Part 5
«Si je dissèque la matière, je trouve au fond de tout l’atome invisible: la matière disparaît, s’évanouit en fumée. Si mes yeux avaient la puissance de voir la réalité, ils verraient à travers les murs, formés de molécules séparées, à travers les corps, tourbillons atomiques. Nos yeux de chair ne voient pas ce qui est. C’est avec l’œil de l’esprit qu’il faut voir. Ne nous fions pas à l’unique témoignage de nos sens: il y a autant d’étoiles au-dessus de nos têtes pendant le jour que pendant la nuit.
«Il n’y a dans la nature ni astronomie, ni physique, ni chimie, ni mécanique: ce sont là des méthodes subjectives d’observation. Il n’y a qu’une seule unité. L’infiniment grand est identique à l’infiniment petit. L’espace est infini sans être grand. La durée est éternelle sans être longue. Étoiles et atomes sont un.
«L’unité de l’univers est constituée par la force invisible, impondérable, immatérielle, qui meut les atomes. Si un seul atome cessait d’être mû par la force, l’univers s’arrêterait. La Terre tourne autour du Soleil, le Soleil gravite autour d’un foyer sidéral mobile lui-même; les millions, les milliards de soleils qui peuplent l’univers courent plus vite que les projectiles de la poudre; ces étoiles, qui nous paraissent immobiles, sont des soleils lancés dans le vide éternel à la vitesse de dix, vingt, trente millions de kilomètres par jour, courant tous vers un but ignoré, soleils, planètes, terres, satellites, comètes vagabondes...; le point fixe, le centre de gravité cherché par l’analyste, fuit à mesure qu’on le poursuit et n’existe en réalité nulle part. Les atomes qui constituent les corps se meuvent relativement aussi vite que les étoiles dans le ciel. Le mouvement régit tout, forme tout.
«_L’atome lui-même n’est pas une inerte matière. Il est un centre de force._
«Ce qui constitue essentiellement l’être humain, ce qui l’organise, ce n’est point sa substance matérielle, ce n’est ni le protoplasma, ni la cellule, ni ces merveilleuses et fécondes associations du carbone avec l’hydrogène, l’oxygène et l’azote: c’est la _Force_ animique, invisible, immatérielle. C’est elle qui groupe, dirige et retient associées les innombrables molécules qui composent l’admirable harmonie du corps vivant.
«La matière et l’énergie n’ont jamais été vues séparées l’une de l’autre; l’existence de l’une implique l’existence de l’autre; il y a peut-être identité substantielle de l’une et de l’autre.
«Que le corps se désagrège tout d’un coup après la mort, comme il se désagrège lentement et se renouvelle perpétuellement pendant la vie, peu importe. L’âme demeure. _L’atome psychique organisateur est le centre de cette force._ Lui aussi est indestructible.
«Ce que nous voyons est trompeur. LE RÉEL, C’EST L’INVISIBLE.»
Il se mit à marcher à grands pas. La jeune fille l’avait écouté comme on écoute un apôtre, un apôtre bien-aimé, et quoiqu’il n’eût, en fait, parlé que pour elle, il n’avait pas paru prendre garde à sa présence, tant elle s’était faite immobile et silencieuse. Elle s’approcha de lui et lui prit une main dans les siennes. «Oh! fit-elle, si tu n’as pas encore conquis la Vérité, elle ne t’échappera pas.»
Puis, s’enflammant elle-même et faisant allusion à une réserve souvent exprimée par lui: «Tu crois, ajouta-t-elle, qu’il est impossible à l’homme terrestre d’atteindre la Vérité, parce que nous n’avons que cinq sens et qu’une multitude de manifestations de la nature restent étrangères à notre esprit, n’ayant aucune voie pour nous arriver. De même que la vue nous serait refusée si nous étions privés du nerf optique, l’audition si nous étions privés du nerf acoustique, etc., de même les vibrations, les manifestations de la force qui passent entre les cordes de notre instrument organique sans faire vibrer celles qui existent, nous restent inconnues. Je te le concède, et j’admets avec toi que les habitants de certains mondes peuvent être incomparablement plus avancés que nous. Mais il me semble que, quoique terrien, tu as trouvé.
--Chère bien-aimée, répliqua-t-il en s’asseyant auprès d’elle sur le vaste divan de la bibliothèque, il est bien certain que notre harpe terrestre manque de cordes, et il est probable qu’un citoyen du système de Sirius se rirait de nos prétentions. Le moindre morceau de fer aimanté est plus fort que Newton et Leibnitz pour trouver le pôle magnétique, et l’hirondelle connaît mieux que Christophe Colomb ou Magellan les variations de latitude. Qu’ai-je dit tout à l’heure? Que les apparences sont trompeuses et qu’à travers la matière notre esprit doit voir la force invisible. C’est ce qu’il y a de plus sûr. La matière n’est pas ce qu’elle paraît, et nul homme instruit des progrès des sciences positives ne pourrait plus aujourd’hui se prétendre matérialiste.
--Alors, reprit-elle, l’atome psychique cérébral, principe de l’organisme humain, serait immortel, comme tous les atomes d’ailleurs, si l’on admet les assertions fondamentales de la chimie. Mais il différerait des autres par une sorte de rang plus élevé, l’âme lui étant attachée. Et il conserverait la conscience de son existence? L’âme serait-elle comparable à une substance électrique? J’ai vu une fois la foudre passer à travers un salon et éteindre les flambeaux. Lorsqu’on les ralluma, on trouva que la pendule avait été dédorée et que le lustre d’argent ciselé avait été doré sur plusieurs points. Il y a là une force subtile.
