Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 3
Chapter 14
Nous habitons la même cellule, et j'ai passé des nuits entières à parler de ses malheurs; ils sont presque devenus les miens; cela est singulier, n'est-ce pas? Je ne sais trop comment cela se fait. Quand elle me parlait de son mariage, quand elle me peignait d'abord l'ivresse des premiers jours, puis la tranquillité des autres, et comme enfin tout s'était envolé; comme elle était assise le soir au coin du feu, et lui auprès de la fenêtre, sans se dire un seul mot; comme leur amour avait langui, et comme tous les efforts pour se rapprocher n'aboutissaient qu'à des querelles; comme une figure étrangère est venue peu à peu se placer entre eux et se glisser dans leurs souffrances; c'était moi que je voyais agir tandis qu'elle parlait. Quand elle disait: Là, j'ai été heureuse, mon coeur bondissait; et quand elle ajoutait: Là, j'ai pleuré, mes larmes coulaient. Mais figurez-vous quelque chose de plus singulier encore; [j'avais fini par me créer une vie imaginaire; cela a duré quatre ans; il est inutile de vous dire par combien de réflexions, de retours sur moi-même, tout cela est venu. Ce que je voulais vous raconter comme une curiosité,] c'est que tous les récits de Louise, toutes les fictions de mes rêves portaient votre ressemblance.
PERDICAN.
Ma ressemblance, à moi?
CAMILLE.
Oui, et cela est naturel: vous étiez le seul homme que j'eusse connu. En vérité, je vous ai aimé, Perdican.
PERDICAN.
Quel âge as-tu, Camille?
CAMILLE.
Dix-huit ans.
PERDICAN.
Continue, continue; j'écoute.
CAMILLE.
Il y a deux cents femmes dans notre couvent; un petit nombre de ces femmes ne connaîtra jamais la vie, et tout le reste attend la mort. Plus d'une parmi elles sont sorties du monastère comme j'en sors aujourd'hui, vierges et pleines d'espérances. Elles sont revenues peu de temps après, vieilles et désolées. [Tous les jours il en meurt dans nos dortoirs, et tous les jours il en vient de nouvelles prendre la place des mortes sur les matelas de crin. Les étrangers qui nous visitent admirent le calme et l'ordre de la maison; ils regardent attentivement la blancheur de nos voiles; mais ils se demandent pourquoi nous les rabaissons sur nos yeux. Que pensez-vous de ces femmes, Perdican? Ont-elles tort ou ont-elles raison?
PERDICAN.
Je n'en sais rien.
CAMILLE.
Il s'en est trouvé quelques-unes qui me conseillent de rester vierge. Je suis bien aise de vous consulter. Croyez-vous que ces femmes-là auraient mieux fait de prendre un amant et de me conseiller d'en faire autant?
PERDICAN.
Je n'en sais rien.
CAMILLE.
Vous aviez promis de me répondre.
PERDICAN.
J'en suis dispensé tout naturellement; je ne crois pas que ce soit toi qui parles.
CAMILLE.
Cela se peut, il doit y avoir dans toutes mes idées des choses très ridicules. Il se peut bien qu'on m'ait fait la leçon, et que je ne sois qu'un perroquet mal appris. Il y a dans la galerie un petit tableau qui représente un moine courbé sur un missel; à travers les barreaux obscurs de sa cellule glisse un faible rayon de soleil, et on aperçoit une locanda italienne, devant laquelle danse un chevrier. Lequel de ces deux hommes estimez-vous davantage?
PERDICAN.
Ni l'un ni l'autre et tous les deux. Ce sont deux hommes de chair et d'os; il y en a un qui lit et un autre qui danse; je n'y vois pas autre chose. Tu as raison de te faire religieuse.
CAMILLE.
Vous me disiez non tout à l'heure.
PERDICAN.
Ai-je dit non? Cela est possible.
CAMILLE.
Ainsi vous me le conseillez?
PERDICAN.
Ainsi tu ne crois à rien?
