Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 4
Chapter 16
Vous êtes trop bonne; de toutes les vertus de votre sexe, l'hospitalité est la moins commune, et on ne la trouve nulle part aussi douce, aussi précieuse que chez vous; et si l'intérêt qu'on m'y témoigne...
CÉCILE.
Je vais dire qu'on vous monte un bouillon.
_Elle sort._
VAN BUCK, _rentrant_.
Tu l'épouseras! tu l'épouseras! Avoue qu'elle a été parfaite. Quelle naïveté! quelle pudeur divine! On ne peut pas faire un meilleur choix.
VALENTIN.
Un moment, mon oncle, un moment; vous allez bien vite en besogne.
VAN BUCK.
Pourquoi pas? Il n'en faut pas plus; tu vois clairement à qui tu as affaire, et ce sera toujours de même. Que tu seras heureux avec cette femme-là! Allons tout dire à la baronne; je me charge de l'apaiser.
VALENTIN.
Bouillon! Comment une jeune fille peut-elle prononcer ce mot-là? Elle me déplaît; elle est laide et sotte. Adieu, mon oncle, je retourne à Paris.
VAN BUCK.
Plaisantez-vous? où est votre parole? Est-ce ainsi qu'on se joue de moi? [Que signifient ces yeux baissés et cette contenance défaite?] Est-ce à dire que vous me prenez pour un libertin de votre espèce, et que vous vous servez de ma folle complaisance comme d'un manteau pour vos méchants desseins? N'est-ce donc vraiment qu'une séduction que vous venez tenter ici sous le masque de cette épreuve? Jour de Dieu! si je le croyais!...
VALENTIN.
Elle me déplaît, ce n'est pas ma faute, et je n'en ai pas répondu.
VAN BUCK.
En quoi peut-elle vous déplaire? elle est jolie, ou je ne m'y connais pas. Elle a les yeux longs et bien fendus, des cheveux superbes, une taille passable. Elle est parfaitement bien élevée; elle sait l'anglais et l'italien; elle aura trente mille livres de rente, et en attendant une très belle dot. Quel reproche pouvez-vous lui faire, et pour quelle raison n'en voulez-vous pas?
VALENTIN.
Il n'y a jamais de raison à donner pourquoi les gens plaisent ou déplaisent. Il est certain qu'elle me déplaît, elle, sa foulure et son bouillon.
VAN BUCK.
C'est votre amour-propre qui souffre. Si je n'avais pas été là, vous seriez venu me faire cent contes sur votre premier entretien, et vous targuer de belles espérances. Vous vous étiez imaginé faire sa conquête en un clin d'oeil, et c'est là où le bât vous blesse. [Elle vous plaisait hier au soir, quand vous ne l'aviez encore qu'entrevue, et qu'elle s'empressait avec sa mère à vous soigner de votre sot accident. Maintenant] vous la trouvez laide, parce qu'elle fait à peine attention à vous. Je vous connais mieux que vous ne pensez, et je ne céderai pas si vite. Je vous défends de vous en aller.
VALENTIN.
Comme vous voudrez. Je ne veux pas d'elle; je vous répète que je la trouve laide; elle a un air niais qui est révoltant. Ses yeux sont grands, c'est vrai, mais ils ne veulent rien dire; [ses cheveux sont beaux, mais elle a le front plat;] quant à la taille, c'est peut-être ce qu'elle a de mieux, quoique vous ne la trouviez que passable. Je la félicite de savoir l'italien, elle y a peut-être plus d'esprit qu'en français; pour ce qui est de sa dot, qu'elle la garde, je n'en veux pas plus que de son bouillon.
VAN BUCK.
A-t-on idée d'une pareille tête, et peut-on s'attendre à rien de semblable? Va, va! ce que je disais hier n'est que la pure vérité. Tu n'es capable que de rêver de balivernes, et je ne veux plus m'occuper de toi. Épouse une blanchisseuse si tu veux. Puisque tu refuses ta fortune, lorsque tu l'as entre les mains, que le hasard décide du reste; cherche-le au fond de tes cornets. Dieu m'est témoin que ma patience a été telle depuis trois ans, que nul autre peut-être à ma place...
