Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 3
Chapter 11
Prince, voici ma fille. Pardonnez-lui cette toilette de jardinière; vous êtes ici chez un bourgeois qui en gouverne d'autres, et notre étiquette est aussi indulgente pour nous-mêmes que pour eux.
MARINONI.
Permettez-moi de baiser cette main charmante, madame, si ce n'est pas une trop grande faveur pour mes lèvres.
LA PRINCESSE.
Votre altesse m'excusera si je rentre au palais. Je la verrai, je pense, d'une manière plus convenable à la présentation de ce soir.
_Elle sort._
LE PRINCE.
La princesse a raison; voilà une divine pudeur.
LE ROI, _à Marinoni_.
Quel est donc cet aide de camp qui vous suit comme votre ombre? Il m'est insupportable de l'entendre ajouter une remarque inepte à tout ce que nous disons. Renvoyez-le, je vous en prie.
_Marinoni parle bas au prince._
LE PRINCE, _de même_.
C'est fort adroit de ta part de lui avoir persuadé de m'éloigner; je vais tâcher de joindre la princesse et de lui toucher quelques mots délicats sans faire semblant de rien.
_Il sort._
LE ROI.
Cet aide de camp est un imbécile, mon ami; que pouvez-vous faire de cet homme-là?
MARINONI.
Hum! hum! Poussons quelques pas plus avant, si Votre Majesté le permet; je crois apercevoir un kiosque tout à fait charmant dans ce bocage.
_Ils sortent._
SCÈNE II
_Une autre partie du jardin._
LE PRINCE, _entrant_.
Mon déguisement me réussit à merveille; j'observe, et je me fais aimer. Jusqu'ici tout va au gré de mes souhaits; le père me paraît un grand roi, quoique trop sans façon, et je m'étonnerais si je ne lui avais plu tout d'abord. J'aperçois la princesse qui rentre au palais; le hasard me favorise singulièrement.
_Elsbeth entre; le prince l'aborde._
Altesse, permettez à un fidèle serviteur de votre futur époux de vous offrir les félicitations sincères que son coeur humble et dévoué ne peut contenir en vous voyant. Heureux les grands de la terre! ils peuvent vous épouser, moi je ne le puis pas; cela m'est tout à fait impossible; je suis d'une naissance obscure; je n'ai pour tout bien qu'un nom redoutable à l'ennemi; un coeur pur et sans tache bat sous ce modeste uniforme; je suis un pauvre soldat criblé de balles des pieds à la tête; je n'ai pas un ducat; je suis solitaire et exilé de ma terre natale comme de ma patrie céleste, c'est-à-dire du paradis de mes rêves; je n'ai pas un coeur de femme à presser sur mon coeur; je suis maudit et silencieux.
ELSBETH.
Que me voulez-vous, mon cher monsieur? Êtes-vous fou, ou demandez-vous l'aumône?
LE PRINCE.
Qu'il serait difficile de trouver des paroles pour exprimer ce que j'éprouve! Je vous ai vue passer toute seule dans cette allée; j'ai cru qu'il était de mon devoir de me jeter à vos pieds, et de vous offrir ma compagnie jusqu'à la poterne.
ELSBETH.
Je vous suis obligée; rendez-moi le service de me laisser tranquille.
_Elle sort._
LE PRINCE, _seul_.
Aurais-je eu tort de l'aborder? Il le fallait cependant, puisque j'ai le projet de la séduire sous mon habit supposé. Oui, j'ai bien fait de l'aborder. Cependant elle m'a répondu d'une manière désagréable. Je n'aurais peut-être pas dû lui parler si vivement. Il le fallait pourtant bien, puisque son mariage est presque assuré, et que je suis censé devoir supplanter Marinoni, qui me remplace. J'ai eu raison de lui parler vivement. Mais la réponse est désagréable. Aurait-elle un coeur dur et faux? Il serait bon de sonder adroitement la chose.
_Il sort._
SCÈNE III
_Une antichambre._
FANTASIO, _couché sur un tapis_.
