Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 3

Chapter 6

Chapter 63,682 wordsPublic domain

Cela n'est pas possible; il ne pouvait marcher cette nuit.

MATHURIN.

Cela est vrai, pourtant; c'est Paolo, le concierge, qui m'a tout avoué.]

ANDRÉ.

Lionel? entends-tu, Lionel? Ils partent ensemble [pour le Piémont.

LIONEL.

Que dis-tu, André?

ANDRÉ.

Rien! rien! Qu'on me selle un cheval! allons, vite, il faut que je parte à l'instant. Aussi bien j'y vais moi-même. Par quelle porte sont-ils sortis?

MATHURIN.

Du côté du fleuve.

ANDRÉ.

Bien, bien! mon manteau! Adieu, Lionel.]

LIONEL.

Où vas-tu?

ANDRÉ.

Je ne sais, je ne sais. Ah! des armes! du sang!

LIONEL.

Où vas-tu? réponds.

ANDRÉ.

Quant au roi de France, je l'ai volé. J'irais demain les voir que ce serait toujours la même chose. Ainsi...

_Il va sortir et rencontre Damien._

DAMIEN.

Où vas-tu, André?

ANDRÉ.

Ah! tu as raison. La terre se dérobe. Ô Damien! Damien!

_Il tombe évanoui._

LIONEL.

Cette nuit l'a tué. Il n'a pu supporter son malheur.

DAMIEN.

Laissez-moi lui mouiller les tempes.

_Il trempe son mouchoir dans une fontaine._

Pauvre ami! comme une nuit l'a changé! Le voilà qui rouvre les yeux.

ANDRÉ.

Ils sont partis, Damien?

DAMIEN, _à part_.

Que lui dirais-je? Il a donc tout appris?

ANDRÉ.

Ne me mens pas! je ne les poursuivrai point. Mes forces m'ont abandonné. Qu'ai-je voulu faire? J'ai voulu avoir du courage, et je n'en ai point. Maintenant, vous le voyez, je ne puis partir. Laissez-moi parler à cet homme.

MATHURIN, _s'approchant d'André_.

Plaît-il, maître?

ANDRÉ.

Aussi bien ne suis-je pas déshonoré? Qu'ai-je à faire en ce monde? Ô lumière du ciel! ô belle nature! Ils s'aiment, ils sont heureux. Comme ils courent joyeux dans la plaine! Leurs chevaux s'animent, et le vent qui passe emporte leurs baisers. La patrie? la patrie? ils n'en ont point ceux qui partent ensemble.

DAMIEN.

Sa main est froide comme le marbre.

ANDRÉ, _bas à Mathurin_.

Écoute-moi, Mathurin, écoute-moi, et rappelle-toi mes paroles: tu vas prendre un cheval; tu vas aller chez Monna Flora t'informer au juste de la route. Tu lanceras ton cheval au galop. Retiens ce que je te dis. Ne me le fais pas répéter deux fois, je ne le pourrais pas. Tu les rejoindras dans la plaine; tu les aborderas, Mathurin, et tu leur diras: Pourquoi fuyez-vous si vite? La veuve d'André del Sarto peut épouser Cordiani.

MATHURIN.

Faut-il dire cela, monseigneur?

ANDRÉ.

Va, va, ne me fais pas répéter.

_Mathurin sort._

LIONEL.

Qu'as-tu dit à cet homme?[14]

ANDRÉ.

Ne l'arrête pas; il va chez la mère de ma femme. Maintenant, qu'on m'apporte ma coupe pleine d'un vin généreux.

LIONEL.

À peine peut-il se soulever.

ANDRÉ.

Menez-moi jusqu'à cette porte, mes amis.

_Prenant la coupe._

C'était celle des joyeux repas.

DAMIEN.

Que cherches-tu sur ta poitrine?

ANDRÉ.

Rien! rien! je croyais l'avoir perdu.

_Il boit._

À la mort des arts en Italie!

LIONEL.

Arrête! quel est ce flacon dont tu t'es versé quelques gouttes, et qui s'échappe de ta main?

ANDRÉ.

C'est un cordial puissant. Approche-le de tes lèvres, et tu seras guéri, quel que soit le mal dont tu souffres.[15]

_Il meurt._

SCÈNE III

_Bois et montagnes._

[LUCRÈCE ET CORDIANI, _sur une colline_. _Les chevaux dans le fond._

CORDIANI.