VALENTIN.
Est-ce que je me trompe? Regardez donc, mon oncle, il me semble qu'elle revient par ici. Oui, je l'aperçois entre les arbres; elle va repasser dans le taillis.
VAN BUCK.
Où donc? quoi? qu'est-ce que tu dis?
VALENTIN.
Ne voyez-vous pas une robe blanche derrière ces touffes de lilas? Je ne me trompe pas, c'est bien elle. Vite, mon oncle, rentrez [dans la charmille], qu'on ne nous surprenne pas ensemble.
VAN BUCK.
A quoi bon, puisqu'elle te déplaît?
VALENTIN.
Il n'importe, je veux l'aborder, pour que vous ne puissiez pas dire que je l'ai jugée trop légèrement.
VAN BUCK.
Tu l'épouseras si elle persévère?
_Il se cache de nouveau._
VALENTIN.
Chut! pas de bruit; la voici qui arrive.
CÉCILE, _entrant_.
Monsieur, ma mère m'a chargée de vous demander si vous comptiez partir aujourd'hui.
VALENTIN.
Oui, mademoiselle, c'est mon intention, et j'ai demandé des chevaux.
CÉCILE.
C'est qu'on fait un whist au salon, et que ma mère vous serait bien obligée si vous vouliez faire le quatrième.
VALENTIN.
J'en suis fâché, mais je ne sais pas jouer.
CÉCILE.
Et si vous vouliez rester à dîner, nous avons un faisan truffé.
VALENTIN.
Je vous remercie; je n'en mange pas.
CÉCILE.
Après dîner, il nous vient du monde, et nous danserons la mazourke.
VALENTIN.
Excusez-moi, je ne danse jamais.
CÉCILE
C'est bien dommage. Adieu, monsieur.
_Elle sort._
VAN BUCK, _rentrant_.
Ah çà! voyons, l'épouseras-tu? Qu'est-ce que tout cela signifie? Tu dis que tu as demandé des chevaux: est-ce que c'est vrai? ou si tu te moques de moi?
VALENTIN.
Vous aviez raison, elle est agréable; je la trouve mieux que la première fois; elle a un petit signe au coin de la bouche que je n'avais pas remarqué.
VAN BUCK.
Où vas-tu? Qu'est-ce qui t'arrive? Veux-tu me répondre sérieusement?
VALENTIN.
Je ne vais nulle part, je me promène avec vous. Est-ce que vous la trouvez mal faite?
VAN BUCK.
Moi? Dieu m'en garde! je la trouve complète en tout.
VALENTIN.
Il me semble qu'il est bien matin pour jouer au whist; y jouez-vous, mon oncle? Vous devriez rentrer au château.[5]
VAN BUCK.
Certainement, je devrais y rentrer; j'attends que vous daigniez me répondre. Restez-vous ici, oui ou non?
VALENTIN.
Si je reste, c'est pour notre gageure; je n'en voudrais pas avoir le démenti; mais ne comptez sur rien jusqu'à tantôt; [mon bras malade me met au supplice.
VAN BUCK.
Rentrons; tu te reposeras.
VALENTIN.
Oui,] j'ai envie de prendre ce bouillon qui est là-haut; il faut que j'écrive; je vous reverrai à dîner.
VAN BUCK.
Écrire! j'espère que ce n'est pas à elle que tu écriras.
VALENTIN.
Si je lui écris, c'est pour notre gageure. Vous savez que c'est convenu.
VAN BUCK.
Je m'y oppose formellement, à moins que tu ne me montres ta lettre.
VALENTIN.
Tant que vous voudrez. Je vous dis et je vous répète qu'elle me plaît médiocrement.
VAN BUCK.
Quelle nécessité de lui écrire? Pourquoi ne lui as-tu pas fait tout à l'heure ta déclaration de vive voix, comme tu te l'étais promis?
VALENTIN.
Pourquoi?
VAN BUCK.
Sans doute; qu'est-ce qui t'en empêchait? Tu avais le plus beau courage du monde.
VALENTIN.
[C'est que mon bras me faisait souffrir.] Tenez! la voilà qui repasse une troisième fois; la voyez-vous là-bas dans l'allée?