Quel métier délicieux que celui de bouffon! J'étais gris, je crois, hier soir, lorsque j'ai pris ce costume et que je me suis présenté au palais; mais, en vérité, jamais la saine raison ne m'a rien inspiré qui valût cet acte de folie. J'arrive, et me voilà reçu, choyé, enregistré, et ce qu'il y a de mieux encore, oublié. Je vais et viens dans ce palais comme si je l'avais habité toute ma vie. Tout à l'heure j'ai rencontré le roi; il n'a pas même eu la curiosité de me regarder; son bouffon étant mort, on lui a dit: «Sire, en voilà un autre.» C'est admirable! Dieu merci, voilà ma cervelle à l'aise, je puis faire toutes les balivernes possibles sans qu'on me dise rien pour m'en empêcher; je suis un des animaux domestiques du roi de Bavière, et si je veux, tant que je garderai ma bosse et ma perruque, on me laissera vivre jusqu'à ma mort entre un épagneul et une pintade. En attendant, mes créanciers peuvent se casser le nez contre ma porte tout à leur aise. Je suis aussi bien en sûreté ici sous cette perruque, que dans les Indes occidentales.
N'est-ce pas la princesse que j'aperçois dans la chambre voisine, à travers cette glace? Elle rajuste son voile de noces; deux longues larmes coulent sur ses joues; en voilà une qui se détache comme une perle et qui tombe sur sa poitrine. Pauvre petite! j'ai entendu ce matin sa conversation avec sa gouvernante; en vérité, c'était par hasard; j'étais assis sur le gazon, sans autre dessein que celui de dormir. Maintenant la voilà qui pleure et qui ne se doute guère que je la vois encore. Ah! si j'étais un écolier de rhétorique, comme je réfléchirais profondément sur cette misère couronnée, sur cette pauvre brebis à qui on met un ruban rose au cou pour la mener à la boucherie! Cette petite fille est sans doute romanesque; il lui est cruel d'épouser un homme qu'elle ne connaît pas. Cependant elle se sacrifie en silence. Que le hasard est capricieux! il faut que je me grise, que je rencontre l'enterrement de Saint-Jean, que je prenne son costume et sa place, que je fasse enfin la plus grande folie de la terre, pour venir voir tomber, à travers cette glace, les deux seules larmes que cette enfant versera peut-être sur son triste voile de fiancée!
_Il sort._
SCÈNE IV
_Une allée du jardin._
LE PRINCE, MARINONI.
LE PRINCE.
Tu n'es qu'un sot, colonel.
MARINONI.
Votre altesse se trompe sur mon compte de la manière la plus pénible.
LE PRINCE.
Tu es un maître butor. Ne pouvais-tu pas empêcher cela? Je te confie le plus grand projet qui se soit enfanté depuis une suite d'années incalculable, et toi, mon meilleur ami, mon plus fidèle serviteur, tu entasses bêtises sur bêtises. Non, non, tu as beau dire, cela n'est point pardonnable.
MARINONI.
Comment pouvais-je empêcher votre altesse de s'attirer les désagréments qui sont la suite nécessaire du rôle supposé qu'elle joue? Vous m'ordonnez de prendre votre nom et de me comporter en véritable prince de Mantoue. Puis-je empêcher le roi de Bavière de faire un affront à mon aide de camp? Vous aviez tort de vous mêler de nos affaires.
LE PRINCE.
Je voudrais bien qu'un maraud comme toi se mêlât de me donner des ordres.
MARINONI.
Considérez, altesse, qu'il faut cependant que je sois le prince ou que je sois l'aide de camp. C'est par votre ordre que j'agis.
LE PRINCE.
Me dire que je suis un impertinent en présence de toute la cour, parce que j'ai voulu baiser la main de la princesse! Je suis prêt à lui déclarer la guerre, et à retourner dans mes États pour me mettre à la tête de mes armées.
MARINONI.
