Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 4
Chapter 12
Par conséquent, vous avez occasion d'aller et de venir dans le quartier marchand, et on connaît votre visage dans les boutiques de la Grand'Rue?
FORTUNIO.
Oui, madame, pour vous servir.
JACQUELINE.
Une femme de mes amies a un mari avare et jaloux. Elle ne manque pas de fortune, mais elle ne peut en disposer. Ses plaisirs, ses goûts, sa parure, ses caprices, si vous voulez, quelle femme vit sans caprice? tout est réglé et contrôlé. Ce n'est pas qu'au bout de l'année elle ne se trouve en position de faire face à de grosses dépenses; mais chaque mois, presque chaque semaine, il lui faut compter, disputer, calculer tout ce qu'elle achète. [Vous comprenez que la morale, tous les sermons d'économie possibles, toutes les raisons des avares, ne font pas faute aux échéances;] enfin, avec beaucoup d'aisance, elle mène la vie la plus gênée. Elle est plus pauvre que son tiroir, et son argent ne lui sert de rien. Qui dit toilette, en parlant des femmes, dit un grand mot, vous le savez. Il a donc fallu, à tout prix, user de quelque stratagème. Les mémoires des fournisseurs ne portent que ces dépenses banales que le mari appelle «de première nécessité»; ces choses-là se payent au grand jour; mais, à certaines époques convenues, certains autres mémoires secrets font mention de quelques bagatelles que la femme appelle à son tour «de seconde nécessité», qui est la vraie, et que les esprits mal faits pourraient nommer du superflu. Moyennant quoi, tout s'arrange à merveille; chacun y peut trouver son compte, et le mari, sûr de ses quittances, ne se connaît pas assez en chiffons pour deviner qu'il n'a pas payé tout ce qu'il voit sur l'épaule de sa femme.
FORTUNIO.
Je ne vois pas grand mal à cela.
JACQUELINE.
Maintenant donc, voilà ce qui arrive: le mari, un peu soupçonneux, a fini par s'apercevoir, non du chiffon de trop, mais de l'argent de moins. Il a menacé ses domestiques, frappé sur sa cassette et grondé ses marchands. La pauvre femme abandonnée n'y a pas perdu un louis; mais elle se trouve, comme un nouveau Tantale, dévorée du matin au soir de la soif des chiffons. Plus de confidents, plus de mémoires secrets, plus de dépenses ignorées. Cette soif pourtant la tourmente; à tout hasard elle cherche à l'apaiser. Il faudrait qu'un jeune homme adroit, discret surtout, et d'assez haut rang dans la ville pour n'éveiller aucun soupçon, voulût aller visiter les boutiques, et y acheter, comme pour lui-même, ce dont elle peut et veut avoir besoin. Il faudrait qu'il eût, tout d'abord, facile accès dans la maison; qu'il pût entrer et sortir avec assurance; qu'il eût bon goût, cela est clair, et qu'il sût choisir à propos. Peut-être serait-ce un heureux hasard s'il se trouvait par là, dans la ville, quelque jolie et coquette fille à qui on sût qu'il fît sa cour. N'êtes-vous pas dans ce cas, je suppose? ce hasard-là justifierait tout. Ce serait alors pour la belle que les emplettes seraient censées se faire. Voilà ce qu'il faudrait trouver.
FORTUNIO.
Dites à votre amie que je m'offre à elle; je la servirai de mon mieux.
JACQUELINE.
Mais si cela se trouvait ainsi, vous comprenez, n'est-il pas vrai, que, pour avoir dans la maison le libre accès dont je vous parle, le confident devrait s'y montrer autre part qu'à la salle basse? Vous comprenez qu'il faudrait que sa place fût à la table et au salon? Vous comprenez que la discrétion est une vertu trop difficile pour qu'on lui manque de reconnaissance, mais qu'en outre du bon vouloir, le savoir-faire n'y gâterait rien? Il faudrait qu'un soir, je suppose comme ce soir, s'il faisait beau, il sût trouver la porte entr'ouverte et apporter un bijou furtif comme un hardi contrebandier. Il faudrait qu'un air de mystère ne trahît jamais son adresse; qu'il fût prudent, leste et avisé; qu'il se souvînt d'un proverbe espagnol qui mène loin ceux qui le suivent: «Aux audacieux Dieu prête la main.»
