Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 4

Chapter 15

Chapter 154,027 wordsPublic domain

Tu m'as fait des lettres de change. Mais quand tu ne m'aurais rien fait, qu'a donc le mariage de si effroyable? Voyons, parlons sérieusement. Tu serais, parbleu! bien à plaindre quand on te mettrait ce soir dans les bras une jolie fille bien élevée, avec cinquante mille écus sur la table pour t'égayer demain matin au réveil. Voyez un peu le grand malheur, et comme il y a de quoi faire l'ombrageux! Tu as des dettes, je te les payerai; une fois marié, tu te rangeras. Mademoiselle de Mantes a tout ce qu'il faut...

VALENTIN.

Mademoiselle de Mantes! Vous plaisantez?

VAN BUCK.

Puisque son nom m'est échappé, je ne plaisante pas. C'est d'elle qu'il s'agit, et si tu veux...

VALENTIN.

Et si elle veut. C'est comme dit la chanson:

Je sais bien qu'il ne tiendrait qu'à moi De l'épouser, si elle voulait.

VAN BUCK.

Non; c'est de toi que cela dépend. Tu es agréé, tu lui plais.

VALENTIN.

Je ne l'ai jamais vue de ma vie.

VAN BUCK.

Cela ne fait rien; je te dis que tu lui plais.

VALENTIN.

En vérité?

VAN BUCK.

Je t'en donne ma parole.

VALENTIN.

Eh bien donc! elle me déplaît.

VAN BUCK.

Pourquoi?

VALENTIN.

Par la même raison que je lui plais.

VAN BUCK.

Cela n'a pas le sens commun, de dire que les gens nous déplaisent quand nous ne les connaissons pas.

VALENTIN.

Comme de dire qu'ils nous plaisent. Je vous en prie, ne parlons plus de cela.

VAN BUCK.

Mais, mon ami, en y réfléchissant (donne-moi à boire), il faut faire une fin.

VALENTIN.

Assurément, il faut mourir une fois dans sa vie.

VAN BUCK.

J'entends qu'il faut prendre un parti, et se caser. Que deviendras-tu? Je t'en avertis, un jour ou l'autre, je te laisserai là malgré moi. Je n'entends pas que tu me ruines, et si tu veux être mon héritier, encore faut-il que tu puisses m'attendre. Ton mariage me coûterait, c'est vrai, mais une fois pour toutes, et moins, en somme, que tes folies. Enfin, j'aime mieux me débarrasser de toi; pense à cela: veux-tu une jolie femme, tes dettes payées, et vivre en repos?

VALENTIN.

Puisque vous y tenez, mon oncle, et que vous parlez sérieusement, sérieusement je vais vous répondre: prenez du pâté, et écoutez-moi.

VAN BUCK.

Voyons, quel est ton sentiment?

VALENTIN.

Sans vouloir remonter bien haut, ni vous lasser par trop de préambules, [je commencerai par l'antiquité.] Est-il besoin de vous rappeler la manière dont fut traité un homme qui ne l'avait mérité en rien; qui toute sa vie fut d'humeur douce, jusqu'à reprendre, même après sa faute, celle qui l'avait si outrageusement trompé? Frère d'ailleurs d'un puissant monarque, et couronné bien mal à propos...

VAN BUCK.

De qui diantre me parles-tu?

VALENTIN.

De Ménélas, mon oncle.

VAN BUCK.

Que le diable t'emporte et moi avec! Je suis bien sot de t'écouter.

VALENTIN.

Pourquoi? il me semble tout simple...

VAN BUCK.

Maudit gamin! cervelle fêlée! il n'y a pas moyen de te faire dire un mot qui ait le sens commun.

_Il se lève._

Allons! finissons! en voilà assez. Aujourd'hui la jeunesse ne respecte rien.

VALENTIN.

Mon oncle Van Buck, vous allez vous mettre en colère.

VAN BUCK.

Non, monsieur; mais, en vérité, c'est une chose inconcevable. Imagine-t-on qu'un homme de mon âge serve de jouet à un bambin? Me prends-tu pour ton camarade, et faudra-t-il te répéter?...

VALENTIN.