CAMILLE.
Lève la tête, Perdican! quel est l'homme qui ne croit à rien?
PERDICAN, _se levant_.
En voilà un; je ne crois pas à la vie immortelle.--] Ma soeur chérie, les religieuses t'ont donné leur expérience; mais, crois-moi, ce n'est pas la tienne; tu ne mourras pas sans aimer.
CAMILLE.
Je veux aimer, mais je ne veux pas souffrir; je veux aimer d'un amour éternel, et faire des serments qui ne se violent pas. [Voilà mon amant.
_Elle montre son crucifix._
PERDICAN.
Cet amant-là n'exclut pas les autres.
CAMILLE.
Pour moi, du moins, il les exclura.] Ne souriez pas, Perdican! Il y a dix ans que je ne vous ai vu, et je pars demain. Dans dix autres années, si nous nous revoyons, nous en reparlerons. [J'ai voulu ne pas rester dans votre souvenir comme une froide statue; car l'insensibilité mène au point où j'en suis. Écoutez-moi;] retournez à la vie, et tant que vous serez heureux, tant que vous aimerez comme on peut aimer sur la terre, oubliez votre soeur Camille; mais s'il vous arrive jamais d'être oublié ou d'oublier vous-même, si l'ange de l'espérance vous abandonne, lorsque vous serez seul avec le vide dans le coeur, pensez à moi qui prierai pour vous.
PERDICAN.
Tu es une orgueilleuse; prends garde à toi.
CAMILLE.
Pourquoi?
PERDICAN.
Tu as dix-huit ans, et tu ne crois pas à l'amour!
CAMILLE.
Y croyez-vous, vous qui parlez? vous voilà courbé près de moi avec des genoux qui se sont usés sur les tapis de vos maîtresses, et vous n'en savez plus le nom. [Vous avez pleuré des larmes de joie et des larmes de désespoir; mais vous saviez que l'eau des sources est plus constante que vos larmes, et qu'elle serait toujours là pour laver vos paupières gonflées. Vous faites votre métier de jeune homme, et vous souriez quand on vous parle de femmes désolées; vous ne croyez pas qu'on puisse mourir d'amour, vous qui vivez et qui avez aimé. Qu'est-ce donc que le monde? Il me semble que vous devez cordialement mépriser les femmes qui vous prennent tel que vous êtes, et qui chassent leur dernier amant pour vous attirer dans leurs bras avec les baisers d'un autre sur les lèvres.] Je vous demandais tout à l'heure si vous aviez aimé; vous m'avez répondu comme un voyageur à qui l'on demanderait s'il a été en Italie ou en Allemagne, et qui dirait: Oui, j'y ai été; puis qui penserait à aller en Suisse, ou dans le premier pays venu. Est-ce donc une monnaie que votre amour, pour qu'il puisse passer ainsi de mains en mains jusqu'à la mort? Non, ce n'est pas même une monnaie; car la plus mince pièce d'or vaut mieux que vous, et dans quelques mains qu'elle passe, elle garde son effigie.
PERDICAN.
Que tu es belle, Camille, lorsque tes yeux s'animent!
CAMILLE.
Oui, je suis belle, je le sais. Les complimenteurs ne m'apprendront rien; la froide nonne qui coupera mes cheveux pâlira peut-être de sa mutilation; mais ils ne se changeront pas en bagues et en chaînes pour courir les boudoirs; [il n'en manquera pas un seul sur ma tête lorsque le fer y passera; je ne veux qu'un coup de ciseau, et quand le prêtre qui me bénira me mettra au doigt l'anneau d'or de mon époux céleste, la mèche de cheveux que je lui donnerai pourra lui servir de manteau.]
PERDICAN.
Tu es en colère, en vérité.
CAMILLE.
J'ai eu tort de parler; j'ai ma vie entière sur les lèvres. Ô Perdican! ne raillez pas, tout cela est triste à mourir.
PERDICAN.
