeter dans un fossé? risquer de se tuer, et pour quoi faire? Vous saviez bien être reçu chez nous. Que vous ayez voulu arriver tout seul, je le comprends; mais à quoi bon le reste? Est-ce que vous aimez les romans?

VALENTIN.

Quelquefois. Allons donc nous rasseoir.

_Ils se rassoient._

CÉCILE.

Je vous avoue qu'ils ne me plaisent guère; ceux que j'ai lus ne signifient rien. Il me semble que ce ne sont que des mensonges, et que tout s'y invente à plaisir. On n'y parle que de séductions, de ruses, d'intrigues, de mille choses impossibles. Il n'y a que les sites qui m'en plaisent; j'en aime les paysages et non les tableaux. Tenez, par exemple, ce soir, quand j'ai reçu votre lettre et que j'ai vu qu'il s'agissait d'un rendez-vous dans le bois, c'est vrai que j'ai cédé à une envie d'y venir qui tient bien un peu du roman; mais c'est que j'y ai trouvé aussi un peu de réel à mon avantage. Si ma mère le sait, et elle le saura, vous comprenez qu'il faut qu'on nous marie. Que votre oncle soit brouillé ou non avec elle, il faudra bien se raccommoder. J'étais honteuse d'être enfermée, et, au fait, pourquoi l'ai-je été? L'abbé est venu, j'ai fait la morte; il m'a ouvert, et je me suis sauvée: voilà ma ruse; je vous la donne pour ce qu'elle vaut.

VALENTIN, _à part_.

Suis-je un renard pris à son piège, ou un fou qui revient à la raison?

CÉCILE.

Eh bien! vous ne me répondez pas. Est-ce que cette tristesse va durer toujours?

VALENTIN.

Vous me paraissez savante pour votre âge, et en même temps aussi étourdie que moi, qui le suis comme le premier coup de matines.

CÉCILE.

Pour étourdie, j'en dois convenir ici; mais, mon ami, c'est que je vous aime. Vous le dirai-je? je savais que vous m'aimiez, et ce n'est pas d'hier que je m'en doutais. Je ne vous ai vu que trois fois à ce bal; mais j'ai du coeur et je m'en souviens. Vous avez valsé avec mademoiselle de Gesvres, et, en passant contre la porte, son épingle à l'italienne a rencontré le panneau, et ses cheveux se sont déroulés sur elle. Vous en souvenez-vous maintenant? Ingrat! Le premier mot de votre lettre disait que vous vous en souveniez. Aussi comme le coeur m'a battu! Tenez! croyez-moi, c'est là ce qui prouve qu'on aime, et c'est pour cela que je suis ici.

VALENTIN, _à part_.

Ou j'ai sous le bras le plus rusé démon que l'enfer ait jamais vomi, ou la voix qui me parle est celle d'un ange, et elle m'ouvre le chemin des cieux.

CÉCILE.

Pour savante, c'est une autre affaire;[11] [mais je veux répondre, puisque vous ne dites rien. Voyons! savez-vous ce que c'est que cela?

VALENTIN.

Quoi? cette étoile à droite de cet arbre?

CÉCILE.

Non, celle-là qui se montre à peine et qui brille comme une larme.

VALENTIN.

Vous avez lu madame de Staël?

CÉCILE.

Oui, ce mot de larme me plaît, je ne sais pourquoi, comme les étoiles. Un beau ciel pur me donne envie de pleurer.

VALENTIN.

Et à moi envie de t'aimer, de te le dire et de vivre pour toi. Cécile, sais-tu à qui tu parles, et quel est l'homme qui ose t'embrasser?

CÉCILE.

Dites-moi donc le nom de mon étoile. Vous n'en êtes pas quitte à si bon marché.

VALENTIN.

Eh bien! c'est Vénus, l'astre de l'amour, la plus belle perle de l'océan des nuits.

CÉCILE.

Non pas; c'en est une plus chaste et bien plus digne de respect; vous apprendrez à l'aimer un jour, quand vous vivrez dans les métairies et que vous aurez des pauvres à vous: admirez-la, et gardez-vous de sourire; c'est Cérès, déesse du pain.]

VALENTIN.

Tendre enfant! je devine ton coeur; tu fais la charité, n'est-ce pas?

CÉCILE.

C'est ma mère qui me l'a appris; il n'y a pas de meilleure femme au monde.

VALENTIN.

Vraiment? je ne l'aurais pas cru.

CÉCILE.

Ah! mon ami, ni vous ni bien d'autres, vous ne vous doutez de ce qu'elle vaut. Qui a vu ma mère un quart d'heure croit la juger sur quelques mots au hasard. Elle passe le jour à jouer aux cartes et le soir à faire du tapis; elle ne quitterait pas son piquet pour un prince; mais que Dupré vienne, et qu'il lui parle bas, vous la verrez se lever de table, si c'est un mendiant qui attend. [Que de fois nous sommes allées ensemble, en robe de soie, comme je suis là, courir les sentiers de la vallée, portant la soupe et le bouilli, des souliers, du linge, à de pauvres gens!] Que de fois j'ai vu, à l'église, les yeux des malheureux s'humecter de pleurs lorsque ma mère les regardait! Allez! elle a droit d'être fière, et je l'ai été d'elle quelquefois!

[VALENTIN.

Tu regardes toujours ta larme céleste; et moi aussi, mais dans tes yeux bleus.

CÉCILE.

Que le ciel est grand! que ce monde est heureux! que la nature est calme et bienfaisante!

VALENTIN.

Veux-tu aussi que je te fasse de la science et que je te parle astronomie? Dis-moi, dans cette poussière de mondes, y en a-t-il un qui ne sache sa route, qui n'ait reçu sa mission avec la vie, et qui ne doive mourir en l'accomplissant? Pourquoi ce ciel immense n'est-il pas immobile? Dis-moi, s'il y a jamais eu un moment où tout fut créé, en vertu de quelle force ont-ils commencé à se mouvoir, ces mondes qui ne s'arrêteront jamais?

CÉCILE.

Par l'éternelle pensée.

VALENTIN.

Par l'éternel amour. La main qui les suspend dans l'espace n'a écrit qu'un mot en lettres de feu. Ils vivent parce qu'ils se cherchent, et les soleils tomberaient en poussière si l'un d'entre eux cessait d'aimer.

CÉCILE.

Ah! toute la vie est là!

VALENTIN.