Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 3
Chapter 3
_Ils s'éloignent. Onze heures sonnent._
SCÈNE III
_La même décoration qu'à la première scène. On entend l'heure sonner dans l'éloignement._
RAZETTA.
Je ne puis me défendre d'une certaine crainte. Serait-il possible que Laurette m'eût manqué de parole! Malheur à elle, s'il était vrai! Non pas que je doive porter la main sur elle,... mais mon rival!... Il me semble que deux horloges ont déjà sonné onze heures... Est-ce le temps d'agir? Il faut que j'entre dans ces jardins.--J'aperçois une grille fermée.--Ô rage! me serait-il impossible de pénétrer? Au risque de ma vie, je suis déterminé à ne pas abandonner mon dessein.
L'heure est passée... Rien ne doit me retenir... Mais par où entrer?--Appellerai-je? Tenterai-je de gravir cette muraille élevée?--Suis-je trahi? réellement trahi? Laurette... Si j'apercevais un valet, peut-être avec de l'or...--Je ne vois aucune lumière... Le repos semble régner dans cette maison.--Désespoir! Ne pourrai-je même jouer ma vie? ne pourrai-je tenter même le plus désespéré de tous les partis?
_On entend une symphonie; une gondole chargée de musiciens passe._
UNE VOIX DE FEMME.
Voilà encore Razetta.
UNE AUTRE.
Je l'avais parié!
UN JEUNE HOMME.
Eh bien! la noce était-elle jolie? As-tu fait valser la mariée? Quand ta garde sera-t-elle relevée? Tu mets sûrement le mot d'ordre en musique?
RAZETTA.
Allez-vous-en à vos plaisirs, et laissez-moi.
UNE VOIX DE FEMME.
Non; cette fois j'ai gagé que je t'emmènerais; allons, viens, mauvaise tête, et ne trouble le plaisir de personne. Chacun son tour; c'était hier le tien, aujourd'hui tu es passé de mode; celui qui ne sait pas se conformer à son sort est aussi fou qu'un vieillard qui fait le jeune homme.
UNE AUTRE.
Venez, Razetta, nous sommes vos véritables amis, et nous ne désespérons pas de vous faire oublier la belle Laurette. Nous n'aurons pour cela qu'à vous rappeler ce que vous disiez vous-même il y a quelques jours, ce que vous nous avez appris.--Ne perdez pas ce nom glorieux que vous portiez du premier mauvais sujet de la ville.
LE JEUNE HOMME.
De l'Italie! Viens, nous allons souper chez Camilla; tu y retrouveras ta jeunesse tout entière, tes anciens amis, tes anciens défauts, ta gaieté.--Veux-tu tuer ton rival, ou te noyer? Laisse ces idées communes au vulgaire des amants; souviens-toi de toi-même, et ne donne pas le mauvais exemple. Demain matin les femmes seront inabordables, si on apprend cette nuit que Razetta s'est noyé. Encore une fois, viens souper avec nous.
RAZETTA.
C'est dit. Puissent toutes les folies des amants finir aussi joyeusement que la mienne!
_Il monte dans la barque, qui disparaît au bruit des instruments._
FIN DE LA NUIT VÉNITIENNE.
* * * * *
Cette comédie, écrite pour la scène, fut représentée au théâtre de l'Odéon, le mercredi, 1er décembre 1830, au milieu d'un tumulte qui couvrit incessamment la voix des acteurs. C'était au plus fort de la guerre entre les classiques et les romantiques. L'auteur avait vingt ans. On ne connaissait encore de lui que les _Contes d'Espagne et d'Italie_. Le public de l'Odéon, qui avait pris au sérieux la fameuse ballade à la lune, condamna la _Nuit vénitienne_ sans vouloir l'entendre. Alfred de Musset, blessé d'un procédé si injuste, conçut contre le public des spectacles des préventions dont il ne revint qu'au bout de dix-sept ans.
ANDRÉ DEL SARTO
DRAME EN TROIS ACTES
PUBLIÉ EN 1833, REPRÉSENTÉ EN 1849
PERSONNAGES. ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES.