FORTUNIO.
Je vous en supplie, servez-vous de moi.
JACQUELINE.
Toutes ces conditions remplies, pour peu qu'on fût sûr du silence, on pourrait dire au confident le nom de sa nouvelle amie. Il recevrait alors sans scrupule, adroitement comme une jeune soubrette, une bourse dont il saurait l'emploi. Preste! j'aperçois Madeleine qui vient m'apporter mon manteau. Discrétion et prudence, adieu. L'amie, c'est moi; le confident, c'est vous; la bourse est là au pied de la chaise.
_Elle sort.--Guillaume et Landry sur le pas de la porte._
GUILLAUME.
Holà! Fortunio; maître André est là qui t'appelle.
LANDRY.
Il y a de l'ouvrage sur ton bureau. Que fais-tu là hors de l'étude?
FORTUNIO.
Hein? plaît-il? que me voulez-vous?
GUILLAUME.
Nous te disons que le patron te demande.
LANDRY.
Arrive ici; on a besoin de toi. A quoi songe donc ce rêveur?
FORTUNIO.
En vérité, cela est singulier, et cette aventure est étrange.
_Ils sortent._
FIN DE L'ACTE PREMIER.
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE PREMIÈRE[6]
_Un salon._
CLAVAROCHE, _devant une glace_.
En conscience, ces belles dames, si on les aimait tout de bon, ce serait une pauvre affaire, et le métier des bonnes fortunes est, à tout prendre, un ruineux travail. Tantôt c'est au plus bel endroit qu'un valet qui gratte à la porte vous oblige à vous esquiver. La femme qui se perd pour vous ne se livre que d'une oreille, et au milieu du plus doux transport on vous pousse dans une armoire. Tantôt c'est lorsqu'on est chez soi, étendu sur un canapé et fatigué de la manoeuvre, qu'un messager envoyé à la hâte vient vous faire ressouvenir qu'on vous adore à une lieue de distance. Vite, un barbier, le valet de chambre! On court, on vole; il n'est plus temps, le mari est rentré; la pluie tombe, il faut faire le pied de grue, une heure durant. Avisez-vous d'être malade ou seulement de mauvaise humeur! Point; le soleil, le froid, la tempête, l'incertitude, le danger, cela est fait pour rendre gaillard. La difficulté est en possession, depuis qu'il y a des proverbes, du privilège d'augmenter le plaisir, et le vent de bise se fâcherait si, en vous coupant le visage, il ne croyait vous donner du coeur. En vérité, on représente l'amour avec des ailes et un carquois; on ferait mieux de nous le peindre comme un chasseur de canards sauvages, avec une veste imperméable et une perruque de laine frisée pour lui garantir l'occiput. Quelles sottes bêtes que les hommes, de se refuser leurs franches lippées pour courir après quoi, de grâce? après l'ombre de leur orgueil! Mais la garnison dure six mois; on ne peut pas toujours aller au café; les comédiens de province ennuient, on se regarde dans un miroir, et on ne veut pas être beau pour rien. Jacqueline a la taille fine; c'est ainsi qu'on prend patience, et qu'on s'accommode de tout sans trop faire le difficile.
_Entre Jacqueline._
Eh bien! ma chère, qu'avez-vous fait? Avez-vous suivi mes conseils, et sommes-nous hors de danger?
JACQUELINE.
Oui.
CLAVAROCHE.
Comment vous y êtes-vous prise? vous allez me conter cela. Est-ce un des clercs de maître André qui s'est chargé de notre salut?
JACQUELINE.
Oui.
CLAVAROCHE.
Vous êtes une femme incomparable, et on n'a pas plus d'esprit que vous. Vous avez fait venir, n'est-ce pas, le bon jeune homme à votre boudoir? Je le vois d'ici, les mains jointes, tournant son chapeau dans ses doigts. Mais quel conte lui avez-vous fait pour réussir en si peu de temps?
JACQUELINE.
