Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 4

Chapter 14

Chapter 143,796 wordsPublic domain

Il me suffit de votre parole, et je n'ai pas droit d'en douter. [Je dois même dire que, si vous l'oubliiez, j'aurais encore moins de droit de m'en plaindre. Mon imprudence doit porter sa peine. C'est sans vous connaître, monsieur, que je me suis adressée à vous. Si cette circonstance rend ma faute moindre, elle rendait mon danger plus grand. Puisque je m'y suis exposée, traitez-moi donc comme vous l'entendrez.] Quelques paroles échangées hier voudraient peut-être une explication. Ne pouvant tout justifier, j'aime mieux me taire sur tout. Laissez-moi croire que votre orgueil est la seule personne offensée. Si cela est, que ces deux jours s'oublient; plus tard, nous en reparlerons.

FORTUNIO.

Jamais; c'est le souhait de mon coeur.

JACQUELINE.

Comme vous voudrez; je dois obéir. Si cependant je ne dois plus vous voir, j'aurais un mot à ajouter. De vous à moi, je suis sans crainte, puisque vous me promettez le silence; mais il existe une autre personne dont la présence dans cette maison peut avoir des suites fâcheuses.

FORTUNIO.

Je n'ai rien à dire à ce sujet.

JACQUELINE.

Je vous demande de m'écouter. Un éclat entre vous et lui, vous le sentez, est fait pour me perdre. Je ferai tout pour le prévenir. Quoi que vous puissiez exiger, je m'y soumettrai sans murmure. Ne me quittez pas sans y réfléchir; dictez vous-même les conditions. Faut-il que la personne dont je parle s'éloigne d'ici pendant quelque temps? Faut-il qu'elle s'excuse près de vous? Ce que vous jugerez convenable sera reçu par moi comme une grâce, et par elle comme un devoir. Le souvenir de quelques plaisanteries m'oblige à vous interroger sur ce point. Que décidez-vous? répondez.

FORTUNIO.

Je n'exige rien. Vous l'aimez; soyez en paix tant qu'il vous aimera.

JACQUELINE.

Je vous remercie de ces deux promesses. [Si vous veniez à vous en repentir, je vous répète que toute condition sera reçue, imposée par vous. Comptez sur ma reconnaissance. Puis-je dès à présent réparer autrement mes torts? Est-il en ma disposition quelque moyen de vous obliger? Quand vous ne devriez pas me croire, je vous avoue que je ferais tout au monde pour vous laisser de moi un souvenir moins désavantageux.] Que puis-je faire? je suis à vos ordres.

FORTUNIO.

Rien. Adieu, madame. Soyez sans crainte; vous n'aurez jamais à vous plaindre de moi.

_Il va pour sortir et prend sa romance._

JACQUELINE.

Ah! Fortunio, laissez-moi cela.

FORTUNIO.

Et qu'en ferez-vous, cruelle que vous êtes? Vous me parlez depuis un quart d'heure, et rien du coeur ne vous sort des lèvres. Il s'agit bien de vos excuses, de sacrifices et de réparations! il s'agit bien de votre Clavaroche et de sa sotte vanité! il s'agit bien de mon orgueil! Vous croyez donc l'avoir blessé? Vous croyez donc que ce qui m'afflige, c'est d'avoir été pris pour dupe et plaisanté à ce dîner! Je ne m'en souviens seulement pas. Quand je vous dis que je vous aime, vous croyez donc que je n'en sens rien? Quand je vous parle de deux ans de souffrances, vous croyez donc que je fais comme vous? Eh quoi! vous me brisez le coeur, vous prétendez vous en repentir, et c'est ainsi que vous me quittez! La nécessité, dites-vous, vous a fait commettre une faute, et vous en avez du regret; vous rougissez, vous détournez la tête; ce que je souffre vous fait pitié; vous me voyez, vous comprenez votre oeuvre; et la blessure que vous m'avez faite, voilà comme vous la guérissez! Ah! elle est au coeur, Jacqueline, et vous n'aviez qu'à tendre la main. Je vous le jure, si vous l'aviez voulu, quelque honteux qu'il soit de le dire, quand vous en souririez vous-même, j'étais capable de consentir à tout. O Dieu! la force m'abandonne; je ne peux pas sortir d'ici.