Comment! mon oncle, est-il possible que vous n'ayez jamais lu Homère?

VAN BUCK, _se rasseyant_.

Eh bien! quand je l'aurais lu?

VALENTIN.

Vous me parlez de mariage; il est tout simple que je vous cite le plus grand mari de l'antiquité.

VAN BUCK.

Je me soucie bien de tes proverbes. Veux-tu répondre sérieusement?

VALENTIN.

Soit; trinquons à coeur ouvert; je ne serai compris de vous que si vous voulez bien ne pas m'interrompre. Je ne vous ai pas cité Ménélas pour faire parade de ma science, mais pour ne pas nommer beaucoup d'honnêtes gens. Faut-il m'expliquer sans réserve?

VAN BUCK.

Oui, sur-le-champ, ou je m'en vais.

VALENTIN.

J'avais seize ans, et je sortais du collège, quand une belle dame de notre connaissance me distingua pour la première fois. A cet âge-là, peut-on savoir ce qui est innocent ou criminel? J'étais un soir chez ma maîtresse, au coin du feu, son mari en tiers. Le mari se lève et dit qu'il va sortir. A ce mot, un regard rapide échangé entre ma belle et moi me fait bondir le coeur de joie: nous allions être seuls! Je me retourne, et vois le pauvre homme mettant ses gants. Ils étaient en daim de couleur verdâtre, trop larges, et décousus au pouce. Tandis qu'il y enfonçait ses mains, debout au milieu de la chambre, un imperceptible sourire passa sur le coin des lèvres de la femme, et dessina comme une ombre légère les deux fossettes de ses joues. L'oeil d'un amant voit seul de tels sourires, car on les sent plus qu'on ne les voit. Celui-ci m'alla jusqu'à l'âme, et je l'avalai comme un sorbet. Mais, par une bizarrerie étrange, le souvenir de ce moment de délices se lia invinciblement dans ma tête à celui de deux grosses mains rouges se débattant dans des gants verdâtres; et je ne sais ce que ces mains, dans leur opération confiante, avaient de triste et de piteux, mais je n'y ai jamais pensé depuis sans que le féminin sourire vînt me chatouiller le coin des lèvres, et j'ai juré que jamais femme au monde ne me ganterait de ces gants-là.

VAN BUCK.

C'est-à-dire qu'en franc libertin, tu doutes de la vertu des femmes, et que tu as peur que les autres te rendent le mal que tu leur as fait.

VALENTIN.

Vous l'avez dit: j'ai peur du diable, et je ne veux pas être ganté.

VAN BUCK.

Bah! c'est une idée de jeune homme.

VALENTIN.

Comme il vous plaira; c'est la mienne; dans une trentaine d'années, si j'y suis, ce sera une idée de vieillard, car je ne me marierai jamais.

VAN BUCK.

Prétends-tu que toutes les femmes soient fausses, et que tous les maris soient trompés?

VALENTIN.

Je ne prétends rien, et je n'en sais rien. Je prétends, quand je vais dans la rue, ne pas me jeter sous les roues des voitures; quand je dîne, ne pas manger de merlan; quand j'ai soif, ne pas boire dans un verre cassé, et quand je vois une femme, ne pas l'épouser; et encore je ne suis pas sûr de n'être ni écrasé, ni étranglé, ni brèche-dent, ni...

VAN BUCK.

Fi donc! mademoiselle de Mantes est sage et bien élevée; c'est une bonne petite fille.

VALENTIN.