VAN BUCK.
Elle tourne autour de la plate-bande, et la charmille est circulaire. Il n'y a rien là que de très convenable.
VALENTIN.
Ah! coquette fille! c'est autour du feu qu'elle tourne, comme un papillon ébloui. Je veux jeter cette pièce à pile ou face pour savoir si je l'aimerai.
VAN BUCK.
Tâche donc qu'elle t'aime auparavant; le reste est le moins difficile.
VALENTIN.
Soit. Regardons-la bien tous les deux. Elle va passer entre ces deux touffes d'arbres. Si elle tourne la tête de notre côté, je l'aime; sinon, je m'en vais à Paris.
VAN BUCK.
Gageons qu'elle ne se retourne pas.
VALENTIN.
Oh, que si! Ne la perdons pas de vue.
VAN BUCK.
Tu as raison.--Non, pas encore; elle paraît lire attentivement.
VALENTIN.
Je suis sûr qu'elle va se retourner.
VAN BUCK.
Non, elle avance; la touffe d'arbres approche. Je suis convaincu qu'elle n'en fera rien.
VALENTIN.
Elle doit pourtant nous voir, rien ne nous cache; je vous dis qu'elle se retournera.
VAN BUCK.
Elle a passé, tu as perdu.
VALENTIN.
Je vais lui écrire, ou que le ciel m'écrase! Il faut que je sache à quoi m'en tenir. C'est incroyable qu'une petite fille traite les gens aussi légèrement. Pure hypocrisie! pur manège! Je vais lui dépêcher un billet en règle; je lui dirai que je meurs d'amour pour elle, que je me suis cassé le bras pour la voir, que si elle me repousse je me brûle la cervelle, et que si elle veut de moi je l'enlève demain matin. [Venez, rentrons, je veux écrire devant vous.]
VAN BUCK.
Tout beau, mon neveu! quelle mouche vous pique? Vous nous ferez quelque mauvais tour ici.
VALENTIN.
Croyez-vous donc que deux mots en l'air puissent signifier quelque chose? Que lui ai-je dit que d'indifférent, et que m'a-t-elle dit elle-même? Il est tout simple qu'elle ne se retourne pas. Elle ne sait rien, et je n'ai rien su lui dire. Je ne suis qu'un sot, si vous voulez; il est possible que je me pique d'orgueil et que mon amour-propre soit en jeu. Belle ou laide, peu m'importe; je veux voir clair dans son âme. Il y a là-dessous quelque ruse, quelque parti pris que nous ignorons; laissez-moi faire, tout s'éclaircira.
VAN BUCK.
Le diable m'emporte! tu parles en amoureux. Est-ce que tu le serais par hasard?
VALENTIN.
Non; je vous ai dit qu'elle me déplaît. Faut-il vous rebattre cent fois la même chose? Dépêchons-nous, [rentrons au château.]
VAN BUCK.
Je vous ai dit que je ne veux pas de lettre, et surtout de celle dont vous parlez.
VALENTIN.
Venez toujours, nous nous déciderons.
_Ils sortent._
SCÈNE II
_[Le salon.]_
LA BARONNE ET L'ABBÉ, _devant une table de jeu préparée_.
LA BARONNE.
Vous direz ce que vous voudrez, c'est désolant de jouer avec un mort. Je déteste la campagne à cause de cela.
L'ABBÉ.
Mais où est donc M. Van Buck? [est-ce qu'il n'est pas encore descendu?]
LA BARONNE.
Je l'ai vu tout à l'heure dans le parc avec ce monsieur de la chaise, qui, par parenthèse, n'est guère poli de ne pas vouloir nous rester à dîner.
L'ABBÉ.
S'il a des affaires pressées...
LA BARONNE.
Bah! des affaires, tout le monde en a. La belle excuse! Si on ne pensait jamais qu'aux affaires, on ne serait jamais à rien. Tenez! l'abbé, jouons au piquet; je me sens d'une humeur massacrante.
L'ABBÉ, _mêlant les cartes_.
Il est certain que les jeunes gens du jour ne se piquent pas d'être polis.
LA BARONNE.
