Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 3

Chapter 9

Chapter 93,812 wordsPublic domain

Je ne sais point aimer; Coelio seul le savait. [La cendre que renferme cette tombe est tout ce que j'ai aimé sur la terre, tout ce que j'aimerai.] Lui seul savait verser dans une autre âme toutes les sources de bonheur qui reposaient dans la sienne. Lui seul était capable d'un dévouement sans bornes; lui seul eût consacré sa vie entière à la femme qu'il aimait, aussi facilement qu'il aurait bravé la mort pour elle. Je ne suis qu'un débauché sans coeur; je n'estime point les femmes; l'amour que j'inspire est comme celui que je ressens, l'ivresse passagère d'un songe. Je ne sais pas les secrets qu'il savait. Ma gaieté est comme le masque d'un histrion; mon coeur est plus vieux qu'elle [, mes sens blasés n'en veulent plus]. Je ne suis qu'un lâche; sa mort n'est point vengée.

MARIANNE.

Comment aurait-elle pu l'être, à moins de risquer votre vie? Claudio est trop vieux pour accepter un duel, et trop puissant dans cette ville pour rien craindre de vous.

OCTAVE.

Coelio m'aurait vengé si j'étais mort pour lui comme il est mort pour moi. [Ce tombeau m'appartient;] c'est moi qu'ils ont étendu sous cette froide pierre; c'est pour moi qu'ils avaient aiguisé leurs épées; c'est moi qu'ils ont tué. Adieu la gaieté de ma jeunesse; l'insouciante folie, la vie libre et joyeuse au pied du Vésuve! Adieu les bruyants repas, les causeries du soir, les sérénades sous les balcons dorés! Adieu Naples et ses femmes, les mascarades à la lueur des torches, les longs soupers à l'ombre des forêts! Adieu l'amour et l'amitié! ma place est vide sur la terre.

MARIANNE.

Mais non pas dans mon coeur, Octave. Pourquoi dis-tu: Adieu l'amour?

OCTAVE.

Je ne vous aime pas, Marianne; c'était Coelio qui vous aimait!

FIN DES CAPRICES DE MARIANNE.

ADDITIONS ET VARIANTES

EXÉCUTÉES PAR L'AUTEUR

POUR LA REPRÉSENTATION

1.--PAGE 144.

COELIO.

_Eh bien!_ Pippo tu viens de voir Marianne[F]?

PIPPO.

Oui, monsieur.

COELIO.

_Que t'a-t-elle-dit?_ etc.

[F] Il n'est pas besoin de dire pourquoi, dans la version destinée au théâtre, le personnage de Ciuta est remplacé par celui de Pippo, valet de Coelio.

2.--PAGE 154.

OCTAVE.

_Touche là_. Depuis que je suis au monde, je n'ai jamais trompé personne, et je ne commencerai pas par mon meilleur ami.

3.--PAGE 158.

OCTAVE.

_Ma, foi! elle a de beaux yeux!_

_Voyant entrer Claudio et Tibia._

Ah! voici Claudio. Ce n'est pas tout à fait la même chose, et je ne me soucie guère de continuer la conversation avec lui.

CLAUDIO, _à Tibia_.

Tu as raison.

OCTAVE, _à Claudio_.

Bonsoir, cousin.

CLAUDIO.

Bonsoir.

_À Tibia._

Tu as raison.

OCTAVE.

Cousin, bonsoir.

_Il sort en riant._

CLAUDIO.

Bonsoir, bonsoir.

_À Tibia._

_Tu as raison, et ma femme est un trésor de pureté._ (Suit la scène III, jusqu'à ces mots:) _Rapporte-t'en à moi.--Il faut que je fasse part de cette découverte à ma belle-mère._

TIBIA.

Monsieur, la voici justement.

CLAUDIO.

Qui? ma belle-mère?

TIBIA.

Non, Hermia, notre voisine. Ne parliez-vous pas d'elle tout à l'heure?

CLAUDIO.

Oui, comme étant la mère de Coelio; et c'est la vérité, Tibia.

TIBIA.

Eh bien! elle vient de ce côté, avec un, deux, trois laquais. C'est une femme respectable.

CLAUDIO.

Oui, ses biens sont considérables.

TIBIA.

