Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 4
Chapter 13
FORTUNIO.
Avec mes amis, le dimanche. Quel mal y a-t-il à cela?
JACQUELINE.
Je vous l'ai déjà dit hier, cela se conçoit: vous êtes jeune, et à l'âge où le coeur est riche, on n'a pas les lèvres avares.
FORTUNIO.
Que faut-il faire pour vous convaincre? Je vous en prie, dites-le-moi.
JACQUELINE.
Vous demandez un joli conseil. Eh bien! il faudrait le prouver.
FORTUNIO.
Seigneur mon Dieu, je n'ai que des larmes. Les larmes prouvent-elles qu'on aime? Quoi! me voilà à genoux devant vous; mon coeur à chaque battement voudrait s'élancer sur vos lèvres; ce qui m'a jeté à vos pieds, c'est une douleur qui m'écrase, que je combats depuis deux ans, que je ne peux plus contenir, et vous restez froide et incrédule? Je ne puis faire passer en vous une étincelle du feu qui me dévore? Vous niez même ce que je souffre quand je suis prêt à mourir devant vous? Ah! c'est plus cruel qu'un refus! c'est plus affreux que le mépris! L'indifférence elle-même peut croire, et je n'ai pas mérité cela.
JACQUELINE.
Debout! on vient. Je vous crois, je vous aime; sortez par le petit escalier, revenez en bas, j'y serai.
_Elle sort._
FORTUNIO, _seul_.
Elle m'aime! Jacqueline m'aime! elle s'éloigne, elle me quitte ainsi! Non! je ne puis descendre encore. Silence! on approche; quelqu'un l'a arrêtée; on vient ici. Vite, sortons!
_Il lève la tapisserie._
Ah! la porte est fermée en dehors, je ne puis sortir; comment faire? Si je descends par l'autre côté, je vais rencontrer ceux qui viennent.
CLAVAROCHE, _en dehors_.
Venez donc, venez donc un peu.
FORTUNIO.
C'est le capitaine qui monte avec elle. Cachons-nous vite et attendons; il ne faut pas qu'on me voie ici.
_Il se cache dans le fond de l'alcôve.--Entrent Clavaroche et Jacqueline._
CLAVAROCHE, _se jetant sur un sofa_.
Parbleu! madame, je vous cherchais partout; que faisiez-vous donc toute seule?
JACQUELINE, _à part_.
Dieu soit loué, Fortunio est parti!
CLAVAROCHE.
Vous me laissez dans un tête-à-tête qui n'est vraiment pas supportable. Qu'ai-je à faire avec maître André, je vous prie? Et justement vous nous laissez ensemble quand le vin joyeux de l'époux doit me rendre plus précieux l'aimable entretien de la femme.
FORTUNIO, _caché_.
C'est singulier; que veut dire ceci?
CLAVAROCHE, _ouvrant l'écrin qui est sur la table_.
Voyons un peu. Sont-ce des anneaux? et dites-moi, qu'en voulez-vous faire? Est-ce que vous faites un cadeau?
JACQUELINE.
Vous savez bien que c'est notre fable.
CLAVAROCHE.
Mais, en conscience, c'est de l'or! Si vous comptez tous les matins user du même stratagème, notre jeu finira bientôt par ne pas valoir... A propos, que ce dîner m'a amusé, et quelle curieuse figure a notre jeune initié!
FORTUNIO, _caché_.
Initié! à quel mystère? est-ce de moi qu'il veut parler?
CLAVAROCHE.
La chaîne est belle; c'est un bijou de prix. Vous avez eu là une singulière idée.
FORTUNIO, _de même_.
Ah! il paraît qu'il est aussi dans la confidence de Jacqueline.
CLAVAROCHE.
Comme il tremblait, le pauvre garçon, lorsqu'il a soulevé son verre! Qu'il m'a réjoui avec ses coussins, et qu'il faisait plaisir à voir!
FORTUNIO, _de même_.
Assurément, c'est de moi qu'il parle, et il s'agit du dîner de tantôt.
CLAVAROCHE.
Vous rendrez cela, je suppose, au bijoutier qui l'a fourni.