Allons! le soleil baisse; il est temps de remonter.

LUCRÈCE.

Comme mon cheval s'est cabré en quittant la ville! En vérité, tous ces pressentiments funestes sont singuliers.

CORDIANI.

Je ne veux avoir ni le temps de penser, ni le temps de souffrir. Je porte un double appareil sur ma double plaie. Marchons, marchons! n'attendons pas la nuit.

LUCRÈCE.

Quel est ce cavalier qui accourt à toute bride? depuis longtemps je le vois derrière nous.

CORDIANI.

Montons à cheval, Lucrèce, et ne tournons pas la tête.

LUCRÈCE.

Il approche! il descend à moi.

CORDIANI.

Partons! lève-toi et ne l'écoute pas.

_Ils se dirigent vers leurs chevaux._

MATHURIN, _descendant de cheval_.

Pourquoi fuyez-vous si vite? La veuve d'André del Sarto peut épouser Cordiani.]

FIN D'ANDRÉ DEL SARTO.

ADDITIONS ET VARIANTES

EXÉCUTÉES PAR L'AUTEUR

POUR LA REPRÉSENTATION[D]

[D] Les mots en italique sont ceux qu'il a fallu nécessairement répéter pour l'intelligence des variantes et leur liaison avec le texte primitif.

1.--PAGE 51.

GRÉMIO, _seul, un trousseau de clefs à la main_.

Je crois que j'ai dormi cette nuit un peu plus longtemps que de coutume... Non: l'aurore commence à peine à paraître. Tout repose dans cette maison; il n'est pas encore temps d'ouvrir les portes. Était-ce un rêve que je faisais? Il m'a semblé, en vérité, que j'entendais _marcher dans la cour_, etc.

CORDIANI, _sur le balcon, s'adressant à [une personne qu'on ne voit pas_.

Dans une heure! par la porte du jardin.

_Descendant._

Dans une heure et à toujours!

GRÉMIO.

Qu'ai-je entendu? _arrête_... etc.

2.--PAGE 55.

CORDIANI.

Dans une heure, je n'y serai plus.

DAMIEN.

Que veux-tu dire?

CORDIANI.

Rien, rien, tu le sauras bientôt.

DAMIEN.

Explique-toi; tu parles comme en délire! que veux-tu faire? _à quoi penses-tu?_

3.--PAGE 58.

DAMIEN.

Sophisme! sophisme d'un coeur qui s'aveugle.

4.--PAGE 59.

CÉSARIO, _chantant_.

DEUXIÈME COUPLET.

Lorsque, pour chanter au lutrin, Nous manquions de courage, Le bon gros père Célestin, Tintaine, tintin. Il buvait pour nous mettre en train, C'était là son usage.

TROISIÈME COUPLET.

Quand il mourra, le verre en main, Un jour, dans son grand âge, Le bon gros père Célestin, Tintaine, tintin, Quand il mourra, le verre en main, Ce sera grand dommage.

LIONEL.

_Le maître est-il levé?_

CÉSARIO.

Comme le pape à l'église, toujours le dernier qui arrive, et le premier quand il y est.

LIONEL.

_Que d'écoliers autrefois dans cette académie!_ etc.

5.--PAGE 64.

MATHURIN.

Monseigneur, un homme est là qui vous demande.--C'est un homme en longue robe avec des cheveux gris; vous l'avez, dit-il, fait appeler hier.

ANDRÉ.

J'y vais.

_À Damien._

Mais il n'a rien de grave.

GRÉMIO, _entrant_.

Les chevaux sont prêts, monseigneur.

ANDRÉ.

Dans un instant; attends-moi, Grémio.

_À Damien._

_Et nous le verrons demain,_ etc.

6.--PAGE 70.

ANDRÉ.

Chassé par moi!... Il s'est enfui, dis-tu, dans le jardin? Était-il seul cet homme?

GRÉMIO.

Seul? Oui, dans le jardin, mais pas à la fenêtre.

ANDRÉ.

Comment? Achève de t'expliquer.

GRÉMIO.

Mais, monseigneur...

ANDRÉ.

Je te l'ordonne.