Le premier venu; je n'en sais rien.
CLAVAROCHE.
Voyez un peu ce que c'est que de nous, et quels pauvres diables nous sommes quand il vous plaît de nous endiabler! Et votre mari, comment voit-il la chose? La foudre qui nous menaçait sent-elle déjà l'aiguille aimantée? commence-t-elle à se détourner?
JACQUELINE.
Oui.
CLAVAROCHE.
Parbleu! nous nous divertirons, et je me fais une vraie fête d'examiner cette comédie, d'en observer les ressorts et les gestes, et d'y jouer moi-même mon rôle. Et l'humble esclave, je vous prie, depuis que je vous ai quittée, est-il déjà amoureux de vous? Je parierais que je l'ai rencontré comme je montais: un visage affairé et une encolure à cela. Est-il déjà installé dans sa charge? s'acquitte-t-il des soins indispensables avec quelque facilité? porte-t-il déjà vos couleurs? met-il l'écran devant le feu? a-t-il hasardé quelques mots d'amour craintif et de respectueuse tendresse? êtes-vous contente de lui?
JACQUELINE.
Oui.
CLAVAROCHE.
Et, comme à-compte sur ses futurs services, ces beaux yeux pleins d'une flamme noire lui ont-ils déjà laissé deviner qu'il est permis de soupirer pour eux? A-t-il déjà obtenu quelque grâce? Voyons, franchement, où en êtes-vous? Avez-vous croisé le regard? avez-vous engagé le fer? C'est bien le moins qu'on l'encourage pour le service qu'il nous rend.
JACQUELINE.
Oui.
CLAVAROCHE.
Qu'avez-vous donc? Vous êtes rêveuse et vous répondez à demi.
JACQUELINE.
J'ai fait ce que vous m'avez dit.
CLAVAROCHE.
En avez-vous quelque regret?
JACQUELINE.
Non.
CLAVAROCHE.
Mais vous avez l'air soucieux, et quelque chose vous inquiète.
JACQUELINE.
Non.
CLAVAROCHE.
Verriez-vous quelque sérieux dans une pareille plaisanterie? Laissez donc, tout cela n'est rien.
JACQUELINE.
Si l'on savait ce qui s'est passé, pourquoi le monde me donnerait-il tort, et à vous peut-être raison?
CLAVAROCHE.
Bon! c'est un jeu, c'est une misère; ne m'aimez-vous pas, Jacqueline?
JACQUELINE.
Oui.
CLAVAROCHE.
Eh bien donc! qui peut vous fâcher? N'est-ce donc pas pour sauver notre amour que vous avez fait tout cela?
JACQUELINE.
Oui.
CLAVAROCHE.
Je vous assure que cela m'amuse et que je n'y regarde pas de si près.
JACQUELINE.
Silence! l'heure du dîner approche, et voici maître André qui vient.
CLAVAROCHE.
Est-ce notre homme qui est avec lui?
JACQUELINE.
C'est lui. Mon mari l'a prié, et il reste ce soir ici.
_Entrent maître André et Fortunio._
MAITRE ANDRÉ.
Non! je ne veux pas d'aujourd'hui entendre parler d'une affaire. Je veux qu'on s'évertue à danser et qu'il ne soit question que de rire. Je suis ravi, je nage dans la joie, et je n'entends qu'à bien dîner.
CLAVAROCHE.
Peste! vous êtes en belle humeur, maître André, à ce que je vois.
MAITRE ANDRÉ.
Il faut que je vous dise à tous ce qui m'est arrivé hier. J'ai soupçonné injustement ma femme; j'ai fait mettre le piège à loup devant la porte de mon jardin, j'y ai trouvé mon chat ce matin; c'est bien fait; je l'ai mérité. Mais je veux rendre justice à Jacqueline, et que vous appreniez de moi que notre paix est faite, et qu'elle m'a pardonné.
JACQUELINE.
C'est bon, je n'ai pas de rancune; obligez-moi de n'en plus parler.
MAITRE ANDRÉ.