_Il s'appuie sur un meuble._

JACQUELINE.

Pauvre enfant! je suis bien coupable. Tenez, respirez ce flacon.

FORTUNIO.

Ah! gardez-les, gardez-les pour lui, ces soins dont je ne suis pas digne; ce n'est pas pour moi qu'ils sont faits. Je n'ai pas l'esprit inventif, je ne suis ni heureux ni habile; je ne saurais à l'occasion forger un profond stratagème. Insensé! j'ai cru être aimé! oui, parce que vous m'aviez souri, parce que votre main tremblait dans la mienne, parce que vos yeux semblaient chercher mes yeux [et m'inviter comme deux anges à un festin de joie et de vie]; parce que vos lèvres s'étaient ouvertes, et qu'un vain son en était sorti; oui, je l'avoue, j'avais fait un rêve, j'avais cru qu'on aimait ainsi! Quelle misère! Est-ce à une parade que votre sourire m'avait félicité de la beauté de mon cheval? Est-ce le soleil, dardant sur mon casque, qui vous avait ébloui les yeux? Je sortais d'une salle obscure, d'où je suivais depuis deux ans vos promenades dans une allée; j'étais un pauvre dernier clerc qui s'ingérait de pleurer en silence. C'était bien là ce qu'on pouvait aimer!

JACQUELINE.

Pauvre enfant!

FORTUNIO.

Oui, pauvre enfant! dites-le encore, car je ne sais si je rêve ou si je veille, et, malgré tout, si vous ne m'aimez pas. Depuis hier [je suis assis à terre, je me frappe le coeur et le front;] je me rappelle ce que mes yeux ont vu, ce que mes oreilles ont entendu, et je me demande si c'est possible. A l'heure qu'il est, vous me le dites, je le sens, j'en souffre, j'en meurs, et je n'y crois ni ne le comprends. Que vous avais-je fait, Jacqueline? Comment se peut-il que, sans aucun motif, sans avoir pour moi ni amour ni haine, sans me connaître, sans m'avoir jamais vu; comment se peut-il que vous que tout le monde aime, que j'ai vue faire la charité et arroser ces fleurs que voilà, qui êtes bonne, qui croyez en Dieu, à qui jamais... Ah! je vous accuse, vous que j'aime plus que ma vie! ô ciel! vous ai-je fait un reproche? Jacqueline, pardonnez-moi.

JACQUELINE.

Calmez-vous, venez, calmez-vous.

FORTUNIO.

Et à quoi suis-je bon, grand Dieu! sinon à vous donner ma vie? sinon au plus chétif usage que vous voudrez faire de moi? sinon à vous suivre, à vous préserver, à écarter de vos pieds une épine? J'ose me plaindre, et vous m'aviez choisi! ma place était à votre table, j'allais compter dans votre existence. Vous alliez dire à la nature entière, à ces jardins, à ces prairies, de me sourire comme vous; votre belle et radieuse image commençait à marcher devant moi, et je la suivais; j'allais vivre... Est-ce que je vous perds, Jacqueline? est-ce que j'ai fait quelque chose pour que vous me chassiez? pourquoi donc ne voulez-vous pas faire encore semblant de m'aimer?

_Il tombe sans connaissance._

JACQUELINE, _courant à lui_.

Seigneur, mon Dieu! qu'est-ce que j'ai fait? Fortunio, revenez à vous.

FORTUNIO.

Qui êtes-vous? laissez-moi partir.

JACQUELINE.

Appuyez-vous, venez à la fenêtre; de grâce, appuyez-vous sur moi; posez ce bras sur mon épaule, je vous en supplie, Fortunio.

FORTUNIO.

Ce n'est rien; me voilà remis.

JACQUELINE.

[Comme il est pâle, et comme son coeur bat! Voulez-vous vous mouiller les tempes? prenez ce coussin, prenez ce mouchoir;] vous suis-je tellement odieuse que vous me refusiez cela?

FORTUNIO.