Songez donc, altesse, que ce mauvais compliment s'adressait à l'aide de camp et non au prince. Prétendez-vous qu'on vous respecte sous ce déguisement?
LE PRINCE.
Il suffit. Rends-moi mon habit.
MARINONI, _ôtant l'habit_.
Si mon souverain l'exige, je suis prêt à mourir pour lui.
LE PRINCE.
En vérité, je ne sais que résoudre. D'un côté, je suis furieux de ce qui m'arrive, et d'un autre, je suis désolé de renoncer à mon projet. La princesse ne paraît pas répondre indifféremment aux mots à double entente dont je ne cesse de la poursuivre. Déjà je suis parvenu deux ou trois fois à lui dire à l'oreille des choses incroyables. Viens, réfléchissons à tout cela.
MARINONI, _tenant l'habit_.
Que ferai-je, altesse?
LE PRINCE.
Remets-le, remets-le, et rentrons au palais.
_Ils sortent._
SCÈNE V
LA PRINCESSE ELSBETH, LE ROI.
LE ROI.
Ma fille, il faut répondre franchement à ce que je vous demande: Ce mariage vous déplaît-il?
ELSBETH.
C'est à vous, sire, de répondre vous-même. Il me plaît, s'il vous plaît; il me déplaît, s'il vous déplaît.
LE ROI.
Le prince m'a paru être un homme ordinaire, dont il est difficile de rien dire. La sottise de son aide de camp lui fait seule tort dans mon esprit; quant à lui, c'est peut-être un bon prince, mais ce n'est pas un homme élevé. Il n'y a rien en lui qui me repousse ou qui m'attire. Que puis-je te dire là-dessus? Le coeur des femmes a des secrets que je ne puis connaître; elles se font des héros parfois si étranges, elles saisissent si singulièrement un ou deux côtés d'un homme qu'on leur présente, qu'il est impossible de juger pour elles, tant qu'on n'est pas guidé par quelque point tout à fait sensible. Dis-moi donc clairement ce que tu penses de ton fiancé.
ELSBETH.
Je pense qu'il est prince de Mantoue, et que la guerre recommencera demain entre lui et vous, si je ne l'épouse pas.
LE ROI.
Cela est certain, mon enfant.
ELSBETH.
Je pense donc que je l'épouserai, et que la guerre sera finie.
LE ROI.
Que les bénédictions de mon peuple te rendent grâces pour ton père! Ô ma fille chérie! je serai heureux de cette alliance; mais je ne voudrais pas voir dans ces beaux yeux bleus cette tristesse qui dément leur résignation. Réfléchis encore quelques jours.
_Il sort.--Entre Fantasio._
ELSBETH.
Te voilà, pauvre garçon! comment te plais-tu ici?
FANTASIO.
Comme un oiseau en liberté.
ELSBETH.
Tu aurais mieux répondu, si tu avais dit comme un oiseau en cage. Ce palais en est une assez belle; cependant c'en est une.
FANTASIO.
La dimension d'un palais ou d'une chambre ne fait pas l'homme plus ou moins libre. Le corps se remue où il peut; l'imagination ouvre quelquefois des ailes grandes comme le ciel dans un cachot grand comme la main.
ELSBETH.
Ainsi donc, tu es un heureux fou?
FANTASIO.
Très heureux. Je fais la conversation avec les petits chiens et les marmitons. Il y a un roquet pas plus haut que cela dans la cuisine, qui m'a dit des choses charmantes.
ELSBETH.
En quel langage?
FANTASIO.
Dans le style le plus pur. Il ne ferait pas une seule faute de grammaire dans l'espace d'une année.
ELSBETH.
Pourrais-je entendre quelques mots de ce style?
FANTASIO.
En vérité, je ne le voudrais pas; c'est une langue qui est particulière. Il n'y a que les roquets qui la parlent; les arbres et les grains de blé eux-mêmes la savent aussi; mais les filles de roi ne la savent pas. À quand votre noce?