GRÉMIO.

Eh bien! monseigneur, quand l'homme est sorti, quelqu'un était avec lui sur le balcon et j'ai entendu quelques mots.

ANDRÉ.

Qu'as-tu entendu?

GRÉMIO.

L'homme a fait un signe d'adieu, et il a dit: «Dans une heure et à toujours.»

ANDRÉ.

Dans une heure!

_À part._

On savait ici que je devais aller à la ferme;--c'est donc de mon absence qu'on voulait profiter.

_Haut._

Tu n'en as pas entendu davantage?

GRÉMIO.

J'oubliais!... on a ajouté: «Venez par la porte du jardin,» mais je ne crois pas qu'on voulût parler de celle-ci; c'est plutôt l'autre, je suppose, la petite porte qui donne sur le derrière de la maison.

ANDRÉ.

_Écoute, Grémio_, va dire à Mathurin qu'il ramène les chevaux et que je ne sortirai pas; après quoi, tu iras à cette petite porte, et tu y resteras; _mais caché_..., etc., _je serai là_; qui que ce soit, arrête-le.

GRÉMIO.

Qui que ce soit, monseigneur? Il pourrait arriver...

ANDRÉ.

Qui que ce soit. J'irais bien moi-même, mais il faut qu'on me croie sorti, _et j'en chargerais bien un autre que toi, mais_, etc.

7.--PAGE 72.

GRÉMIO.

_Oh! très sûr._

ANDRÉ.

Oui, à Cordiani. Dis que je suis sorti seul, n'oublie pas cela, va, mon ami.--C'est bien étrange.

_Il sort._

GRÉMIO, _seul_.

Oui, c'est étrange; et je savais bien que mon maître m'écouterait. Cet argent de M. Damien ne me semble ni clair ni bien gagné. Patience! Voici madame Lucrèce, je vais à mon poste.

SCÈNE III

GRÉMIO, LUCRÈCE, SPINETTE.

LUCRÈCE.

Où est ton maître, Grémio?

GRÉMIO.

Je pense, madame, qu'il est à la ferme.

LUCRÈCE.

Ne devais-tu pas l'accompagner?

GRÉMIO.

Il m'a ordonné de rester ici.

LUCRÈCE.

Il est sorti seul?

GRÉMIO.

Oui, madame.

_Il sort._

LUCRÈCE, _à Spinette_.

Ainsi je ne le verrai plus.

SPINETTE.

Est-ce bien possible, ma chère maîtresse? Vous m'avez confié votre dessein; je vous vois prête à l'exécuter, et malgré moi je ne puis y croire.

LUCRÈCE.

Tout à l'heure tu y croiras.

SPINETTE.

Il ne m'appartient pas de vous en dissuader; je n'ai que le droit d'en souffrir, et je suis aussi incapable d'oser vous blâmer que de vous trahir; mais y avez-vous bien réfléchi?

LUCRÈCE.

Non, et c'est pourquoi je le ferai.

SPINETTE.

Quitter une maison, une famille,--briser, en un jour, tous les liens d'une vie si belle et si heureuse!

LUCRÈCE.

Heureuse!

SPINETTE.

Vous l'étiez, madame.

LUCRÈCE.

Maintenant je ne le serai plus. Oui, Spinette, je vais, comme tu dis, quitter une maison, une famille:--je vais perdre mon nom, mon rang, ma fortune, et le premier des biens, l'honneur! je vais partir avec Cordiani. Qui commet la faute en porte la peine! mais lui, qui pourrait l'en punir? _Ce n'est pas lui qu'on peut accuser. Il n'a prononcé aucun serment sur la terre, il n'a pas trahi une épouse; il n'a rien fait qu'aimer et qu'être aimé._

SPINETTE.

Vous cherchiez tout à l'heure monseigneur André.

LUCRÈCE.

Oui, je voulais le voir une dernière fois.

SPINETTE.

Plût au ciel que vous l'eussiez vu!

LUCRÈCE.

Que veux-tu dire? penses-tu que ma résolution puisse être ébranlée? André m'est cher; mais je ne sais ni tromper ni aimer à demi.

SPINETTE.

Que de larmes vont couler, madame!

LUCRÈCE.

Comptes-tu donc pour rien les miennes? _Crois-tu qu'on perde sans souffrir_, etc.