Pauvre enfant, [je te laisse dire, et j'ai bien envie de répondre un mot.] Tu me parles d'une religieuse qui me paraît avoir eu sur toi une influence funeste; tu dis qu'elle a été trompée, qu'elle a trompé elle-même et qu'elle est désespérée. Es-tu sûre que si son mari ou son amant revenait lui tendre la main [à travers la grille du parloir,] elle ne lui tendrait pas la sienne?
CAMILLE.
Qu'est-ce que vous dites? J'ai mal entendu.
PERDICAN.
Es-tu sûre que si son mari ou son amant revenait lui dire de souffrir encore, elle répondrait non?
CAMILLE.
Je le crois.
[PERDICAN.
Il y a deux cents femmes dans ton monastère, et la plupart ont au fond du coeur des blessures profondes; elles te les ont fait toucher, et elles ont coloré ta pensée virginale des gouttes de leur sang. Elles ont vécu, n'est-ce pas? et elles t'ont montré avec horreur la route de leur vie; tu t'es signée devant leurs cicatrices, comme devant les plaies de Jésus; elles t'ont fait une place dans leurs processions lugubres, et tu te serres contre ces corps décharnés avec une crainte religieuse, lorsque tu vois passer un homme. Es-tu sûre que si l'homme qui passe était celui qui les a trompées, celui pour qui elles pleurent et elles souffrent, celui qu'elles maudissent en priant Dieu, es-tu sûre qu'en le voyant elles ne briseraient pas leurs chaînes pour courir à leurs malheurs passés, et pour presser leurs poitrines sanglantes sur le poignard qui les a meurtries? Ô mon enfant! sais-tu les rêves de ces femmes qui te disent de ne pas rêver? Sais-tu quel nom elles murmurent quand les sanglots qui sortent de leurs lèvres font trembler l'hostie qu'on leur présente? Elles qui s'assoient près de toi avec leurs têtes branlantes pour verser dans ton oreille leur vieillesse flétrie, elles qui sonnent dans les ruines de ta jeunesse le tocsin de leur désespoir, et font sentir à ton sang vermeil la fraîcheur de leurs tombes, sais-tu qui elles sont?
CAMILLE.
Vous me faites peur; la colère vous prend aussi.]
PERDICAN.
Sais-tu ce que c'est que des nonnes, malheureuse fille? Elles qui te représentent l'amour des hommes comme un mensonge, savent-elles qu'il y a pis encore, le mensonge de l'amour divin? Savent-elles que c'est un crime qu'elles font, de venir chuchoter à une vierge des paroles de femme? Ah! comme elles t'ont fait la leçon! Comme j'avais prévu tout cela quand tu t'es arrêtée devant le portrait de notre vieille tante! Tu voulais partir sans me serrer la main; tu ne voulais revoir ni ce bois, ni cette pauvre petite fontaine qui nous regarde toute en larmes; tu reniais les jours de ton enfance, et le masque de plâtre que les nonnes t'ont placé sur les joues me refusait un baiser de frère; mais ton coeur a battu; il a oublié sa leçon, lui qui ne sait pas lire, et tu es revenue t'asseoir sur l'herbe où nous voilà. [Eh bien! Camille, ces femmes ont bien parlé; elles t'ont mise dans le vrai chemin; il pourra m'en coûter le bonheur de ma vie; mais dis-leur cela de ma part: le ciel n'est pas pour elles.
CAMILLE.
Ni pour moi, n'est-ce pas?
PERDICAN.]
Adieu, Camille, retourne à ton couvent, et lorsqu'on te fera de ces récits hideux qui t'ont empoisonnée, réponds ce que je vais te dire: Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux [ou lâches, méprisables et sensuels]; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses [, curieuses et dépravées]; le monde n'est qu'un égout sans fond [où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange]; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c'est l'union de deux de ces êtres si imparfaits [et si affreux]. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit: J'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j'ai aimé. C'est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui.[14]
_Il sort._
FIN DE L'ACTE DEUXIÈME.