ELSBETH.
Dans quelques jours tout sera fini.
FANTASIO.
C'est-à-dire tout sera commencé. Je compte vous offrir un présent de ma main.
ELSBETH.
Quel présent? Je suis curieuse de cela.
FANTASIO.
Je compte vous offrir un joli petit serin empaillé, qui chante comme un rossignol.
ELSBETH.
Comment peut-il chanter, s'il est empaillé?
FANTASIO.
Il chante parfaitement.
ELSBETH.
En vérité, tu te moques de moi avec un rare acharnement.
FANTASIO.
Point du tout. Mon serin a une petite serinette dans le ventre. On pousse tout doucement un petit ressort sous la patte gauche, et il chante tous les opéras nouveaux, exactement comme mademoiselle Grisi.
ELSBETH.
C'est une invention de ton esprit, sans doute?
FANTASIO.
En aucune façon. C'est un serin de cour; il y a beaucoup de petites filles très bien élevées qui n'ont pas d'autres procédés que celui-là. Elles ont un petit ressort sous le bras gauche, un joli petit ressort en diamant fin, comme la montre d'un petit-maître. Le gouverneur ou la gouvernante fait jouer le ressort, et vous voyez aussitôt les lèvres s'ouvrir avec le sourire le plus gracieux; une charmante cascatelle de paroles mielleuses sort avec le plus doux murmure, et toutes les convenances sociales, pareilles à des nymphes légères, se mettent aussitôt à dansoter sur la pointe du pied autour de la fontaine merveilleuse. Le prétendu ouvre des yeux ébahis; l'assistance chuchote avec indulgence, et le père, rempli d'un secret contentement, regarde avec orgueil les boucles d'or de ses souliers.
ELSBETH.
Tu parais revenir volontiers sur de certains sujets. Dis-moi, bouffon, que t'ont donc fait ces pauvres jeunes filles, pour que tu en fasses si gaîment la satire? Le respect d'aucun devoir ne peut-il trouver grâce devant toi?
FANTASIO.
Je respecte fort la laideur; c'est pourquoi je me respecte moi-même si profondément.
ELSBETH.
Tu parais quelquefois en savoir plus que tu n'en dis. D'où viens-tu donc, et qui es-tu, pour que, depuis un jour que tu es ici, tu saches déjà pénétrer des mystères que les princes eux-mêmes ne soupçonneront jamais? Est-ce à moi que s'adressent tes folies, ou est-ce au hasard que tu parles?
FANTASIO.
C'est au hasard, je parle beaucoup au hasard: c'est mon plus cher confident.
ELSBETH.
Il semble en effet t'avoir appris ce que tu ne devrais pas connaître. Je croirais volontiers que tu épies mes actions et mes paroles.
FANTASIO.
Dieu le sait. Que vous importe?
ELSBETH.
Plus que tu ne peux penser. Tantôt dans cette chambre, pendant que je mettais mon voile, j'ai entendu marcher tout à coup derrière la tapisserie. Je me trompe fort si ce n'était toi qui marchais.
FANTASIO.
Soyez sûre que cela reste entre votre mouchoir et moi. Je ne suis pas plus indiscret que je ne suis curieux. Quel plaisir pourraient me faire vos chagrins? quel chagrin pourraient me faire vos plaisirs? Vous êtes ceci, et moi cela. Vous êtes jeune, et moi je suis vieux; belle, et je suis laid; riche, et je suis pauvre. Vous voyez bien qu'il n'y a aucun rapport entre nous. Que vous importe que le hasard ait croisé sur sa grande route deux roues qui ne suivent pas la même ornière, et qui ne peuvent marquer sur la même poussière? Est-ce ma faute s'il m'est tombé, tandis que je dormais, une de vos larmes sur la joue?
ELSBETH.
Tu me parles sous la forme d'un homme que j'ai aimé, voilà pourquoi je t'écoute malgré moi. Mes yeux croient voir Saint-Jean; mais peut-être n'es-tu qu'un espion?