FORTUNIO, _de même_.
Rendre la chaîne! et pourquoi donc?
CLAVAROCHE.
Sa chanson surtout m'a ravi, et maître André l'a bien remarqué; il en avait, Dieu me pardonne, la larme à l'oeil pour tout de bon.
FORTUNIO, _de même_.
Je n'ose croire ni comprendre encore. Est-ce un rêve? suis-je éveillé? Qu'est-ce donc que ce Clavaroche?
CLAVAROCHE.
Du reste, il devient inutile de pousser les choses plus loin. A quoi bon un tiers incommode, si les soupçons ne reviennent plus? Ces maris ne manquent jamais d'adorer les amoureux de leurs femmes. Voyez ce qui est arrivé! Du moment qu'on se fie à vous, il faut souffler sur le chandelier.
JACQUELINE.
Qui peut savoir ce qui arrivera? Avec ce caractère-là il n'y a jamais rien de sûr, et il faut garder sous la main de quoi se tirer d'embarras.
FORTUNIO, _de même_.
Qu'ils fassent de moi leur jouet, ce ne peut être sans motif. Toutes ces paroles sont des énigmes.
CLAVAROCHE.
Je suis d'avis de le congédier.
JACQUELINE.
Comme vous voudrez. Dans tout cela, ce n'est pas moi que je consulte. Quand le mal serait nécessaire, croyez-vous qu'il serait de mon choix? Mais qui sait si demain, ce soir, dans une heure, ne viendra pas une bourrasque? Il ne faut pas compter sur le calme avec trop de sécurité.
CLAVAROCHE.
Tu crois?[11]
[FORTUNIO, _de même_.
Sang du Christ! il est son amant.
CLAVAROCHE.
Faites-en, du reste, ce que vous voudrez. Sans évincer tout à fait le jeune homme, on peut le tenir en haleine, mais d'un peu loin, et le mettre aux lisières. Si les soupçons de maître André lui revenaient jamais en tête, eh bien? alors, on aurait à portée votre M. Fortunio, pour les détourner de nouveau. Je le tiens pour poisson d'eau vive; il est friand de l'hameçon.
JACQUELINE.
Il me semble qu'on a remué.
CLAVAROCHE.
Oui; j'ai cru entendre un soupir.
JACQUELINE.
C'est probablement Madeleine; elle range dans le cabinet.]
FIN DE L'ACTE DEUXIÈME.
ACTE TROISIÈME
SCÈNE PREMIÈRE[12]
_[Le jardin.]_
_Entrent_ JACQUELINE ET LA SERVANTE.
LA SERVANTE.
Madame, un danger vous menace. Comme j'étais tout à l'heure dans la salle, je viens d'entendre maître André qui causait avec un de ses clercs. Autant que j'ai pu deviner, il s'agissait d'une embuscade qui doit avoir lieu cette nuit.
JACQUELINE.
Une embuscade! en quel lieu? pour quoi faire?
LA SERVANTE.
Dans l'étude; le clerc affirmait que la nuit dernière il vous a vue, vous, madame, et un homme avec vous, dans le jardin. Maître André jurait ses grands dieux qu'il voulait vous surprendre, et qu'il vous ferait un procès.
JACQUELINE.
Tu ne te trompes pas, Madelon?
LA SERVANTE.
Madame fera ce qu'elle voudra. Je n'ai pas l'honneur de ses confidences; cela n'empêche pas qu'on ne rende un service. J'ai mon ouvrage qui m'attend.
JACQUELINE.
C'est bien, et vous pouvez compter que je ne serai pas ingrate. Avez-vous vu Fortunio ce matin? où est-il? j'ai à lui parler.
LA SERVANTE.
Il n'est pas venu à l'étude; le jardinier, à ce que je crois, l'a aperçu; mais on est en peine de lui, et on le cherchait tout à l'heure de tous les côtés du jardin. Tenez! voilà M. Guillaume, le premier clerc, qui le cherche encore; le voyez-vous passer là-bas?
GUILLAUME, _au fond du théâtre_.
Holà! Fortunio! Fortunio! holà! où es-tu?
JACQUELINE.