J'entends aussi qu'elle a de bonnes moeurs. Si vous l'abordiez, monsieur?

CLAUDIO.

Y penses-tu? La mère d'un jeune homme que je serai peut-être obligé de faire poignarder ce soir même? Sa propre mère, Tibia! Fi donc! Je ne reconnais pas là ton habitude des convenances. Viens, Tibia, rentrons au logis.

_Ils sortent._

4.--PAGE 158.

HERMIA, MALVOLIO, PLUSIEURS DOMESTIQUES, puis COELIO.

(Cette scène, transposée par l'auteur pour la représentation, s'enchaîne avec celle entre Claudio et Tibia, et termine le premier acte.)

5.--PAGE 162.

HERMIA.

..._On trouva dans sa chambre le pauvre jeune homme_ frappé _de plusieurs coups d'épée_.

COELIO.

Il a fini ainsi?

HERMIA.

Oui, bien cruellement.

COELIO.

Non, ma mère, elle n'est point cruelle la mort qui vient en aide à l'amour sans espoir. La seule chose dont je le plaigne, c'est qu'il s'est cru trompé par son ami.

HERMIA.

Qu'avez-vous, Coelio? Vous détournez la tête.

COELIO.

Et vous, ma mère, vous êtes émue. Ah! ce récit, je le vois, vous a trop coûté. J'ai eu le tort de vous le demander.

HERMIA.

Ne songez point à mes chagrins; ce ne sont que des souvenirs. Les vôtres me touchent bien davantage. Si vous refusez de les combattre, ils ont longtemps à vivre dans votre jeune coeur. Je ne vous demande pas de me les dire; mais je les vois; et puisque vous prenez part aux miens, venez, tâchons de nous défendre. Il y a à la maison quelques bons amis; allons essayer de nous distraire. Tâchons de vivre, mon enfant, et de regarder gaiement ensemble, moi le passé, vous l'avenir. Venez.

_Coelio, plongé dans la rêverie, ne l'entend pas._

HERMIA, _plus haut_.

Coelio, donnez-moi la main.

_Ils sortent._

FIN DE L'ACTE PREMIER.

6.--PAGE 169.

_Et que ma vie est dans ses yeux._

OCTAVE.

Et que diantre as-tu à faire de la mort? À propos de quoi y penses-tu?

COELIO, _il tient un livre_.

Mon ami, je l'ai devant les yeux.

OCTAVE.

La mort?

COELIO.

Oui, l'amour et la mort.

OCTAVE.

Qu'est-ce à dire?

COELIO.

L'amour et la mort, Octave, se tiennent la main. Celui-là est la source du plus grand bonheur que l'homme puisse rencontrer ici-bas; celle-ci met un terme à toutes les douleurs, à tous les maux.

OCTAVE.

C'est un livre que tu as là?

COELIO.

Oui, et que tu n'as probablement pas lu.

OCTAVE.

Très probablement. Quand on en lit un, il n'y a pas de raison pour ne pas lire tous les autres.

COELIO, _lisant_.

«Lorsque le coeur éprouve sincèrement un profond sentiment d'amour, il éprouve aussi comme une fatigue et une langueur qui lui font désirer de mourir. Pourquoi? je ne sais pas[G].»

[G]

«Quando novellamente Nasce nel cor profundo,» etc.

_Poésies de Leopardi._

OCTAVE.

Ni moi non plus.

COELIO, _lisant_.

«Peut-être est-ce l'effet d'un premier amour, peut-être que ce vaste désert où nous sommes effraye les regards de celui qui aime, peut-être que cette terre ne lui semble plus habitable, s'il n'y peut trouver ce bonheur nouveau, unique, infini que son coeur lui représente.»

OCTAVE.

Ah! çà, à qui en as-tu?

COELIO, _lisant_.

«Le paysan, l'artisan grossier, qui ne sait rien; la jeune fille timide, qui frémit d'ordinaire à la seule pensée de la mort, s'enhardit, lorsqu'elle aime, jusqu'à porter son regard sur un tombeau.»--Octave! la mort nous mène à Dieu, et mes genoux plient quand j'y pense. Bonsoir, mon cher ami.

OCTAVE.

_Où vas-tu?_

COELIO.

