Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 3
Chapter 5
Ce sont elles, je crois, qui renoncent à moi. Ô mon vieil ami, l'espérance est semblable à la fanfare guerrière: elle mène au combat et divinise le danger. Tout est si beau, si facile, tant qu'elle retentit au fond du coeur! mais le jour où sa voix expire, le soldat s'arrête et brise son épée.
DAMIEN.
Qu'avez-vous, madame? vous paraissez souffrir.
LIONEL.
Mais, en effet, quelle pâleur! nous devrions nous retirer.
LUCRÈCE.
Spinette! entre dans ma chambre, ma chère, et prends mon flacon sur ma toilette. Tu me l'apporteras.
_Spinette sort._
ANDRÉ.
Qu'avez-vous donc, Lucrèce? Ô ciel! seriez-vous réellement malade?
[DAMIEN.
Ouvrez cette fenêtre, le grand air vous fera du bien.]
_Spinette rentre épouvantée._
SPINETTE.
Monseigneur! monseigneur! un homme est là caché.
ANDRÉ.
Où?
SPINETTE.
Là, dans l'appartement de ma maîtresse.
LIONEL.
Mort et furie! voilà la suite de votre faiblesse, maître; c'est le meurtrier de Grémio. Laissez-moi lui parler.
SPINETTE.
J'étais entrée sans lumière. Il m'a saisi la main comme je passais entre les deux portes.
ANDRÉ.
Lionel, n'entre pas, c'est moi que cela regarde.
LIONEL.
Quand vous devriez me bannir de chez vous, pour cette fois je ne vous quitte pas. Entrons, Damien.
_Il entre._
ANDRÉ, _courant à sa femme_.
Est-ce lui, malheureuse? est-ce lui?
LUCRÈCE.
Ô mon Dieu, prends pitié de moi!
_Elle s'évanouit._
DAMIEN.
Suivez Lionel, André, empêchez-le de voir Cordiani.
ANDRÉ.
Cordiani! Cordiani! Mon déshonneur est-il si public, si bien connu de tout ce qui m'entoure, que je n'aie qu'un mot à dire pour qu'on me réponde par celui-ci: Cordiani! Cordiani!
_Criant._
Sors donc, misérable, puisque voilà Damien qui t'appelle!
_Lionel rentre avec Cordiani._
ANDRÉ, _à tout le monde_.
Je vous ai fait sortir tantôt. À présent je vous prie de rester. Emportez cette femme, messieurs. Cet homme est l'assassin de Grémio.
_On emporte Lucrèce._
C'est pour entrer chez ma femme qu'il l'a tué. Un cheval!... Dans quelque état qu'elle se trouve, vous, Damien, vous la conduirez à sa mère,... ce soir, à l'instant même. Maintenant, Lionel, tu vas me servir de témoin. Cordiani prendra celui qu'il voudra; car tu vois ce qui se passe, mon ami?[10]
LIONEL.
[Mes épées sont dans ma chambre. Nous allons les prendre en passant.]
ANDRÉ, _à Cordiani_.
Ah! vous voulez que le déshonneur soit public! Il le sera, monsieur, il le sera. Mais la réparation va l'être de même, et malheur à celui qui la rend nécessaire!
[_Ils sortent._]
SCÈNE III
[_Une plate-forme, à l'extrémité du jardin.--Un réverbère est allumé._]
[MATHURIN, _seul, puis_ JEAN.
Où peut être allé ce jeune homme? Il me dit de l'attendre, et voilà bientôt une demi-heure qu'il m'a quitté. Comme il tremblait en approchant de la maison! Ah! s'il fallait croire ce qu'on en dit!
JEAN, _passant_.
Eh bien! Mathurin, que fais-tu là à cette heure?
MATHURIN.
J'attends le seigneur Cordiani.
JEAN.
Tu ne viens pas à l'enterrement de ce pauvre Grémio? On va partir tout à l'heure.
MATHURIN.
Vraiment! j'en suis fâché; mais je ne puis quitter la place.
JEAN.
J'y vais, moi, de ce pas.
MATHURIN.
Jean, ne vois-tu pas des hommes qui arrivent du côté de la maison? On dirait que c'est notre maître et ses amis.
JEAN.
Oui, ma foi, ce sont eux. Que diable cherchent-ils? Ils viennent droit à nous.
MATHURIN.
N'ont-ils pas leurs épées à la main?
JEAN.