Va, Madelon, tâche de le trouver.
_Madelon sort.--Entre Clavaroche._
CLAVAROCHE.
Que diantre se passe-t-il donc ici? Comment! moi qui ai quelques droits, je pense, à l'amitié de maître André, il me rencontre et ne me salue pas; les clercs me regardent de travers, et je ne sais si le chien lui-même ne voulait me prendre aux talons. Qu'est-il advenu, je vous prie? et à quel propos maltraite-t-on les gens?
JACQUELINE.
Nous n'avons pas sujet de rire; ce que j'avais prévu arrive, et sérieusement cette fois: nous n'en sommes plus aux paroles, mais à l'action.
CLAVAROCHE.
A l'action? que voulez-vous dire?
JACQUELINE.
Que ces maudits clercs font le métier d'espions, qu'on nous a vus, que maître André le sait, qu'il veut se cacher dans l'étude, et que nous courons les plus grands dangers.
CLAVAROCHE.
N'est-ce que cela qui vous inquiète?
[JACQUELINE.
Assurément; que voulez-vous de pire? Qu'aujourd'hui nous leur échappions, puisque nous sommes avertis, ce n'est pas là le difficile; mais du moment que maître André agit sans rien dire, nous avons tout à craindre de lui.
CLAVAROCHE.
Vraiment! c'est là toute l'affaire, et il n'y a pas plus de mal que cela?]
JACQUELINE.
Êtes-vous fou? comment est-il possible que vous en plaisantiez?
CLAVAROCHE.
C'est qu'il n'y a rien de si simple que de nous tirer d'embarras. Maître André, dites-vous, est furieux? eh bien! qu'il crie; quel inconvénient? Il veut se mettre en embuscade? qu'il s'y mette, il n'y a rien de mieux. Les clercs sont-ils de la partie? qu'ils en soient avec toute la ville, si cela les peut divertir. Ils veulent surprendre la belle Jacqueline et son très humble serviteur? hé! qu'ils surprennent, je ne m'y oppose pas. Que voyez-vous là qui nous gêne?
JACQUELINE.
Je ne comprends rien à ce que vous dites.
CLAVAROCHE.
Faites-moi venir Fortunio. Où est-il fourré, ce monsieur? Comment! nous sommes en péril, et le drôle nous abandonne! Allons! vite, avertissez-le.
JACQUELINE.
J'y ai pensé; on ne sait où il est, et il n'a pas paru ce matin.
CLAVAROCHE.
Bon! cela est impossible, il est par là quelque part dans vos jupes; vous l'avez oublié dans une armoire, et votre servante l'aura par mégarde accroché au porte-manteau.
JACQUELINE.
Mais encore, en quelle façon peut-il nous être utile? J'ai demandé où il était sans trop savoir pourquoi moi-même; je ne vois pas, en y réfléchissant, à quoi il peut nous être bon.
CLAVAROCHE.
Hé! ne voyez-vous pas que je m'apprête à lui faire le plus grand sacrifice! Il ne s'agit pas d'autre chose que de lui céder pour ce soir tous les privilèges de l'amour.
JACQUELINE.
Pour ce soir? et dans quel dessein?
CLAVAROCHE.
Dans le dessein positif et formel que ce digne maître André ne passe pas inutilement une nuit à la belle étoile. Ne voudriez-vous pas que ces pauvres clercs, qui se vont donner bien du mal, ne trouvent[G] personne au logis? Fi donc! nous ne pouvons permettre que ces honnêtes gens restent les mains vides; il faut leur dépêcher quelqu'un.
[Note G: Ce manquement à la règle des subjonctifs sied à Clavaroche.]
JACQUELINE.
Cela ne sera pas; trouvez autre chose; vous avez là une idée horrible, et je ne puis y consentir.
CLAVAROCHE.
