Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 3
Chapter 13
Mais observez donc, dame Pluche, que son cousin doit l'épouser, et que dès lors...
DAME PLUCHE.
Les convenances défendent de tenir un gouvernail, et il est malséant de quitter la terre ferme seule avec un jeune homme.
LE BARON.
Mais je répète,... je vous dis...
DAME PLUCHE.
C'est là mon opinion.
LE BARON.
Êtes-vous folle? En vérité, vous me feriez dire... Il y a certaines expressions que je ne veux pas,... qui me répugnent... Vous me donnez envie... En vérité, si je ne me retenais... Vous êtes une pécore, Pluche! je ne sais que penser de vous.[6]
_Il sort._
SCÈNE IV
[_Une place._]
LE CHOEUR, PERDICAN.
PERDICAN.
Bonjour, mes amis. Me reconnaissez-vous?
LE CHOEUR.
Seigneur, vous ressemblez à un enfant que nous avons beaucoup aimé.
PERDICAN.
N'est-ce pas vous qui m'avez porté sur votre dos pour passer les ruisseaux de vos prairies, vous qui m'avez fait danser sur vos genoux, qui m'avez pris en croupe sur vos chevaux robustes, qui vous êtes serrés quelquefois autour de vos tables pour me faire une place au souper de la ferme?
LE CHOEUR.
Nous nous en souvenons, seigneur. Vous étiez bien le plus mauvais garnement et le meilleur garçon de la terre.
PERDICAN.
Et pourquoi donc alors ne m'embrassez-vous pas, au lieu de me saluer comme un étranger?
LE CHOEUR.
Que Dieu te bénisse, enfant de nos entrailles! Chacun de nous voudrait te prendre dans ses bras, mais nous sommes vieux, monseigneur, et vous êtes un homme.
PERDICAN.
Oui, il y a dix ans que je ne vous ai vus, et en un jour tout change sous le soleil. Je me suis élevé de quelques pieds vers le ciel, et vous vous êtes courbés de quelques pouces vers le tombeau. Vos têtes ont blanchi, vos pas sont devenus plus lents; vous ne pouvez plus soulever de terre votre enfant d'autrefois. C'est donc à moi d'être votre père, à vous qui avez été les miens.
LE CHOEUR.
Votre retour est un jour plus heureux que votre naissance. Il est plus doux de retrouver ce qu'on aime que d'embrasser un nouveau-né.
PERDICAN.
Voilà donc ma chère vallée! mes noyers, mes sentiers verts, ma petite fontaine! voilà mes jours passés encore tout pleins de vie, voilà le monde mystérieux des rêves de mon enfance! Ô patrie! patrie, mot incompréhensible! l'homme n'est-il donc né que pour un coin de terre, pour y bâtir son nid et pour y vivre un jour?
LE CHOEUR.
On nous a dit que vous êtes un savant, monseigneur.
PERDICAN.
Oui, on me l'a dit aussi. Les sciences sont une belle chose, mes enfants; ces arbres et ces prairies enseignent à haute voix la plus belle de toutes, l'oubli de ce qu'on sait.
LE CHOEUR.
Il s'est fait plus d'un changement pendant votre absence. Il y a des filles mariées et des garçons partis pour l'armée.
PERDICAN.
Vous me conterez tout cela. Je m'attends bien à du nouveau; mais en vérité je n'en veux pas encore. Comme ce lavoir est petit! autrefois il me paraissait immense; j'avais emporté dans ma tête un océan et des forêts, et je retrouve une goutte d'eau et des brins d'herbe. Quelle est donc cette jeune fille [qui chante à sa croisée derrière ces arbres?]
LE CHOEUR.
C'est Rosette, la soeur de lait de votre cousine Camille.[7]
PERDICAN, _s'avançant_.
[Descends vite, Rosette, et viens ici.
ROSETTE, _entrant_.
Oui, monseigneur.
PERDICAN.
Tu me voyais de ta fenêtre, et tu ne venais pas,] méchante fille? Donne-moi vite cette main-là, et ces joues-là, que je t'embrasse.
ROSETTE.
Oui, monseigneur.