Non pas, je crois. Si fait, tu as raison. Cela ressemble à une querelle.
MATHURIN.
Tenons-nous à l'écart, et si je ne m'entends pas appeler, j'irai avec toi.
_Ils se retirent.--Lionel et Cordiani entrent._
LIONEL.
Cette lumière vous suffira.] Placez-vous ici, monsieur; n'aurez-vous pas de second?
CORDIANI.
Non, monsieur.
LIONEL.
Ce n'est pas l'usage, et je vous avoue que pour moi j'en suis fâché. Du temps de ma jeunesse, il n'y avait guère d'affaires de cette sorte sans quatre épées tirées.
CORDIANI.
Ceci n'est pas un duel, monsieur; André n'aura rien à parer, et le combat ne sera pas long.
LIONEL.
Qu'entends-je? voulez-vous faire de lui un assassin?
CORDIANI.
Je m'étonne qu'il n'arrive pas.
ANDRÉ, _entrant_.
Me voilà.
LIONEL.
Ôtez vos manteaux; je vais marquer les lignes. Messieurs, c'est jusqu'ici que vous pouvez rompre.
ANDRÉ.
En garde!
DAMIEN, _entrant_.
Je n'ai pu remplir la mission dont tu m'avais chargé. Lucrèce refuse mon escorte: elle est partie seule, à pied, accompagnée de sa suivante.
ANDRÉ.
Dieu du ciel! quel orage se prépare!
_Il tonne._
DAMIEN.
Lionel, je me présente ici comme second de Cordiani. André ne verra dans cette démarche qu'un devoir qui m'est sacré; je ne tirerai l'épée que si la nécessité m'y oblige.
CORDIANI.
Merci, Damien, merci.
LIONEL.
Êtes-vous prêts?
ANDRÉ.
Je le suis.
CORDIANI.
Je le suis.
_Ils se battent. Cordiani est blessé._
DAMIEN.
Cordiani est blessé!
ANDRÉ, _se jetant sur lui_.
Tu es blessé, mon ami?
LIONEL, _le retenant_.
Retirez-vous, nous nous chargeons du reste.
CORDIANI.
Ma blessure est légère. Je puis encore tenir mon épée.
LIONEL.
Non, monsieur; vous allez souffrir beaucoup plus dans un instant; l'épée a pénétré. Si vous pouvez marcher, venez avec nous.
CORDIANI.
Vous avez raison. Viens-tu, Damien? Donne-moi ton bras, je me sens bien faible. Vous me laisserez chez Manfredi.
ANDRÉ, _bas à Lionel_.
La crois-tu mortelle?
LIONEL.
Je ne réponds de rien.
_Ils sortent._
ANDRÉ, _seul_.
Pourquoi me laissent-ils? Il faut que j'aille avec eux. Où veulent-ils que j'aille?
_Il fait quelques pas vers la maison._
Ah! cette maison déserte! Non, par le ciel, je n'y retournerai pas ce soir! Si ces deux chambres-là doivent être vides cette nuit, la mienne le sera aussi. Il ne s'est pas défendu. Je n'ai pas senti son épée. Il a reçu le coup, cela est clair. Il va mourir chez Manfredi.
C'est singulier. Je me suis pourtant déjà battu. Lucrèce partie, seule, par cette horrible nuit! Est-ce que je n'entends pas marcher là-dedans?
_Il va du côté des arbres._
Non, personne. Il va mourir. [Lucrèce seule, avec une femme!] Eh bien! quoi? je suis trompé par cette femme. Je me bats avec son amant. Je le blesse. Me voilà vengé. Tout est dit. Qu'ai-je à faire à présent?
Ah! cette maison déserte! cela est affreux. Quand je pense à ce qu'elle était hier au soir! à ce que j'avais, à ce que j'ai perdu! Qu'est-ce donc pour moi que la vengeance? Quoi! voilà tout? Et rester seul ainsi? À qui cela rend-il la vie, de faire mourir un meurtrier? Quoi? répondez? Qu'avais-je affaire de chasser ma femme, d'égorger cet homme? Il n'y a point d'offensé, il n'y a qu'un malheureux. Je me soucie bien de vos lois d'honneur! Cela me console bien que vous ayez inventé cela pour ceux qui se trouvent dans ma position; que vous l'ayez réglé comme une cérémonie! Où sont mes vingt années de bonheur, ma femme, mon ami, le soleil de mes jours, le repos de mes nuits! Voilà ce qui me reste.