Pourquoi horrible? Rien n'est plus innocent. Vous écrivez un mot à Fortunio, si vous ne pouvez le trouver vous-même; car le moindre mot en ce monde vaut mieux que le plus gros écrit. Vous le faites venir ce soir, sous prétexte d'un rendez-vous. Le voilà entré; les clercs le surprennent, et maître André le prend au collet. Que voulez-vous qu'il lui arrive? Vous descendez là-dessus en cornette, et demandez pourquoi on fait du bruit, le plus naturellement du monde. On vous l'explique. Maître André en fureur vous demande à son tour pourquoi son jeune clerc se glisse dans son jardin. Vous rougissez d'abord quelque peu, puis vous avouez sincèrement tout ce qu'il vous plaira d'avouer: que ce garçon visite vos marchands, qu'il vous apporte en secret des bijoux, en un mot la vérité pure. Qu'y a-t-il là de si effrayant?
JACQUELINE.
On ne me croira pas. La belle apparence que je donne des rendez-vous pour payer des mémoires!
CLAVAROCHE
On croit toujours ce qui est vrai. La vérité a un accent impossible à méconnaître, et les coeurs bien nés ne s'y trompent jamais. N'est-ce donc pas, en effet, à vos commissions que vous employez ce jeune homme?
JACQUELINE.
Oui.
CLAVAROCHE.
Eh bien donc! puisque vous le faites, vous le direz, et on le verra bien. Qu'il ait les preuves dans sa poche, un écrin, comme hier, la première chose venue, cela suffira. [Songez donc que, si nous n'employons ce moyen, nous en avons pour une année entière. Maître André s'embusque aujourd'hui, il se rembusquera demain, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il nous surprenne. Moins il trouvera, plus il cherchera; mais qu'il trouve une fois pour toutes, et nous en voilà délivrés.
JACQUELINE.
C'est impossible! il n'y faut pas songer.
CLAVAROCHE.
Un rendez-vous dans un jardin n'est pas d'ailleurs un si gros péché. A la rigueur, si vous craignez l'air, vous n'avez qu'à ne pas descendre. On ne trouvera que le jeune homme, et il s'en tirera toujours. Il serait plaisant qu'une femme ne puisse[H] prouver qu'elle est innocente quand elle l'est.] Allons! vos tablettes, et prenez-moi le crayon que voici.
[Note H: Voir la note, p. 289.]
JACQUELINE.
Vous n'y pensez pas, Clavaroche; c'est un guet-apens que vous faites là.
CLAVAROCHE, _lui présentant un crayon et du papier_.
Écrivez donc, je vous en prie: «A minuit, ce soir, au jardin.»
JACQUELINE.
C'est envoyer cet enfant dans un piège, c'est le livrer à l'ennemi.
CLAVAROCHE.
Ne signez pas, c'est inutile.
_Il prend le papier._
Franchement, ma chère, la nuit sera fraîche, et vous ferez mieux de rester chez vous. Laissez ce jeune homme se promener seul, et profiter du temps qu'il fait. Je pense, comme vous, qu'on aurait peine à croire que c'est pour vos marchands qu'il vient. Vous ferez mieux, si on vous interroge, de dire que vous ignorez tout, et que vous n'êtes pour rien dans l'affaire.
JACQUELINE.
Ce mot d'écrit sera un témoin.
CLAVAROCHE.
Fi donc! nous autres gens de coeur, pensez-vous que nous allions montrer à un mari de l'écriture de sa femme? Que pourrions-nous y gagner? en serions-nous donc moins coupables de ce qu'un crime serait partagé? D'ailleurs vous voyez bien que votre main tremblait un peu sans doute, et que ces caractères sont presque déguisés. Allons! je vais donner cette lettre au jardinier, Fortunio l'aura tout de suite. Venez; les vautours ont leur proie, et l'oiseau de Vénus, la pâle tourterelle, peut dormir en paix sur son nid.
_[Ils sortent.]_
SCÈNE II
_[Une charmille.]_
[FORTUNIO, _seul, assis sur l'herbe_.
Rendre un jeune homme amoureux de soi, uniquement pour détourner sur lui les soupçons tombés sur un autre; lui laisser croire qu'on l'aime, le lui dire au besoin; troubler peut-être bien des nuits tranquilles; remplir de doute et d'espérance un coeur jeune et prêt à souffrir; jeter une pierre dans un lac qui n'avait jamais eu encore une seule ride à sa surface; exposer un homme aux soupçons, à tous les dangers de l'amour heureux, et cependant ne lui rien accorder; rester immobile et inanimée dans une oeuvre de vie et de mort; tromper, mentir,--mentir du fond du coeur; faire de son corps un appât; jouer avec tout ce qu'il y a de sacré sous le ciel, comme un voleur avec des dés pipés: voilà ce qui fait sourire une femme! voilà ce qu'elle fait d'un petit air distrait.