PERDICAN.
Es-tu mariée, petite? on m'a dit que tu l'étais.
ROSETTE.
Oh! non.
PERDICAN.
Pourquoi? Il n'y a pas dans le village de plus jolie fille que toi. Nous te marierons, mon enfant.
LE CHOEUR.
Monseigneur, elle veut mourir fille.
PERDICAN.
Est-ce vrai, Rosette?
ROSETTE.
Oh! non.
PERDICAN.
Ta soeur Camille est arrivée. L'as-tu vue?
ROSETTE.
Elle n'est pas encore venue par ici.
PERDICAN.
Va-t'en vite mettre ta robe neuve, et viens souper au château.[8]
SCÈNE V
[_Une salle._]
_Entrent_ LE BARON ET MAÎTRE BLAZIUS.
MAÎTRE BLAZIUS.
Seigneur, j'ai un mot à vous dire; le curé de la paroisse est un ivrogne.
LE BARON.
Fi donc! cela ne se peut pas.
MAÎTRE BLAZIUS.
J'en suis certain; il a bu à dîner trois bouteilles de vin.
LE BARON.
Cela est exorbitant.
MAÎTRE BLAZIUS.
Et en sortant de table il a marché sur les plates-bandes.
LE BARON.
Sur les plates-bandes?--Je suis confondu.--Voilà qui est étrange!--Boire trois bouteilles de vin à dîner! marcher sur les plates-bandes! c'est incompréhensible. Et pourquoi ne marchait-il pas dans l'allée?
MAÎTRE BLAZIUS.
Parce qu'il allait de travers.
LE BARON, _à part_.
Je commence à croire que Bridaine avait raison ce matin. Ce Blazius sent le vin d'une manière horrible.
MAÎTRE BLAZIUS.
De plus il a mangé beaucoup; sa parole était embarrassée.
LE BARON.
Vraiment, je l'ai remarqué aussi.
MAÎTRE BLAZIUS.
Il a lâché quelques mots latins; c'étaient autant de solécismes. Seigneur, c'est un homme dépravé.
LE BARON, _à part_.
[Pouah! ce Blazius a une odeur qui est intolérable.]
_Haut_
--Apprenez, gouverneur, que j'ai bien autre chose en tête, et que je ne me mêle jamais de ce qu'on boit ni de ce qu'on mange. Je ne suis pas un majordome.
MAÎTRE BRIDAINE.
À Dieu ne plaise que je vous déplaise, monsieur le baron. Votre vin est bon.
LE BARON.
Il y a de bon vin dans mes caves.
MAÎTRE BRIDAINE, _entrant_.
Seigneur, votre fils est sur la place, suivi de tous les polissons du village.
LE BARON.
Cela est impossible.
MAÎTRE BRIDAINE.
Je l'ai vu de mes propres yeux. Il ramassait des cailloux pour faire des ricochets.
LE BARON.
Des ricochets? ma tête s'égare; voilà mes idées qui se bouleversent. Vous me faites un rapport insensé, Bridaine. Il est inouï qu'un docteur fasse des ricochets.
MAÎTRE BRIDAINE.
Mettez-vous à la fenêtre, monseigneur, vous le verrez de vos propres yeux.
LE BARON, _à part_.
Ô ciel! Blazius a raison; Bridaine va de travers.
MAÎTRE BRIDAINE.
Regardez, monseigneur, le voilà au bord du lavoir. Il tient sous le bras une jeune paysanne.
LE BARON.
Une jeune paysanne? Mon fils vient-il ici pour débaucher mes vassales? Une paysanne sous le bras! et tous les gamins du village autour de lui! Je me sens hors de moi.
MAÎTRE BRIDAINE.
Cela crie vengeance.
LE BARON.
Tout est perdu!--perdu sans ressource!--Je suis perdu: Bridaine va de travers, Blazius sent le vin à faire horreur, et mon fils séduit toutes les filles du village en faisant des ricochets!
_Il sort._
FIN DE L'ACTE PREMIER.
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE PREMIÈRE.
[_Un jardin._]
[_Entrent_ MAÎTRE BLAZIUS ET PERDICAN.]