Polis! je crois bien. Est-ce qu'ils s'en doutent? et qu'est-ce que c'est que d'être poli? Mon cocher est poli. De mon temps, l'abbé, on était galant.
L'ABBÉ.
C'était le bon, madame la baronne, et plût au ciel que j'y fusse né!
LA BARONNE.
J'aurais voulu voir que mon frère, qui était à Monsieur, tombât de carrosse à la porte d'un château, et qu'on l'y eût gardé à coucher. Il aurait plutôt perdu sa fortune que de refuser de faire un quatrième.[6] Tenez! ne parlons plus de ces choses-là. C'est à vous de prendre; vous n'en laissez pas?
L'ABBÉ.
Je n'ai pas un as; voilà M. Van Buck.
Entre Van Buck.
LA BARONNE.
Continuons; c'est à vous de parler.
VAN BUCK, _bas à la baronne_.
Madame, j'ai deux mots à vous dire qui sont de la dernière importance.
LA BARONNE.
Eh bien! après le marqué.
L'ABBÉ.
Cinq cartes, valant quarante-cinq.
LA BARONNE.
Cela ne vaut pas.
_A Van Buck._
Qu'est-ce donc?
VAN BUCK.
Je vous supplie de m'accorder un moment; je ne puis parler devant un tiers, et ce que j'ai à vous dire ne souffre aucun retard.
LA BARONNE, _se levant_.
Vous me faites peur; de quoi s'agit-il?
VAN BUCK.
Madame, c'est une grave affaire, et vous allez peut-être vous fâcher contre moi. La nécessité me force de manquer à une promesse que mon imprudence m'a fait accorder. Le jeune homme à qui vous avez donné l'hospitalité [cette nuit] est mon neveu.
LA BARONNE.
Ah bah! quelle idée!
VAN BUCK.
Il désirait approcher de vous sans être connu; je n'ai pas cru mal faire en me prêtant à une fantaisie qui, en pareil cas, n'est pas nouvelle.
LA BARONNE.
Ah, mon Dieu! j'en ai vu bien d'autres!
VAN BUCK.
Mais je dois vous avertir qu'à l'heure qu'il est, il vient d'écrire à mademoiselle de Mantes, et dans les termes les moins retenus. Ni mes menaces, ni mes prières n'ont pu le dissuader de sa folie; et un de vos gens, je le dis à regret, s'est chargé de remettre le billet à son adresse. Il s'agit d'une déclaration d'amour, et, je dois ajouter, des plus extravagantes.
LA BARONNE.
Vraiment? eh bien! ce n'est pas si mal. Il a de la tête, votre petit bonhomme.
VAN BUCK.
Jour de Dieu! je vous en réponds! ce n'est pas d'hier que j'en sais quelque chose. Enfin, madame, c'est à vous d'aviser aux moyens de détourner les suites de cette affaire. Vous êtes chez vous; et, quant à moi, je vous avouerai que je suffoque et que les jambes vont me manquer. Ouf!
_Il tombe dans une chaise._
LA BARONNE.
Ah ciel! qu'est-ce que vous avez donc? Vous êtes pâle comme un linge! Vite! racontez-moi tout ce qui s'est passé, et faites-moi confidence entière.
VAN BUCK.
Je vous ai tout dit; je n'ai rien à ajouter.
LA BARONNE.
Ah bah! ce n'est que ça? Soyez donc sans crainte: si votre neveu a écrit à Cécile, la petite me montrera le billet.
VAN BUCK.
En êtes-vous sûre, baronne? Cela est dangereux.
LA BARONNE.
Belle question! Où en serions-nous si une fille ne montrait pas à sa mère une lettre qu'on lui écrit?
VAN BUCK.
Hum! je n'en mettrais pas ma main au feu.
LA BARONNE.
Qu'est-ce à dire, monsieur Van Buck? Savez-vous à qui vous parlez? Dans quel monde avez-vous vécu pour élever un pareil doute? Je ne sais pas trop comme on fait aujourd'hui, ni de quel train va votre bourgeoisie; mais, vertu de ma vie! en voilà assez; j'aperçois justement ma fille, et vous verrez qu'elle m'apporte sa lettre. Venez, l'abbé, continuons.