A Dieu ne plaise que j'en dise du mal! elle est sans doute la meilleure du monde. Elle est bien élevée, dites-vous? Quelle éducation a-t-elle reçue? La conduit-on au bal, au spectacle, aux courses de chevaux? Sort-elle seule en fiacre, le matin, à midi, pour revenir à six heures? A-t-elle une femme de chambre adroite, un escalier dérobé? [A-t-elle vu _la Tour de Nesle_, et lit-elle les romans de M. de Balzac?] La mène-t-on, après un bon dîner, les soirs d'été, quand le vent est au sud, voir lutter aux Champs-Élysées dix ou douze gaillards nus, aux épaules carrées? A-t-elle pour maître un beau valseur grave et frisé, au jarret prussien, qui lui serre les doigts quand elle a bu du punch? Reçoit-elle des visites en tête à tête, l'après-midi, sur un sofa élastique, sous le demi-jour d'un rideau rose? A-t-elle à sa porte un verrou doré, qu'on pousse du petit doigt en tournant la tête, et sur lequel retombe mollement une tapisserie sourde et muette? Met-elle son gant dans son verre lorsqu'on commence à passer le champagne? [Fait-elle semblant d'aller au bal de l'Opéra, pour s'éclipser un quart d'heure, courir chez Musard et revenir bâiller?] Lui a-t-on appris, quand Rubini chante, à ne montrer que le blanc de ses yeux, comme une colombe amoureuse? [Passe-t-elle l'été à la campagne chez une amie pleine d'expérience, qui en répond à sa famille, et qui, le soir, la laisse au piano pour se promener sous les charmilles, en chuchotant avec un hussard?] Va-t-elle aux eaux? A-t-elle des migraines?

VAN BUCK.

Jour de Dieu! qu'est-ce que tu dis là?

VALENTIN.

C'est que, si elle ne sait rien de tout cela, on ne lui a pas appris grand'chose; car, dès qu'elle sera femme, elle le saura, et alors qui peut rien prévoir?

VAN BUCK.

Tu as de singulières idées sur l'éducation des femmes. Voudrais-tu qu'on les suivît?

VALENTIN.

Non; mais je voudrais qu'une jeune fille fût une herbe dans un bois, et non une plante dans une caisse. Allons! mon oncle, venez aux Tuileries, et ne parlons plus de tout cela.

VAN BUCK.

Tu refuses mademoiselle de Mantes?

VALENTIN.

Pas plus qu'une autre, mais ni plus ni moins.

VAN BUCK.

Tu me feras damner; tu es incorrigible. J'avais les plus belles espérances; cette fille-là sera très riche un jour. Tu me ruineras, et tu iras au diable; voilà tout ce qui arrivera.--Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce que tu veux?

VALENTIN.

Vous donner votre canne et votre chapeau, pour prendre l'air, si cela vous convient.

VAN BUCK.

Je me soucie bien de prendre l'air! Je te déshérite si tu refuses de te marier.

VALENTIN.

Vous me déshéritez, mon oncle?

VAN BUCK.

Oui, par le ciel! j'en fais serment! Je serai aussi obstiné que toi, et nous verrons qui des deux cédera.

VALENTIN.

Vous me déshéritez par écrit, ou seulement de vive voix?

VAN BUCK.

Par écrit, insolent que tu es!

VALENTIN.

Et à qui laisserez-vous votre bien? Vous fonderez donc un prix de vertu, ou un concours de grammaire latine?

VAN BUCK.

Plutôt que de me laisser ruiner par toi, je me ruinerai tout seul et à mon plaisir.

VALENTIN.

Il n'y a plus de loterie ni de jeu; vous ne pourrez jamais tout boire.

VAN BUCK.

Je quitterai Paris; je retournerai à Anvers; je me marierai moi-même, s'il le faut, et je te ferai six cousins germains.

VALENTIN.

Et moi je m'en irai à Alger; je me ferai trompette de dragons, j'épouserai une Éthiopienne, et je vous ferai vingt-quatre petits neveux, noirs comme de l'encre et bêtes comme des pots.

VAN BUCK.

Jour de ma vie! si je prends ma canne...

VALENTIN.

Tout beau, mon oncle; prenez garde, en frappant, de casser votre bâton de vieillesse.

VAN BUCK, _l'embrassant_.

Ah, malheureux! tu abuses de moi.

VALENTIN.

Écoutez-moi: le mariage me répugne; mais pour vous, mon bon oncle, je me déciderai à tout. Quelque bizarre que puisse vous sembler ce que je vais vous proposer, promettez-moi d'y souscrire sans réserve, et, de mon côté, j'engage ma parole.

VAN BUCK.

De quoi s'agit-il? Dépêche-toi.

VALENTIN.

Promettez d'abord, je parlerai ensuite.

VAN BUCK.

Je ne le puis pas sans rien savoir.