Je me sens mieux, je vous remercie.

[JACQUELINE.

Comme ces mains-là sont glacées! Où allez-vous? vous ne pouvez sortir. Attendez du moins un instant. Puisque je vous fais tant souffrir, laissez-moi du moins vous soigner.

FORTUNIO.

C'est inutile, il faut que je descende. Pardonnez-moi ce que j'ai pu vous dire; je n'étais pas maître de mes paroles.

JACQUELINE.

Que voulez-vous que je vous pardonne? Hélas! c'est vous qui ne pardonnez pas. Mais qui vous presse? pourquoi me quitter? vos regards cherchent quelque chose. Ne me reconnaissez-vous pas? Restez en repos, je vous en conjure. Pour l'amour de moi, Fortunio, vous ne pouvez sortir encore.

FORTUNIO.

Non! adieu; je ne puis rester.]

JACQUELINE.

Ah! je vous ai fait bien du mal!

FORTUNIO.

On me demandait quand je suis monté; adieu, madame, comptez sur moi.

JACQUELINE.

Vous reverrai-je?

FORTUNIO.

Si vous voulez.

JACQUELINE.

Monterez-vous ce soir au salon?

FORTUNIO.

Si cela vous plaît.

JACQUELINE.

Vous partez donc?--encore un instant!

FORTUNIO.

Adieu, adieu! je ne puis rester.

_Il sort._

JACQUELINE _appelle_.

Fortunio! écoutez-moi!

FORTUNIO, _rentrant_.

Que me voulez-vous, Jacqueline?

JACQUELINE.

Écoutez-moi, il faut que je vous parle. Je ne veux pas vous demander pardon; je ne veux revenir sur rien; je ne veux pas me justifier. Vous êtes bon, brave et sincère; j'ai été fausse et déloyale: je ne peux pas vous quitter ainsi.

FORTUNIO.

Je vous pardonne de tout mon coeur.

JACQUELINE.

Non, vous souffrez, le mal est fait. Où allez-vous? que voulez-vous faire? comment se peut-il, sachant tout, que vous soyez revenu ici?

FORTUNIO.

Vous m'aviez fait demander.

JACQUELINE.

Mais vous veniez pour me dire que je vous verrais à ce rendez-vous. Est-ce que vous y seriez venu?

FORTUNIO.

Oui, si c'était pour vous rendre service, et je vous avoue que je le croyais.

JACQUELINE.

Pourquoi pour me rendre service?

FORTUNIO.

Madelon m'a dit quelques mots...

JACQUELINE.

Vous le saviez, malheureux, et vous veniez à ce jardin!

FORTUNIO.

Le premier mot que je vous aie dit de ma vie, c'est que je mourrais de bon coeur pour vous, et le second, c'est que je ne mentais jamais.

JACQUELINE.

Vous le saviez et vous veniez! Songez-vous à ce que vous dites? Il s'agissait d'un guet-apens.

FORTUNIO.

Je savais tout.

JACQUELINE.

Il s'agissait d'être surpris, d'être tué peut-être, traîné en prison; que sais-je? c'est horrible à dire.

FORTUNIO.

Je savais tout.

JACQUELINE.

Vous saviez tout? vous saviez tout? [Vous étiez caché là, hier, dans cette alcôve, derrière ce rideau.] Vous écoutiez, n'est-il pas vrai? vous saviez encore tout, n'est-ce pas?

FORTUNIO.

Oui.

JACQUELINE.

Vous saviez que je mens, que je trompe, que je vous raille, et que je vous tue? vous saviez que j'aime Clavaroche et qu'il me fait faire tout ce qu'il veut? que je joue une comédie? que là, hier, je vous ai pris pour dupe? que je suis lâche et méprisable? que je vous expose à la mort par plaisir? Vous saviez tout, vous en étiez sûr? Eh bien! eh bien!... qu'est-ce que vous savez maintenant?

FORTUNIO.

Mais, Jacqueline, je crois... je sais...

JACQUELINE.

Sais-tu que je t'aime, enfant que tu es? qu'il faut que tu me pardonnes ou que je meure; et que je te le demande à genoux?