_Il regarde son épée._
Que me veux-tu, toi? On t'appelle l'amie des offensés. Il n'y a point ici d'homme offensé. Que la rosée essuie ton sang!
_Il la jette._
Ah! cette affreuse maison! Mon Dieu! mon Dieu!
_Il pleure à chaudes larmes.--L'enterrement passe._
ANDRÉ.
Qui enterrez-vous là?
LES PORTEURS.
Nicolas Grémio.
ANDRÉ.
Et toi aussi, mon pauvre vieux, et toi aussi, tu m'abandonnes![11]
FIN DE L'ACTE DEUXIÈME.
ACTE TROISIÈME
SCÈNE PREMIÈRE
[_Une rue.--Il est toujours nuit._]
LIONEL, DAMIEN ET CORDIANI, _entrant_.
[CORDIANI.
Je ne puis marcher; le sang m'étouffe. Arrêtez-moi sur ce banc.
_Ils le posent sur un banc._
LIONEL.
Que sentez-vous?
CORDIANI.
Je me meurs, je me meurs! Au nom du ciel, un verre d'eau!
DAMIEN.
Restez ici, Lionel. Un médecin de ma connaissance demeure au bout de cette rue. Je cours le chercher.
_Il sort._
CORDIANI.
Il est trop tard, Damien.
LIONEL.
Prenez patience. Je vais frapper à cette maison.
_Il frappe._
Peut-être pourrons-nous y trouver quelque secours, en attendant l'arrivée du médecin. Personne!
_Il frappe de nouveau._
UNE VOIX, en dedans.
Qui est là?
LIONEL.
Ouvrez! ouvrez, qui que vous soyez vous-même. Au nom de l'hospitalité, ouvrez!
LE PORTIER, _ouvrant_.
Que voulez-vous?
LIONEL.
Voilà un gentilhomme blessé à mort. Apportez-nous un verre d'eau et de quoi panser la plaie.
_Le portier sort._
CORDIANI.
Laissez-moi, Lionel. Allez retrouver André. C'est lui qui est blessé et non pas moi. C'est lui que toute la science humaine ne guérira pas cette nuit. Pauvre André! pauvre André!
LE PORTIER, _rentrant_.
Buvez cela, mon cher seigneur, et puisse le ciel venir à votre aide!
LIONEL.
À qui appartient cette maison?
LE PORTIER.
À Monna Flora del Fede.
CORDIANI.
La mère de Lucrèce! Ô Lionel, Lionel, sortons d'ici!
_Il se soulève._
Je ne puis bouger; mes forces m'abandonnent.
LIONEL.
Sa fille Lucrèce n'est-elle pas venue ce soir ici?
LE PORTIER.
Non, monsieur.
LIONEL.
Non? pas encore! cela est singulier!
LE PORTIER.
Pourquoi viendrait-elle à cette heure?
_Lucrèce et Spinette arrivent._
LUCRÈCE.
Frappe à la porte, Spinette, je ne m'en sens pas le courage.
SPINETTE.
Qui est là sur ce banc, couvert de sang et prêt à mourir?
CORDIANI.
Ah! malheureux!
LUCRÈCE.
Tu demandes qui? C'est Cordiani!
_Elle se jette sur le banc._
Est-ce toi? est-ce toi? Qui t'a amené ici? qui t'a abandonné sur cette pierre? Où est André, Lionel? Ah! il se meurt! Comment, Paolo, tu ne l'as pas fait porter chez ma mère?
LE PORTIER.
Ma maîtresse n'est pas à Florence, madame.
LUCRÈCE.
Où est-elle donc? N'y a-t-il pas un médecin à Florence? Allons, monsieur, aidez-moi, et portons-le dans la maison.
SPINETTE.
Songez à cela, madame.
LUCRÈCE.
Songer à quoi? es-tu folle? et que m'importe? Ne vois-tu pas qu'il est mourant? Ce ne serait pas lui que je le ferais.
_Damien et un médecin arrivent._
DAMIEN.
Par ici, monsieur. Dieu veuille qu'il soit temps encore!
LUCRÈCE, _au médecin_.
Venez, monsieur, aidez-nous. Ouvre-nous les portes, Paolo. Ce n'est pas mortel, n'est-ce pas?
DAMIEN.
Ne vaudrait-il pas mieux tâcher de le transporter jusque chez Manfredi?