_Il se lève._
C'est ton premier pas, Fortunio, dans l'apprentissage du monde. Pense, réfléchis, compare, examine, ne te presse pas de juger. Cette femme-là a un amant qu'elle aime; on la soupçonne, on la tourmente, on la menace; elle est effrayée, elle va perdre l'homme qui remplit sa vie, qui est pour elle plus que le monde entier. Son mari se lève en sursaut, averti par un espion; il la réveille, il veut la traîner à la barre d'un tribunal. Sa famille va la renier, une ville entière va la maudire; elle est perdue et déshonorée, et cependant elle aime et ne peut cesser d'aimer. A tout prix il faut qu'elle sauve l'unique objet de ses inquiétudes, de ses angoisses et de ses douleurs; il faut qu'elle aime pour continuer de vivre, et qu'elle trompe pour aimer. Elle se penche à sa fenêtre, elle voit un jeune homme au bas; qui est-ce? elle ne le connaît point, elle n'a jamais rencontré son visage; est-il bon ou méchant, discret ou perfide, sensible ou insouciant? elle n'en sait rien; elle a besoin de lui, elle l'appelle, elle lui fait signe, elle ajoute une fleur à sa parure, elle parle, elle a mis sur une carte le bonheur de sa vie, et elle joue à rouge ou noir. Si elle s'était aussi bien adressée à Guillaume qu'à moi, que serait-il arrivé de cela? Guillaume est un garçon honnête, mais qui ne s'est jamais aperçu que son coeur lui servît à autre chose qu'à respirer. Guillaume aurait été ravi d'aller dîner chez son patron, d'être à côté de Jacqueline à table, tout comme j'en ai été ravi moi-même; mais il n'en aurait pas vu davantage; il ne serait devenu amoureux que de la cave de maître André; il ne se serait point jeté à genoux, il n'aurait point écouté aux portes; c'eût été pour lui tout profit. Quel mal y eût-il eu alors qu'on se servît de lui à son insu pour détourner les soupçons d'un mari? Aucun. Il eût paisiblement rempli l'office qu'on lui eût demandé; il eût vécu heureux, tranquille, dix ans sans s'en apercevoir. Jacqueline aussi eût été heureuse, tranquille, dix ans sans lui en dire un mot. Elle lui aurait fait des coquetteries, et il y aurait répondu; mais rien n'eût tiré à conséquence. Tout se serait passé à merveille, et personne ne pourrait se plaindre le jour où la vérité viendrait.
_Il se rassoit._
Pourquoi s'est-elle adressée à moi? Savait-elle donc que je l'aimais? Pourquoi à moi plutôt qu'à Guillaume? Est-ce hasard? est-ce calcul? Peut-être au fond se doutait-elle que je n'étais pas indifférent. M'avait-elle vu à cette fenêtre? S'était-elle jamais retournée le soir, quand je l'observais dans le jardin? Mais si elle savait que je l'aimais, pourquoi alors? Parce que cet amour rendait son projet plus facile, et que j'allais, dès le premier mot, me prendre au piège qu'elle me tendait. Mon amour n'était qu'une chance favorable; elle n'y a vu qu'une occasion.
Est-ce bien sûr? N'y a-t-il rien autre chose? Quoi! elle voit que je vais souffrir, et elle ne pense qu'à en profiter! Quoi! elle me trouve sur ses traces, l'amour dans le coeur, le désir dans les yeux, jeune et ardent, prêt à mourir pour elle, et lorsque, me voyant à ses pieds, elle me sourit et me dit qu'elle m'aime, c'est un calcul, et rien de plus! Rien, rien de vrai dans ce sourire, dans cette main qui m'effleure la main, dans ce son de voix qui m'enivre? O Dieu juste! s'il en est ainsi, à quel monstre ai-je donc affaire, et dans quel abîme suis-je tombé?