SCÈNE IV

_[La salle à manger.]_

MAITRE ANDRÉ, CLAVAROCHE, FORTUNIO ET JACQUELINE [, _à table_].

MAITRE ANDRÉ.

Grâce au ciel, nous voilà tous joyeux, tous réunis et tous amis. Si je doute jamais de ma femme, puisse mon vin m'empoisonner!

[JACQUELINE.

Donnez-moi donc à boire, monsieur Fortunio.]

CLAVAROCHE, _bas_.

Je vous répète que votre clerc m'ennuie; faites-moi la grâce de le renvoyer.

JACQUELINE, _bas_.

Je fais ce que vous m'avez dit.

MAITRE ANDRÉ.

Quand je pense qu'hier j'ai passé la nuit dans l'étude à me morfondre sur un maudit soupçon, je ne sais de quel nom m'appeler.

[JACQUELINE.

Monsieur Fortunio, donnez-moi ce coussin.

CLAVAROCHE, _bas_.

Me croyez-vous un autre maître André?] Si votre clerc ne sort de la maison, j'en sortirai tantôt moi-même.

JACQUELINE.

Je fais ce que vous m'avez dit.

MAITRE ANDRÉ.

Mais je l'ai conté à tout le monde; il faut que justice se fasse ici-bas. Toute la ville saura qui je suis; et désormais, pour pénitence, je ne douterai de quoi que ce soit.[13]

[JACQUELINE.

Monsieur Fortunio, je bois à vos amours.

CLAVAROCHE, _bas_.

En voilà assez, Jacqueline, et je comprends ce que cela signifie. Ce n'est pas là ce que je vous ai dit.

MAITRE ANDRÉ.

Oui! aux amours de Fortunio!]

_Il chante._

Amis, buvons, buvons sans cesse.

FORTUNIO.

Cette chanson-là est bien vieille; chantez donc, monsieur Clavaroche!

FIN DU CHANDELIER.

ADDITIONS ET VARIANTES EXÉCUTÉES PAR L'AUTEUR POUR LA REPRÉSENTATION

1.--PAGE 234.

_Adieu, adieu._ Eh bien! tu le vois: il n'y a rien de tel que de s'expliquer: on finit toujours par s'entendre.

2.--PAGE 237.

_Bah! ce sont les grands parents_ et le lieutenant de police _qui disent que tout se sait_, etc.

3.--PAGE 242.

_Un amoureux n'est pas un amant._

JACQUELINE.

Sans doute, mais...

CLAVAROCHE.

_Tenez_, etc.

4.--PAGE 246.

_Elles ne tâtent que_ de l'épaulette, etc.

5.--PAGE 248.

_Qui? celui là_ qui taille sa plume?

6.--PAGE 259.

ACTE DEUXIÈME

Une salle à manger.--Une table servie.

SCÈNE PREMIÈRE

GUILLAUME, LANDRY.

GUILLAUME.

_Il me semble que Fortunio n'est pas resté longtemps à l'étude._

(Suit toute la scène II du IIe acte.)

... _C'est bien le moins que les clercs se reposent._

_Ils sortent._

CLAVAROCHE, UN DOMESTIQUE.

CLAVAROCHE, _entrant_.

Personne encore?

LE DOMESTIQUE.

Non, monsieur.

CLAVAROCHE.

C'est bon, j'attendrai.

_Le domestique sort._

_En conscience, ces belles dames, si on les aimait tout de bon_, etc.

(Suit la scène Ire.)

7.--PAGE 264.

_J'ai apporté dans ma poche_ un petit Amour en sucre.

8.--PAGE 265.

_Voulez-vous dîner avec nous?_

CLAVAROCHE.

Assurément, mon couvert est mis.

_Ils se mettent à table._

MAITRE ANDRÉ.

_Nous avons aujourd'hui au logis_, etc.

9.--PAGE 271.

_Chantez donc, monsieur Fortunio._

MAITRE ANDRÉ.

Est-ce qu'il chante?--Comment, bien vieille! c'est moi qui l'ai composée pour le jour de mes noces.

FORTUNIO.

_Si madame veut l'ordonner_, etc.