FANTASIO.
À quoi cela me servirait-il? Quand il serait vrai que votre mariage vous coûterait quelques larmes, et quand je l'aurais appris par hasard, qu'est-ce que je gagnerais à l'aller raconter? On ne me donnerait pas une pistole pour cela, et on ne vous mettrait pas au cabinet noir. Je comprends très bien qu'il doit être assez ennuyeux d'épouser le prince de Mantoue; mais, après tout, ce n'est pas moi qui en suis chargé. Demain ou après-demain vous serez partie pour Mantoue avec votre robe de noce, et moi je serai encore sur ce tabouret avec mes vieilles chausses. Pourquoi voulez-vous que je vous en veuille? Je n'ai pas de raison pour désirer votre mort; vous ne m'avez jamais prêté d'argent.
ELSBETH.
Mais si le hasard t'a fait voir ce que je veux qu'on ignore, ne dois-je pas te mettre à la porte, de peur de nouvel accident?
FANTASIO.
Avez-vous le dessein de me comparer à un confident de tragédie, et craignez-vous que je ne suive votre ombre en déclamant! Ne me chassez pas, je vous en prie. Je m'amuse beaucoup ici. Tenez, voilà votre gouvernante qui arrive avec des mystères plein ses poches. La preuve que je ne l'écouterai pas, c'est que je m'en vais à l'office manger une aile de pluvier que le majordome a mise de côté pour sa femme.
_Il sort._
LA GOUVERNANTE, _entrant_.
Savez-vous une chose terrible, ma chère Elsbeth?
ELSBETH.
Que veux-tu dire? tu es toute tremblante.
LA GOUVERNANTE.
Le prince n'est pas le prince, ni l'aide de camp non plus. C'est un vrai conte de fées.
ELSBETH.
Quel imbroglio me fais-tu là?
LA GOUVERNANTE.
Chut! chut! C'est un des officiers du prince lui-même qui vient de me le dire. Le prince de Mantoue est un véritable Almaviva; il est déguisé et caché parmi les aides de camp; il a voulu sans doute chercher à vous voir et à vous connaître d'une manière féerique. Il est déguisé, le digne seigneur, il est déguisé comme Lindor; celui qu'on vous a présenté comme votre futur époux n'est qu'un aide de camp nommé Marinoni.
ELSBETH.
Cela n'est pas possible!
LA GOUVERNANTE.
Cela est certain, certain mille fois. Le digne homme est déguisé; il est impossible de le reconnaître; c'est une chose extraordinaire.
ELSBETH.
Tu tiens cela, dis-tu, d'un officier?
LA GOUVERNANTE.
D'un officier du prince. Vous pouvez le lui demander à lui-même.
ELSBETH.
Et il ne t'a pas montré parmi les aides de camp le véritable prince de Mantoue?
LA GOUVERNANTE.
Figurez-vous qu'il en tremblait lui-même, le pauvre homme, de ce qu'il me disait. Il ne m'a confié son secret que parce qu'il désire vous être agréable, et qu'il savait que je vous préviendrais. Quant à Marinoni, cela est positif; mais, pour ce qui est du prince véritable, il ne me l'a pas montré.
ELSBETH.
Cela me donnerait quelque chose à penser, si c'était vrai. Viens, amène-moi cet officier.
_Entre un page._
LA GOUVERNANTE.
Qu'y a-t-il, Flamel? Tu parais hors d'haleine.
LE PAGE.
Ah! madame! c'est une chose à en mourir de rire. Je n'ose parler devant votre altesse.
ELSBETH.
Parle; qu'y a-t-il encore de nouveau?
LE PAGE.
Au moment où le prince de Mantoue entrait à cheval dans la cour, à la tête de son état-major, sa perruque s'est enlevée dans les airs, et a disparu tout à coup.
ELSBETH.
Pourquoi cela? Quelle niaiserie.
LE PAGE.