SPINETTE.

_Que je vous plains!_

LUCRÈCE.

Silence! l'heure sonne! Il va venir, Spinette. Peut-être m'attend-il déjà. Tu me suivras; tout est-il préparé?

SPINETTE.

Où allez-vous?

LUCRÈCE.

Où il voudra. _Mes cheveux sont-ils en désordre?_ etc.

8.--PAGE 74.

ANDRÉ.

Bonjour, Lucrèce. _Vous ne m'attendiez pas_..., etc.

9.--PAGE 89.

CORDIANI.

_Terre que j'ai ensanglantée!_

DAMIEN.

Au nom du ciel!...

CORDIANI.

Dis-moi, Damien, où puis-je aller, où puis-je marcher sans voir la mort sur mon chemin? Te souviens-tu de ce que tu me disais? J'aimais, je ne t'écoutais pas. Maintenant, la mort est devant mon amour, elle est sous mes pas; elle est dans mon coeur! Et ce portrait que je t'ai montré, cette ombre adorée d'une fatale beauté n'est plus pour moi que le masque d'un spectre couvert des larmes d'un ami.

_Il marche vers la maison._

DAMIEN.

Où vas-tu?

CORDIANI.

La revoir encore une fois. _Ne t'effraye pas,_ etc.

10.--PAGE 96.

_Tu vois ce qui se passe, mon ami._

LIONEL.

Maître, il faut régler cette affaire et choisir l'heure et le lieu du combat.

ANDRÉ.

L'heure? à l'instant. Le lieu? ici même.

_À Cordiani._

_Ah! vous voulez,_ etc.

11.--PAGE 102.

_Et toi aussi tu m'abandonnes!_

CÉSARIO[E].

Moi, maître, je ne vous abandonnerai pas.

ANDRÉ.

C'est toi, mon enfant?

CÉSARIO.

Oui, maître. Je vous avais quitté; j'étais allé chez Pontormo; j'y cherchais la gaieté, et je l'y ai bien trouvée en effet, mais je ne m'en suis senti que plus triste.

ANDRÉ.

C'est le malheur que tu trouveras ici.

CÉSARIO.

Il pèse moins que l'ingratitude.

ANDRÉ.

Merci, mon enfant. Va, entre dans cette maison, car pour moi, jamais!

_Il remonte la scène._

LIONEL, _entrant_.

_Où allez-vous_, André? etc.

[E] Le but de cette scène est de maintenir l'unité de lieu, de réunir le second acte au troisième, et de donner plus d'importance au rôle de Césario.

12.--PAGE 111.

_Que voulez-vous lui dire?_

ANDRÉ.

Tiens, Césario, je t'en conjure, va trouver Lucrèce; demande une réponse à ma lettre, et sois revenu tout à l'heure... Mais pourquoi pas nous-mêmes, Lionel?

_Césario sort._

LIONEL.

Mon ami!

ANDRÉ.

Quoi! plus rien!

LIONEL.

_Eh! que demandez-vous donc dans cette fatale lettre?_

ANDRÉ.

Ce que je demande? _ô comble de misère!_... etc.

13.--PAGE 120.

ANDRÉ.

_Tiens, voilà_ Césario... Eh bien?

CÉSARIO.

Madame Lucrèce a quitté Florence.

ANDRÉ.

Et Cordiani?

CÉSARIO.

Je ne sais.

ANDRÉ.

Vois-tu, Lionel? Ils sont partis ensemble.

_Il remonte la scène._

LIONEL, _le retenant_.

_Où vas-tu?_

14.--PAGE 125.

LIONEL.

_Qu'as-tu dit à cet homme?_

_Bas à Damien._

Est-ce que vraiment Cordiani?...

DAMIEN.

Cordiani n'est plus.

15.--PAGE 125.

ANDRÉ.

Vos mains, et adieu, chers amis! Oh! combien je l'aimais!

_Il meurt._

FIN DES ADDITIONS ET VARIANTES.