10.--PAGE 274.

JACQUELINE, _bas à Fortunio_.

Attendez-moi ici.--Je reviens dans un instant.

11.--PAGE 283.

CLAVAROCHE.

_Tu crois?_

FORTUNIO, _caché_.

Juste ciel!

JACQUELINE.

_J'ai cru entendre un soupir._

CLAVAROCHE.

Bon! c'est votre mari qui vient.

LES MÊMES, MAITRE ANDRÉ.

MAITRE ANDRÉ, _un peu aviné_.

Capitaine! capitaine! où êtes-vous donc? Eh bien! vous me laissez prendre mon café tout seul?--Et cette fine partie de piquet?

CLAVAROCHE, _à part_.

C'est amusant!

MAITRE ANDRÉ.

Hier il m'a fait capot.

CLAVAROCHE.

Vous voulez jouer maintenant?

MAITRE ANDRÉ.

Et ma revanche?

CLAVAROCHE.

Venez donc, maître André.

_On sort._

FORTUNIO, _tombant accablé sur un fauteuil_.

_Sang du Christ! il est son amant!_

FIN DE L'ACTE DEUXIÈME.

12.--PAGE 285.

ACTE TROISIÈME

_La chambre à coucher de Jacqueline._

MADELON.

_Madame, un danger vous menace_, etc.

13.--PAGE 313.

_Je ne douterai de quoi que ce soit._--Allons nous mettre à table. Fortunio, tu nous chanteras ta romance, et nous boirons à tes amours. Moi je vous chanterai: «Amis, buvons, buvons sans cesse,» etc.

FIN DES ADDITIONS ET VARIANTES.

Cette comédie, publiée dans la _Revue des Deux Mondes_, en 1835, a été représentée, pour la première fois, le 10 août 1848, au Théâtre-Historique. Une jeune actrice de grande espérance, mademoiselle Maillet, remplissait le rôle de Jacqueline.--Elle mourut peu de temps après.--La distribution des autres rôles était si défectueuse et l'exécution si insuffisante, que le public put à peine comprendre la pièce; mais le 29 juin 1850, elle reparut sur l'affiche du Théâtre-Français, et cette fois elle fut jouée avec une rare perfection; c'est pourquoi l'on peut considérer les artistes de la Comédie-Française comme ayant créé les rôles. Au mois d'octobre 1850, on jouait encore le _Chandelier_ avec un grand succès, lorsqu'un ordre exprès de M. Léon Faucher, ministre de l'intérieur, en fit suspendre les représentations. Depuis lors, la commission d'examen a plusieurs fois refusé l'autorisation de reprendre le _Chandelier_; mais cette interdiction ne peut pas durer toujours.

* * * * *

IL NE FAUT JURER DE RIEN

COMÉDIE EN TROIS ACTES PUBLIÉE EN 1836, REPRÉSENTÉE EN 1848.

PERSONNAGES. ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES.

VAN BUCK, négociant. MM. PROVOST. VALENTIN VAN BUCK, son neveu. BRINDEAU. UN ABBÉ. GOT. UN MAITRE DE DANSE. MATHIEN. UN AUBERGISTE. UN GARÇON. LA BARONNE DE MANTES. MLLE MANTE. CÉCILE, sa fille. A. LUTHER.

_La scène est à Paris dans la première partie de l'acte Ier, et ensuite au château de la baronne._

ACTE PREMIER

SCÈNE PREMIÈRE

_La chambre de Valentin._

VALENTIN, _assis_.--_Entre_ VAN BUCK.

VAN BUCK.

Monsieur mon neveu, je vous souhaite le bonjour.

VALENTIN.

Monsieur mon oncle, votre serviteur.

VAN BUCK.

Restez assis; j'ai à vous parler.

VALENTIN.

Asseyez-vous; j'ai donc à vous entendre. Veuillez vous mettre dans la bergère, et poser là votre chapeau.

VAN BUCK, _s'asseyant_.