[MAÎTRE BLAZIUS.
Seigneur, votre père est au désespoir.
PERDICAN.
Pourquoi cela?
MAÎTRE BLAZIUS.
Vous n'ignorez pas qu'il avait formé le projet de vous unir à votre cousine Camille?
PERDICAN.
Eh bien?--Je ne demande pas mieux.
MAÎTRE BLAZIUS.
Cependant le baron croit remarquer que vos caractères ne s'accordent pas.
PERDICAN.
Cela est malheureux; je ne puis refaire le mien.
MAÎTRE BLAZIUS.
Rendrez-vous par là ce mariage impossible?]
PERDICAN.
Je vous répète que je ne demande pas mieux que d'épouser Camille. Allez trouver le baron et dites-lui cela.
MAÎTRE BLAZIUS.
Seigneur, je me retire: voilà votre cousine qui vient de ce côté.
_Il sort.--Entre Camille._
PERDICAN.
Déjà levée, cousine? J'en suis toujours pour ce que je t'ai dit hier; tu es jolie comme un coeur.
CAMILLE.
Parlons sérieusement,] Perdican; votre père veut nous marier. Je ne sais ce que vous en pensez; mais je crois bien faire en vous prévenant que mon parti est pris là-dessus.
PERDICAN.
Tant pis pour moi si je vous déplais.
CAMILLE.
Pas plus qu'un autre, je ne veux pas me marier; il n'y a rien là dont votre orgueil puisse souffrir.
PERDICAN.
L'orgueil n'est pas mon fait; je n'en estime ni les joies ni les peines.
CAMILLE.
Je suis venue ici pour recueillir le bien de ma mère; je retourne demain au couvent.
PERDICAN.
Il y a de la franchise dans ta démarche; touche là, et soyons bons amis.
CAMILLE.
Je n'aime pas les attouchements.
PERDICAN, _lui prenant la main_.
Donne-moi ta main, Camille, je t'en prie. Que crains-tu de moi? Tu ne veux pas qu'on nous marie? eh bien! ne nous marions pas; est-ce une raison pour nous haïr? ne sommes-nous pas le frère et la soeur? Lorsque ta mère a ordonné ce mariage dans son testament, elle a voulu que notre amitié fût éternelle, voila tout ce qu'elle a voulu. Pourquoi nous marier? voilà ta main et voilà la mienne; et pour qu'elles restent unies ainsi jusqu'au dernier soupir, [crois-tu qu'il nous faille un prêtre?] Nous n'avons besoin que de Dieu.
CAMILLE.
Je suis bien aise que mon refus vous soit indifférent.
PERDICAN.
Il ne m'est point indifférent, Camille. Ton amour m'eût donné la vie, mais ton amitié m'en consolera. Ne quitte pas le château demain; [hier,] tu as refusé de faire un tour de jardin, parce que tu voyais en moi un mari dont tu ne voulais pas. Reste ici quelques jours, laisse-moi espérer que notre vie passée n'est pas morte à jamais dans ton coeur.
CAMILLE.
Je suis obligée de partir.
PERDICAN.
Pourquoi?
CAMILLE.
C'est mon secret.
PERDICAN.
En aimes-tu un autre que moi?
CAMILLE.
Non; mais je veux partir.
PERDICAN.
Irrévocablement?
CAMILLE.
Oui, irrévocablement.
PERDICAN.
Eh bien! adieu. J'aurais voulu m'asseoir avec toi sous les marronniers du petit bois, et causer de bonne amitié une heure ou deux. Mais si cela te déplaît, n'en parlons plus; adieu, mon enfant.
_Il sort._
CAMILLE, _à dame Pluche qui entre_.
Dame Pluche, tout est-il prêt? Partirons-nous demain? Mon tuteur a-t-il fini ses comptes?
DAME PLUCHE.
Oui, chère colombe sans tache. Le baron m'a traitée de pécore [hier soir,] et je suis enchantée de partir.
CAMILLE.
Tenez, voilà un mot d'écrit que vous porterez avant dîner, de ma part, à mon cousin Perdican.