_J'ai affaire en ville ce soir._

OCTAVE.

_Tu as l'air d'aller te noyer._ Cette mort dont tu parles, est-ce que tu en as peur, par hasard?

COELIO.

_Ah! que j'eusse pu me faire un nom dans les tournois et les batailles!_ (Suit la tirade de la scène II entre Ciuta et Coelio.)

OCTAVE.

Voyons, Coelio, _à quoi penses-tu? Il y a d'autres Mariannes sous le ciel. Soupons ensemble et moquons-nous de cette Marianne-là._

COELIO.

_Adieu, adieu. Je ne puis m'arrêter plus longtemps, je te verrai demain, mon ami._

_Il sort._

OCTAVE, _seul_.

_Par le ciel! voilà qui est étrange!_ Ah! voici Marianne qui sort. Elle va sans doute à vêpres.--Elle _approche lentement.--Belle Marianne, vous dormirez tranquillement,_ etc.

7.--PAGE 193.

OCTAVE.

_Une chanson sous la fenêtre_, un bon manteau bien long, un poignard dans la poche, un masque sur le nez.--As-tu un masque?

COELIO.

Non.

OCTAVE.

Point de masque!--Amoureux, et en carnaval! Ce garçon-là ne pense à rien. Va donc t'équiper au plus vite.

COELIO.

_Ah! mon Dieu! le coeur me manque._

OCTAVE.

Courage, ami! en route! _Tu m'embrasseras en revenant. En route! en route! la nuit s'avance._

_Coelio sort._

Le coeur lui manque! dit-il. Et à moi aussi... _Pour récompense de mes peines_, je vais me donner à souper.

_Appelant._

Hé! holà! Giovanni! Beppo!

_Il entre dans le cabaret._

CLAUDIO, TIBIA, MARIANNE, _sur son balcon_.

DEUX SPADASSINS.

CLAUDIO.

_Laissez-le entrer, et jetez-vous sur lui dès qu'il sera parvenu à ce bosquet._

MARIANNE, _à part_.

Que vois-je? mon mari et Tibia?

TIBIA.

_Et s'il entre par l'autre côté?_

CLAUDIO.

Comment, Tibia, par l'autre côté? Verrai-je ainsi échouer tout mon plan?

MARIANNE.

Que disent-ils?

TIBIA.

Cette place étant un carrefour, on peut y venir à droite et à gauche.

CLAUDIO.

Tu as raison, je n'y avais pas songé.

TIBIA.

Que faire, monsieur, s'il arrive par la gauche?

CLAUDIO.

Alors, attendez-le au coin du mur.

MARIANNE.

Ô ciel! qu'ai-je entendu?

TIBIA.

Et s'il se présente par la droite?

CLAUDIO.

Attendez un peu.--Vous ferez la même chose.

MARIANNE.

Comment avertir Octave?

TIBIA.

_Le voilà qui arrive_, etc...

COELIO, _masqué_, MARIANNE, _sur le balcon_.

MARIANNE.

_...Demain, trouvez-vous à midi_, derrière le jardin, _j'y serai_.

COELIO, _ôtant son masque et tirant son épée_.

_Ô mort! puisque tu es là, viens donc à mon secours. Octave, traître Octave! puisse mon sang retomber sur toi!_ Dans quel but, dans quel intérêt tu m'as envoyé dans ce piège affreux, je ne puis le comprendre; mais je le saurai, puisque j'y suis venu, et, fût-ce aux dépens de ma vie, j'apprendrai le mot de cette horrible énigme.

_Il entre dans le jardin; Tibia l'y suit et ferme la grille en dedans._

OCTAVE, _seul, sortant du cabaret_.

Ah! où vais-je aller à présent? J'ai fait quelque chose pour le bonheur d'autrui, qu'inventerai-je pour mon plaisir? Ma foi, voilà une belle nuit, et vraiment celle-ci _doit m'être comptée. En vérité, cette femme était belle_, etc... _Où est donc la raison de tout cela?_ La raison de tout, c'est la fortune! Il n'y a qu'heur et malheur en ce monde. Coelio n'était-il pas désolé ce matin? et maintenant...

_On entend un bruit sourd et un cliquetis d'épées dans le jardin._

Qu'ai-je entendu? quel est ce bruit?