VALENTIN.

Il le faut, mon oncle; c'est indispensable.

VAN BUCK.

Eh bien! soit, je te le promets.

VALENTIN.

Si vous voulez que j'épouse mademoiselle de Mantes, il n'y a pour cela qu'un moyen: c'est de me donner la certitude qu'elle ne me mettra jamais aux mains la paire de gants dont nous parlions.

VAN BUCK.

Et que veux-tu que j'en sache?

VALENTIN.

Il y a pour cela des probabilités qu'on peut calculer aisément. Convenez-vous que, si j'avais l'assurance qu'on peut la séduire en huit jours, j'aurais grand tort de l'épouser?

VAN BUCK.

Certainement. Quelle apparence?...

VALENTIN.

Je ne vous demande pas un plus long délai. La baronne ne m'a jamais vu, non plus que sa fille; vous allez faire atteler, et vous irez leur faire visite. Vous leur direz qu'à votre grand regret, votre neveu reste garçon: j'arriverai au château une heure après vous, et vous aurez soin de ne pas me reconnaître; voilà tout ce que je vous demande; le reste ne regarde que moi.

VAN BUCK.

Mais tu m'effrayes. Qu'est-ce que tu veux faire? A quel titre te présenter?

VALENTIN.

C'est mon affaire; ne me reconnaissez pas, voilà tout ce dont je vous charge. [Je passerai huit jours au château; j'ai besoin d'air, et cela me fera du bien. Vous y resterez si vous voulez.]

VAN BUCK.

Deviens-tu fou? et que prétends-tu faire? Séduire une jeune fille en huit jours? Faire le galant sous un nom supposé? La belle trouvaille! Il n'y a pas de contes de fées où ces niaiseries ne soient rebattues. Me prends-tu pour un oncle du Gymnase?

VALENTIN.[1]

[Il est deux heures, allez-vous-en chez vous.]

_Ils sortent._

SCENE II

_Au château._

LA BARONNE, CÉCILE, UN ABBÉ, UN MAÎTRE DE DANSE. _La baronne, assise, cause avec l'abbé en faisant de la tapisserie. Cécile prend sa leçon de danse._

LA BARONNE.

C'est une chose assez singulière que je ne trouve pas mon peloton bleu.

L'ABBÉ.

Vous le teniez il y a un quart d'heure; il aura roulé quelque part.

LE MAÎTRE DE DANSE.

Si mademoiselle veut faire encore la poule, nous nous reposerons après cela.

CÉCILE.

Je veux apprendre la valse à deux temps.

LE MAÎTRE DE DANSE.

Madame la baronne s'y oppose. Ayez la bonté de tourner la tête, et de me faire des oppositions.

L'ABBÉ.

Que pensez-vous, madame, du dernier sermon? ne l'avez-vous pas entendu?

LA BARONNE.

C'est vert et rose, sur fond noir, pareil au petit meuble d'en haut.

L'ABBÉ.

Plaît-il?

LA BARONNE.

Ah! pardon, je n'y étais pas.

L'ABBÉ.

J'ai cru vous y apercevoir.

LA BARONNE.

Où donc?

L'ABBÉ.

A Saint-Roch, dimanche dernier.

LA BARONNE.

Mais oui, très bien. Tout le monde pleurait; le baron ne faisait que se moucher. Je m'en suis allée à la moitié, parce que ma voisine avait des odeurs, et que je suis en ce moment-ci entre les bras des homoeopathes.

LE MAÎTRE DE DANSE.

Mademoiselle, j'ai beau vous le dire, vous ne faites pas d'oppositions. Détournez donc légèrement la tête, et arrondissez-moi les bras.

CÉCILE.

Mais, monsieur, quand on ne veut pas tomber, il faut bien regarder devant soi.

LE MAÎTRE DE DANSE.

Fi donc! C'est une chose horrible. Tenez, voyez; y a-t-il rien de plus simple? Regardez-moi; est-ce que je tombe? Vous allez à droite, vous regardez à gauche; vous allez à gauche, vous regardez à droite; il n'y a rien de plus naturel.

LA BARONNE.

C'est une chose inconcevable que je ne trouve pas mon peloton bleu.