Non, je veux que tout le monde le sache. Je l'ai dit partout dans la ville, et j'ai rapporté dans ma poche un petit Napoléon en sucre[7]; je veux le mettre sur ma cheminée en signe de réconciliation, et toutes les fois que je le regarderai, j'en aimerai cent fois plus ma femme. Ce sera pour me garantir de toute défiance à l'avenir.
CLAVAROCHE.
Voilà agir en digne mari; je reconnais là maître André.
MAITRE ANDRÉ.
Capitaine, je vous salue. Voulez-vous dîner avec nous?[8] Nous avons aujourd'hui au logis une façon de petite fête, et vous êtes le bienvenu.
CLAVAROCHE.
C'est trop d'honneur que vous me faites.
MAITRE ANDRÉ.
Je vous présente un nouvel hôte; c'est un de mes clercs, capitaine. Hé! hé! _cedant arma togae_. Ce n'est pas pour vous faire injure; le petit drôle a de l'esprit; il vient faire la cour à ma femme.
CLAVAROCHE.
Monsieur, peut-on vous demander votre nom? Je suis ravi de faire votre connaissance.
_Fortunio salue._
MAITRE ANDRÉ.
Fortunio. C'est un nom heureux. A vous dire vrai, voilà tantôt un an qu'il travaillait à mon étude, et je ne m'étais pas aperçu de tout le mérite qu'il a. Je crois même que, sans Jacqueline, je n'y aurais jamais songé. Son écriture n'est pas très nette; et il me fait des accolades qui ne sont pas exemptes de reproche; mais ma femme a besoin de lui pour quelques petites affaires, et elle se loue fort de son zèle. C'est leur secret; nous autres maris nous ne mettons point le nez là. Un hôte aimable, dans une petite ville, n'est pas une chose de peu de prix; aussi Dieu veuille qu'il s'y plaise! nous le recevrons de notre mieux.
FORTUNIO.
Je ferai tout pour m'en rendre digne.
MAITRE ANDRÉ, _à Clavaroche_.
Mon travail, comme vous le savez, me retient chez moi la semaine. Je ne suis pas fâché que Jacqueline s'amuse sans moi comme elle l'entend. Il lui fallait quelquefois un bras pour se promener par la ville; le médecin veut qu'elle marche, et le grand air lui fait du bien. Ce garçon-là sait les nouvelles, il lit fort bien à haute voix; il est, d'ailleurs, de bonne famille, et ses parents l'ont bien élevé; c'est un cavalier pour ma femme, et je vous demande votre amitié pour lui.
CLAVAROCHE.
Mon amitié, digne maître André, est tout entière à son service; c'est une chose qui vous est acquise, et dont vous pouvez disposer.
FORTUNIO.
Monsieur le capitaine est bien honnête, et je ne sais comment le remercier.
CLAVAROCHE.
Touchez là! l'honneur est pour moi si vous me comptez pour un ami.
MAITRE ANDRÉ.
Allons! voilà qui est à merveille. Vive la joie! [La nappe nous attend; donnez la main à Jacqueline, et venez goûter de mon vin.
CLAVAROCHE, _bas à Jacqueline_.
Maître André ne me paraît pas envisager tout à fait les choses comme je m'y attendais.
JACQUELINE, _bas_.
Sa confiance et sa jalousie dépendent d'un mot et du vent qui souffle.
CLAVAROCHE, _de même_.
Mais ce n'est pas cela qu'il nous faut.] Si cela prend cette tournure, nous n'avons que faire de votre clerc.
JACQUELINE _de même_.
J'ai fait ce que vous m'avez dit.
_Ils sortent._
SCÈNE II
_[A l'étude.]_
GUILLAUME ET LANDRY, _travaillant_.
GUILLAUME.
Il me semble que Fortunio n'est pas resté longtemps à l'étude.
LANDRY.
Il y a gala ce soir à la maison, et maître André l'a invité.
GUILLAUME.
Oui; de façon que l'ouvrage nous reste. J'ai la main droite paralysée.
LANDRY.
Il n'est pourtant que troisième clerc; on aurait pu nous inviter aussi.
GUILLAUME.
Après tout, c'est un bon garçon; il n'y a pas grand mal à cela.
LANDRY.