LUCRÈCE.
Qui est-ce, Manfredi? Me voilà, moi, qui suis sa maîtresse. Voilà ma maison. C'est pour moi qu'il meurt, n'est-il pas vrai? Eh bien donc! qu'avez-vous à dire? Oui, cela est certain, je suis la femme d'André del Sarto. Et que m'importe ce qu'on en dira? ne suis-je pas chassée par mon mari? ne serai-je pas la fable de la ville dans deux heures d'ici? Manfredi? Et que dira-t-on? On dira que Lucrétia del Fede a trouvé Cordiani mourant à sa porte, et qu'elle l'a fait porter chez elle. Entrez! entrez!
_Ils entrent dans la maison emportant Cordiani._
LIONEL, _resté seul_.
Mon devoir est rempli; maintenant, à André! il doit être bien triste, le pauvre homme!
_André entre pensif et se dirige vers la maison._
LIONEL.
Qui êtes-vous?] où allez-vous?
_André ne répond pas._
[C'est, vous, André! Que venez-vous faire ici?
ANDRÉ.
Je vais voir la mère de ma femme.
LIONEL.
Elle n'est pas à Florence.
ANDRÉ.
Ah! Où est donc Lucrèce, en ce cas?
LIONEL.
Je ne sais; mais ce dont je suis certain, c'est que Monna Flora est absente[: retournez chez vous, mon ami].
ANDRÉ.
Comment le savez-vous, et par quel hasard êtes-vous là?
LIONEL.
Je revenais de chez Manfredi, où j'ai laissé Cordiani, et en passant, j'ai voulu savoir...
ANDRÉ.
Cordiani se meurt, n'est-il pas vrai?
LIONEL.
Non; ses amis espèrent qu'on le sauvera.
[ANDRÉ.
Tu te trompes, il y a du monde dans la maison; vois donc ces lumières qui vont et qui viennent.
_Il va regarder à la fenêtre._
Ah!
LIONEL.
Que voyez-vous?
ANDRÉ.
Suis-je fou, Lionel? J'ai cru voir passer dans la chambre basse Cordiani, tout couvert de sang, appuyé sur le bras de Lucrèce!
LIONEL.
Vous avez vu Cordiani appuyé sur le bras de Lucrèce?
ANDRÉ.
Tout couvert de son sang.
LIONEL.
Retournons chez vous, mon ami.
ANDRÉ.
Silence! Il faut que je frappe à la porte.
LIONEL.
Pour quoi faire? Je vous dis que Monna Flora est absente. Je viens d'y frapper moi-même.
ANDRÉ.
Je l'ai vu!] Laisse-moi.
LIONEL.
Qu'allez-vous faire, mon ami? êtes-vous un homme? Si votre femme se respecte assez peu pour recevoir chez sa mère l'auteur d'un crime que vous avez puni, est-ce à vous d'oublier qu'il meurt de votre main, et de troubler peut-être ses derniers instants?
ANDRÉ.
Que veux-tu que je fasse? oui, oui, je les tuerais tous deux! Ah! ma raison est égarée. Je vois ce qui n'est pas. [Cette nuit tout entière, j'ai couru dans ces rues désertes au milieu de spectres affreux. Tiens, vois, j'ai acheté du poison.
LIONEL.
Prenez mon bras et sortons.
ANDRÉ, _retournant à la fenêtre_.
Plus rien! Ils sont là, n'est-ce pas?]
LIONEL.
Au nom du ciel, soyez maître de vous. [Que voulez-vous faire? Il est impossible que vous assistiez à un tel spectacle, et] toute violence en cette occasion serait de la cruauté. Votre ennemi expire, que voulez-vous de plus?
[ANDRÉ.
Mon ennemi! lui, mon ennemi! le plus cher, le meilleur de mes amis! Qu'a-t-il donc fait? il l'a aimée. Sortons, Lionel, je les tuerais tous deux de ma main.
LIONEL.
Nous verrons demain ce qui vous reste à faire. Confiez-vous à moi; votre honneur m'est aussi sacré que le mien, et mes cheveux gris vous en répondent.
ANDRÉ.
Ce qui me reste à faire? Et que veux-tu que je devienne? Il faut que je parle à Lucrèce.
_Il s'avance vers la porte._
LIONEL.
