Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 3
Chapter 7
Suis-je reçu? je n'en sais rien. Admettons que je suis reçu. À te dire vrai, il y a une grande différence entre mon auguste famille et une botte d'asperges. Nous ne formons pas un faisceau bien serré, et nous ne tenons guère les uns aux autres que par écrit. Cependant Marianne connaît mon nom. Faut-il lui parler en ta faveur?
COELIO.
Vingt fois j'ai tenté de l'aborder; vingt fois j'ai senti mes genoux fléchir en approchant d'elle. [J'ai été forcé de lui envoyer la vieille Ciuta.] Quand je la vois, ma gorge se serre et j'étouffe, comme si mon coeur se soulevait jusqu'à mes lèvres.
OCTAVE.
J'ai éprouvé cela. C'est ainsi qu'au fond des forêts, lorsqu'une biche avance à petits pas sur les feuilles sèches, et que le chasseur entend les bruyères glisser sur ses flancs inquiets, comme le frôlement d'une robe légère, les battements de coeur le prennent malgré lui; il soulève son arme en silence, sans faire un pas, sans respirer.
COELIO.
Pourquoi donc suis-je ainsi? [n'est-ce pas une vieille maxime parmi les libertins, que toutes les femmes se ressemblent?] Pourquoi donc y a-t-il si peu d'amours qui se ressemblent? En vérité, je ne saurais aimer cette femme comme toi, Octave, tu l'aimerais, ou comme j'en aimerais une autre. Qu'est-ce donc pourtant que tout cela? deux yeux bleus, deux lèvres vermeilles, une robe blanche et deux blanches mains. Pourquoi ce qui te rendrait joyeux et empressé, ce qui t'attirerait, toi, comme l'aiguille aimantée attire le fer, me rend-il triste et immobile? Qui pourrait dire: ceci est gai ou triste? La réalité n'est qu'une ombre. Appelle imagination ou folie ce qui la divinise.--Alors la folie est la beauté elle-même. Chaque homme marche enveloppé d'un réseau transparent qui le couvre de la tête aux pieds; il croit voir des bois et des fleuves, des visages divins, et l'universelle nature se teint sous ses regards des nuances infinies du tissu magique. Octave! Octave! viens à mon secours.
OCTAVE.
J'aime ton amour, Coelio! il divague dans ta cervelle comme un flacon syracusain. Donne-moi la main; je viens à ton secours; attends un peu. L'air me frappe au visage, et les idées me reviennent. Je connais cette Marianne; elle me déteste fort, sans m'avoir jamais vu. C'est une mince poupée qui marmotte des _Ave_ sans fin.
COELIO.
Fais ce que tu voudras, mais ne me trompe pas, je t'en conjure; il est aisé de me tromper; je ne sais pas me défier d'une action que je ne voudrais pas faire moi-même.
OCTAVE.
Si tu escaladais les murs?
COELIO.
Entre elle et moi est une muraille imaginaire que je n'ai pu escalader.
OCTAVE.
Si tu lui écrivais?
COELIO.
Elle déchire mes lettres ou me les renvoie.
OCTAVE.
Si tu en aimais une autre? Viens avec moi chez Rosalinde.
COELIO.
Le souffle de ma vie est à Marianne; elle peut d'un mot de ses lèvres l'anéantir ou l'embraser. Vivre pour une autre me serait plus difficile que de mourir pour elle; [ou je réussirai ou je me tuerai.] Silence! la voici qui détourne la rue.
OCTAVE.
Retire-toi, je vais l'aborder.
COELIO.
Y penses-tu? dans l'équipage où te voilà! Essuie-toi le visage; tu as l'air d'un fou.
OCTAVE.
Voilà qui est fait. L'ivresse et moi, mon cher Coelio, nous nous sommes trop chers l'un à l'autre pour nous jamais disputer; elle fait mes volontés comme je fais les siennes. N'aie aucune crainte là-dessus; c'est le fait d'un étudiant en vacance qui se grise un jour de grand dîner, de perdre la tête et de lutter avec le vin; moi, mon caractère est d'être ivre; ma façon de penser est de me laisser faire, et je parlerais au roi en ce moment, comme je vais parler à ta belle.