ACTE TROISIÈME
SCÈNE PREMIÈRE
[_Devant le château._]
[_Entrent_ LE BARON ET MAÎTRE BLAZIUS.]
[LE BARON.
Indépendamment de votre ivrognerie, vous êtes un bélître, maître Blazius. Mes valets vous voient entrer furtivement dans l'office, et quand vous êtes convaincu d'avoir volé mes bouteilles de la manière la plus pitoyable, vous croyez vous justifier en accusant ma nièce d'une correspondance secrète.
MAÎTRE BLAZIUS.
Mais, monseigneur, veuillez vous rappeler...
LE BARON.
Sortez, monsieur l'abbé, et ne reparaissez jamais devant moi; il est déraisonnable d'agir comme vous le faites, et ma gravité m'oblige à ne vous pardonner de ma vie.
_Il sort; maître Blazius le suit. Entre Perdican._
PERDICAN.
Je voudrais bien savoir si je suis amoureux. D'un côté, cette manière d'interroger tant soit peu cavalière, pour une fille de dix-huit ans; d'un autre, les idées que ces nonnes lui ont fourrées dans la tête auront de la peine à se corriger. De plus, elle doit partir aujourd'hui. Diable! je l'aime, cela est sûr. Après tout, qui sait? peut-être elle répétait une leçon, et d'ailleurs il est clair qu'elle ne se soucie pas de moi. D'une autre part, elle a beau être jolie, cela n'empêche pas qu'elle n'ait des manières beaucoup trop décidées, et un ton trop brusque. Je n'ai qu'à n'y plus penser; il est clair que je ne l'aime pas. Cela est certain qu'elle est jolie; mais pourquoi cette conversation d'hier ne veut-elle pas me sortir de la tête? En vérité, j'ai passé la nuit à radoter. Où vais-je donc?--Ah! je vais au village.]
_Il sort._
SCÈNE II
[_Un chemin._]
_Entre_ MAÎTRE BRIDAINE.
Que font-ils maintenant? Hélas! voilà midi.--Ils sont à table. Que mangent-ils? que ne mangent-ils pas? J'ai vu la cuisinière traverser le village avec un énorme dindon. L'aide portait les truffes, avec un panier de raisin.
_Entre maître Blazius._
MAÎTRE BLAZIUS.
Ô disgrâce imprévue! me voilà chassé du château, par conséquent de la salle à manger. Je ne boirai plus le vin de l'office.
MAÎTRE BRIDAINE.
Je ne verrai plus fumer les plats; je ne chaufferai plus au feu de la noble cheminée mon ventre copieux.
MAÎTRE BLAZIUS.
Pourquoi une fatale curiosité m'a-t-elle poussé à écouter le dialogue de dame Pluche et de la nièce? Pourquoi ai-je rapporté au baron tout ce que j'ai vu?
MAÎTRE BRIDAINE.
Pourquoi un vain orgueil m'a-t-il éloigné de ce dîner honorable, où j'étais si bien accueilli? Que m'importait d'être à droite ou à gauche?
MAÎTRE BLAZIUS.
Hélas! j'étais gris, il faut en convenir, lorsque j'ai fait cette folie.
MAÎTRE BRIDAINE.
Hélas! le vin m'avait monté à la tête quand j'ai commis cette imprudence.
MAÎTRE BLAZIUS.
Il me semble que voilà le curé.
MAÎTRE BRIDAINE.
C'est le gouverneur en personne.
MAÎTRE BLAZIUS.
Oh! oh! monsieur le curé, que faites-vous là?
MAÎTRE BRIDAINE.
Moi! je vais dîner. N'y venez-vous pas?
MAÎTRE BLAZIUS.
Pas aujourd'hui. Hélas! maître Bridaine, intercédez pour moi; le baron m'a chassé. J'ai accusé faussement mademoiselle Camille d'avoir une correspondance secrète, et cependant Dieu m'est témoin que j'ai vu ou que j'ai cru voir dame Pluche dans la luzerne. Je suis perdu, monsieur le curé.