_Il se lève._
Non, tant d'horreur n'est pas possible! Non, une femme ne saurait être une statue malfaisante, à la fois vivante et glacée! Non, quand je le verrais de mes yeux, quand je l'entendrais de sa bouche, je ne croirais pas à un pareil métier. Non, quand elle me souriait, elle ne m'aimait pas pour cela, mais elle souriait de voir que je l'aimais. Quand elle me tendait la main, elle ne me donnait pas son coeur, mais elle laissait le mien se donner. Quand elle me disait: «Je vous aime,» elle voulait dire: «Aimez-moi.» Non, Jacqueline n'est pas méchante; il n'y a là ni calcul, ni froideur. Elle ment, elle trompe, elle est femme; elle est coquette, railleuse, joyeuse, audacieuse, mais non infâme, non insensible. Ah! insensé, tu l'aimes! tu l'aimes! tu pries, tu pleures, et elle se rit de toi!
_Entre Madelon._
MADELON.
Ah! Dieu merci! je vous trouve enfin; madame vous demande; elle est dans sa chambre. Venez vite, elle vous attend.
FORTUNIO.
Sais-tu ce qu'elle a à me dire? Je ne saurais y aller maintenant.
MADELON.
Vous avez donc affaire aux arbres? Elle est bien inquiète, allez! toute la maison est en colère.
LE JARDINIER, _entrant_.
Vous voilà donc, monsieur? on vous cherche partout; voilà un mot d'écrit pour vous, que notre maîtresse m'a donné tantôt.
FORTUNIO, _lisant_.
«A minuit, ce soir, au jardin.»
_Haut._
C'est de la part de Jacqueline?
LE JARDINIER.
Oui, monsieur; y a-t-il réponse?
GUILLAUME, _entrant_.
Que fais-tu donc, Fortunio? on te demande dans l'étude.
FORTUNIO.
J'y vais, j'y vais.
_Bas à Madelon._
Qu'est-ce que tu disais tout à l'heure? Quelle inquiétude a ta maîtresse?
MADELON, _bas_.
C'est un secret. Maître André s'est fâché.
FORTUNIO, _de même_.
Il s'est fâché? Pour quelle raison?
MADELON, _de même_.
Il s'est mis en tête que madame recevait quelqu'un en secret. Vous n'en direz rien, n'est-ce pas? Il veut se cacher cette nuit dans l'étude; c'est moi qui ai découvert cela, et si je vous le dis, dame! c'est que je pense que vous n'y êtes pas indifférent.
FORTUNIO.
Pourquoi se cacher dans l'étude?
MADELON.
Pour tout surprendre et faire son procès.
FORTUNIO.
En vérité! est-ce possible?
LE JARDINIER.
Y a-t-il réponse, monsieur?
FORTUNIO.
J'y vais moi-même; allons, partons.]
_[Ils sortent.]_
SCÈNE III
_[Une chambre.]_
JACQUELINE, _seule_.
Non, cela ne se fera pas. Qui sait ce qu'un homme comme maître André, une fois poussé à la violence, peut inventer pour se venger? Je n'enverrai pas ce jeune homme à un péril aussi affreux. Ce Clavaroche est sans pitié. Tout est pour lui champ de bataille, et il n'a d'entrailles pour rien. A quoi bon exposer Fortunio, lorsqu'il n'y a rien de si simple que de n'exposer ni soi ni personne? Je veux croire que tout soupçon s'évanouirait par ce moyen; mais le moyen lui-même est un mal, et je ne veux pas l'employer. Non, cela me coûte et me déplaît; je ne veux pas que ce garçon soit maltraité; puisqu'il dit qu'il m'aime, eh bien! soit; je ne rends pas le mal pour le bien.
_Entre Fortunio._
On a dû vous remettre un billet de ma part; l'avez-vous lu?
FORTUNIO.
On me l'a remis, et je l'ai lu; vous pouvez disposer de moi.
JACQUELINE.
C'est inutile, j'ai changé d'avis; déchirez-le, et n'en parlons jamais.