COELIO.
Je ne sais ce que j'éprouve.--Non, ne lui parle pas.
OCTAVE.
Pourquoi?
COELIO.
Je ne puis dire pourquoi; il me semble que tu vas me tromper.
OCTAVE.
Touche là[2]. Je te jure sur mon honneur que Marianne sera à toi, ou à personne au monde, tant que j'y pourrai quelque chose.
_Coelio sort.--Entre Marianne. Octave l'aborde._
OCTAVE.
Ne vous détournez pas, princesse de beauté; laissez tomber vos regards sur le plus indigne de vos serviteurs.
MARIANNE.
Qui êtes-vous?
OCTAVE.
Mon nom est Octave; je suis cousin de votre mari.
MARIANNE.
Venez-vous pour le voir? entrez au logis, il va revenir.
OCTAVE.
Je ne viens pas pour le voir, et n'entrerai point au logis, de peur que vous ne m'en chassiez tout à l'heure, quand je vous aurai dit ce qui m'amène.
MARIANNE.
Dispensez-vous donc de le dire et de m'arrêter plus longtemps.
OCTAVE.
Je ne saurais m'en dispenser, et vous supplie de vous arrêter pour l'entendre. Cruelle Marianne! vos yeux ont causé bien du mal, et vos paroles ne sont pas faites pour le guérir. Que vous avait fait Coelio?
MARIANNE.
De qui parlez-vous, et quel mal ai-je causé?
OCTAVE.
Un mal le plus cruel de tous, car c'est un mal sans espérance; le plus terrible, car c'est un mal qui se chérit lui-même et repousse la coupe salutaire jusque dans la main de l'amitié; un mal qui fait pâlir les lèvres sous des poisons plus doux que l'ambroisie, et qui fond en une pluie de larmes le coeur le plus dur, comme la perle de Cléopâtre; un mal que tous les aromates, toute la science humaine ne sauraient soulager, et qui se nourrit du vent qui passe, du parfum d'une rose fanée, du refrain d'une chanson, et qui suce l'éternel aliment de ses souffrances dans tout ce qui l'entoure, comme une abeille son miel dans tous les buissons d'un jardin.
MARIANNE.
Me direz-vous le nom de ce mal?
OCTAVE.
Que celui qui est digne de le prononcer vous le dise; que les rêves de vos nuits, que ces orangers verts, cette fraîche cascade vous l'apprennent; que vous puissiez le chercher un beau soir, vous le trouverez sur vos lèvres; son nom n'existe pas sans lui.
MARIANNE.
Est-il si dangereux à dire, si terrible dans sa contagion, qu'il effraye une langue qui plaide en sa faveur?
OCTAVE.
Est-il si doux à entendre, cousine, que vous le demandiez? Vous l'avez appris à Coelio.
MARIANNE.
C'est donc sans le vouloir; je ne connais ni l'un ni l'autre.
OCTAVE.
Que vous les connaissiez ensemble, et que vous ne les sépariez jamais, voilà le souhait de mon coeur.
MARIANNE.
En vérité?
OCTAVE.
Coelio est le meilleur de mes amis; si je voulais vous faire envie, je vous dirais qu'il est beau comme le jour, jeune, noble, et je ne mentirais pas; mais je ne veux que vous faire pitié, et je vous dirai qu'il est triste comme la mort, depuis le jour où il vous a vue.
MARIANNE.
Est-ce ma faute s'il est triste?
OCTAVE.
Est-ce sa faute si vous êtes belle? Il ne pense qu'à vous; à toute heure, il rôde autour de cette maison. N'avez-vous jamais entendu chanter sous vos fenêtres? N'avez-vous jamais soulevé, à minuit, cette jalousie et ce rideau?
MARIANNE.
Tout le monde peut chanter le soir, et cette place appartient à tout le monde.
OCTAVE.
Tout le monde aussi peut vous aimer; mais personne ne peut vous le dire. Quel âge avez-vous, Marianne?
MARIANNE.