ANDRÉ. MM. GEFFROY.
CORDIANI,) ( MAILLART. ) ( LIONEL, ) peintres, élèves d'André. ( MAUBANT. ) ( DAMIEN, ) ( FONTA.
GRÉMIO, concierge. CHÉRY.
MONTJOIE, gentilhomme français. ROBERT.
MATHURIN, ) MATHIEN. ) Domestiques. [JEAN,] )
PAOLO. ALEXANDRE.
CÉSARIO, élève d'André. Mmes FAVART.
LUCRETIA DEL FEDE, femme d'André. RIMBLOT.
SPINETTE, suivante. MIRECOURT.
PEINTRES, VALETS, etc.
UN MÉDECIN.
_La scène est à Florence._
ACTE PREMIER
SCÈNE PREMIÈRE
_La maison d'André.--Une cour, un jardin au fond._
GRÉMIO, _sortant de la maison du concierge_.
[1]Il me semble, en vérité, que j'entends marcher dans la cour: à quatre heures du matin, c'est singulier. Hum! hum! que veut dire cela?
_Il avance; un homme enveloppé d'un manteau descend d'une fenêtre du rez-de-chaussée._
GRÉMIO.
De la fenêtre de madame Lucrèce? Arrête, qui que sois.
L'HOMME.
Laisse-moi passer, ou je te tue!
_Il le frappe et s'enfuit dans le jardin._
GRÉMIO, _seul_.
Au meurtre! au voleur! Jean, au secours!
DAMIEN, _sortant en robe de chambre_.
Qu'est-ce? qu'as-tu à crier, Grémio?
GRÉMIO.
Il y a un voleur dans le jardin.
DAMIEN.
Vieux fou! tu te seras grisé.
GRÉMIO.
De la fenêtre de madame Lucrèce, de sa propre fenêtre, je l'ai vu descendre. Ah! je suis blessé! il m'a frappé au bras de son stylet.
DAMIEN.
Tu veux rire! ton manteau est à peine déchiré. Quel conte viens-tu faire, Grémio? Qui diable veux-tu avoir vu descendre de la fenêtre de Lucrèce, à cette heure-ci? Sais-tu, sot que tu es, qu'il ne ferait pas bon l'aller redire à son mari?
GRÉMIO.
Je l'ai vu comme je vous vois.
DAMIEN.
Tu as bu, Grémio; tu vois double.
GRÉMIO.
Double! je n'en ai vu qu'un.
DAMIEN.
Pourquoi réveilles-tu une maison entière avant le lever du soleil? et une maison comme celle-ci, pleine de jeunes gens, de valets! T'a-t-on payé pour imaginer ce mauvais roman sur le compte de la femme de mon meilleur ami? Tu cries au voleur, et tu prétends qu'on a sauté par sa fenêtre? Es-tu fou ou es-tu payé? Dis, réponds; que je t'entende.
GRÉMIO.
Mon Dieu! mon Seigneur Jésus! je l'ai vu; en vérité de Dieu, je l'ai vu. Que vous ai-je fait? je l'ai vu.
DAMIEN.
Écoute, Grémio. Prends cette bourse, elle peut être moins lourde que celle qu'on t'a donnée pour inventer cette histoire-là. Va-t'en boire à ma santé. Tu sais que je suis l'ami de ton maître, n'est-ce pas? je ne suis pas un voleur, moi; je ne suis pas de moitié dans le vol qu'on lui ferait. Tu me connais depuis dix ans comme je connais André. Eh bien! Grémio, pas un mot là-dessus. Bois à ma santé; pas un mot, entends-tu? ou je te fais chasser de la maison. Va, Grémio, rentre chez toi, mon vieux camarade. Que tout cela soit oublié.
GRÉMIO.
Je l'ai vu, mon Dieu! sur ma tête, sur celle de mon père, je l'ai vu, vu, bien vu.
_Il rentre._
DAMIEN, _s'avançant seul vers le jardin et appelant_.
Cordiani! Cordiani!
_Cordiani paraît._
DAMIEN.