MAÎTRE BRIDAINE.
Que m'apprenez-vous là?
MAÎTRE BLAZIUS.
Hélas! hélas! la vérité. Je suis en disgrâce complète pour avoir volé une bouteille.
MAÎTRE BRIDAINE.
Que parlez-vous, messire, de bouteilles volées à propos d'une luzerne et d'une correspondance?
MAÎTRE BLAZIUS.
Je vous supplie de plaider ma cause. Je suis honnête, seigneur Bridaine. Ô digne seigneur Bridaine, je suis votre serviteur!
MAÎTRE BRIDAINE, _à part_.
Ô fortune! est-ce un rêve? Je serai donc assis sur toi, ô chaise bienheureuse!
MAÎTRE BLAZIUS.
Je vous serai reconnaissant d'écouter mon histoire, et de vouloir bien m'excuser, brave seigneur, cher curé.
MAÎTRE BRIDAINE.
Cela m'est impossible, monsieur; il est midi sonné, et je m'en vais dîner. Si le baron se plaint de vous, c'est votre affaire. Je n'intercède point pour un ivrogne.
_À part._
Vite, volons à la grille; et toi, mon ventre, arrondis-toi.
_Il sort en courant._
MAÎTRE BLAZIUS, _seul_.
Misérable Pluche, c'est toi qui payeras pour tous; oui, c'est toi qui es la cause de ma ruine, femme déhontée, vile entremetteuse, c'est à toi que je dois cette disgrâce. Ô sainte université de Paris! on me traite d'ivrogne! Je suis perdu si je ne saisis une lettre, et si je ne prouve au baron que sa nièce a une correspondance. Je l'ai vue ce matin écrire à son bureau. Patience! voici du nouveau.
_Passe dame Pluche portant une lettre._
Pluche, donnez-moi cette lettre.
DAME PLUCHE.
Que signifie cela? C'est une lettre de ma maîtresse que je vais mettre à la poste au village.
MAÎTRE BLAZIUS.
Donnez-la-moi, ou vous êtes morte.
DAME PLUCHE.
Moi, morte! morte! [Marie, Jésus, vierge et martyr!]
MAÎTRE BLAZIUS.
Oui, morte, Pluche; donnez-moi ce papier.
_Ils se battent. Entre Perdican._
PERDICAN.
Qu'y a-t-il? Que faites-vous, Blazius? Pourquoi violenter cette femme?
DAME PLUCHE.
Rendez-moi la lettre. Il me l'a prise, seigneur, justice!
MAÎTRE BLAZIUS.
[C'est une entremetteuse,] seigneur. Cette lettre est un billet doux.
DAME PLUCHE.
C'est une lettre de Camille, seigneur, de votre fiancée.
MAÎTRE BLAZIUS.
C'est un billet doux [à un gardeur de dindons].
DAME PLUCHE.
Tu en as menti, abbé. Apprends cela de moi.
PERDICAN.
Donnez-moi cette lettre; je ne comprends rien à votre dispute; mais, en qualité de fiancé de Camille, je m'arroge le droit de la lire.
_Il lit._
«À la soeur Louise, au couvent de ***.»
[_À part._]
[Quelle maudite curiosité me saisit malgré moi! Mon coeur bat avec force, et je ne sais ce que j'éprouve.] --Retirez-vous, dame Pluche; vous êtes une digne femme et maître Blazius est un sot. Allez dîner; je me charge de remettre cette lettre à la poste.
_Sortent maître Blazius et dame Pluche._
PERDICAN, _seul_.
[Que ce soit un crime d'ouvrir une lettre, je le sais trop bien pour le faire. Que peut dire Camille à cette soeur? Suis-je donc amoureux? Quel empire a donc pris sur moi cette singulière fille, pour que les trois mots écrits sur cette adresse me fassent trembler la main? Cela est singulier; Blazius, en se débattant avec la dame Pluche, a fait sauter le cachet. Est-ce un crime de rompre le pli? Bon, je n'y changerai rien.]