CÉCILE.

Maman, pourquoi ne voulez-vous donc pas que j'apprenne la valse à deux temps?

LA BARONNE.

Parce que c'est indécent.--Avez-vous lu _Jocelyn_?

L'ABBÉ.

Oui, madame, il y a de beaux vers; mais le fond, je vous l'avouerai...

LA BARONNE.

Le fond est noir; tout le petit meuble l'est; vous verrez cela sur du palissandre.

CÉCILE.

Mais, maman, miss Clary valse bien, et mesdemoiselles de Raimbaut aussi.

LA BARONNE.

Miss Clary est Anglaise, mademoiselle. Je suis sûre, l'abbé, que vous êtes assis dessus.

L'ABBÉ.

Moi, madame! sur miss Clary!

LA BARONNE.

Eh! c'est mon peloton, le voilà. Non, c'est du rouge; où est-il passé?

L'ABBÉ.

Je trouve la scène de l'évêque fort belle; il y a certainement du génie, beaucoup de talent, et de la facilité.

CÉCILE.

Mais, maman, de ce qu'on est Anglaise, pourquoi est-ce décent de valser?

LA BARONNE.

Il y a aussi un roman que j'ai lu, qu'on m'a envoyé de chez Mongie. Je ne sais plus le nom, ni de qui c'était. L'avez-vous lu? C'est assez bien écrit.

L'ABBÉ.

Oui, madame. Il semble qu'on ouvre la grille. Attendez-vous quelque visite?

LA BARONNE.

Ah! c'est vrai; Cécile, écoutez.

LE MAÎTRE DE DANSE.

Madame la baronne veut vous parler, mademoiselle.

L'ABBÉ.

Je ne vois pas entrer de voiture; ce sont des chevaux qui vont sortir.

CÉCILE, _s'approchant_.

Vous m'avez appelée, maman?

LA BARONNE.

Non. Ah! oui. Il va venir quelqu'un; baissez-vous donc que je vous parle à l'oreille.--C'est un parti. Êtes-vous coiffée?

CÉCILE.

Un parti?

LA BARONNE.

Oui, très convenable.--Vingt-cinq à trente ans, ou plus jeune;--non, je n'en sais rien; très bien; allez danser.

CÉCILE.

Mais, maman, je voulais vous dire...

LA BARONNE.

C'est incroyable où est allé ce peloton. Je n'en ai qu'un de bleu, et il faut qu'il s'envole.

_Entre Van Buck._

VAN BUCK.

Madame la baronne, je vous souhaite le bonjour. Mon neveu n'a pu venir avec moi; il m'a chargé de vous présenter ses regrets, et d'excuser son manque de parole.

LA BARONNE.

Ah bah! vraiment, il ne vient pas? Voilà ma fille qui prend sa leçon; permettez-vous qu'elle continue? Je l'ai fait descendre, parce que c'est trop petit chez elle.

VAN BUCK.

J'espère bien ne déranger personne. Si mon écervelé de neveu...

LA BARONNE.

Vous ne voulez pas boire quelque chose? Asseyez-vous donc. Comment allez-vous?

VAN BUCK.

Mon neveu, madame, est bien fâché...

LA BARONNE.

Écoutez donc que je vous dise. L'abbé, vous nous restez, pas vrai? Eh bien! Cécile, qu'est-ce qui t'arrive?

LE MAÎTRE DE DANSE.

Mademoiselle est lasse, madame.

LA BARONNE.

Chansons! si elle était au bal, et qu'il fût quatre heures du matin, elle ne serait pas lasse, c'est clair comme le jour.--Dites-moi donc, vous,

_Bas à Van Buck._

est-ce que c'est manqué?

VAN BUCK.

J'en ai peur; et s'il faut tout dire...

LA BARONNE.

Ah bah! il refuse? Eh bien! c'est joli.

VAN BUCK.

Mon Dieu, madame, n'allez pas croire qu'il y ait là de ma faute en rien. Je vous jure bien par l'âme de mon père...

LA BARONNE.

Enfin il refuse, pas vrai? C'est manqué?

VAN BUCK.

Mais, madame, si je pouvais sans mentir...