_Elle se remet au jeu.--Entre Cécile, qui va à la fenêtre, prend son ouvrage et s'assoit à l'écart._
L'ABBÉ.
Quarante-cinq ne valent pas?
LA BARONNE.
Non, vous n'avez rien; quatorze d'as, six et quinze, c'est quatre-vingt-quinze. A vous de jouer.
L'ABBÉ.
Trèfle. Je crois que je suis capot.
VAN BUCK, _bas à la baronne_.
Je ne vois pas que mademoiselle Cécile vous fasse encore de confidence.
LA BARONNE, _bas à Van Buck_.
Vous ne savez ce que vous dites; c'est l'abbé qui la gêne; je suis sûre d'elle comme de moi. Je fais repic seulement. Cent, et dix-sept de reste. A vous à faire.
UN DOMESTIQUE, _entrant_.
Monsieur l'abbé, on vous demande; c'est le sacristain et le bedeau du village.
L'ABBÉ.
Qu'est-ce qu'ils me veulent? je suis occupé.
LA BARONNE.
Donnez vos cartes à Van Buck; il jouera ce coup-ci pour vous.
_L'abbé sort. Van Buck prend sa place._
LA BARONNE.
C'est vous qui faites, et j'ai coupé. Vous êtes marqué, selon toute apparence. Qu'est-ce que vous avez donc dans les doigts?
VAN BUCK, _bas_.
Je vous confesse que je ne suis pas tranquille: votre fille ne dit mot, et je ne vois pas mon neveu.
LA BARONNE.
Je vous dis que j'en réponds; c'est vous qui la gênez; je la vois d'ici qui me fait des signes.
VAN BUCK.
Vous croyez? moi, je ne vois rien.
LA BARONNE.
Cécile, venez donc un peu ici; vous vous tenez à une lieue.
_Cécile approche son fauteuil._
Est-ce que vous n'avez rien à me dire, ma chère?
CÉCILE.
Moi? Non, maman.
LA BARONNE.
Ah bah! Je n'ai que quatre cartes, Van Buck; le point est à vous. J'ai trois valets.
VAN BUCK.
Voulez-vous que je vous laisse seules?
LA BARONNE.
Non; restez donc, ça ne fait rien. Cécile, tu peux parler devant monsieur.
CÉCILE.
Moi, maman? Je n'ai rien de secret à dire.
LA BARONNE.
Vous n'avez pas à me parler?
CÉCILE.
Non, maman.
LA BARONNE.
C'est inconcevable; qu'est-ce que vous venez donc me conter, Van Buck?
VAN BUCK.
Madame, j'ai dit la vérité.
LA BARONNE.
Ça ne se peut pas: Cécile n'a rien à me dire; il est clair qu'elle n'a rien reçu.
VAN BUCK, _se levant_.
Eh morbleu! je l'ai vu de mes yeux.
LA BARONNE, _se levant aussi_.
Ma fille, qu'est-ce que cela signifie? levez-vous droite, et regardez-moi. Qu'est-ce que vous avez dans vos poches?
CÉCILE, _pleurant_.
Mais, maman, ce n'est pas ma faute; c'est ce monsieur qui m'a écrit.
LA BARONNE.
Voyons cela.
_Cécile donne la lettre._
Je suis curieuse de lire de son style, à ce monsieur, comme vous l'appelez.
_Elle lit._
«Mademoiselle, je meurs d'amour pour vous. Je vous ai vue l'hiver passé, et, vous sachant à la campagne, j'ai résolu de vous revoir ou de mourir. J'ai donné un louis à mon postillon...»
Ne voudrait-il pas qu'on le lui rendît? Nous avons bien affaire de le savoir!
«à mon postillon, pour me verser devant votre porte. Je vous ai rencontrée deux fois ce matin, et je n'ai rien pu vous dire, tant votre présence m'a troublé! Cependant la crainte de vous perdre, et l'obligation de quitter le château...»
J'aime beaucoup ça! Qui est-ce qui le priait de partir? C'est lui qui me refuse de rester à dîner.
«me déterminent à vous demander de m'accorder un rendez-vous. Je sais que je n'ai aucun titre à votre confiance...»