_Il ouvre la lettre et lit._
«Je pars aujourd'hui, ma chère, et tout est arrivé comme je l'avais prévu. C'est une terrible chose; mais ce pauvre jeune homme a le poignard dans le coeur; il ne se consolera pas de m'avoir perdue. Cependant j'ai fait tout au monde pour le dégoûter de moi. Dieu me pardonnera de l'avoir réduit au désespoir par mon refus. Hélas! ma chère, que pouvais-je y faire? Priez pour moi; nous nous reverrons demain, et pour toujours. Toute à vous du meilleur de mon âme.
«CAMILLE.»
Est-il possible? Camille écrit cela! C'est de moi qu'elle parle ainsi! Moi au désespoir de son refus! Eh! bon Dieu! si cela était vrai, on le verrait bien; quelle honte peut-il y avoir à aimer? Elle a fait tout au monde pour me dégoûter, dit-elle, et j'ai le poignard dans le coeur? Quel intérêt peut-elle avoir à inventer un roman pareil? [Cette pensée que j'avais cette nuit est-elle donc vraie?] Ô femmes! cette pauvre Camille a peut-être une grande piété! c'est de bon coeur qu'elle se donne à Dieu, mais elle a résolu et décrété qu'elle me laisserait au désespoir. Cela était convenu entre les bonnes amies avant de partir du couvent. On a décidé que Camille allait revoir son cousin, qu'on le lui voudrait faire épouser, qu'elle refuserait, et que le cousin serait désolé. Cela est si intéressant, une jeune fille qui fait à Dieu le sacrifice du bonheur d'un cousin! Non, non, Camille, je ne t'aime pas, je ne suis pas au désespoir, je n'ai pas le poignard dans le coeur, et je te le prouverai. Oui, tu sauras que j'en aime une autre avant de partir d'ici. Holà! brave homme!
_Entre un paysan._
Allez au château; dites à la cuisine qu'on envoie un valet porter à mademoiselle Camille le billet que voici.
_Il écrit._
LE PAYSAN.
Oui, monseigneur.
_Il sort._
PERDICAN.
Maintenant à l'autre. Ah! je suis au désespoir! Holà! Rosette, Rosette!
_Il frappe à une porte._
ROSETTE, _ouvrant_.
C'est vous, monseigneur! Entrez, ma mère y est.
PERDICAN.
Mets ton plus beau bonnet, Rosette, et viens avec moi.
ROSETTE.
Où donc?
PERDICAN.
Je te le dirai; demande la permission à ta mère, mais dépêche-toi.
ROSETTE.
Oui, monseigneur.
_Elle entre dans la maison._
PERDICAN.
J'ai demandé un nouveau rendez-vous à Camille, et je suis sûr qu'elle y viendra; mais, par le ciel, elle n'y trouvera pas ce qu'elle compte y trouver. Je veux faire la cour à Rosette devant Camille elle-même.
SCÈNE III
_Le petit bois._
_Entrent_ CAMILLE ET LE PAYSAN.
LE PAYSAN.
Mademoiselle, je vais au château porter une lettre pour vous; faut-il que je vous la donne, ou que je la remette à la cuisine, comme me l'a dit le seigneur Perdican?
CAMILLE.
Donne-la-moi.
LE PAYSAN.
Si vous aimez mieux que je la porte au château, ce n'est pas la peine de m'attarder.
CAMILLE.
Je te dis de me la donner.
LE PAYSAN.
Ce qui vous plaira.
_Il donne la lettre._
CAMILLE.
Tiens, voilà pour ta peine.
LE PAYSAN.
Grand merci; je m'en vais, n'est-ce pas?
CAMILLE.
Si tu veux.
LE PAYSAN.
Je m'en vais, je m'en vais.
_Il sort._
CAMILLE, _lisant_.