COELIO, _d'une voix étouffée, dans le jardin_.

À moi!

OCTAVE.

Coelio! c'est la voix de Coelio!

_Courant à la grille et la secouant._

Ouvrez, ou j'enfonce la grille!

CLAUDIO, _ouvrant la grille_.

_Que voulez-vous?_ etc.

_Octave entre dans le jardin._

CLAUDIO.

Maintenant songeons à ma femme, et allons prévenir sa mère.

_Il sort._

MARIANNE, _seule, sortant de la maison_.

Cela est certain; je ne me trompe pas: j'ai bien entendu. Derrière la maison, à travers les arbres, j'ai vu des ombres, dispersées çà et là, se joindre tout à coup et fondre sur lui. J'ai entendu le bruit des épées, puis un cri étouffé, le plus sinistre, le dernier appel!--Pauvre Octave! Tout brave qu'il est (car il est brave), ils l'ont surpris, ils l'ont entraîné.--Est-il possible qu'une pareille faute soit payée si cher? Est-il possible que si peu de bon sens puisse donner tant de cruauté! Et moi qui ai agi si légèrement, si follement, par pur caprice!--Il faut que je voie, il faut que je sache...

MARIANNE, OCTAVE, _l'épée à la main_.

MARIANNE.

Octave! est-ce vous?

OCTAVE.

C'est moi, Marianne. Coelio n'est plus!

MARIANNE.

Coelio, dites vous? Comment se peut-il?

OCTAVE.

Il n'est plus!

MARIANNE.

Ô ciel!

_Elle marche vers le jardin._

OCTAVE.

Il n'est plus! N'allez pas par là.

MARIANNE.

Où voulez-vous que j'aille? Je suis perdue! Il faut partir, Octave; il faut fuir! Claudio sûrement n'est pas dans la maison?

OCTAVE.

Non; ils ont pris leurs précautions, et m'ont laissé prudemment seul.

MARIANNE.

Je le connais, je suis perdue; et vous aussi peut-être.--Partons! ils vont revenir tout à l'heure.

OCTAVE.

Partez si vous voulez, je reste. S'ils doivent revenir, ils me trouveront, et, quoi qu'il advienne, je les attendrai. Je veux veiller près de lui dans son dernier sommeil.

MARIANNE.

Mais moi, m'abandonnerez-vous? Savez-vous à quel danger vous vous exposez, et jusqu'où peut aller leur vengeance?

OCTAVE.

Regardez là-bas, derrière ces arbres, cette petite place sombre, au coin de la muraille: là est couché mon seul ami. Quant au reste, je ne m'en soucie guère.

MARIANNE.

Pas même de votre vie, ni de la mienne?

OCTAVE.

Pas même de cela. Regardez là-bas. _Moi seul je l'ai connu._ Posez sur sa tombe une urne d'albâtre, couverte d'un long voile de deuil, ce sera sa parfaite image. _C'est ainsi qu'une douce mélancolie_, etc.

FIN DES ADDITIONS ET VARIANTES.

Cette comédie a été imaginée, écrite et imprimée en moins de six semaines. Lorsque le drame d'_André del Sarto_ eut paru dans la _Revue des Deux Mondes_, le 1er avril 1833, l'auteur se remit aussitôt à l'ouvrage, et les _Caprices de Marianne_ paraissaient dans le même recueil, le 15 mai suivant. Cette pièce fit ensuite partie du _Spectacle dans un fauteuil_, qui, dans la pensée du poëte, ne devait jamais arriver au théâtre. Cependant elle lui fut demandée, en 1851, par la Comédie-Française; c'est alors qu'il exécuta les changements que nous venons d'indiquer. Parmi les additions se trouve une scène entre Octave et Coelio, dans laquelle l'auteur a introduit une citation des poésies de Leopardi. Alfred de Musset avait une grande admiration pour ce jeune poëte italien, enlevé par une mort prématurée, et auquel il avait déjà adressé une pièce de vers intitulée: _Après une lecture_. La comédie des _Caprices de Marianne_ fut représentée pour la première fois au Théâtre-Français, le 14 juin 1851. On la joue encore aujourd'hui, et le public semble prendre, chaque fois, plus de plaisir à l'entendre.