Non. Il n'y en aurait pas non plus si on nous eut mis de la noce.
GUILLAUME.
Hum, hum! quelle odeur de cuisine! on fait un bruit là-haut, c'est à ne pas s'entendre.
LANDRY.
Je crois qu'on danse; j'ai vu des violons.
GUILLAUME.
Au diable les paperasses! je n'en ferai pas davantage aujourd'hui.
LANDRY.
Sais-tu une chose? j'ai quelque idée qu'il se passe du mystère ici.
GUILLAUME.
Bah! comment cela?
LANDRY.
Oui, oui. Tout n'est pas clair, et si je voulais un peu jaser...
GUILLAUME.
N'aie pas peur, je n'en dirai rien.
LANDRY.
Tu te souviens que j'ai vu l'autre jour un homme escalader la fenêtre: qui c'était, on n'en a rien su. Mais aujourd'hui, pas plus tard que ce soir, j'ai vu quelque chose, moi qui te parle, et ce que c'était, je le sais bien.
GUILLAUME.
Qu'est-ce que c'était? conte-moi cela.
LANDRY.
J'ai vu Jacqueline, entre chien et loup, ouvrir la porte du jardin. Un homme était derrière elle, qui s'est glissé contre le mur, et qui lui a baisé la main; après quoi, il a pris le large, et j'ai entendu qu'il disait: Ne craignez rien, je reviendrai tantôt.
GUILLAUME.
Vraiment! cela n'est pas possible.
LANDRY.
Je l'ai vu comme je te vois.
GUILLAUME.
Ma foi! s'il en était ainsi, je sais ce que je ferais à ta place. J'en avertirais maître André, comme l'autre fois, ni plus ni moins.
LANDRY.
Cela demande réflexion. Avec un homme comme maître André, il y a des chances à courir. Il change d'avis tous les matins.
GUILLAUME.
Entends-tu le carillon qu'ils font? Paf, les portes! clip-clap, les assiettes, les plats, les fourchettes, les bouteilles! Il me semble que j'entends chanter.
[LANDRY.
Oui, c'est la voix de maître André lui-même. Pauvre bonhomme! on se rit bien de lui.]
GUILLAUME.
Viens donc un peu sur la promenade; nous jaserons tout à notre aise. Ma foi! quand le patron s'amuse, c'est bien le moins que les clercs se reposent.
_Ils sortent._
SCÈNE III
_La salle à manger._
MAITRE ANDRÉ, CLAVAROCHE, FORTUNIO ET JACQUELINE, _à table.--[On est au dessert.]_
CLAVAROCHE.
Allons! monsieur Fortunio, servez donc à boire à madame.
FORTUNIO.
De tout mon coeur, monsieur le capitaine, et je bois à votre santé.
CLAVAROCHE.
Fi donc! vous n'êtes pas galant. A la santé de votre voisine.
MAITRE ANDRÉ.
Eh oui! à la santé de ma femme. Je suis enchanté, capitaine, que vous trouviez ce vin de votre goût.
_Il chante._
Amis, buvons, buvons sans cesse...
CLAVAROCHE.
Cette chanson-là est trop vieille. Chantez donc, monsieur Fortunio.[9]
FORTUNIO.
Si madame veut l'ordonner.
MAITRE ANDRÉ.
Hé, hé! le garçon sait son monde.
JACQUELINE.
Eh bien! chantez, je vous en prie.
CLAVAROCHE.
Un instant. Avant de chanter, mangez un peu de ce biscuit; cela vous ouvrira la voix, et vous donnera du montant.
MAITRE ANDRÉ.
Le capitaine a le mot pour rire.
FORTUNIO.
Je vous remercie, cela m'étoufferait.
CLAVAROCHE.
Bon, bon! Demandez à madame de vous en donner un morceau. Je suis sûr que de sa blanche main cela vous paraîtra léger.
_Regardant sous la table._
O ciel! que vois-je? vos pieds sur le carreau! souffrez, madame, qu'on apporte un coussin.
FORTUNIO, _se levant_.
En voilà un sous cette chaise.
_Il le place sous les pieds de Jacqueline._
CLAVAROCHE.