Insensé! en es-tu venu là? André, ton ami, le mien, le bon, le pauvre André!
CORDIANI.
Elle m'aime, ô Damien, elle m'aime! Que vas-tu me dire? Je suis heureux. Regarde-moi, elle m'aime. Je cours dans ce jardin depuis hier; je me suis jeté dans les herbes humides; j'ai frappé les statues et les arbres, et j'ai couvert de baisers terribles les gazons qu'elle avait foulés.
DAMIEN.
Et cet homme qui te surprend! À quoi penses-tu? Et André! André, Cordiani!
CORDIANI.
Que sais-je? je puis être coupable, tu peux avoir raison; nous en parlerons demain, un jour, plus tard; laisse-moi être heureux. [Je me trompe peut-être, elle ne m'aime peut-être pas; un caprice, oui, un caprice seulement, et rien de plus; mais laisse-moi être heureux.
DAMIEN.
Rien de plus? et] tu brises comme une paille un lien de vingt-cinq années? [et tu sors de cette chambre?] Tu peux être coupable? et les rideaux qui se sont refermés sur toi sont encore agités autour d'elle? et l'homme qui te voit sortir crie au meurtre?
CORDIANI.
Ah! mon ami, que cette femme est belle!
DAMIEN.
Insensé! insensé!
CORDIANI.
Si tu savais quelle région j'habite! comme le son de sa voix seulement fait bouillonner en moi une vie nouvelle! [comme les larmes lui viennent aux yeux au-devant de tout ce qui est beau, tendre et pur comme elle! Ô mon Dieu! c'est un autel sublime que le bonheur. Puisse la joie de mon âme monter à toi comme un doux encens!] Damien, les poëtes se sont trompés: est-ce l'esprit du mal qui est l'ange déchu? C'est celui de l'amour, qui, après le grand oeuvre, ne voulut pas quitter la terre, et, tandis que ses frères remontaient au ciel, laissa tomber ses ailes d'or en poudre aux pieds de la beauté qu'il avait créée.
DAMIEN.
Je te parlerai dans un autre moment. Le soleil se lève; dans une heure, quelqu'un viendra s'asseoir aussi sur ce banc; il posera comme toi ses mains sur son visage, et ce ne sont pas des larmes de joie qu'il cachera.[2] À quoi penses-tu?
CORDIANI.
Je pense au coin obscur d'une certaine taverne où je me suis assis tant de fois, regrettant ma journée. Je pense à Florence qui s'éveille, aux promenades, aux passants qui se croisent, au monde où j'ai erré vingt ans comme un spectre sans sépulture, à ces rues désertes où je me plongeais au sein des nuits, poussé par quelque dessein sinistre; je pense à mes travaux, à mes jours de découragement; j'ouvre les bras, et je vois passer les fantômes des femmes que j'ai possédées, mes plaisirs, mes peines, mes espérances! Ah! mon ami, comme tout est foudroyé, comme tout ce qui fermentait en moi s'est réuni en une seule pensée: l'aimer! C'est ainsi que mille insectes épars dans la poussière viennent se réunir dans un rayon de soleil.
DAMIEN.
Que veux-tu que je te dise, et de quoi servent les paroles après l'action? Un amour comme le tien n'a pas d'ami.
CORDIANI.
Qu'ai-je eu dans le coeur jusqu'à présent? Dieu merci, je n'ai pas cherché la science; je n'ai voulu d'aucun état, je n'ai jamais donné un centre aux cercles gigantesques de la pensée; je n'y ai laissé entrer que l'amour des arts, qui est l'encens de l'autel, mais qui n'en est pas le dieu. J'ai vécu de mon pinceau, de mon travail; mais mon travail n'a nourri que mon corps; mon âme a gardé sa faim céleste. [J'ai posé sur le seuil de mon coeur le fouet dont Jésus-Christ flagella les vendeurs du temple.] Dieu merci, je n'ai jamais aimé; mon coeur n'était à rien jusqu'à ce qu'il fût à elle.
DAMIEN.