FANTASIO

COMÉDIE EN DEUX ACTES

1833

PERSONNAGES.

LE ROI DE BAVIÈRE. LE PRINCE DE MANTOUE. MARINONI, son aide de camp. RUTTEN, secrétaire du roi. FANTASIO,} SPARK, } jeunes gens de la ville. HARTMAN, } FACIO, } OFFICIERS, PAGES, etc. ELSBETH, fille du roi de Bavière. LA GOUVERNANTE D'ELSBETH.

_La scène est à Munich._

ACTE PREMIER

SCÈNE PREMIÈRE

_À la cour._

LE ROI, _entouré de ses courtisans_; RUTTEN.

LE ROI.

Mes amis, je vous ai annoncé, il y a déjà longtemps, les fiançailles de ma chère Elsbeth avec le prince de Mantoue. Je vous annonce aujourd'hui l'arrivée de ce prince; ce soir peut-être, demain au plus tard, il sera dans ce palais. Que ce soit un jour de fête pour tout le monde; que les prisons s'ouvrent, et que le peuple passe la nuit dans les divertissements. Rutten, où est ma fille?

_Les courtisans se retirent._

RUTTEN.

Sire, elle est dans le parc avec sa gouvernante.

LE ROI.

Pourquoi ne l'ai-je pas encore vue aujourd'hui? Est-elle triste ou gaie de ce mariage qui s'apprête?

RUTTEN.

Il m'a paru que le visage de la princesse était voilé de quelque mélancolie. Quelle est la jeune fille qui ne rêve pas la veille de ses noces? La mort de Saint-Jean l'a contrariée.

LE ROI.

Y penses-tu? La mort de mon bouffon! d'un plaisant de cour bossu et presque aveugle!

RUTTEN.

La princesse l'aimait.

LE ROI.

Dis-moi, Rutten, tu as vu le prince; quel homme est-ce? Hélas! je lui donne ce que j'ai de plus précieux au monde, et je ne le connais point.

RUTTEN.

Je suis demeuré fort peu de temps à Mantoue.

LE ROI.

Parle franchement. Par quels yeux puis-je voir la vérité, si ce n'est par les tiens?

RUTTEN.

En vérité, sire, je ne saurais rien dire sur le caractère et l'esprit du noble prince.

LE ROI.

En est-il ainsi? Tu hésites, toi, courtisan! De combien d'éloges l'air de cette chambre serait déjà rempli, de combien d'hyperboles et de métaphores flatteuses, si le prince qui sera demain mon gendre t'avait paru digne de ce titre! Me serais-je trompé, mon ami? aurais-je fait en lui un mauvais choix?

RUTTEN.

Sire, le prince passe pour le meilleur des rois.

LE ROI.

La politique est une fine toile d'araignée, dans laquelle se débattent bien des pauvres mouches mutilées; je ne sacrifierai le bonheur de ma fille à aucun intérêt.

_Ils sortent._

SCÈNE II

_Une rue._

SPARK, HARTMAN ET FACIO, _buvant autour d'une table_.

HARTMAN.

Puisque c'est aujourd'hui le mariage de la princesse, buvons, fumons, et tâchons de faire du tapage.

FACIO.

Il serait bon de nous mêler à tout ce peuple qui court les rues, et d'éteindre quelques lampions sur de bonnes têtes de bourgeois.

SPARK.

Allons donc! fumons tranquillement.

HARTMAN.

Je ne ferai rien tranquillement; dussé-je me faire battant de cloche, et me pendre dans le bourdon de l'église, il faut que je carillonne un jour de fête. Où diable est donc Fantasio?

SPARK.

Attendons-le; ne faisons rien sans lui.

FACIO.

Bah! il nous retrouvera toujours. Il est à se griser dans quelque trou de la rue Basse. Holà, ohé! un dernier coup!

_Il lève son verre._

UN OFFICIER, _entrant_.

Messieurs, je viens vous prier de vouloir bien aller plus loin, si vous ne voulez point être dérangés dans votre gaieté.

HARTMAN.

Pourquoi, mon capitaine?

L'OFFICIER.

La princesse est dans ce moment sur la terrasse que vous voyez, et vous comprenez aisément qu'il n'est pas convenable que vos cris arrivent jusqu'à elle.