_On entend un grand tumulte au dehors._

LA BARONNE.

Qu'est-ce que c'est? regardez donc, l'abbé.

L'ABBÉ.

Madame, c'est une voiture versée devant la porte du château. On apporte ici un jeune homme qui semble privé de sentiment.

LA BARONNE.

Ah! mon Dieu! un mort qui m'arrive! Qu'on arrange vite la chambre verte. Venez, Van Buck, donnez-moi le bras.[2]

_Ils sortent._

FIN DE L'ACTE PREMIER.

ACTE DEUXIÈME

SCÈNE PREMIÈRE

_[Une allée sous une charmille.]_

_Entrent_ VAN BUCK ET VALENTIN, _qui a le bras en écharpe_.

VAN BUCK.

Est-il possible, malheureux garçon, que tu te sois réellement démis le bras.

VALENTIN.

Il n'y a rien de plus possible; c'est même probable, [et, qui pis est, assez douloureusement réel.

VAN BUCK.

Je ne sais lequel, dans cette affaire, est le plus à blâmer de nous deux. Vit-on jamais pareille extravagance!][3]

VALENTIN.

Il fallait bien trouver un prétexte pour m'introduire convenablement. Quelle raison voulez-vous qu'on ait de se présenter ainsi incognito à une famille respectable? J'avais donné un louis à mon postillon en lui demandant sa parole de me verser devant le château. C'est un honnête homme, il n'y a rien à lui dire, et son argent est parfaitement gagné: il a mis sa roue dans le fossé avec une constance héroïque. [Je me suis démis le bras, c'est ma faute, mais] j'ai versé, et je ne me plains pas. Au contraire, j'en suis bien aise; cela donne aux choses un air de vérité qui intéresse en ma faveur.

VAN BUCK.

Que vas-tu faire? et quel est ton dessein?

VALENTIN.

Je ne viens pas du tout ici pour épouser mademoiselle de Mantes, mais uniquement pour vous prouver que j'aurais tort de l'épouser. Mon plan est fait, ma batterie pointée, et jusqu'ici tout va à merveille. Vous avez tenu votre promesse comme Régulus ou Hernani. Vous ne m'avez pas appelé mon neveu, c'est le principal et le plus difficile; me voilà reçu, [hébergé, couché dans une belle chambre verte, de la fleur d'orange sur ma table, et des rideaux blancs à mon lit.] C'est une justice à rendre à votre baronne, elle m'a aussi bien recueilli que mon postillon m'a versé. Maintenant il s'agit de savoir si tout le reste ira à l'avenant. Je compte d'abord faire ma déclaration, secondement écrire un billet...

VAN BUCK.

C'est inutile; je ne souffrirai pas que cette mauvaise plaisanterie s'achève.

VALENTIN.

Vous dédire! Comme vous voudrez; je me dédis aussi sur-le-champ.

VAN BUCK.

Mais, mon neveu...

VALENTIN.

Dites un mot, je reprends la poste et retourne à Paris; plus de parole, plus de mariage; vous me déshériterez si vous voulez.

VAN BUCK.

C'est un guêpier incompréhensible, et il est inouï que je sois fourré là. Mais enfin voyons, explique-toi!

VALENTIN.

Songez, mon oncle, à notre traité. Vous m'avez dit et accordé que, s'il était prouvé que ma future devait me ganter de certains gants, je serais un fou d'en faire ma femme. [Par conséquent, l'épreuve étant admise, vous trouverez bon, juste et convenable qu'elle soit aussi complète que possible. Ce que je dirai sera bien dit; ce que j'essayerai, bien essayé, et ce que je pourrai faire, bien fait: vous ne me chercherez pas chicane, et j'ai carte blanche en tout cas.]

VAN BUCK.

Mais, monsieur, il y a pourtant de certaines bornes, de certaines choses...--Je vous prie de remarquer que, si vous allez vous prévaloir...--Miséricorde! comme tu y vas!

VALENTIN.