Monsieur mon neveu, la plus longue patience et la plus robuste obstination doivent, l'une ou l'autre, finir tôt ou tard. Ce qu'on tolère devient intolérable, incorrigible ce qu'on ne corrige pas; et qui vingt fois a jeté la perche à un fou qui veut se noyer, peut être forcé un jour ou l'autre de l'abandonner ou de périr avec lui.

VALENTIN.

Oh! oh! voilà qui est débuter, et vous avez là des métaphores qui se sont levées de grand matin.

VAN BUCK.

Monsieur, veuillez garder le silence, et ne pas vous permettre de me plaisanter. C'est vainement que les plus sages conseils, depuis trois ans, tentent de mordre sur vous. Une insouciance ou une fureur aveugle, des résolutions sans effet, mille prétextes inventés à plaisir, une maudite condescendance, tout ce que j'ai pu ou puis faire encore (mais, par ma barbe! je ne ferai plus rien!)... Où me menez-vous à votre suite? Vous êtes aussi entêté...

VALENTIN.

Mon oncle Van Buck, vous êtes en colère.

VAN BUCK.

Non, monsieur; n'interrompez pas. Vous êtes aussi obstiné que je me suis, pour mon malheur, montré crédule et patient. Est-il croyable, je vous le demande, qu'un jeune homme de vingt-cinq ans passe son temps comme vous le faites? De quoi servent mes remontrances, et quand prendrez-vous un état? Vous êtes pauvre, puisqu'au bout du compte vous n'avez de fortune que la mienne; mais, finalement, je ne suis pas moribond, et je digère encore vertement. Que comptez-vous faire d'ici à ma mort?

VALENTIN.

Mon oncle Van Buck, vous êtes en colère, et vous allez vous oublier.

VAN BUCK.

Non, monsieur; je sais ce que je fais. Si je suis le seul de la famille qui se soit mis dans le commerce, c'est grâce à moi, ne l'oubliez pas, que les débris d'une fortune détruite ont pu encore se relever. Il vous sied bien de sourire quand je parle! Si je n'avais pas vendu du guingan à Anvers, vous seriez maintenant à l'hôpital avec votre robe de chambre à fleurs. Mais, Dieu merci, vos chiennes de bouillottes...

VALENTIN.

Mon oncle Van Buck, voilà le trivial; vous changez de ton, vous vous oubliez; vous avez mieux commencé que cela.

VAN BUCK.

Sacrebleu! tu te moques de moi! Je ne suis bon apparemment qu'à payer tes lettres de change? J'en ai reçu une ce matin: soixante louis! te railles-tu des gens? Il te sied bien de faire le fashionable (que le diable soit des mots anglais!), quand tu ne peux pas payer ton tailleur! C'est autre chose de descendre d'un beau cheval pour retrouver au fond d'un hôtel une bonne famille opulente, ou de sauter à bas d'un carrosse de louage pour grimper deux ou trois étages. Avec tes gilets de satin, tu demandes, en rentrant du bal, ta chandelle à ton portier, et il regimbe quand il n'a pas eu ses étrennes. Dieu sait si tu les lui donnes tous les ans! Lancé dans un monde plus riche que toi, tu puises chez tes amis le dédain de toi-même; [tu portes ta barbe en pointe et tes cheveux sur les épaules, comme si tu n'avais pas seulement de quoi acheter un ruban pour te faire une queue.] Tu écrivailles dans les gazettes; [tu es capable de te faire saint-simonien quand tu n'auras plus ni sou ni maille, et cela viendra, je l'en réponds.] Va, va! un écrivain public est plus estimable que toi. Je finirai par te couper les vivres, et tu mourras dans un grenier.

VALENTIN.

Mon bon oncle Van Buck, je vous respecte et je vous aime. Faites-moi la grâce de m'écouter. Vous avez payé ce matin une lettre de change à mon intention. Quand vous êtes venu, j'étais à la fenêtre et je vous ai vu arriver; vous méditiez un sermon juste aussi long qu'il y a d'ici chez vous. Épargnez, de grâce, vos paroles. Ce que vous pensez, je le sais; ce que vous dites, vous ne le pensez pas toujours; ce que vous faites, je vous en remercie. Que j'aie des dettes et que je ne sois bon à rien, cela se peut; qu'y voulez-vous faire? Vous avez soixante mille livres de rente...