_Il sort._

FACIO.

Voilà qui est intolérable!

SPARK.

Qu'est-ce que cela nous fait de rire ici ou ailleurs?

HARTMAN.

Qui est-ce qui nous dit qu'ailleurs il nous sera permis de rire? Vous verrez qu'il sortira un drôle en habit vert de tous les pavés de la ville, pour nous prier d'aller rire dans la lune.

_Entre Marinoni, couvert d'un manteau._

SPARK.

La princesse n'a jamais fait un acte de despotisme de sa vie. Que Dieu la conserve! Si elle ne veut pas qu'on rie, c'est qu'elle est triste, ou qu'elle chante; laissons-la en repos.

FACIO.

Humph! voilà un manteau rabattu qui flaire quelque nouvelle. Le gobe-mouche a envie de nous aborder.

MARINONI, _approchant_.

Je suis un étranger, messieurs; à quelle occasion cette fête?

SPARK.

La princesse Elsbeth se marie.

MARINONI.

Ah! ah! c'est une belle femme, à ce que je présume.

HARTMAN.

Comme vous êtes un bel homme, vous l'avez dit.

MARINONI.

Aimée de son peuple, si j'ose le dire, car il me paraît que tout est illuminé.

HARTMAN.

Tu ne te trompes pas, brave étranger; tous ces lampions allumés que tu vois, comme tu l'as remarqué sagement, ne sont pas autre chose qu'une illumination.

MARINONI.

Je voulais demander par là si la princesse est la cause de ces signes de joie.

HARTMAN.

L'unique cause, puissant rhéteur. Nous aurions beau nous marier tous, il n'y aurait aucune espèce de joie dans cette ville ingrate.

MARINONI.

Heureuse la princesse qui sait se faire aimer de son peuple!

HARTMAN.

Des lampions allumés ne font pas le bonheur d'un peuple, cher homme primitif. Cela n'empêche pas la susdite princesse d'être fantasque comme une bergeronnette.

MARINONI.

En vérité! vous avez dit fantasque?

HARTMAN.

Je l'ai dit, cher inconnu, je me suis servi de ce mot.

_Marinoni salue et se retire._

FACIO.

À qui diantre en veut ce baragouineur d'Italien? Le voilà qui nous quitte pour aborder un autre groupe. Il sent l'espion d'une lieue.

HARTMAN.

Il ne sent rien du tout; il est bête à faire plaisir.

SPARK.

Voilà Fantasio qui arrive.

HARTMAN.

Qu'a-t-il donc? il se dandine comme un conseiller de justice. Ou je me trompe fort, ou quelque lubie mûrit dans sa cervelle.

FACIO.

Eh bien! ami, que ferons-nous de cette belle soirée?

FANTASIO, _entrant_.

Tout absolument, hors un roman nouveau.

FACIO.

Je disais qu'il faudrait nous lancer dans cette canaille, et nous divertir un peu.

FANTASIO.

L'important serait d'avoir des nez de carton et des pétards.

HARTMAN.

Prendre la taille aux filles, tirer les bourgeois par la queue et casser les lanternes. Allons, partons, voilà qui est dit.

FANTASIO.

Il était une fois un roi de Perse...

HARTMAN.

Viens donc, Fantasio.

FANTASIO.

Je n'en suis pas, je n'en suis pas.

HARTMAN.

Pourquoi?

FANTASIO.

Donnez-moi un verre de ça.

_Il boit._

HARTMAN.

Tu as le mois de mai sur les joues.

FANTASIO.

C'est vrai; et le mois de janvier dans le coeur. Ma tête est comme une vieille cheminée sans feu: il n'y a que du vent et des cendres. Ouf!

_Il s'assoit._

Que cela m'ennuie que tout le monde s'amuse! Je voudrais que ce grand ciel si lourd fût un immense bonnet de coton, pour envelopper jusqu'aux oreilles cette sotte ville et ses sots habitants. Allons, voyons! dites-moi, de grâce, un calembour usé, quelque chose de bien rebattu.

HARTMAN.

Pourquoi!

FANTASIO.

Pour que je rie. Je ne ris plus de ce qu'on invente; peut-être que je rirai de ce que je connais.

HARTMAN.