DAME PLUCHE.
Seigneur mon Dieu! est-ce possible? Vous écrivez un billet à un homme?
CAMILLE.
Ne dois-je pas être sa femme? Je puis bien écrire à mon fiancé.
DAME PLUCHE.
Le seigneur Perdican sort d'ici. Que pouvez-vous lui écrire? [Votre fiancé, miséricorde! Serait-il vrai que vous oubliez Jésus?]
CAMILLE.
Faites ce que je vous dis, et disposez tout pour notre départ.
_Elles sortent._
SCÈNE II
[_La salle à manger.--On met le couvert._]
_Entre_ MAÎTRE BRIDAINE.
Cela est certain, on lui donnera encore aujourd'hui la place d'honneur. Cette chaise que j'ai occupée si longtemps à la droite du baron sera la proie du gouverneur. Ô malheureux que je suis! un âne bâté, un ivrogne sans pudeur, me relègue au bas bout de la table! Le majordome lui versera le premier verre de malaga, et lorsque les plats arriveront à moi, ils seront à moitié froids, et les meilleurs morceaux déjà avalés; il ne restera plus autour des perdreaux ni choux ni carottes. [Ô sainte Église catholique!] Qu'on lui ait donné cette place hier, cela se concevait; il venait d'arriver; c'était la première fois, depuis nombre d'années, qu'il s'asseyait à cette table. Dieu! comme il dévorait! Non, rien ne me restera que des os et des pattes de poulet. Je ne souffrirai pas cet affront. Adieu, vénérable fauteuil où je me suis renversé tant de fois gorgé de mets succulents! Adieu, bouteilles cachetées; fumet sans pareil de venaisons cuites à point! Adieu, table splendide, noble salle à manger, [je ne dirai plus le bénédicité! Je retourne à ma cure;] on ne me verra pas confondu parmi la foule des convives, et j'aime mieux, comme César, être le premier au village que le second dans Rome.
_Il sort._
SCÈNE III
_Un champ devant un petite maison._
_Entrent_ ROSETTE ET PERDICAN.
[PERDICAN.
Puisque ta mère n'y est pas, viens faire un tour de promenade.]
ROSETTE.
[9]Croyez-vous que cela me fasse du bien, tous ces baisers que vous me donnez?
PERDICAN.
Quel mal y trouves-tu? Je t'embrasserais devant ta mère. N'es-tu pas la soeur de Camille? ne suis-je pas ton frère comme je suis le sien?
ROSETTE.
Des mots sont des mots et des baisers sont des baisers. Je n'ai guère d'esprit, et je m'en aperçois bien sitôt que je veux dire quelque chose. Les belles dames savent leur affaire, selon qu'on leur baise la [main droite ou la main gauche; [leurs pères les embrassent sur le front, leurs frères sur la joue, leurs amoureux sur les lèvres;] moi, tout le monde m'embrasse sur les deux joues, et cela me chagrine.
PERDICAN.
Que tu es jolie, mon enfant!
ROSETTE.
Il ne faut pas non plus vous fâcher pour cela. Comme vous paraissez triste ce matin! Votre mariage est donc manqué?
PERDICAN.
Les paysans de ton village se souviennent de m'avoir aimé; les chiens de la basse-cour et les arbres du bois s'en souviennent aussi; mais Camille ne s'en souvient pas. Et toi, Rosette, à quand le mariage?
ROSETTE.
Ne parlons pas de cela, voulez-vous? Parlons du temps qu'il fait, de ces fleurs que voilà, de vos chevaux et de mes bonnets.
PERDICAN.
De tout ce qui te plaira, de tout ce qui peut passer sur les lèvres sans leur ôter ce sourire céleste que je respecte plus que ma vie.
_Il l'embrasse._
ROSETTE.
Vous respectez mon sourire, mais vous ne respectez guère mes lèvres, à ce qu'il me semble. Regardez donc; voilà une goutte de pluie qui me tombe sur la main, et cependant le ciel est pur.
PERDICAN.
Pardonne-moi.
ROSETTE.