Comment exprimer tout ce qui se passe dans mon âme? Je te vois heureux. Ne m'es-tu pas aussi cher que lui?
CORDIANI.
Et maintenant qu'elle est à moi, maintenant qu'assis à ma table, je laisse couler comme de douces larmes les vers insensés qui lui parlent de mon amour, et que je crois sentir derrière moi son fantôme charmant s'incliner sur mon épaule pour les lire; maintenant que j'ai un nom sur les lèvres, ô mon ami! quel est l'homme ici-bas qui n'a pas vu apparaître cent fois, mille fois, dans ses rêves, un être adoré, fait pour lui, devant vivre pour lui? Eh bien! quand un seul jour au monde on devrait rencontrer cet être, le serrer dans ses bras et mourir!
DAMIEN.
Tout ce que je puis te répondre, Cordiani, c'est que ton bonheur m'épouvante. Qu'André l'ignore, voilà l'important!
CORDIANI.
Que veut dire cela? Crois-tu que je l'aie séduite? qu'elle ait réfléchi et que j'aie réfléchi? Depuis un an que je la vois tous les jours, je lui parle, et elle me répond; je fais un geste, et elle me comprend. Elle se met au clavecin, elle chante, et moi, les lèvres entr'ouvertes, je regarde une longue larme tomber en silence sur ses bras nus. Et de quel droit ne serait-elle pas à moi?
DAMIEN.
De quel droit?
CORDIANI.
Silence! j'aime et je suis aimé. Je ne veux rien analyser, rien savoir; il n'y a d'heureux que les enfants qui cueillent un fruit et le portent à leurs lèvres sans penser à autre chose, sinon qu'ils l'aiment et qu'il est à portée de leurs mains.
DAMIEN.[3]
[Ah! si tu étais là, à cette place où je suis, et si tu te jugeais toi-même! Que dira demain l'homme à l'enfant?]
CORDIANI.
Non! non! [Est-ce d'une orgie que je sors, pour que l'air du matin me frappe au visage? L'ivresse de l'amour est-elle une débauche, pour s'évanouir avec la nuit?] Toi, que voilà, Damien, depuis combien de temps m'as-tu vu l'aimer? Qu'as-tu à dire à présent, toi qui es resté muet, toi qui as vu pendant une année chaque battement de mon coeur, chaque minute de ma vie se détacher de moi pour s'unir à elle? Et je suis coupable aujourd'hui? Alors pourquoi suis-je heureux? Et que me diras-tu d'ailleurs que je ne me sois dit cent fois à moi-même? Suis-je un libertin sans coeur? suis-je un athée? Ai-je jamais parlé avec mépris de tous ces mots sacrés, qui, depuis que le monde existe, errent vainement sur les lèvres des hommes? Tous les reproches imaginables, je me les suis adressés, et cependant je suis heureux. Le remords, la vengeance hideuse, la triste et muette douleur, tous ces spectres terribles sont venus se présenter au seuil de ma porte; aucun n'a pu rester debout devant l'amour de Lucrèce. Silence! on ouvre les portes; viens avec moi dans mon atelier. Là, dans une chambre fermée à tous les yeux, j'ai taillé dans le marbre le plus pur l'image adorée de ma maîtresse. Je veux te répondre devant elle; viens, sortons; la cour s'emplit de monde, et l'académie va s'ouvrir.
_Ils sortent.--Les peintres traversent la cour en tous sens.-- Lionel et Césario s'avancent._ LIONEL.
Le maître est-il levé?
CÉSARIO, _chantant_.
Il se levait de bon matin, Pour se mettre à l'ouvrage; Tin taine, tin tin. Le bon gros père Célestin, Il se levait de bon matin, Comme un coq de village[4].
LIONEL.
Que d'écoliers autrefois dans cette académie! comme on se disputait pour l'un, pour l'autre! quel événement que l'apparition d'un nouveau tableau! Sous Michel-Ange, les écoles étaient de vrais champs de bataille; aujourd'hui elles se remplissent à peine, lentement, de jeunes gens silencieux. On travaille pour vivre, et les arts deviennent des métiers.