Madame, je veux mourir si ce n'est pas la vérité. La perruque s'est enlevée en l'air au bout d'un hameçon. Nous l'avons retrouvée dans l'office, à côté d'une bouteille cassée; on ignore qui a fait cette plaisanterie. Mais le duc n'en est pas moins furieux, et il a juré que si l'auteur n'en est pas puni de mort, il déclarera la guerre au roi votre père, et mettra tout à feu et à sang.
ELSBETH.
Viens écouter toute cette histoire, ma chère. Mon sérieux commence à m'abandonner.
_Entre un autre page._
ELSBETH.
Eh bien! quelle nouvelle?
LE PAGE.
Madame, le bouffon du roi est en prison: c'est lui qui a enlevé la perruque du prince.
ELSBETH.
Le bouffon est en prison? et sur l'ordre du prince?
LE PAGE.
Oui, altesse.
ELSBETH.
Viens, chère mère, il faut que je te parle.
_Elle sort avec sa gouvernante._
SCÈNE VI
LE PRINCE, MARINONI.
LE PRINCE.
Non, non, laisse-moi me démasquer. Il est temps que j'éclate. Cela ne se passera pas ainsi. Feu et sang! une perruque royale au bout d'un hameçon! Sommes-nous chez les barbares, dans les déserts de la Sibérie? Y a-t-il encore sous le soleil quelque chose de civilisé et de convenable? J'écume de colère, et les yeux me sortent de la tête.
MARINONI.
Vous perdez tout par cette violence.
LE PRINCE.
Et ce père, ce roi de Bavière, ce monarque vanté dans tous les almanachs de l'année passée! cet homme qui a un extérieur si décent, qui s'exprime en termes si mesurés, et qui se met à rire en voyant la perruque de son gendre voler dans les airs! Car enfin, Marinoni, je conviens que c'est ta perruque qui a été enlevée; mais n'est-ce pas toujours celle du prince de Mantoue, puisque c'est lui que l'on croit voir en toi? Quand je pense que si c'eût été moi, en chair et en os, ma perruque aurait peut-être... Ah! il y a une providence; lorsque Dieu m'a envoyé tout d'un coup l'idée de me travestir; lorsque cet éclair a traversé ma pensée: «Il faut que je me travestisse,» ce fatal événement était prévu par le destin. C'est lui qui a sauvé de l'affront le plus intolérable la tête qui gouverne mes peuples. Mais, par le ciel! tout sera connu. C'est trop longtemps trahir ma dignité. Puisque les majestés divines et humaines sont impitoyablement violées et lacérées, puisqu'il n'y a plus chez les hommes de notions du bien et du mal, puisque le roi de plusieurs milliers d'hommes éclate de rire comme un palefrenier à la vue d'une perruque, Marinoni, rends-moi mon habit.
MARINONI, _ôtant son habit_.
Si mon souverain le commande, je suis prêt à souffrir pour lui mille tortures.
LE PRINCE.
Je connais ton dévouement. Viens, je vais dire au roi son fait en propres termes.
MARINONI.
Vous refusez la main de la princesse? elle vous a cependant lorgné d'une manière évidente pendant tout le dîner.
LE PRINCE.
Tu crois? Je me perds dans un abîme de perplexités. Viens toujours, allons chez le roi.
MARINONI, _tenant l'habit_.
Que faut-il faire, altesse?
LE PRINCE.
Remets-le pour un instant. Tu me le rendras tout à l'heure; ils seront bien plus pétrifiés en m'entendant prendre le ton qui me convient, sous ce frac de couleur foncée.
_Ils sortent._
SCÈNE VII
_Une prison._
FANTASIO, _seul_.