Voilà une jolie question! et si je n'avais que dix-neuf ans, que voudriez-vous que j'en pense?
OCTAVE.
Vous avez donc encore cinq ou six ans pour être aimée, huit ou dix pour aimer vous-même, et le reste pour prier Dieu.
MARIANNE.
Vraiment? Eh bien! pour mettre le temps à profit, j'aime Claudio, votre cousin et mon mari.
OCTAVE.
Mon cousin et votre mari ne feront jamais à eux deux qu'un pédant de village; vous n'aimez point Claudio.
MARIANNE.
Ni Coelio; vous pouvez le lui dire.
OCTAVE.
Pourquoi?
[MARIANNE.
Pourquoi n'aimerais-je pas Claudio? C'est mon mari.
OCTAVE.
Pourquoi n'aimeriez-vous pas Coelio? C'est votre amant.]
MARIANNE.
Me direz-vous aussi pourquoi je vous écoute? Adieu, seigneur Octave; voilà une plaisanterie qui a duré assez longtemps.
_Elle sort._
OCTAVE.
Ma foi! ma foi! elle a de beaux yeux.[3]
_Il sort._
SCÈNE II
_[La maison de Coelio.]_
HERMIA[4], PLUSIEURS DOMESTIQUES, MALVOLIO.
HERMIA.
[Disposez ces fleurs comme je vous l'ai ordonné;] a-t-on dit aux musiciens de venir?
UN DOMESTIQUE.
Oui, madame; ils seront ici à l'heure du souper.
HERMIA.
[Ces jalousies fermées sont trop sombres; qu'on laisse entrer le jour sans laisser entrer le soleil!--Plus de fleurs autour de ce lit! Le souper est-il bon? Aurons-nous notre belle voisine, la comtesse Pergoli?] À quelle heure est sorti mon fils?
MALVOLIO.
Pour être sorti, il faudrait d'abord qu'il fût rentré. Il a passé la nuit dehors.
HERMIA.
Vous ne savez ce que vous dites.--Il a soupé hier avec moi et m'a ramenée ici. A-t-on fait porter dans le cabinet d'étude le tableau que j'ai acheté ce matin?
MALVOLIO.
Du vivant de son père, il n'en aurait pas été ainsi. [Ne dirait-on pas que notre maîtresse a dix-huit ans, et qu'elle attend son Sigisbé!]
HERMIA.
Mais du vivant de sa mère il en est ainsi, Malvolio. Qui vous a chargé de veiller sur sa conduite? Songez-y: que Coelio ne rencontre pas sur son passage un visage de mauvais augure; qu'il ne vous entende pas grommeler entre vos dents, [comme un chien de basse-cour à qui l'on dispute l'os qu'il veut ronger,] ou, par le ciel, pas un de vous ne passera la nuit sous ce toit.
MALVOLIO.
Je ne grommelle rien; ma figure n'est pas un mauvais présage: vous me demandez à quelle heure est sorti mon maître, et je vous réponds qu'il n'est pas rentré. Depuis qu'il a l'amour en tête, on ne le voit pas quatre fois la semaine.
HERMIA.
Pourquoi ces livres sont-ils couverts de poussière? Pourquoi ces meubles sont-ils en désordre? Pourquoi faut-il que je mette ici la main à tout, si je veux obtenir quelque chose? Il vous appartient bien de lever les yeux sur ce qui ne vous regarde pas, lorsque votre ouvrage est à moitié fait, et que les soins dont on vous charge retombent sur les autres! Allez, et retenez votre langue.
_Entre Coelio._
Eh bien! mon cher enfant, quels seront vos plaisirs aujourd'hui?
_Les domestiques se retirent._
COELIO.
Les vôtres, ma mère.
_[Il s'assoit.]_
HERMIA.
Eh quoi! les plaisirs communs, et non les peines communes? C'est un partage injuste, Coelio. Ayez des secrets pour moi, mon enfant, mais non pas de ceux qui vous rongent le coeur, et vous rendent insensible à tout ce qui vous entoure.
COELIO.
Je n'ai pas de secret, et plût à Dieu, si j'en avais, qu'ils fussent de nature à faire de moi une statue!