VAN BUCK.

Cinquante.

VALENTIN.

Soixante, mon oncle; vous n'avez pas d'enfants, et vous êtes plein de bonté pour moi. Si j'en profite, où est le mal? Avec soixante bonnes mille livres de rente...

VAN BUCK.

Cinquante, cinquante; pas un denier de plus.

VALENTIN.

Soixante; vous me l'avez dit vous-même.

VAN BUCK.

Jamais. Où as-tu pris cela?

VALENTIN.

Mettons cinquante. Vous êtes jeune, gaillard encore, et bon vivant. Croyez-vous que cela me fâche, et que j'aie soif de votre bien? Vous ne me faites pas tant d'injure; et vous savez que les mauvaises têtes n'ont pas toujours les plus mauvais coeurs. Vous me querellez de ma robe de chambre: vous en avez porté bien d'autres. [Ma barbe en pointe ne veut pas dire que je sois un saint-simonien: je respecte trop l'héritage.] Vous vous plaignez de mes gilets: voulez-vous qu'on sorte en chemise? Vous me dites que je suis pauvre et que mes amis ne le sont pas: tant mieux pour eux, ce n'est pas ma faute. Vous imaginez qu'ils me gâtent et que leur exemple me rend dédaigneux: je ne le suis que de ce qui m'ennuie, et puisque vous payez mes dettes, vous voyez bien que je n'emprunte pas. Vous me reprochez d'aller en fiacre: c'est que je n'ai pas de voiture. Je prends, dites-vous, en rentrant, ma chandelle chez mon portier: c'est pour ne pas monter sans lumière; à quoi bon se casser le cou? Vous voudriez me voir un état: faites-moi nommer premier ministre, et vous verrez comme je ferai mon chemin. Mais quand je serai surnuméraire dans l'entre-sol d'un avoué, je vous demande ce que j'y apprendrai, sinon que tout est vanité. Vous dites que je joue à la bouillotte: c'est que j'y gagne quand j'ai brelan; mais soyez sûr que je n'y perds pas plus tôt que je me repens de ma sottise. Ce serait, dites-vous, autre chose si je descendais d'un beau cheval pour entrer dans un bon hôtel: je le crois bien! vous en parlez à votre aise. Vous ajoutez que vous êtes fier, quoique vous ayez vendu du guingan; et plût à Dieu que j'en vendisse! ce serait la preuve que je pourrais en acheter. [Pour ma noblesse, elle m'est aussi chère qu'elle peut vous l'être à vous-même; mais c'est pourquoi je ne m'attelle pas, ni plus que moi les chevaux de pur sang.] Tenez! mon oncle, ou je me trompe, ou vous n'avez pas déjeuné. Vous êtes resté le coeur à jeun sur cette maudite lettre de change: avalons-la de compagnie, je vais demander le chocolat.

_Il sonne. On sert à déjeuner._

VAN BUCK.

Quel déjeuner! Le diable m'emporte! tu vis comme un prince.

VALENTIN.

Eh! que voulez-vous? quand on meurt de faim, il faut bien tâcher de se distraire.

_Ils s'attablent._

VAN BUCK.

Je suis sûr que, parce que je me mets là, tu te figures que je te pardonne.

VALENTIN.

Moi? Pas du tout. Ce qui me chagrine, lorsque vous êtes irrité, c'est qu'il vous échappe malgré vous des expressions d'arrière-boutique. Oui, sans le savoir, vous vous écartez de cette fleur de politesse qui vous distingue particulièrement; mais quand ce n'est pas devant témoins, vous comprenez que je ne vais pas le dire.

VAN BUCK.

C'est bon, c'est bon; il ne m'échappe rien. Mais brisons là, et parlons d'autre chose. Tu devrais bien te marier.

VALENTIN.

Seigneur, mon Dieu! qu'est-ce que vous dites?

VAN BUCK.

Donne-moi à boire. Je dis que tu prends de l'âge et que tu devrais te marier.

VALENTIN.

Mais, mon oncle, qu'est-ce que je vous ai fait?

VAN BUCK.