FORTUNIO.
Puis-je vous servir en quelque autre chose?
JACQUELINE, _à part_.
C'est singulier, il n'insiste pas.
_Haut._
Mais non; je n'ai pas besoin de vous. Je vous avais demandé votre chanson.
FORTUNIO.
La voilà. Sont-ce tous vos ordres?
JACQUELINE.
Oui,--je crois que oui. Qu'avez-vous donc? Vous êtes pâle, ce me semble.
FORTUNIO.
Si ma présence vous est inutile, permettez-moi de me retirer.
JACQUELINE.
Je l'aime beaucoup, cette chanson; elle a un petit air naïf qui va avec votre coiffure, et elle est bien faite par vous.
FORTUNIO.
Vous avez beaucoup d'indulgence.
JACQUELINE.
Oui, voyez-vous! j'avais eu d'abord l'idée de vous faire venir; mais j'ai réfléchi, c'est une folie; je vous ai trop vite écouté.--Mettez-vous donc au piano, et chantez-moi votre romance.
FORTUNIO.
Excusez-moi, je ne saurais maintenant.
JACQUELINE.
Et pourquoi donc? Êtes-vous souffrant, ou si c'est un méchant caprice? J'ai presque envie de vouloir que vous chantiez bon gré, mal gré. Est-ce que je n'ai pas quelque droit de seigneur sur cette feuille de papier-là?
_Elle place la chanson sur le piano._
FORTUNIO.
Ce n'est pas mauvaise volonté; je ne puis rester plus longtemps, et maître André a besoin de moi.
JACQUELINE.
Il me plaît assez que vous soyez grondé, asseyez-vous là et chantez.
FORTUNIO.
Si vous l'exigez, j'obéis.
_Il s'assoit._
JACQUELINE.
Eh bien! à quoi pensez-vous donc? Est-ce que vous attendez qu'on vienne?
FORTUNIO.
Je souffre; ne me retenez pas.
JACQUELINE.
Chantez d'abord, nous verrons ensuite si vous souffrez et si je vous retiens. Chantez, vous dis-je, je le veux. Vous ne chantez pas? Eh bien! que fait-il donc? Allons, voyons! si vous chantez, je vous donnerai le bout de ma mitaine.
FORTUNIO.
Tenez! Jacqueline, écoutez-moi: vous auriez mieux fait de me le dire, et j'aurais consenti à tout.
JACQUELINE.
Qu'est-ce que vous dites? de quoi parlez-vous?
FORTUNIO.
Oui, vous auriez mieux fait de me le dire; oui, devant Dieu, j'aurais tout fait pour vous.
JACQUELINE.
Tout fait pour moi? qu'entendez-vous par là?
FORTUNIO.
Ah! Jacqueline, Jacqueline! il faut que vous l'aimiez beaucoup; il doit vous en coûter de mentir et de railler ainsi sans pitié.
JACQUELINE.
Moi, je vous raille? Qui vous l'a dit?
FORTUNIO.
Je vous en supplie, ne mentez pas davantage; en voilà assez; je sais tout.
JACQUELINE.
Mais enfin, qu'est-ce que vous savez?
FORTUNIO.
J'étais hier dans votre chambre lorsque Clavaroche était là.
JACQUELINE.
Est-ce possible? Vous étiez dans l'alcôve?
FORTUNIO.
Oui, j'y étais; au nom du ciel! ne dites pas un mot là-dessus.
_Un silence._
JACQUELINE.
Puisque vous savez tout, monsieur, il ne me reste maintenant qu'à vous prier de garder le silence. Je sens assez mes torts envers vous pour ne pas même vouloir tenter de les affaiblir à vos yeux. Ce que la nécessité commande, et ce à quoi elle peut entraîner, un autre que vous le comprendrait peut-être, et pourrait, sinon pardonner, du moins excuser ma conduite; mais vous êtes malheureusement une partie trop intéressée pour en juger avec indulgence. Je suis résignée et j'attends.
FORTUNIO.
N'ayez aucune espèce de crainte. Si je fais rien qui puisse vous nuire, je me coupe cette main-là.
JACQUELINE.