NOTE

Ce drame, écrit et publié en 1833, fut représenté pour la première fois au Théâtre-Français le 21 novembre 1849, avec peu de changements. On avait poussé le soin de la mise en scène jusqu'à faire exécuter une copie du tableau de la _Charité_ que possède la galerie du Louvre, et l'on s'était assuré que cette copie produisait de loin l'effet nécessaire à l'illusion du spectateur. Cependant le parterre, sachant bien qu'il n'avait pas sous les yeux le tableau original, accueillit avec un rire frivole l'exhibition de cette toile et ne prit pas au sérieux l'adieu poétique adressé par André del Sarto à son dernier chef-d'oeuvre. La pièce, d'ailleurs, fut écoutée froidement; elle n'eut qu'un petit nombre de représentations. Le même ouvrage, représenté au théâtre de l'Odéon le 21 octobre 1850, avec les changements que nous venons d'indiquer, obtint un grand succès. Malgré l'heureux résultat de cette seconde épreuve, la supériorité du premier texte nous semble incontestable.

Au moyen des variantes, les lecteurs curieux pourront comparer les deux versions. Dans la seconde, on remarquera que, dès l'exposition, Lucrèce et Cordiani ont pris la résolution de s'enfuir ensemble. L'unité de lieu est rigoureusement observée, et la pièce, réduite à deux actes au lieu de trois, marche vers son dénoûment avec une rapidité que nous trouvons exagérée, vu les énormes sacrifices que l'auteur s'est cru obligé de faire. Après le duel entre Cordiani et André del Sarto, on ne voit plus reparaître ni Lucrèce ni Cordiani. La scène où ces deux personnages se rencontraient devant la maison de la mère de Lucrèce a été supprimée. Pour éviter l'exhibition du tableau de la _Charité_, il fallut retrancher la scène où les envoyés de François Ier venaient demander compte à André de l'argent du roi de France. Cette coupure est tout à fait regrettable: après avoir montré André del Sarto dévoré de remords, et tremblant à l'idée de rendre ses comptes, c'était une conception éminemment dramatique que de le faire voir exalté par le chagrin et malheureux de l'infidélité de sa femme, au point de ne plus redouter la honte et de s'accuser lui-même du vol qu'il a commis.

Quant aux nombreux passages supprimés dans le dialogue, ce sont des changements qu'on ne doit pas considérer comme définitifs. Il est évident, par exemple, que l'auteur a fait preuve de trop de complaisance ou de modestie en consentant à effacer de la dernière scène le charmant récit des souvenirs d'enfance qui se présentent à l'esprit d'André au moment où il va mourir. Probablement, lorsque la pièce reviendra au théâtre, ces _longueurs_, ces scènes réputées inutiles ou dangereuses, finiront par être restituées dans leur entier.

* * * * *

Voici quelle était la distribution des rôles au théâtre de l'Odéon:

ANDRÉ DEL SARTO. MM. TISSERAND. CORDIANI. MARTEL. DAMIEN. HARVILLE. LIONEL. FLEURET. GRÉMIO. ROGER. MATHURIN. TALIN. CÉSARIO. Mlles BILHAUD. LUCRÈCE. SIONA-LÉVY. SPINETTE. JEANNE-ANAÏS.

LES

CAPRICES DE MARIANNE

COMÉDIE EN DEUX ACTES

PUBLIÉE EN 1833, REPRÉSENTÉE EN 1851.

ACTEURS PERSONNAGES. QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES.

CLAUDIO, juge. MM. PROVOST. COELIO. DELAUNAY. OCTAVE. BRINDEAU. TIBIA, valet de Claudio. GOT. PIPPO, valet de Coelio. MATHIEN. MALVOLIO, intendant d'Hermia. TRONCHET. UN GARÇON D'AUBERGE. BERTIN. MARIANNE, femme de Claudio. Mmes MADELEINE-BROHAN. HERMIA, mère de Coelio. MOREAU-SAINTI. [CIUTA, vieille femme.] DOMESTIQUES.

_La scène est à Naples._

ACTE PREMIER

SCÈNE PREMIÈRE

_Une rue devant la maison de Claudio._

[MARIANNE, _sortant de chez elle un livre de messe à la main_; CIUTA, _l'abordant_.

CIUTA.

Ma belle dame, puis-je vous dire un mot?

MARIANNE.

Que me voulez-vous?

CIUTA.

Un jeune homme de cette ville est éperdument amoureux de vous; depuis un mois entier, il cherche vainement l'occasion de vous l'apprendre; son nom est Coelio; il est d'une noble famille et d'une figure distinguée.