André, André, je vous en supplie, n'approchez pas de cette porte. Avez-vous perdu toute espèce de courage? La position où vous êtes est affreuse, personne n'y compatit plus vivement, plus sincèrement que moi. J'ai une femme aussi, j'ai des enfants; mais la fermeté d'un homme ne doit-elle pas lui servir de bouclier? Demain, vous pourrez entendre des conseils qu'il m'est impossible de vous adresser en ce moment.
ANDRÉ.
C'est vrai, c'est vrai! qu'il meure en paix! dans ses bras, Lionel! Elle veille et pleure sur lui! À travers les ombres de la mort, il voit errer autour de lui cette tête adorée; elle lui sourit et l'encourage! Elle lui présente la coupe salutaire; elle est pour lui l'image de la vie. Ah! tout cela m'appartenait; c'était ainsi que je voulais mourir. Viens, partons, Lionel.
_Il frappe à la porte._
Holà! Paolo! Paolo!
LIONEL.
Que faites-vous, malheureux?
ANDRÉ.
Je n'entrerai pas.
_Paolo paraît._
Pose ta lumière sur ce banc;] il faut que j'écrive à Lucrèce.
LIONEL.
Et que voulez-vous lui dire?[12]
ANDRÉ.
Tiens, tu lui remettras ce billet; [tu lui diras que j'attends sa réponse chez moi; oui, chez moi: je ne saurais rester ici. Viens, Lionel. Chez moi, entends-tu?
_Ils sortent_.]
SCÈNE II
_La maison d'André.--Il est jour._
[JEAN, MONTJOIE.
JEAN.
Je crois qu'on frappe à la grille.
_Il ouvre._
Que demandez-vous, Excellence?
_Entrent Montjoie et sa suite._
MONTJOIE.
Le peintre André del Sarto.
JEAN.
Il n'est pas au logis, monseigneur.
MONTJOIE.
Si sa porte est fermée, dis-lui que c'est l'envoyé du roi de France qui le fait demander.
JEAN.
Si Votre Excellence veut entrer dans l'académie, mon maître peut revenir d'un instant à l'autre.
MONTJOIE.
Entrons, messieurs. Je ne suis pas fâché de visiter les ateliers et de voir ses élèves.
JEAN.
Hélas! monseigneur, l'académie est déserte aujourd'hui. Mon maître a reçu très peu d'écoliers cette année, et à compter de ce jour personne ne vient plus ici.
MONTJOIE.
Vraiment? on m'avait dit tout le contraire. Est-ce que ton maître n'est plus professeur à l'école?
JEAN.
Le voilà lui-même, accompagné d'un de ses amis.
MONTJOIE.
Qui? cet homme qui détourne la rue? Le vieux ou le jeune?
JEAN.
Le plus jeune des deux.
MONTJOIE.
Quel visage pâle et abattu! quelle tristesse profonde sur tous ses traits! et ces vêtements en désordre! Est-ce là le peintre André del Sarto?
_André et Lionel entrent._
LIONEL.
Seigneur, je vous salue. Qui êtes-vous?
MONTJOIE.
C'est à André del Sarto que nous avons affaire. Je suis le comte de Montjoie, envoyé du roi de France.
ANDRÉ.
Du roi de France? J'ai volé votre maître, monsieur. L'argent qu'il m'a confié est dissipé, et je n'ai pas acheté un seul tableau pour lui.
_À un valet._
Paolo est-il venu?
MONTJOIE.
Parlez-vous sérieusement?
LIONEL.
Ne le croyez pas, messieurs. Mon ami André est aujourd'hui,... pour certaines raisons,... une affaire malheureuse,... hors d'état de vous répondre et d'avoir l'honneur de vous recevoir.
MONTJOIE.
S'il en est ainsi, nous reviendrons un autre jour.
ANDRÉ.
Pourquoi? Je vous dis que je l'ai volé. Cela est très sérieux. Tu ne sais pas que je l'ai volé, Lionel? Vous reviendriez cent fois que ce serait de même.
MONTJOIE.
Cela est incroyable.
ANDRÉ.
Pas du tout; cela est tout simple. J'avais une femme... Non, non! Je veux dire seulement que j'ai usé de l'argent du roi de France comme s'il m'appartenait.
MONTJOIE.
Est-ce ainsi que vous exécutez vos promesses? Où sont les tableaux que François Ier vous avait chargé d'acheter pour lui?
ANDRÉ.