Perdican me demande de lui dire adieu, avant de partir, près de la petite fontaine [où je l'ai fait venir hier]. Que peut-il avoir à me dire? Voilà justement la fontaine, et je suis toute portée. Dois-je accorder ce second rendez-vous? Ah!
_Elle se cache derrière un arbre._
Voilà Perdican qui approche avec Rosette, ma soeur de lait. Je suppose qu'il va la quitter; je suis bien aise de ne pas avoir l'air d'arriver la première.
_Entrent Perdican et Rosette, qui s'assoient._
CAMILLE, _cachée, à part_.
Que veut dire cela? Il la fait asseoir près de lui? Me demande-t-il un rendez-vous pour y venir causer avec une autre? Je suis curieuse de savoir ce qu'il lui dit.
PERDICAN, _à haute voix, de manière que Camille l'entende_.
Je t'aime, Rosette! toi seule au monde tu n'as rien oublié de nos beaux jours passés; toi seule tu te souviens de la vie qui n'est plus; prends ta part de ma vie nouvelle; donne-moi ton coeur, chère enfant; voilà le gage de notre amour.
_Il lui pose sa chaîne sur le cou._
ROSETTE.
Vous me donnez votre chaîne d'or?
PERDICAN.
Regarde à présent cette bague. Lève-toi et approchons-nous de cette fontaine. Nous vois-tu tous les deux, dans la source, appuyés l'un sur l'autre? Vois-tu tes beaux yeux près des miens, ta main dans la mienne? Regarde tout cela s'effacer.
_Il jette sa bague dans l'eau._
Regarde comme notre image a disparu; la voilà qui revient peu à peu; l'eau qui s'était troublée reprend son équilibre; elle tremble encore; de grands cercles noirs courent à sa surface; patience, nous reparaissons; déjà je distingue de nouveau tes bras enlacés dans les miens; encore une minute, et il n'y aura plus une ride sur ton joli visage; regarde! c'était une bague que m'avait donnée Camille.
CAMILLE, _à part_.
Il a jeté ma bague dans l'eau!
PERDICAN.
Sais-tu ce que c'est que l'amour, Rosette? Écoute! le vent se tait; la pluie du matin roule en perles sur les feuilles séchées que le soleil ranime. Par la lumière du ciel, par le soleil que voilà, je t'aime! Tu veux bien de moi, n'est-ce pas? On n'a pas flétri ta jeunesse; on n'a pas infiltré dans ton sang vermeil les restes d'un sang affadi? Tu ne veux pas te faire religieuse; te voilà jeune et belle dans les bras d'un jeune homme. Ô Rosette, Rosette! sais-tu ce que c'est que l'amour?
ROSETTE.
Hélas! monsieur le docteur, je vous aimerai comme je pourrai.
PERDICAN.
Oui, comme tu pourras; et tu m'aimeras mieux, tout docteur que je suis et toute paysanne que tu es, que ces pâles statues [fabriquées par les nonnes], qui ont la tête à la place du coeur, et qui sortent des cloîtres pour venir répandre dans la vie l'atmosphère humide de leurs cellules; tu ne sais rien; tu ne lirais pas dans un livre la prière que ta mère t'apprend, comme elle l'a apprise de sa mère; tu ne comprends même pas le sens des paroles que tu répètes, quand tu t'agenouilles au pied de ton lit; mais tu comprends bien que tu pries, et c'est tout ce qu'il faut à Dieu.
ROSETTE.
Comme vous me parlez, monseigneur!
PERDICAN.
Tu ne sais pas lire; mais tu sais ce que disent ces bois et ces prairies, ces tièdes rivières, ces beaux champs couverts de moissons, toute cette nature splendide de jeunesse. Tu reconnais tous ces milliers de frères, et moi pour l'un d'entre eux; lève-toi, tu seras ma femme, [et nous prendrons racine ensemble dans la sève du monde tout-puissant].[15]
_Il sort avec Rosette._
SCÈNE IV
[_Entre_ LE CHOEUR.]