HERMIA.
Quand vous aviez dix ou douze ans, toutes vos peines, tous vos petits chagrins se rattachaient à moi; d'un regard sévère ou indulgent de ces yeux que voilà dépendait la tristesse ou la joie des vôtres, et votre petite tête blonde tenait par un fil bien délié au coeur de votre mère. Maintenant, mon enfant, je ne suis plus qu'une vieille soeur, incapable peut-être de soulager vos ennuis, mais non pas de les partager.
COELIO.
Et vous aussi, vous avez été belle! Sous ces cheveux argentés qui ombragent votre noble front, sous ce long manteau qui vous couvre, l'oeil reconnaît encore le port majestueux d'une reine [, et les formes gracieuses d'une Diane chasseresse]. Ô ma mère! vous avez inspiré l'amour! Sous vos fenêtres entr'ouvertes a murmuré le son de la guitare; sur ces places bruyantes, dans le tourbillon de ces fêtes, vous avez promené une insouciante et superbe jeunesse; vous n'avez point aimé; un parent de mon père est mort d'amour pour vous.
HERMIA.
Quel souvenir me rappelles-tu?
COELIO.
Ah! si votre coeur peut en supporter la tristesse, si ce n'est pas vous demander des larmes, racontez-moi cette aventure, ma mère, faites-m'en connaître les détails.
HERMIA.
Votre père ne m'avait jamais vue alors. Il se chargea, comme allié de ma famille, de faire agréer la demande du jeune Orsini, qui voulait m'épouser. Il fut reçu comme le méritait son rang par votre grand'père, et admis dans son intimité. Orsini était un excellent parti, et cependant je le refusai. Votre père, en plaidant pour lui, avait tué dans mon coeur le peu d'amour qu'il m'avait inspire pendant deux mois d'assiduités constantes. Je n'avais pas soupçonné la force de sa passion pour moi. Lorsqu'on lui apporta ma réponse, il tomba, privé de connaissance, dans les bras de votre père. Cependant une longue absence, un voyage qu'il entreprit alors, et dans lequel il augmenta sa fortune, devaient avoir dissipé ses chagrins. Votre père changea de rôle, et demanda pour lui ce qu'il n'avait pu obtenir pour Orsini. Je l'aimais d'un amour sincère, et l'estime qu'il avait inspirée à mes parents ne me permit pas d'hésiter. Le mariage fut décidé le jour même, et l'église s'ouvrit pour nous quelques semaines après. Orsini revint à cette époque. Il vint trouver votre père, l'accabla de reproches, l'accusa d'avoir trahi sa confiance et d'avoir causé le refus qu'il avait essuyé. Du reste, ajouta-t-il, si vous avez désiré ma perte, vous serez satisfait. Épouvanté de ces paroles votre père vint trouver le mien, et lui demander son témoignage pour désabuser Orsini.--Hélas! il n'était plus temps; on trouva dans sa chambre le pauvre jeune homme traversé de part en part de plusieurs coups d'épée.[5]
SCÈNE III
[_Le jardin de Claudio._]
CLAUDIO ET TIBIA, _entrant_.
CLAUDIO.
Tu as raison, et ma femme est un trésor de pureté. Que te dirai-je de plus? C'est une vertu solide.
TIBIA.
Vous croyez, monsieur?
CLAUDIO.
Peut-elle empêcher qu'on ne chante sous ses croisées? Les signes d'impatience qu'elle peut donner dans son intérieur sont les suites de son caractère. As-tu remarqué que sa mère, lorsque j'ai touché cette corde, a été tout d'un coup du même avis que moi?
TIBIA.
Relativement à quoi?
CLAUDIO.
Relativement à ce qu'on chante sous ses croisées.
TIBIA.
Chanter n'est pas un mal, je fredonne moi-même à tout moment.
CLAUDIO.
Mais bien chanter est difficile.
TIBIA.
Difficile pour vous et pour moi, qui, n'ayant pas reçu de voix de la nature, ne l'avons jamais cultivée; mais voyez comme ces acteurs de théâtre s'en tirent habilement.