Que vous ai-je fait, pour que vous pleuriez?[10]
_Ils sortent._
SCÈNE IV
[_Au château._]
_Entrent_ MAÎTRE BLAZIUS ET LE BARON.
MAÎTRE BLAZIUS.
Seigneur, j'ai une chose singulière à vous dire. Tout à l'heure, j'étais par hasard dans l'office, je veux dire dans la galerie: qu'aurais-je été faire dans l'office? J'étais donc dans la galerie. J'avais trouvé par accident une bouteille, je veux dire une carafe d'eau: comment aurais-je trouvé une bouteille dans la galerie? J'étais donc en train de boire un coup de vin, je veux dire un verre d'eau, pour passer le temps, et je regardais par la fenêtre, entre deux vases de fleurs qui me paraissaient d'un goût moderne, bien qu'ils soient imités de l'étrusque.
LE BARON.
Quelle insupportable manière de parler vous avez adoptée, Blazius! vos discours sont inexplicables.
[MAÎTRE BLAZIUS.
Écoutez-moi, seigneur, prêtez-moi un moment d'attention. Je regardais donc par la fenêtre. Ne vous impatientez pas, au nom du ciel! il y va de l'honneur de la famille.
LE BARON.
De la famille! voilà qui est incompréhensible. De l'honneur de la famille, Blazius! Savez-vous que nous sommes trente-sept mâles, et presque autant de femmes, tant à Paris qu'en province?]
MAÎTRE BLAZIUS.
Permettez-moi de continuer. Tandis que je buvais un coup de vin, je veux dire un verre d'eau, pour hâter la digestion tardive, imaginez que j'ai vu passer sous la fenêtre dame Pluche hors d'haleine.
LE BARON.
Pourquoi hors d'haleine, Blazius? ceci est insolite.
MAÎTRE BLAZIUS.
Et à côté d'elle, rouge de colère, votre nièce Camille.
LE BARON.
Qui était rouge de colère, ma nièce ou dame Pluche?
MAÎTRE BLAZIUS.
Votre nièce, seigneur.
LE BARON.
Ma nièce rouge de colère! Cela est inouï! Et comment savez-vous que c'était de colère? Elle pouvait être rouge pour mille raisons; elle avait sans doute poursuivi quelques papillons dans mon parterre.
MAÎTRE BLAZIUS.
Je ne puis rien affirmer là-dessus; cela se peut; mais elle s'écriait avec force: Allez-y! trouvez-le! faites ce qu'on vous dit! vous êtes une sotte! je le veux! Et elle frappait avec son éventail sur le coude de dame Pluche, qui faisait un soubresaut dans la luzerne à chaque exclamation.
LE BARON.
Dans la luzerne?... Et que répondait la gouvernante aux extravagances de ma nièce? car cette conduite mérite d'être qualifiée ainsi.
MAÎTRE BLAZIUS.
La gouvernante répondait: Je ne veux pas y aller! [Je ne l'ai pas trouvé! Il fait la cour aux filles du village, à des gardeuses de dindons.] Je suis trop vieille pour commencer à porter des messages d'amour; grâce à Dieu, j'ai vécu les mains pures jusqu'ici;--et tout en parlant elle froissait dans ses mains un petit papier plié en quatre.
LE BARON.
Je n'y comprends rien; mes idées s'embrouillent tout à fait. Quelle raison pouvait avoir dame Pluche pour froisser un papier plié en quatre en faisant des soubresauts dans une luzerne? [Je ne puis ajouter foi à de pareilles monstruosités.]
MAÎTRE BLAZIUS.
Ne comprenez-vous pas clairement, seigneur, ce que cela signifiait?
LE BARON.
Non, en vérité, non, mon ami, je n'y comprends absolument rien. Tout cela me paraît une conduite désordonnée, il est vrai, mais sans motif comme sans excuse.
MAÎTRE BLAZIUS.
Cela veut dire que votre nièce a une correspondance secrète.
LE BARON.
Que dites-vous? Songez-vous de qui vous parlez? Pesez vos paroles, [monsieur l'abbé.
MAÎTRE BLAZIUS.