La belle remarque, et faite à propos!
«mais l'amour peut tout excuser; ce soir, à neuf heures, pendant le bal, je serai caché dans le bois; tout le monde ici me croira parti, car je sortirai du château en voiture avant dîner, mais seulement pour faire quatre pas et descendre.»
Quatre pas! quatre pas! l'avenue est longue; ne dirait-on pas qu'il n'y a qu'à enjamber?
«et descendre. Si dans la soirée vous pouvez vous échapper, je vous attends; sinon je me brûle la cervelle.»
Bien.
«... la cervelle. Je ne crois pas que votre mère...»
Ah! que votre mère? voyons un peu cela.
«fasse grande attention à vous. Elle a une tête de gir...»
Monsieur Van Buck, qu'est-ce que cela signifie?
VAN BUCK.
Je n'ai pas entendu, madame.
LA BARONNE.
Lisez vous-même, et faites-moi le plaisir de dire à votre neveu qu'il sorte de ma maison tout à l'heure, et qu'il n'y mette jamais les pieds.
VAN BUCK.
Il y a _girouette_, c'est positif; je ne m'en étais pas aperçu. Il m'avait cependant lu sa lettre avant que de la cacheter.
LA BARONNE.
Il vous avait lu cette lettre et vous l'avez laissé la donner à mes gens! Allez! vous êtes un vieux sot, et je ne vous reverrai de ma vie.[7]
_[Elle sort. On entend le bruit d'une voiture.]_
[VAN BUCK.
Qu'est-ce que c'est? mon neveu qui part sans moi?
Eh! comment veut-il que je m'en aille? j'ai renvoyé mes chevaux. Il faut que je coure après lui.
_Il sort en courant._
CÉCILE, _seule_.
C'est singulier; pourquoi m'écrit-il, quand tout le monde veut bien qu'il m'épouse?]
FIN DE L'ACTE DEUXIÈME.
ACTE TROISIÈME
SCÈNE PREMIÈRE[8]
_[Un chemin.]_
_Entrent_ VAN BUCK ET VALENTIN, _qui frappe à une auberge_.
[VALENTIN.
Holà! hé! y a-t-il quelqu'un ici capable de me faire une commission?
UN GARÇON, _sortant_.
Oui, monsieur, si ce n'est pas trop loin; car vous voyez qu'il pleut à verse.
VAN BUCK.
Je m'y oppose de toute mon autorité, et au nom des lois du royaume.
VALENTIN.
Connaissez-vous le château de Mantes, ici près?
LE GARÇON.
Que oui, monsieur; nous y allons tous les jours. C'est à main gauche; on le voit d'ici.
VAN BUCK.
Mon ami, je vous défends d'y aller, si vous avez quelque notion du bien et du mal.
VALENTIN.
Il y a deux louis à gagner pour vous. Voilà une lettre pour mademoiselle de Mantes, que vous remettrez à sa femme de chambre, et non à d'autres, et en secret. Dépêchez-vous et revenez.
LE GARÇON.
O monsieur! n'ayez pas peur.
VAN BUCK.
Voilà quatre louis si vous refusez.
LE GARÇON.
O monseigneur! il n'y a pas de danger.
VALENTIN.
En voilà dix; et si vous n'y allez pas, je vous casse ma canne sur le dos!
LE GARÇON.
O mon prince! soyez tranquille; je serai bientôt revenu.
_Il sort._
VALENTIN.
Maintenant, mon oncle, mettons-nous à l'abri; et si vous m'en croyez, buvons un verre de bière. Cette course à pied doit vous avoir fatigué.]
_Ils s'assoient sur un banc._
VAN BUCK.
Sois-en certain, je ne te quitterai pas! j'en jure par l'âme de feu mon frère et par la lumière du soleil. Tant que mes pieds pourront me porter, tant que ma tête sera sur mes épaules, je m'opposerai à cette action infâme et à ses horribles conséquences.
VALENTIN.
Soyez-en sûr, je n'en démordrai pas; j'en jure par ma juste colère et par la nuit qui me protégera. Tant que j'aurai du papier et de l'encre, et qu'il me restera un louis dans ma poche, je poursuivrai et achèverai mon dessein, quelque chose qui puisse en arriver.