CLAUDIO.
Ces gens-là passent leur vie sur les planches.
TIBIA.
Combien croyez-vous qu'on puisse donner par an?
CLAUDIO.
À qui? à un juge de paix?
TIBIA.
Non, à un chanteur.
CLAUDIO.
Je n'en sais rien.--On donne à un juge de paix le tiers de ce que vaut ma charge. Les conseillers de justice ont moitié.
TIBIA.
Si j'étais juge [en cour royale], et que ma femme eût des amants, je les condamnerais moi-même.
CLAUDIO.
À combien d'années de galère?
TIBIA.
À la peine de mort. Un arrêt de mort est une chose superbe à lire à haute voix.
CLAUDIO.
Ce n'est pas le juge qui le lit, c'est le greffier.
TIBIA.
Le greffier de votre tribunal a une jolie femme.
CLAUDIO.
Non, c'est le président qui a une jolie femme; j'ai soupé hier avec eux.
TIBIA.
Le greffier aussi; le spadassin qui va venir ce soir est l'amant de la femme du greffier.
CLAUDIO.
Quel spadassin?
TIBIA.
Celui que vous avez demandé.
CLAUDIO.
Il est inutile qu'il vienne après ce que je t'ai dit tout à l'heure.
TIBIA.
À quel sujet?
CLAUDIO.
Au sujet de ma femme.
TIBIA.
La voici qui vient elle-même.
_Entre Marianne._
MARIANNE.
Savez-vous ce qui m'arrive pendant que vous courez les champs? j'ai reçu la visite de votre cousin.
CLAUDIO.
Qui cela peut-il être? Nommez-le par son nom.
MARIANNE.
Octave, qui m'a fait une déclaration d'amour de la part de son ami Coelio. Qui est ce Coelio? Connaissez-vous cet homme? Trouvez bon que ni lui ni Octave ne mettent les pieds dans cette maison.
CLAUDIO.
Je le connais; c'est le fils d'Hermia, notre voisine. Qu'avez-vous répondu à cela?
MARIANNE.
Il ne s'agit pas de ce que j'ai répondu. Comprenez-vous ce que je dis? Donnez ordre à vos gens qu'ils ne laissent entrer ni cet homme ni son ami. Je m'attends à quelque importunité de leur part; et je suis bien aise de l'éviter.
_Elle sort._
CLAUDIO.
Que penses-tu de cette aventure, Tibia? Il y a quelque ruse là-dessous.
TIBIA.
Vous croyez, monsieur?
CLAUDIO.
Pourquoi n'a-t-elle pas voulu dire ce qu'elle a répondu? La déclaration est impertinente, il est vrai; mais la réponse mérite d'être connue. J'ai le soupçon que ce Coelio est l'ordonnateur de toutes ces guitares.
TIBIA.
Défendre votre porte à ces deux hommes est un moyen excellent de les éloigner.
CLAUDIO.
Rapporte-t'en à moi.--Il faut que je fasse part de cette découverte à ma belle-mère. [J'imagine que ma femme me trompe, et que toute cette fable est une pure invention pour me faire prendre le change, et troubler entièrement mes idées.]
_Ils sortent._
FIN DE L'ACTE PREMIER.
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE PREMIÈRE
_Une rue._
OCTAVE ET CIUTA _entrent_.
OCTAVE.
Il y renonce, dites-vous?
CIUTA.
Hélas! pauvre jeune homme! il aime plus que jamais[, et sa mélancolie se trompe elle-même sur les désirs qui la nourrissent]. Je croirais presque qu'il se défie de vous, de moi, de tout ce qui l'entoure.
OCTAVE.
Non, de par le ciel! je n'y renoncerai pas; je me sens moi-même une autre Marianne, et il y a du plaisir à être entêté. Ou Coelio réussira, ou j'y perdrai ma langue.
CIUTA.
Agirez-vous contre sa volonté?
OCTAVE.
Oui, pour agir d'après la mienne, qui est sa soeur aînée, et pour envoyer aux enfers messer Claudio le juge, que je déteste, méprise et abhorre depuis les pieds jusqu'à la tête.