A la bonne heure! monsieur Fortunio; je pensais que vous m'eussiez laissé faire. Un jeune homme qui fait sa cour ne doit pas permettre qu'on le prévienne.
MAITRE ANDRÉ.
Oh! oh! le garçon ira loin; il n'y a qu'à lui dire un mot.
CLAVAROCHE.
Maintenant donc, chantez, s'il vous plaît; nous écoutons de toutes nos oreilles.
FORTUNIO.
Je n'ose devant des connaisseurs. Je ne sais pas de chanson de table.
CLAVAROCHE.
Puisque madame l'a ordonné, vous ne pouvez vous en dispenser.
FORTUNIO.
Je ferai donc comme je pourrai.
CLAVAROCHE.
N'avez-vous pas encore, monsieur Fortunio, adressé de vers à madame? Voyez, l'occasion se présente.
MAITRE ANDRÉ.
Silence, silence! Laissez-le chanter.
CLAVAROCHE.
Une chanson d'amour surtout, n'est-il pas vrai, monsieur Fortunio? Pas autre chose, je vous en conjure. Madame, priez-le, s'il vous plaît, qu'il nous chante une chanson d'amour. On ne saurait vivre sans cela.
JACQUELINE.
Je vous en prie, Fortunio.
FORTUNIO, _chante_.
Si vous croyez que je vais dire Qui j'ose aimer, Je ne saurais pour un empire Vous la nommer.
Nous allons chanter à la ronde, Si vous voulez, Que je l'adore, et qu'elle est blonde Comme les blés.
Je fais ce que sa fantaisie Veut m'ordonner, Et je puis, s'il lui faut ma vie, La lui donner.
Du mal qu'une amour ignorée Nous fait souffrir, J'en porte l'âme déchirée Jusqu'à mourir.
Mais j'aime trop pour que je die Qui j'ose aimer, Et je veux mourir pour ma mie, Sans la nommer.
MAITRE ANDRÉ.
En vérité, le petit gaillard est amoureux comme il le dit; il en a les larmes aux yeux. Allons! garçon, bois pour te remettre. C'est quelque grisette de la ville qui t'aura fait ce méchant cadeau-là.
CLAVAROCHE.
Je ne crois pas à monsieur Fortunio l'ambition si roturière; sa chanson vaut mieux qu'une grisette. Qu'en dit madame, et quel est son avis?
JACQUELINE.
Très bien. [Donnez-moi le bras, et] allons prendre le café.
CLAVAROCHE.
[Vite, monsieur Fortunio, offrez votre bras à madame].
JACQUELINE _prend le bras de Fortunio; bas, en sortant_.
Avez-vous fait ma commission?
FORTUNIO.
Oui, madame [; tout est dans l'étude].
JACQUELINE.
Allez m'attendre dans ma chambre; je vous y rejoins dans un instant.[10]
_Ils sortent._
SCÈNE IV
_[La chambre de Jacqueline.]_
_Entre_ FORTUNIO.
FORTUNIO.
Est-il un homme plus heureux que moi? J'en suis certain, Jacqueline m'aime, et à tous les signes qu'elle m'en donne, il n'y a pas à s'y tromper. Déjà me voilà bien reçu, fêté, choyé dans la maison. [Elle m'a fait mettre à table à côté d'elle;] si elle sort, je l'accompagnerai. Quelle douceur, quelle voix, quel sourire! Quand son regard se fixe sur moi, je ne sais ce qui me passe par le corps; j'ai une joie qui me prend à la gorge; je lui sauterais au cou si je ne me retenais. Non;--plus j'y pense, plus je réfléchis, les moindres signes, les plus légères faveurs, tout est certain; elle m'aime, elle m'aime, et je serais un sot fieffé si je feignais de ne pas le voir. Lorsque j'ai chanté tout à l'heure, comme j'ai vu briller ses yeux! [Allons! ne perdons pas de temps. Déposons ici cette boîte qui renferme quelques bijoux; c'est une commission secrète, et Jacqueline, sûrement, ne tardera pas à venir.]
JACQUELINE.
Êtes-vous là, Fortunio?