CÉSARIO.
C'est ainsi que tout passe sous le soleil. Moi, Michel-Ange m'ennuyait; je suis bien aise qu'il soit mort.
LIONEL.
Quel génie que le sien!
CÉSARIO.
Eh bien! oui, c'est un homme de génie; qu'il nous laisse tranquilles. As-tu vu le tableau de Pontormo?
LIONEL.
Et j'y ai vu le siècle tout entier: un homme incertain entre mille chemins divers, la caricature des grands maîtres; se noyant dans son propre enthousiasme, capable de se retenir, pour s'en tirer, au manteau gothique d'Albert Dürer.
CÉSARIO.
Vive le gothique! Si les arts se meurent, l'antiquité ne rajeunira rien. _Tra deri da!_ Il nous faut du nouveau.
ANDRÉ DEL SARTO, _entrant et parlant à un valet_.
Dites à Grémio de seller deux chevaux, un pour lui et un pour moi. Nous allons à la ferme.
CÉSARIO, _continuant_.
Du nouveau à tout prix, du nouveau! Eh bien! maître, quoi de nouveau ce matin?
ANDRÉ.
Toujours gai, Césario? Tout est nouveau aujourd'hui, mon enfant; la verdure, le soleil et les fleurs, tout sera encore nouveau demain. Il n'y a que l'homme qui se fasse plus vieux, tout se fait plus jeune autour de lui chaque jour. Bonjour, Lionel; levé de si bonne heure, mon vieil ami?
CÉSARIO.
Alors les jeunes peintres ont donc raison de demander du neuf, puisque la nature elle-même en veut pour elle et en donne à tous.
LIONEL.
Songes-tu à qui tu parles?
ANDRÉ.
Ah! ah! déjà en train de discuter? La discussion, mes bons amis, est une terre stérile, croyez-moi; c'est elle qui tue tout. Moins de préfaces et plus de livres. Vous êtes peintres, mes enfants; que votre bouche soit muette, et que votre main droite parle pour vous. Écoute-moi cependant, Césario. La nature veut toujours être nouvelle, c'est vrai; mais elle reste toujours la même. Es-tu de ceux qui souhaiteraient qu'elle changeât la couleur de sa robe, et que les bois se colorassent en bleu ou en rouge? Ce n'est pas ainsi qu'elle l'entend; à côté d'une fleur fanée naît une fleur toute semblable, et des milliers de familles se reconnaissent sous la rosée aux premiers rayons du soleil. Chaque matin, l'ange de la vie et de la mort apporte à la mère commune une nouvelle parure, mais toutes ses parures se ressemblent. Que les arts tâchent de faire comme elle, puisqu'ils ne sont rien qu'en l'imitant. Que chaque siècle voie de nouvelles moeurs, de nouveaux costumes, de nouvelles pensées; mais que le génie soit invariable comme la beauté. Que de jeunes mains, pleines de force et de vie, reçoivent avec respect le flambeau sacré des mains tremblantes des vieillards; qu'ils la protègent du souffle des vents, cette flamme divine qui traversera les siècles futurs, comme elle a fait des siècles passés. Retiendras-tu cela, Césario? Et maintenant, va travailler; à l'ouvrage! à l'ouvrage! la vie est si courte!
_Il le pousse dans l'atelier.--À Lionel._
Nous vieillissons, mon pauvre ami. La jeunesse ne veut plus guère de nous. Je ne sais si c'est que le siècle est un nouveau-né, ou un vieillard tombé en enfance.
LIONEL.
Mort de Dieu! il ne faut pas que vos nouveaux venus m'échauffent par trop les oreilles! je finirai par garder mon épée pour travailler.
ANDRÉ.
Te voilà bien, avec les coups de rapière, brave Lionel! On ne tue aujourd'hui que les moribonds; le temps des épées est passé en Italie. Allons, allons, mon vieux, laisse dire les bavards, et tâchons d'être de notre temps jusqu'à ce qu'on nous enterre.
_Damien entre._
Eh bien! mon cher Damien, Cordiani vient-il aujourd'hui?