CIUTA.
Je lui porterai donc votre réponse, et, quant à moi, je cesse de m'en mêler.
OCTAVE.
Je suis comme un homme qui tient la banque d'un pharaon pour le compte d'un autre, et qui a la veine contre lui; il noierait plutôt son meilleur ami que de céder, et la colère de perdre avec l'argent d'autrui l'enflamme cent fois plus que ne le ferait sa propre ruine.
_Entre Coelio._
Comment, Coelio, tu abandonnes la partie!
COELIO.
Que veux-tu que je fasse?
OCTAVE.
Te défies-tu de moi? Qu'as-tu? te voilà pâle comme la neige.--Que se passe-t-il en toi?
COELIO.
Pardonne-moi, pardonne-moi! Fais ce que tu voudras; va trouver Marianne.--Dis-lui que me tromper, c'est me donner la mort, et que ma vie est dans ses yeux.[6]
_Il sort._
OCTAVE.
Par le ciel, voilà qui est étrange!
[CIUTA.
Silence! vêpres sonnent; la grille du jardin vient de s'ouvrir;] Marianne sort.--Elle approche lentement.
_Ciuta se retire.--Entre Marianne._
OCTAVE.
Belle Marianne, vous dormirez tranquillement.--Le coeur de Coelio est à une autre, et ce n'est plus sous vos fenêtres qu'il donnera ses sérénades.
MARIANNE.
Quel dommage et quel grand malheur de n'avoir pu partager un amour comme celui-là! Voyez comme le hasard me contrarie! Moi qui allais l'aimer.
OCTAVE.
En vérité!
MARIANNE.
Oui, sur mon âme, ce soir ou demain matin, dimanche au plus tard [, je lui appartenais]. Qui pourrait ne pas réussir avec un ambassadeur tel que vous? Il faut croire que sa passion pour moi était quelque chose comme du chinois ou de l'arabe, puisqu'il lui fallait un interprète, et qu'elle ne pouvait s'expliquer toute seule.
OCTAVE.
Raillez, raillez! nous ne vous craignons plus.
MARIANNE.
Ou peut-être que cet amour n'était encore qu'un pauvre enfant à la mamelle, et vous, comme une sage nourrice, en le menant à la lisière, vous l'aurez laissé tomber la tête la première en le promenant par la ville.
OCTAVE.
La sage nourrice s'est contentée de lui faire boire d'un certain lait que la vôtre vous a versé sans doute, et généreusement; vous en avez encore sur les lèvres une goutte qui se mêle à toutes vos paroles.
MARIANNE.
Comment s'appelle ce lait merveilleux?
OCTAVE.
L'indifférence. Vous ne pouvez ni aimer ni haïr, et vous êtes comme les roses du Bengale, Marianne, sans épine et sans parfum.
MARIANNE.
Bien dit. Aviez-vous préparé d'avance cette comparaison? Si vous ne brûlez pas le brouillon de vos harangues, donnez-le moi, de grâce, que je les apprenne à ma perruche.
OCTAVE.
Qu'y trouvez-vous qui puisse vous blesser? Une fleur sans parfum n'en est pas moins belle; bien au contraire, ce sont les plus belles que Dieu a faites ainsi[; et le jour où, comme une Galatée d'une nouvelle espèce, vous deviendrez de marbre au fond de quelque église, ce sera une charmante statue que vous ferez, et qui ne laissera pas que de trouver quelque niche respectable dans un confessionnal.]
MARIANNE.
Mon cher cousin, est-ce que vous ne plaignez pas le sort des femmes? Voyez un peu ce qui m'arrive: il est décrété par le sort que Coelio m'aime, ou qu'il croit m'aimer, lequel Coelio le dit à ses amis, lesquels amis décrètent à leur tour que, sous peine de mort, je serai sa maîtresse. La jeunesse napolitaine daigne m'envoyer en votre personne un digne représentant, chargé de me faire savoir que j'aie à aimer ledit seigneur Coelio d'ici à une huitaine de jours. Pesez cela, je vous en prie. Si je me rends, que dira-t-on de moi? N'est-ce pas une femme bien abjecte que celle qui obéit à point nommé, à l'heure convenue, à une pareille proposition? Ne va-t-on pas la déchirer à belles dents, la montrer au doigt, et faire de son nom le refrain d'une chanson à boire? Si elle refuse, au contraire, est-il un monstre qui lui soit comparable? Est-il une statue plus froide qu'elle? et l'homme qui lui parle, qui ose l'arrêter en place publique son livre de messe à la main, n'a-t-il pas le droit de lui dire: Vous êtes une rose du Bengale sans épine et sans parfum?