_Entre Jacqueline._
FORTUNIO.
Oui. Voilà votre écrin, madame, et ce que vous avez demandé.
JACQUELINE.
Vous êtes homme de parole, et je suis contente de vous.
FORTUNIO.
Comment vous dire ce que j'éprouve? Un regard de vos yeux a changé mon sort, et je ne vis que pour vous servir.
JACQUELINE.
Vous nous avez chanté, à table, une jolie chanson tout à l'heure. Pour qui est-ce donc qu'elle est faite? Me la voulez-vous donner par écrit?
FORTUNIO.
Elle est faite pour vous, madame; je meurs d'amour, et ma vie est à vous.
_Il se jette à genoux._
JACQUELINE.
Vraiment! je croyais que votre refrain défendait de dire qui on aime.
FORTUNIO.
Ah! Jacqueline, ayez pitié de moi; ce n'est pas d'hier que je souffre. Depuis deux ans, à travers ces charmilles, je suis la trace de vos pas. Depuis deux ans, sans que jamais peut-être vous ayez su mon existence, vous n'êtes pas sortie ou rentrée, votre ombre tremblante et légère n'a pas paru derrière vos rideaux, vous n'avez pas ouvert votre fenêtre, vous n'avez pas remué dans l'air, que je ne fusse là, que je ne vous aie vue; je ne pouvais approcher de vous, mais votre beauté, grâce à Dieu, m'appartenait comme le soleil à tous; je la cherchais, je la respirais, je vivais de l'ombre de votre vie. Vous passiez le matin sur le seuil de la porte, la nuit j'y revenais pleurer. Quelques mots, tombés de vos lèvres, avaient pu venir jusqu'à moi, je les répétais tout un jour. Vous cultiviez des fleurs, ma chambre en était pleine. Vous chantiez le soir au piano, je savais par coeur vos romances. Tout ce que vous aimiez, je l'aimais; je m'enivrais de ce qui avait passé sur votre bouche et dans votre coeur. Hélas! je vois que vous souriez. Dieu sait que ma douleur est vraie, et que je vous aime à en mourir.
JACQUELINE.
Je ne souris pas de vous entendre dire qu'il y a deux ans que vous m'aimez, mais je souris de ce que je pense qu'il y aura deux jours demain.
FORTUNIO.
Que je vous perde si la vérité ne m'est aussi chère que mon amour! que je vous perde s'il n'y a deux ans que je n'existe que pour vous!
[JACQUELINE.
Levez-vous donc; si on venait, qu'est-ce qu'on penserait de moi?
FORTUNIO.
Non! je ne me lèverai pas, je ne quitterai pas cette place, que vous ne croyiez à mes paroles. Si vous repoussez mon amour, du moins n'en douterez-vous pas.
JACQUELINE.
Est-ce une entreprise que vous faites?
FORTUNIO.
Une entreprise pleine de crainte, pleine de misère et d'espérance. Je ne sais si je vis ou si je meurs; comment j'ai osé vous parler, je n'en sais rien. Ma raison est perdue; j'aime, je souffre; il faut que vous le sachiez, que vous le voyiez, que vous me plaigniez.
JACQUELINE.
Ne va-t-il pas rester là une heure, ce méchant enfant obstiné?] Allons! levez-vous, je le veux.
FORTUNIO, _se levant_.
Vous croyez donc à mon amour?
JACQUELINE.
Non, je n'y crois pas; cela m'arrange de n'y pas croire.
FORTUNIO.
C'est impossible! vous n'en pouvez douter.
[JACQUELINE.
Bah! on ne se prend pas si vite à trois mots de galanterie.
FORTUNIO.
De grâce! jetez les yeux sur moi. Qui m'aurait appris à tromper? Je suis un enfant né d'hier, et je n'ai jamais aimé personne, si ce n'est vous qui l'ignoriez.]
JACQUELINE.
Vous faites la cour aux grisettes, je le sais comme si je l'avais vu.
FORTUNIO.
Vous vous moquez. Qui a pu vous le dire?
JACQUELINE.
Oui, oui, vous allez à la danse et aux dîners sur le gazon.