DAMIEN.
Je ne crois pas qu'il vienne, il est malade.
ANDRÉ.
Malade, lui! Je l'ai vu hier soir, il ne l'était point. Sérieusement malade? Allons chez lui, Damien. Que peut-il avoir?
DAMIEN.
N'allez pas chez lui, il ne saurait vous recevoir. Il s'est enfermé pour la journée.
ANDRÉ.
Oh! non pas pour moi. Allons, Damien.
DAMIEN.
Sérieusement, il veut être seul.
ANDRÉ.
Seul! et malade! tu m'effrayes. Lui est-il arrivé quelque chose? une dispute? un duel? violent comme il est! Ah! mon Dieu! mais qu'est-ce donc? il ne m'a rien fait dire; il est blessé, n'est-ce pas? Pardonnez-moi, mes amis;...
_Aux peintres qui sont restés et qui l'attendent._
mais vous le savez, c'est mon ami d'enfance, c'est mon meilleur, mon plus fidèle compagnon.
DAMIEN.
Rassurez-vous; il ne lui est rien arrivé. Une fièvre légère; demain, vous le verrez bien portant.
ANDRÉ.
Dieu le veuille! Dieu le veuille! Ah! que de prières j'ai adressées au ciel pour la conservation d'une vie aussi chère! Vous le dirai-je, ô mes amis! dans ces temps de décadence où la mort de Michel-Ange nous a laissés, c'est en lui que j'ai mis mon espoir; c'est un coeur chaud, et un bon coeur. La Providence ne laisse pas s'égarer de telles facultés! Que de fois, assis derrière lui, tandis qu'il parcourait du haut en bas son échelle, une palette à la main, j'ai senti se gonfler ma poitrine, j'ai étendu les bras, prêt à le serrer sur mon coeur, à baiser ce front si jeune et si ouvert, d'où le génie rayonnait de toutes parts! Quelle facilité! quel enthousiasme! mais quel sévère et cordial amour de la vérité! Que de fois j'ai pensé avec délices qu'il était plus jeune que moi! Je regardais tristement mes pauvres ouvrages, et je m'adressais en moi-même aux siècles futurs: voilà tout ce que j'ai pu faire, leur disais-je, mais je vous lègue mon ami.
LIONEL.[5]
Maître, un homme est là qui vous appelle.
ANDRÉ.
Qu'est-ce? qu'y a-t-il?
UN DOMESTIQUE.
Les chevaux sont sellés; Grémio est prêt, Monseigneur.
ANDRÉ.
Allons, je vous dis adieu; je serai à l'atelier dans deux heures.
_À Damien._
Mais il n'a rien? rien de grave, n'est-ce pas? Et nous le verrons demain? Viens donc souper avec nous; et si tu vois Lucrèce, dis-lui que je vais à la ferme, et que je reviens.
_Il sort._
SCÈNE II
_[Un petit bois. André dans l'éloignement.]_
GRÉMIO _[, assis sur l'herbe]._
Hum! hum! je l'ai bien vu pourtant. Quel intérêt pouvait-il avoir à me dire le contraire? Il faut cependant qu'il en ait un, puisqu'il m'a donné...
_Il compte dans sa main._
quatre, cinq, six...; diable! il y a quelque chose là-dessous. Non, certainement, pour un voleur, ce n'en était pas un. J'avais bien eu une autre idée: mais,... oh! mais c'est là qu'il faut s'arrêter. Tais-toi, me suis-je dit, Grémio; holà! mon vieux, point de ceci. Cela serait drôle à penser! penser n'est rien: qu'est-ce qu'on en voit? on pense ce qu'on veut.
[/* _Il chante._ */
Le berger dit au ruisseau: Tu vas bien vite au moulin. As-tu vu, as-tu vu la meunière Se mirer dans tes eaux?
ANDRÉ, _revenant_.
Grémio, va remettre les brides à ces pauvres bêtes; il faut reprendre notre voyage; le soleil commence à baisser, nous aurons moins chaud pour revenir.]