MARIANNE.

En voilà assez. Dites à celui qui vous envoie qu'il perd son temps et sa peine, et que, s'il a l'audace de me faire entendre une seconde fois un pareil langage, j'en instruirai mon mari.]

_Elle sort._

COELIO, _entrant_.[1]

Eh bien! Ciuta, qu'a-t-elle dit?

CIUTA.

Plus dévote et plus orgueilleuse que jamais. Elle instruira son mari, dit-elle, si on la poursuit plus longtemps.

COELIO.

Ah! malheureux que je suis, je n'ai plus qu'à mourir. Ah! la plus cruelle de toutes les femmes! Et que me conseilles-tu, Ciuta? quelle ressource puis-je encore trouver?

CIUTA.

Je vous conseille d'abord de sortir d'ici, car voici son mari [qui la suit.]

_Ils sortent.--Entrent Claudio et Tibia._

CLAUDIO.

Es-tu mon fidèle serviteur, mon valet de chambre dévoué? Apprends que j'ai à me venger d'un outrage.

TIBIA.

Vous, monsieur?

CLAUDIO.

Moi-même, puisque ces impudentes guitares ne cessent de murmurer sous les fenêtres de ma femme. Mais, patience! tout n'est pas fini.--Écoute un peu de ce côté-ci: voilà du monde qui pourrait nous entendre. Tu m'iras chercher ce soir le spadassin que je t'ai dit.

TIBIA.

Pour quoi faire?

CLAUDIO.

Je crois que Marianne a des amants.

TIBIA.

Vous croyez, monsieur?

CLAUDIO.

Oui; il y a autour de ma maison une odeur d'amants; personne ne passe naturellement devant ma porte; il y pleut des guitares et des entremetteuses.

TIBIA.

Est-ce que vous pouvez empêcher qu'on donne des sérénades à votre femme?

CLAUDIO.

Non; mais je puis poster un homme derrière la poterne, et me débarrasser du premier qui entrera.

TIBIA.

Fi! votre femme n'a pas d'amants.--C'est comme si vous disiez que j'ai des maîtresses.

CLAUDIO.

Pourquoi n'en aurais-tu pas, Tibia? Tu es fort laid, mais tu as beaucoup d'esprit.

TIBIA.

J'en conviens, j'en conviens.

CLAUDIO.

Regarde, Tibia, tu en conviens toi-même; il n'en faut plus douter, et mon déshonneur est public.

TIBIA.

Pourquoi public?

CLAUDIO.

Je te dis qu'il est public.

TIBIA.

Mais, monsieur, votre femme passe pour un dragon de vertu dans toute la ville; elle ne voit personne; elle ne sort de chez elle que pour aller à la messe.

CLAUDIO.

Laisse-moi faire.--Je ne me sens pas de colère, après tous les cadeaux qu'elle a reçus de moi.--Oui, Tibia, je machine en ce moment une épouvantable trame, et me sens prêt à mourir de douleur.

TIBIA.

Oh! que non.

CLAUDIO.

Quand je te dis quelque chose, tu me ferais plaisir de le croire.

_Ils sortent._

COELIO, _rentrant_.

Malheur à celui qui, au milieu de la jeunesse, s'abandonne à un amour sans espoir! Malheur à celui qui se livre à une douce rêverie, avant de savoir où sa chimère le mène, et s'il peut être payé de retour! Mollement couché dans une barque, il s'éloigne peu à peu de la rive; il aperçoit au loin des plaines enchantées, de vertes prairies et le mirage léger de son Eldorado. Les vents l'entraînent en silence, et quand la réalité le réveille, il est aussi loin du but où il aspire que du rivage qu'il a quitté; il ne peut plus ni poursuivre sa route ni revenir sur ses pas.

_On entend un bruit d'instruments._

Quelle est cette mascarade? N'est-ce pas Octave que j'aperçois?

_Entre Octave._

OCTAVE.

Comment se porte, mon bon monsieur, cette gracieuse mélancolie?

COELIO.

Octave! ô fou que tu es! tu as un pied de rouge sur les joues!--D'où te vient cet accoutrement? N'as-tu pas de honte, en plein jour?

OCTAVE.