Je les pèserais dans la balance céleste qui doit peser mon âme au jugement dernier, que je n'y trouverais pas un mot qui sente la fausse monnaie.] Votre nièce a une correspondance secrète.
LE BARON.
Mais songez donc, mon ami, que cela est impossible.
MAÎTRE BLAZIUS.
Pourquoi aurait-elle chargé sa gouvernante d'une lettre? Pourquoi aurait-elle crié: _Trouvez-le!_ tandis que l'autre boudait et rechignait?
LE BARON.
Et à qui était adressée cette lettre?
MAÎTRE BLAZIUS.
Voilà précisément le _hic_, monseigneur, _hic jacet lepus_. À qui était adressée cette lettre? [à un homme qui fait la cour à une gardeuse de dindons. Or, un homme qui recherche en public une gardeuse de dindons peut être soupçonné violemment d'être né pour les garder lui-même. Cependant il est impossible que votre nièce, avec l'éducation qu'elle a reçue, soit éprise d'un pareil homme; voilà ce que je dis, et ce qui fait que je n'y comprends rien non plus que vous, révérence parler.]
LE BARON.
Ô ciel! ma nièce m'a déclaré ce matin même qu'elle refusait son cousin Perdican. [Aimerait-elle un gardeur de dindons?] Passons dans mon cabinet; j'ai éprouvé depuis hier des secousses si violentes, que je ne puis rassembler mes idées.
_Ils sortent._
SCÈNE V
_Une fontaine dans un bois._
_Entre_ PERDICAN, _lisant un billet_.
«Trouvez-vous à midi à la petite fontaine.» Que veut dire cela? tant de froideur, un refus si positif, si cruel, un orgueil si insensible, et un rendez-vous par-dessus tout? Si c'est pour me parler d'affaires, pourquoi choisir un pareil endroit! Est-ce une coquetterie? Ce matin, en me promenant avec Rosette, j'ai entendu remuer dans les broussailles, et il m'a semblé que c'était un pas de biche. Y a-t-il ici quelque intrigue?
_Entre Camille._
CAMILLE.
Bonjour, cousin; j'ai cru m'apercevoir, à tort ou à raison, que vous me quittiez tristement ce matin. Vous m'avez pris la main malgré moi, je viens vous demander de me donner la vôtre. Je vous ai refusé un baiser, le voilà.
_Elle l'embrasse._
Maintenant, vous m'avez dit que vous seriez bien aise de causer de bonne amitié. Asseyez-vous là, et causons.
_Elle s'assoit._
PERDICAN.
Avais-je fait un rêve, ou en fais-je un autre en ce moment?
CAMILLE.
Vous avez trouvé singulier de recevoir un billet de moi, n'est-ce pas? Je suis d'humeur changeante; mais vous m'avez dit ce matin un mot très juste: «Puisque nous nous quittons, quittons-nous bons amis.» Vous ne savez pas la raison pour laquelle je pars, et je viens vous la dire: je vais prendre le voile.
PERDICAN.
Est-ce possible? Est-ce toi, Camille, que je vois dans cette fontaine, assise sur les marguerites comme aux jours d'autrefois?
CAMILLE.
Oui, Perdican, c'est moi. Je viens revivre un quart d'heure de la vie passée. Je vous ai paru brusque et hautaine; cela est tout simple, j'ai renoncé au monde. Cependant, avant de le quitter, je serais bien aise d'avoir votre avis. Trouvez-vous que j'aie raison de me faire religieuse?
PERDICAN.
Ne m'interrogez pas là-dessus, car je ne me ferai jamais moine.
CAMILLE.
Depuis près de dix ans que nous avons vécu éloignés l'un de l'autre, vous avez commencé l'expérience de la vie. Je sais quel homme vous êtes, et vous devez avoir beaucoup appris en peu de temps avec un coeur et un esprit comme les vôtres. Dites-moi, avez-vous eu des maîtresses?[11]
PERDICAN.
Pourquoi cela?
CAMILLE.
Répondez-moi, je vous en prie, sans modestie et sans fatuité.
PERDICAN.
J'en ai eu.
CAMILLE.
Les avez-vous aimées?
PERDICAN.
De tout mon coeur.