Je ne sais s'il y a une providence, mais c'est amusant d'y croire. Voilà pourtant une pauvre petite princesse qui allait épouser à son corps défendant un animal immonde, un cuistre de province, à qui le hasard a laissé tomber une couronne sur la tête, comme l'aigle d'Eschyle sa tortue. Tout était préparé; les chandelles allumées, le prétendu poudré, la pauvre petite confessée. Elle avait essuyé les deux charmantes larmes que j'ai vues couler ce matin. Rien ne manquait que deux ou trois capucinades pour que le malheur de sa vie fût en règle. Il y avait dans tout cela la fortune de deux royaumes, la tranquillité de deux peuples; et il faut que j'imagine de me déguiser en bossu, pour venir me griser derechef dans l'office de notre bon roi, et pour pêcher au bout d'une ficelle la perruque de son cher allié! En vérité, lorsque je suis gris, je crois que j'ai quelque chose de surhumain. Voilà le mariage manqué et tout remis en question. Le prince de Mantoue a demandé ma tête en échange de sa perruque. Le roi de Bavière a trouvé la peine un peu forte, et n'a consenti qu'à la prison. Le prince de Mantoue, grâce à Dieu, est si bête, qu'il se ferait plutôt couper en morceaux que d'en démordre; ainsi la princesse reste fille, du moins pour cette fois. S'il n'y a pas là le sujet d'un poème épique en douze chants, je ne m'y connais pas. Pope et Boileau ont fait des vers admirables sur des sujets bien moins importants. Ah! si j'étais poète, comme je peindrais la scène de cette perruque voltigeant dans les airs! Mais celui qui est capable de faire de pareilles choses dédaigne de les écrire. Ainsi la postérité s'en passera.
_Il s'endort.--Entrent Elsbeth et sa gouvernante, une lampe à la main._
ELSBETH.
Il dort; ferme la porte doucement.
LA GOUVERNANTE.
Voyez; cela n'est pas douteux. Il a ôté sa perruque postiche, sa difformité a disparu en même temps; le voilà tel qu'il est, tel que ses peuples le voient sur son char de triomphe; c'est le noble prince de Mantoue.
ELSBETH.
Oui, c'est lui; voilà ma curiosité satisfaite; je voulais voir son visage, et rien de plus; laisse-moi me pencher sur lui.
_Elle prend la lampe._
Psyché, prends garde à ta goutte d'huile.
LA GOUVERNANTE.
Il est beau comme un vrai Jésus.
ELSBETH.
Pourquoi m'as-tu donné à lire tant de romans et de contes de fées? Pourquoi as-tu semé dans ma pauvre pensée tant de fleurs étranges et mystérieuses?
LA GOUVERNANTE.
Comme vous voilà émue sur la pointe de vos petits pieds!
ELSBETH.
Il s'éveille; allons-nous-en.
FANTASIO, _s'éveillant_.
Est-ce un rêve? Je tiens le coin d'une robe blanche.
ELSBETH.
Lâchez-moi! laissez-moi partir.
FANTASIO.
C'est vous, princesse! Si c'est la grâce du bouffon du roi que vous m'apportez si divinement, laissez-moi remettre ma bosse et ma perruque; ce sera fait dans un instant.
LA GOUVERNANTE.
Ah! prince, qu'il vous sied mal de nous tromper ainsi! Ne reprenez pas ce costume; nous savons tout.
FANTASIO.
Prince! où en voyez-vous un?
LA GOUVERNANTE.
À quoi sert-il de dissimuler?
FANTASIO.
Je ne dissimule pas le moins du monde; par quel hasard m'appelez-vous prince?
LA GOUVERNANTE.
Je connais mes devoirs envers Votre Altesse.
FANTASIO.
Madame, je vous supplie de m'expliquer les paroles de cette honnête dame. Y a-t-il réellement quelque méprise extravagante, ou suis-je l'objet d'une raillerie?
ELSBETH.
Pourquoi le demander, lorsque c'est vous-même qui raillez?
FANTASIO.
Suis-je donc un prince, par hasard? Concevrait-on quelque soupçon sur l'honneur de ma mère?
ELSBETH.
Qui êtes-vous, si vous n'êtes pas le prince de Mantoue?
FANTASIO.
Mon nom est Fantasio; je suis un bourgeois de Munich.