Ô Coelio! fou que tu es! tu as un pied de blanc sur les joues!--D'où te vient ce large habit noir? N'as-tu pas de honte, en plein carnaval?

[COELIO.

Quelle vie que la tienne! Ou tu es gris, ou je le suis moi-même.

OCTAVE.

Ou tu es amoureux, ou je le suis moi-même.

COELIO.

Plus que jamais de la belle Marianne.

OCTAVE.

Plus que jamais de vin de Chypre.]

COELIO.

J'allais chez toi [quand je t'ai rencontré].

OCTAVE.

Et moi aussi j'allais chez moi. Comment se porte ma maison? Il y a huit jours que je ne l'ai vue.

COELIO.

J'ai un service à te demander.

OCTAVE.

Parle, Coelio, mon cher enfant. Veux-tu de l'argent? je n'en ai plus. [Veux-tu des conseils? je suis ivre.] Veux-tu mon épée? voilà une batte d'arlequin. Parle, parle, dispose de moi.

COELIO.

Combien de temps cela durera-t-il? Huit jours hors de chez toi! Tu te tueras, Octave.

OCTAVE.

Jamais de ma propre main, mon ami, jamais; j'aimerais mieux mourir que d'attenter à mes jours.

COELIO.

Et n'est-ce pas un suicide comme un autre, que la vie que tu mènes?

OCTAVE.

Figure-toi un danseur de corde, en brodequins d'argent, le balancier au poing, suspendu entre le ciel et la terre; à droite et à gauche, de vieilles petites figures racornies, de maigres et pâles fantômes, des créanciers agiles, des parents et des courtisanes; toute une légion de monstres se suspendent à son manteau et le tiraillent de tous côtés pour lui faire perdre l'équilibre; des phrases redondantes, de grands mots enchâssés cavalcadent autour de lui; une nuée de prédictions sinistres l'aveugle de ses ailes noires. Il continue sa course légère de l'orient à l'occident. S'il regarde en bas, la tête lui tourne; s'il regarde en haut, le pied lui manque. Il va plus vite que le vent, et toutes les mains tendues autour de lui ne lui feront pas renverser une goutte de la coupe joyeuse qu'il porte à la sienne. Voilà ma vie, mon cher ami; c'est ma fidèle image que tu vois.

COELIO.

Que tu es heureux d'être fou!

OCTAVE.

Que tu es fou de ne pas être heureux! Dis-moi un peu, toi, qu'est-ce qui te manque?

COELIO.

Il me manque le repos, la douce insouciance qui fait de la vie un miroir où tous les objets se peignent un instant et sur lequel tout glisse. Une dette pour moi est un remords. L'amour, dont vous autres vous faites un passe-temps, trouble ma vie entière. Ô mon ami, tu ignoreras toujours ce que c'est qu'aimer comme moi! Mon cabinet d'étude est désert; depuis un mois j'erre autour de cette maison la nuit et le jour. Quel charme j'éprouve au lever de la lune, à conduire sous ces petits arbres, au fond de cette place, mon choeur modeste de musiciens, à marquer moi-même la mesure, à les entendre chanter la beauté de Marianne! Jamais elle n'a paru à sa fenêtre; jamais elle n'est venue appuyer son front charmant sur sa jalousie.

OCTAVE.

Qui est cette Marianne? est-ce que c'est ma cousine?

COELIO.

C'est elle-même, la femme du vieux Claudio.

OCTAVE.

Je ne l'ai jamais vue; mais à coup sûr elle est ma cousine. Claudio est fait exprès. Confie-moi tes intérêts, Coelio.

COELIO.

Tous les moyens que j'ai tentés pour lui faire connaître mon amour ont été inutiles. Elle sort du couvent; elle aime son mari et respecte ses devoirs. Sa porte est fermée à tous les jeunes gens de la ville, et personne ne peut l'approcher.

OCTAVE.

Ouais! est-elle jolie?--Sot que je suis! tu l'aimes, cela n'importe guère. Que pourrions-nous imaginer?

COELIO.

Faut-il te parler franchement? ne te riras-tu pas de moi?

OCTAVE.

Laisse-moi rire de toi, et parle franchement.

COELIO.

En ta qualité de parent, tu dois être reçu dans la maison.

OCTAVE.