VAN BUCK.
N'as-tu donc plus ni foi ni vergogne, et se peut-il que tu sois mon sang? Quoi! ni le respect pour l'innocence, ni le sentiment du convenable, ni la certitude de me donner la fièvre, rien n'est capable de te toucher!
VALENTIN.
N'avez-vous donc ni orgueil ni honte, et se peut-il que vous soyez mon oncle? Quoi! ni l'insulte que l'on nous fait, ni la manière dont on nous chasse, ni les injures qu'on vous a dites à votre barbe, rien n'est capable de vous donner du coeur!
VAN BUCK.
Encore si tu étais amoureux! si je pouvais croire que tant d'extravagances partent d'un motif qui eût quelque chose d'humain! Mais non, tu n'es qu'un Lovelace, tu ne respires que trahisons, et la plus exécrable vengeance est ta seule soif et ton seul amour.
VALENTIN.
Encore si je vous voyais pester! si je pouvais me dire qu'au fond de l'âme vous envoyez cette baronne et son monde à tous les diables! Mais non, vous ne craignez que la pluie, vous ne pensez qu'au mauvais temps qu'il fait, et le soin de vos bas chinés est votre seule peur et votre seul tourment.
[VAN BUCK.
Ah! qu'on a bien raison de dire qu'une première faute mène à un précipice! Qui m'eût pu prédire ce matin, lorsque le barbier m'a rasé et que j'ai mis mon habit neuf, que je serais ce soir dans une grange, crotté et trempé jusqu'aux os! Quoi! c'est moi! Dieu juste! à mon âge, il faut que je quitte ma chaise de poste où nous étions si bien installés, il faut que je coure à la suite d'un fou à travers champs en rase campagne! Il faut que je me traîne à ses talons, comme un confident de tragédie, et le résultat de tant de sueurs sera le déshonneur de mon nom!
VALENTIN.
C'est au contraire par la retraite que nous pourrions nous déshonorer, et non par une glorieuse campagne dont nous ne sortirons que vainqueurs.] Rougissez, mon oncle Van Buck, mais que ce soit d'une noble indignation. Vous me traitez de Lovelace: oui, par le ciel! ce nom me convient. Comme à lui, on me ferme une porte surmontée de fières armoiries; comme lui, une famille odieuse croit m'abattre par un affront; comme lui, comme l'épervier, j'erre et je tournoie aux environs; mais comme lui je saisirai ma proie, et, comme Clarisse, la sublime bégueule, ma bien-aimée m'appartiendra.
[VAN BUCK.
Ah ciel! que ne suis-je à Anvers, assis devant mon comptoir, sur mon fauteuil de cuir, et dépliant mon taffetas! Que mon frère n'est-il mort garçon, au lieu de se marier à quarante ans passés! Ou plutôt que ne suis-je mort moi-même le premier jour que la baronne de Mantes m'a invité à déjeuner!
VALENTIN.
Ne regrettez que le moment où, par une fatale faiblesse, vous avez révélé à cette femme le secret de notre traité. C'est vous qui avez causé le mal; cessez de m'injurier, moi qui le réparerai. Doutez-vous que cette petite fille, qui cache si bien les billets doux dans les poches de son tablier, ne fût venue au rendez-vous donné? Oui, à coup sûr elle y serait venue; donc elle viendra encore mieux cette fois. Par mon patron! je me fais une fête de la voir descendre, en peignoir, en cornette et en petits souliers, de cette grande caserne de briques rouillées! Je ne l'aime pas; mais je l'aimerais, que la vengeance serait la plus forte, et tuerait l'amour dans mon coeur. Je jure qu'elle sera ma maîtresse, mais qu'elle ne sera jamais ma femme; il n'y a maintenant ni épreuve, ni promesse, ni alternative; je veux qu'on se souvienne à jamais dans cette famille du jour où l'on m'en a chassé.
L'AUBERGISTE, _sortant de sa maison_.
Messieurs, le soleil commence à baisser: est-ce que vous ne me ferez pas l'honneur de dîner chez moi?
VALENTIN.