Les miens sont là-dedans; prenez-les, si vous voulez; ils ne valent rien. J'ai eu du génie autrefois, ou quelque chose qui ressemblait à du génie; mais j'ai toujours fait mes tableaux trop vite, pour avoir de l'argent comptant. Prenez-les cependant. Jean, apporte les tableaux que tu trouveras sur le chevalet. Ma femme aimait le plaisir, messieurs. Vous direz au roi de France qu'il obtienne l'extradition, et il me fera juger par ses tribunaux. Ah! le Corrége! voilà un peintre! Il était plus pauvre que moi; mais jamais un tableau n'est sorti de son atelier un quart d'heure trop tôt. L'honnêteté! l'honnêteté! voilà la grande parole. Le coeur des femmes est un abîme.
MONTJOIE, _à Lionel_.
Ses paroles annoncent le délire. Qu'en devons-nous penser? Est-ce là l'homme qui vivait en prince à la cour de France? dont tout le monde écoutait les conseils comme un oracle en fait d'architecture et de beaux-arts?
LIONEL.
Je ne puis vous dire le motif de l'état où vous le voyez. Si vous en êtes touché, ménagez-le.
_On apporte les deux tableaux._
ANDRÉ.
Ah! les voilà. Tenez, messieurs, faites-les emporter. Non pas que je leur donne aucun prix. Une somme si forte, d'ailleurs! de quoi payer des Raphaëls! Ah! Raphaël! il est mort heureux, dans les bras de sa maîtresse.
MONTJOIE, _regardant_.
C'est une magnifique peinture.
ANDRÉ.
Trop vite! trop vite! Emportez-les; que tout soit fini. Ah! un instant!
_Il arrête les porteurs._
Tu me regardes, toi, pauvre fille!
_À la figure de la Charité que représente le tableau._
Tu veux me dire adieu! C'était la Charité, messieurs. C'était la plus belle, la plus douce des vertus humaines. Tu n'avais pas eu de modèle, toi! Tu m'étais apparue en songe, par une triste nuit! pâle comme te voilà, entourée de tes chers enfants qui pressent ta mamelle. Celui-là vient de glisser à terre, et regarde sa belle nourrice en cueillant quelques fleurs des champs. Donnez cela à votre maître, messieurs. Mon nom est au bas. Cela vaut quelque argent. Paolo n'est pas venu me demander?
UN VALET.
Non, monsieur.
ANDRÉ.
Que fait-il donc? ma vie est dans ses mains.
LIONEL, _à Montjoie_.
Au nom du ciel! messieurs, retirez-vous. Je vous le mènerai demain, si je puis. Vous le voyez vous-mêmes, un malheur imprévu lui a troublé l'esprit.
MONTJOIE.
Nous obéissons, monsieur; excusez-nous et tenez votre promesse.
_Ils sortent._
ANDRÉ.
J'étais né pour vivre tranquille, vois-tu! je ne sais point être malheureux. Qui peut retenir Paolo?]
LIONEL.
Et que demandez-vous donc dans cette fatale lettre, [dont vous attendez si impatiemment la réponse?
ANDRÉ.
Tu as raison; allons-y nous-mêmes. Il vaut toujours mieux s'expliquer de vive voix.
LIONEL.
Ne vous éloignez pas dans ce moment, puisque Paolo doit vous retrouver ici: ce ne serait que du temps perdu.
ANDRÉ.
Elle ne répondra pas.] Ô comble de misère! Je supplie, Lionel, lorsque je devrais punir! Ne me juge pas, mon ami, comme tu pourrais faire un autre homme. Je suis un homme sans caractère, vois-tu! j'étais né pour vivre tranquille.
LIONEL.
Sa douleur me confond malgré moi.
ANDRÉ.
Ô honte! ô humiliation! elle ne répondra pas. Comment en suis-je venu là? Sais-tu ce que je lui demande? Ah! la lâcheté elle-même en rougirait, Lionel; je lui demande de revenir à moi.
LIONEL.
Est-ce possible?
ANDRÉ.
Oui, oui, je sais tout cela. J'ai fait un éclat: eh bien! dis-moi, qu'y ai-je gagné? Je me suis conduit comme tu l'as voulu: eh bien! je suis le plus malheureux des hommes. Apprends-le donc, je l'aime, je l'aime plus que jamais!
LIONEL.
Insensé!
ANDRÉ.