_Grémio sort._
ANDRÉ _seul, s'asseyant_.
Point d'argent chez ce juif! des supplications sans fin, et point d'argent! Que dirai-je quand les envoyés du roi de France... Ah! André, pauvre André, comment peux-tu prononcer ce mot-là? Des monceaux d'or entre tes mains; la plus belle mission qu'un roi ait jamais confiée à un homme; cent chefs-d'oeuvre à rapporter, cent artistes pauvres et souffrants à guérir, à enrichir! le rôle d'un bon ange à jouer! les bénédictions de la patrie à recevoir, et, après tout cela, avoir peuplé un palais d'ouvrages magnifiques, et rallumé le feu sacré des arts, prêt à s'éteindre à Florence! André! comme tu te serais mis à genoux de bon coeur au chevet de ton lit le jour où tu aurais rendu fidèlement tes comptes! Et c'est François Ier qui te les demande! lui, le chevalier sans reproche, l'honnête homme, aussi bien que l'homme généreux! lui, le protecteur des arts! le père d'un siècle aussi beau que l'antiquité! Il s'est fié à toi, et tu l'as trompé! Tu l'as volé, André! car cela s'appelle ainsi, ne t'abuse pas là-dessus. Où est passé cet argent? Des bijoux pour la femme, des fêtes, des plaisirs plus tristes que l'ennui!
_Il se lève._
Songes-tu à cela, André? tu es déshonoré! Aujourd'hui te voilà respecté, chéri de tes élèves, aimé d'un ange. Ô Lucrèce! Lucrèce! Demain la fable de Florence; car enfin il faut bien que tôt ou tard ces comptes terribles... Enfer! et ma femme elle-même n'en sait rien! Ah! voilà ce que c'est que de manquer de caractère! Que faisait-elle de mal en me demandant ce qui lui plaisait? Et moi je le lui donnais, parce qu'elle le demandait, rien de plus: faiblesse maudite! pas une réflexion. À quoi tient donc l'honneur? et Cordiani? pourquoi ne l'ai-je pas consulté? lui, mon meilleur, mon unique ami, que dira-t-il? L'honneur?... ne suis-je pas un honnête homme? j'ai fait un vol cependant. Ah! s'il s'agissait d'entrer la nuit chez un grand seigneur, de briser un coffre-fort et de s'enfuir; cela est horrible à penser, impossible. Mais quand l'argent est là, entre vos mains, qu'on n'a qu'à y puiser, que la pauvreté vous talonne, non pas pour vous, mais pour Lucrèce! mon seul bien ici-bas, ma seule joie, un amour de dix ans! et quand on se dit qu'après tout, avec un peu de travail, on pourra remplacer... Oui, remplacer! le portique de l'Annonciade m'a valu un sac de blé!
GRÉMIO, _revenant_.
Voilà qui est fait. Nous partirons quand vous voudrez.
ANDRÉ.
Qu'as-tu donc, Grémio? je te regardais arranger ces brides; tu te sers aujourd'hui de ta main gauche.
GRÉMIO.
De ma main?... Ah! ah! je sais ce que c'est. Plaise à Votre Excellence, j'ai le bras droit un peu blessé. Oh! pas grand'chose; mais je me fais vieux, et dame! dans mon temps,... j'aurais dit...
ANDRÉ.
Tu es blessé, dis-tu? Qui t'a blessé?
GRÉMIO.
Ah! voilà le difficile. Qui? personne; et cependant je suis blessé. Oh! ce n'est pas à dire qu'on puisse se plaindre, en conscience...
ANDRÉ.
Personne? toi-même, apparemment!
GRÉMIO.
Non pas, non pas; où serait le fin sans cela? Personne, et moi moins que tout autre.
ANDRÉ.
Si tu veux rire, tu prends mal ton temps. Remontons à cheval et partons.
GRÉMIO.
Ainsi soit-il. Ce que j'en disais n'était point pour vous fâcher, encore moins pour rire. Aussi bien riait-il fort peu ce matin, quand il me l'a donné en courant.
ANDRÉ.