Tu me parais un tant soit peu misanthrope et enclin à la mélancolie.

FANTASIO.

Du tout; c'est que je viens de chez ma maîtresse.

FACIO.

Oui ou non, es-tu des nôtres?

FANTASIO.

Je suis des vôtres, si vous êtes des miens; restons un peu ici à parler de choses et d'autres, en regardant nos habits neufs.

FACIO.

Non, ma foi. Si tu es las d'être debout, je suis las d'être assis; il faut que je m'évertue en plein air.

FANTASIO.

Je ne saurais m'évertuer. Je vais fumer sous ces marronniers, avec ce brave Spark, qui va me tenir compagnie. N'est-ce pas, Spark?

SPARK.

Comme tu voudras.

HARTMAN.

En ce cas, adieu. Nous allons voir la fête.

_Hartman et Facio sortent.--Fantasio s'assied avec Spark._

FANTASIO.

Comme ce soleil couchant est manqué! La nature est pitoyable ce soir. Regarde-moi un peu cette vallée là-bas, ces quatre ou cinq méchants nuages qui grimpent sur cette montagne. Je faisais des paysages comme celui-là, quand j'avais douze ans, sur la couverture de mes livres de classe.

SPARK.

Quel bon tabac! quelle bonne bière!

FANTASIO.

Je dois bien t'ennuyer, Spark?

SPARK.

Non; pourquoi cela?

FANTASIO.

Toi, tu m'ennuies horriblement. Cela ne te fait rien de voir tous les jours la même figure? Que diable Hartman et Facio s'en vont-ils faire dans cette fête?

SPARK.

Ce sont deux gaillards actifs, et qui ne sauraient rester en place.

FANTASIO.

Quelle admirable chose que les Mille et une Nuits! Ô Spark! mon cher Spark, si tu pouvais me transporter en Chine! Si je pouvais seulement sortir de ma peau pendant une heure ou deux! Si je pouvais être ce monsieur qui passe!

SPARK.

Cela me paraît assez difficile.

FANTASIO.

Ce monsieur qui passe est charmant; regarde: quelle belle culotte de soie! quelles belles fleurs rouges sur son gilet! Ses breloques de montre battent sur sa panse, en opposition avec les basques de son habit, qui voltigent sur ses mollets. Je suis sûr que cet homme-là a dans la tête un millier d'idées qui me sont absolument étrangères; son essence lui est particulière. Hélas! tout ce que les hommes se disent entre eux se ressemble; les idées qu'ils échangent sont presque toujours les mêmes dans toutes leurs conversations; mais, dans l'intérieur de toutes ces machines, isolées, quels replis, quels compartiments secrets! C'est tout un monde que chacun porte en lui! un monde ignoré qui naît et qui meurt en silence! Quelles solitudes que tous ces corps humains!

SPARK.

Bois donc, désoeuvré, au lieu de te creuser la tête.

FANTASIO.

Il n'y a qu'une chose qui m'ait amusé depuis trois jours: c'est que mes créanciers ont obtenu un arrêt contre moi, et que si je mets les pieds dans ma maison, il va arriver quatre estafiers qui me prendront au collet.

SPARK.

Voilà qui est fort gai, en effet. Où coucheras-tu ce soir?

FANTASIO.

Chez la première venue. Te figures-tu que mes meubles se vendent demain matin? Nous en achèterons quelques-uns, n'est-ce pas?

SPARK.

Manques-tu d'argent, Henri? Veux-tu ma bourse?

FANTASIO.

Imbécile! si je n'avais pas d'argent, je n'aurais pas de dettes. J'ai envie de prendre pour maîtresse une fille d'opéra.

SPARK.

Cela t'ennuiera à périr.

FANTASIO.

Pas du tout; mon imagination se remplira de pirouettes et de souliers de satin blanc; il y aura un gant à moi sur la banquette du balcon depuis le premier janvier jusqu'à la Saint-Silvestre, et je fredonnerai des solos de clarinette dans mes rêves, en attendant que je meure d'une indigestion de fraises dans les bras de ma bien-aimée. Remarques-tu une chose, Spark? c'est que nous n'avons point d'état? nous n'exerçons aucune profession.

SPARK.

C'est là ce qui t'attriste?

FANTASIO.