OCTAVE.
Cousine, cousine, ne vous fâchez pas.
MARIANNE.
N'est-ce pas une chose bien ridicule que l'honnêteté et la foi jurée? que l'éducation d'une fille, la fierté d'un coeur qui s'est figuré qu'il vaut quelque chose [, et qu'avant de jeter au vent la poussière de sa fleur chérie, il faut que le calice en soit baigné de larmes, épanoui par quelques rayons du soleil, entr'ouvert par une main délicate]? Tout cela n'est-il pas un rêve, une bulle de savon qui, au premier soupir d'un cavalier à la mode, doit s'évaporer dans les airs?
OCTAVE.
Vous vous méprenez sur mon compte et sur celui de Coelio.
MARIANNE.
Qu'est-ce après tout qu'une femme? L'occupation d'un moment, une coupe fragile qui renferme une goutte de rosée, qu'on porte à ses lèvres et qu'on jette par-dessus son épaule. Une femme! c'est une partie de plaisir! Ne pourrait-on pas dire, quand on en rencontre une: Voilà une belle nuit qui passe? Et ne serait-ce pas un grand écolier en de telles matières, que celui qui baisserait les yeux devant elle, qui se dirait tout bas: «Voilà peut-être le bonheur d'une vie entière,» et qui la laisserait passer?
_Elle sort._
OCTAVE, _seul_.
Tra, tra, poum, poum! tra deri la la! Quelle drôle de petite femme! Hai! holà!
_Il frappe à une auberge._
Apportez-moi ici, sous cette tonnelle, une bouteille de quelque chose.
LE GARÇON.
Ce qui vous plaira, Excellence. Voulez-vous du lacryma-christi?
OCTAVE.
Soit, soit. Allez-vous-en un peu chercher dans les rues d'alentour le seigneur Coelio, qui porte un manteau noir et des culottes plus noires encore. Vous lui direz qu'un de ses amis est là qui boit tout seul du lacryma-christi. Après quoi, vous irez à la grande place, et vous m'apporterez une certaine Rosalinde qui est rousse et qui est toujours à sa fenêtre.
_Le garçon sort._
Je ne sais ce que j'ai dans la gorge; je suis triste comme une procession.
_Buvant._
Je ferai aussi bien de dîner ici; voilà le jour qui baisse. Drig! drig! quel ennui que ces vêpres! Est-ce que j'ai envie de dormir? je me sens tout pétrifié.
_Entrent Claudio et Tibia._
Cousin Claudio, vous êtes un beau juge; où allez-vous si couramment?
CLAUDIO.
Qu'entendez-vous par là, seigneur Octave?
OCTAVE.
J'entends que vous êtes un magistrat qui a de belles formes.
CLAUDIO.
De langage, ou de complexion?
OCTAVE.
De langage, de langage. Votre perruque est pleine d'éloquence, et vos jambes sont deux charmantes parenthèses.
CLAUDIO.
Soit dit en passant, seigneur Octave, le marteau de ma porte m'a tout l'air de vous avoir brûlé les doigts.
OCTAVE.
En quelle façon, juge plein de science?
CLAUDIO.
En y voulant frapper, cousin plein de finesse.
OCTAVE.
Ajoute hardiment plein de respect, juge, pour le marteau de ta porte; mais tu peux le faire peindre à neuf, sans que je craigne de m'y salir les doigts.
CLAUDIO.
En quelle façon, cousin plein de facéties?
OCTAVE.
En n'y frappant jamais, juge plein de causticité.
CLAUDIO.