[Crois-tu qu'elle y consente? Il faut me pardonner d'être un lâche. Mon père était un pauvre ouvrier. Ce Paolo ne viendra pas. Je ne suis point un gentilhomme; le sang qui coule dans mes veines n'est pas un noble sang.
LIONEL.
Plus noble que tu ne crois.
ANDRÉ.
Mon père était un pauvre ouvrier... Penses-tu que Cordiani en meure? Le peu de talent qu'on remarqua en moi fit croire au pauvre homme que j'étais protégé par une fée. Et moi, je regardais dans mes promenades les bois et les ruisseaux, espérant toujours voir ma divine protectrice sortir d'un antre mystérieux. C'est ainsi que la toute-puissante nature m'attirait à elle. Je me fis peintre, et, lambeau par lambeau, le voile des illusions tomba en poussière à mes pieds.
LIONEL.
Pauvre André!
ANDRÉ.
Elle seule! oui, quand elle parut, je crus que mon rêve se réalisait, et que ma Galatée s'animait sous mes mains. Insensé! mon génie mourut dans mon amour; tout fut perdu pour moi... Cordiani se meurt, et Lucrèce voudra le suivre... Oh! massacre et furie! cet homme ne vient point.
LIONEL.
Envoie quelqu'un chez Monna Flora.
ANDRÉ.
C'est vrai. Mathurin, va chez Monna Flora. Écoute.
_À part._
Observe tout; tâche de rôder dans la maison; demande la réponse à ma lettre; va, et sois revenu tout à l'heure... Mais pourquoi pas nous-mêmes, Lionel?] Ô solitude! solitude! que ferai-je de ces mains-là?
LIONEL.
Calmez-vous, de grâce.
ANDRÉ.
[Je la tenais embrassée durant les longues nuits d'été sur mon balcon gothique. Je voyais tomber en silence les étoiles des mondes détruits. Qu'est-ce que la gloire? m'écriais-je; qu'est-ce que l'ambition? Hélas! l'homme tend à la nature une coupe aussi large et aussi vide qu'elle. Elle n'y laisse tomber qu'une goutte de sa rosée; mais cette goutte est l'amour, c'est une larme de ses yeux, la seule qu'elle ait versée sur cette terre pour la consoler d'être sortie de ses mains. Lionel, Lionel, mon heure est venue!
LIONEL.
Prends courage.]
ANDRÉ.
C'est singulier, je n'ai jamais éprouvé cela. Il m'a semblé qu'un coup me frappait. Tout se détache de moi. Il m'a semblé que Lucrèce partait.
LIONEL.
Que Lucrèce partait!
ANDRÉ.
Oui, je suis sûr que Lucrèce part sans me répondre.
LIONEL.
Comment cela?
ANDRÉ.
J'en suis sûr; je viens de la voir.
LIONEL.
De la voir! Où? comment?
ANDRÉ.
J'en suis sûr; elle est partie.
LIONEL.
Cela est étrange!
ANDRÉ.
Tiens, voilà Mathurin.[13]
[MATHURIN, _entrant_.
Mon maître est-il ici?
ANDRÉ.
Oui, me voilà.
MATHURIN.
J'ai tout appris.
ANDRÉ.
Eh bien?
MATHURIN, _le tirant à part_.
Dois-je vous dire tout, maître?
ANDRÉ.
Oui, oui.
MATHURIN.
J'ai rôdé autour de la maison, comme vous me l'aviez ordonné.]
ANDRÉ.
Eh bien?
[MATHURIN.
J'ai fait parler le vieux concierge, et je sais tout au mieux.
ANDRÉ.
Parle donc!
MATHURIN.
Cordiani est guéri; la blessure était peu de chose. Au premier coup de lancette il s'est trouvé soulagé.]
ANDRÉ.
Et Lucrèce!
MATHURIN.
Partie avec lui.
ANDRÉ.
Qui, lui?
MATHURIN.
Cordiani.
ANDRÉ.
[Tu es fou. Un homme que j'ai vu prêt à rendre l'âme, il y a,... c'est cette nuit même.
MATHURIN.
Il a voulu partir dès qu'il s'est senti la force de marcher. Il disait qu'un soldat en ferait autant à sa place, et qu'il fallait être mort ou vivant.
ANDRÉ.
Cela est incroyable; où vont-ils?
MATHURIN.
Ils ont pris la route du Piémont.
ANDRÉ.
Tous deux à cheval?
MATHURIN.
Oui, monsieur.
ANDRÉ.