Si notre future est telle que vous la croyez et que vous me l'avez représentée, il n'y a pas le moindre danger, et elle ne peut que s'en trouver plus digne. Figurez-vous que je suis le premier venu; je suis amoureux de mademoiselle de Mantes, vertueuse épouse de Valentin Van Buck; songez comme la jeunesse du jour est entreprenante et hardie! que ne fait-on pas, d'ailleurs, quand on aime? Quelles escalades, quelles lettres de quatre pages, quels torrents de larmes, quels cornets de dragées! Devant quoi recule un amant? De quoi peut-on lui demander compte? Quel mal fait-il, et de quoi s'offenser? il aime. O mon oncle Van Buck! rappelez-vous le temps où vous aimiez.

VAN BUCK.

De tout temps j'ai été décent, et j'espère que vous le serez, sinon je dis tout à la baronne.

VALENTIN.

Je ne compte rien faire qui puisse choquer personne. Je compte d'abord faire ma déclaration; secondement, écrire plusieurs billets; troisièmement, gagner la fille de chambre; quatrièmement, rôder dans les petits coins; cinquièmement, prendre l'empreinte des serrures avec de la cire à cacheter; sixièmement, faire une échelle de cordes, et couper les vitres avec ma bague; septièmement, me mettre à genoux par terre en récitant la _Nouvelle Héloïse_; et huitièmement, si je ne réussis pas, m'aller noyer dans la pièce d'eau; mais je vous jure d'être décent, et de ne pas dire un seul gros mot, ni rien qui blesse les convenances.

VAN BUCK.

Tu es un roué et un impudent; je ne souffrirai rien de pareil.

VALENTIN.

Mais pensez donc que tout ce que je vous dis là, dans quatre ans d'ici un autre le fera, si j'épouse mademoiselle de Mantes; et comment voulez-vous que je sache de quelle résistance elle est capable, si je ne l'ai d'abord essayé moi-même? Un autre tentera bien plus encore, et aura devant lui un bien autre délai; en ne demandant que huit jours, j'ai fait un acte de grande humilité.

VAN BUCK.

C'est un piège que tu m'as tendu; jamais je n'ai prévu cela.

VALENTIN.

Et que pensiez-vous donc prévoir quand vous avez accepté la gageure?

VAN BUCK.

Mais, mon ami, je pensais, je croyais,--je croyais que tu allais faire ta cour,... mais poliment,... à cette jeune personne, comme, par exemple, de lui... de lui dire... Ou si par hasard,... et encore je n'en sais rien... Mais que diable! tu es effrayant.

VALENTIN.

Tenez! voilà la blanche Cécile qui nous arrive à petits pas.[4] [Entendez-vous craquer le bois sec? La mère tapisse avec son abbé. Vite, fourrez-vous dans la charmille.] Vous serez témoin de la première escarmouche, et vous m'en direz votre avis.

VAN BUCK.

Tu l'épouseras si elle te reçoit mal?

_Il se cache [dans la charmille]._

VALENTIN.

Laissez-moi faire, et ne bougez pas. Je suis ravi de vous avoir pour spectateur, et l'ennemi détourne l'allée. Puisque vous m'avez appelé fou, je veux vous montrer qu'en fait d'extravagances, les plus fortes sont les meilleures. Vous allez voir, avec un peu d'adresse, ce que rapportent les blessures honorables reçues pour plaire à la beauté. [Considérez cette démarche pensive, et faites-moi la grâce de me dire si ce bras estropié ne me sied pas. Eh! que voulez-vous! c'est qu'on est pâle; il n'y a au monde que cela.

Un jeune malade, à pas lents...]

Surtout pas de bruit; voici l'instant critique; respectez la foi des serments. [Je vais m'asseoir au pied d'un arbre, comme un pasteur des temps passés.]

_Entre Cécile, un livre à la main._

VALENTIN.

[Déjà levée, mademoiselle, et seule à cette heure dans le bois?]

CÉCILE.

C'est vous, monsieur? je ne vous reconnaissais pas. Comment se porte votre foulure?

VALENTIN, _à part_.

Foulure! voilà un vilain mot.

_Haut._

C'est trop de grâce que vous me faites, et il y a de certaines blessures qu'on ne sent jamais qu'à demi.

CÉCILE.

Vous a-t-on servi à déjeuner?

VALENTIN.