CAMILLE.
Où sont-elles maintenant? Le savez-vous?
PERDICAN.
Voilà, en vérité, des questions singulières. Que voulez-vous que je vous dise? Je ne suis ni leur mari ni leur frère; elles sont allées où bon leur a semblé.
CAMILLE.
Il doit nécessairement y en avoir une que vous ayez préférée aux autres. Combien de temps avez-vous aimé celle que vous avez aimée le mieux?
PERDICAN.
Tu es une drôle de fille! Veux-tu te faire mon confesseur?[12]
CAMILLE.
C'est une grâce que je vous demande, de me répondre sincèrement. [Vous n'êtes point un libertin, et] je crois que votre coeur a de la probité. Vous avez dû inspirer l'amour, car vous le méritez, [et vous ne vous seriez pas livré à un caprice.] Répondez-moi, je vous en prie.
PERDICAN.
Ma foi, je ne m'en souviens pas.
CAMILLE.
Connaissez-vous un homme qui n'ait aimé qu'une femme?
PERDICAN.
Il y en a certainement.
CAMILLE.
Est-ce un de vos amis? Dites-moi son nom.
PERDICAN.
Je n'ai pas de nom à vous dire, mais je crois qu'il y a des hommes capables de n'aimer qu'une fois.
CAMILLE.
Combien de fois un honnête homme peut-il aimer?
PERDICAN.
Veux-tu me faire réciter une litanie, ou récites-tu toi-même un catéchisme?
CAMILLE.
[Je voudrais m'instruire, et savoir si j'ai tort ou raison de me faire religieuse. Si je vous épousais, ne devriez-vous pas répondre avec franchise à toutes mes questions, et me montrer votre coeur à nu? Je vous estime beaucoup, et je vous crois, par votre éducation et par votre nature, supérieur à beaucoup d'autres hommes.] Je suis fâchée que vous ne vous souveniez plus de ce que je vous demande; [peut-être en vous connaissant mieux je m'enhardirais.]
PERDICAN.
Où veux-tu en venir? parle; je répondrai.
CAMILLE.
Répondez donc à ma première question. Ai-je raison de rester au couvent?
PERDICAN.
Non.
CAMILLE.
Je ferais donc mieux de vous épouser?
PERDICAN.
Oui.
CAMILLE.
[Si le curé de votre paroisse soufflait sur un verre d'eau, et vous disait que c'est un verre de vin, le boiriez-vous comme tel?
PERDICAN.
Non.
CAMILLE.
Si le curé de votre paroisse soufflait sur vous, et me disait que vous m'aimerez toute votre vie, aurais-je raison de le croire?
PERDICAN.
Oui et non.]
CAMILLE.
[13]Que me conseilleriez-vous de faire le jour où je verrais que vous ne m'aimez plus?
[PERDICAN.
De prendre un amant.
CAMILLE.
Que ferai-je ensuite le jour où mon amant ne m'aimera plus?
PERDICAN.
Tu en prendras un autre.
CAMILLE.
Combien de temps cela durera-t-il?
PERDICAN.
Jusqu'à ce que tes cheveux soient gris, et alors les miens seront blancs.
CAMILLE.
Savez-vous ce que c'est que les cloîtres, Perdican? Vous êtes-vous jamais assis un jour entier sur le banc d'un monastère de femmes?
PERDICAN.
Oui, je m'y suis assis.]
CAMILLE.
J'ai pour amie une soeur qui n'a que trente ans, et qui a eu cinq cent mille livres de revenu à l'âge de quinze ans. C'est la plus belle et la plus noble créature qui ait marché sur terre. Elle [était pairesse du parlement, et] avait pour mari un des hommes les plus distingués de France. Aucune des nobles facultés humaines n'était restée sans culture en elle, et, comme un arbrisseau d'une sève choisie, tous ses bourgeons avaient donné des ramures. Jamais l'amour et le bonheur ne poseront leur couronne fleurie sur un front plus beau. Son mari l'a trompée; elle a aimé un autre homme, et elle se meurt de désespoir.
PERDICAN.
Cela est possible.
CAMILLE.