--Ne faisons pas de comparaisons; elles resteraient toutes trop éloignées de la réalité. Nous _savons_ tous que nous mourrons, mais nous ne le _croyons_ pas. Eh! comment pourrions-nous le croire? Comment pourrions-nous comprendre la mort, qui n’est qu’un changement d’état du connu à l’inconnu, du visible à l’invisible? Que l’âme existe comme force, c’est ce qui n’est pas douteux. Qu’elle ne fasse qu’un avec l’atome cérébral organisateur, nous pouvons l’admettre. Qu’elle survive ainsi à la dissolution du corps, nous le concevons.
--Mais que devient-elle? Où va-t-elle?
--La plupart des âmes ne se doutent même pas de leur propre existence. Sur les quatorze cents millions d’êtres humains qui peuplent notre planète, les quatre-vingt-dix-neuf centièmes ne pensent pas. Que feraient-ils, grands Dieux! de l’immortalité? Comme la molécule de fer flotte sans le savoir dans le sang qui bat sous la tempe de Lamartine ou d’Hugo, ou bien demeure fixée pour un temps dans l’épée de César; comme la molécule d’hydrogène brille dans le gaz du foyer de l’Opéra ou s’immerge dans la goutte d’eau avalée par le poisson au fond obscur des mers, les atomes vivants qui n’ont jamais pensé sommeillent.
«Les âmes qui pensent restent l’apanage de la vie intellectuelle. Elles conservent le patrimoine de l’humanité et l’accroissent pour l’avenir. Sans cette immortalité des âmes humaines qui ont conscience de leur existence et vivent par l’esprit, toute l’histoire de la Terre ne devrait aboutir qu’au néant, et la création tout entière, celle des mondes les plus sublimes aussi bien que celle de notre infime planète, serait une absurdité décevante, plus misérable et plus idiote que l’excrément d’un ver de terre. Il a raison d’être et l’univers ne l’aurait pas! T’imagines-tu les milliards de mondes atteignant les splendeurs de la vie et de la pensée pour se succéder sans fin dans l’histoire de l’univers sidéral, et n’aboutissant qu’à donner naissance à des espérances perpétuellement déçues, à des grandeurs perpétuellement anéanties? Nous avons beau nous faire humbles, nous ne pouvons admettre le rien comme but suprême du progrès perpétuel, prouvé par toute l’histoire de la nature. Or, les âmes sont les semences des humanités planétaires.
--Peuvent-elles donc se transporter d’un monde à l’autre?
--Rien n’est si difficile à comprendre que ce que l’on ignore; rien n’est plus simple que ce que l’on connaît. Qui s’étonne, aujourd’hui, de voir le télégraphe électrique transporter instantanément la pensée humaine à travers les continents et les mers? Qui s’étonne de voir l’attraction lunaire soulever les eaux de l’Océan et produire les marées? Qui s’étonne de voir la lumière se transmettre d’une étoile à l’autre avec la vitesse de trois cent mille kilomètres par seconde? Au surplus, les penseurs seuls pourraient apprécier la grandeur de ces merveilles; le vulgaire ne s’étonne de rien. Si quelque découverte nouvelle nous permettait d’adresser demain des signaux aux habitants de Mars et d’en recevoir des réponses, les trois quarts des hommes n’en seraient plus surpris après-demain.
«Oui, les forces animiques peuvent se transporter d’un monde à l’autre, non partout ni toujours, assurément, et non toutes. Il y a des lois et des conditions. Ma volonté peut soulever mon bras, lancer une pierre, à l’aide de mes muscles; si je prends un poids de vingt kilos, elle soulèvera encore mon bras; si je veux prendre un poids de mille kilos, je ne le puis plus. Tels esprits sont incapables d’aucune activité; d’autres ont acquis des facultés transcendantes. Mozart, à six ans imposait à tous ses auditeurs la puissance de son génie musical et publiait à huit ans ses deux premières œuvres de sonates, tandis que le plus grand auteur dramatique qui ait existé, Shakespeare, n’avait encore écrit avant l’âge de trente ans aucune pièce digne de son nom. Il ne faut pas croire que l’âme appartienne à quelque monde surnaturel. Tout est dans la nature. Il n’y a guère plus de cent mille ans que l’humanité terrestre s’est dégagée de la chrysalide animale; pendant des millions d’années, pendant la longue série historique des périodes primaire, secondaire et tertiaire, il n’y avait pas sur la Terre une seule pensée pour apprécier ces grandioses spectacles, un seul regard humain pour les contempler. Le progrès a lentement élevé les âmes inférieures des plantes et des animaux; l’homme est tout récent sur la planète. La nature est en incessant progrès; l’univers est un perpétuel devenir; l’ascension est la loi suprême.
«Tous les mondes, ajouta-t-il, ne sont pas actuellement habités. Les uns sont à l’aurore, d’autres au crépuscule. Dans notre système solaire, par exemple, Mars, Vénus, Saturne et plusieurs de ses satellites paraissent en pleine activité vitale; Jupiter semble n’avoir pas dépassé sa période primaire; la Lune n’a peut-être plus d’habitants. Notre époque actuelle n’a pas plus d’importance dans l’histoire générale de l’univers que notre fourmilière dans l’infini. Avant l’existence de la Terre, il y a eu, de toute éternité, des mondes peuplés d’humanités; quand notre planète aura rendu le dernier soupir et que la dernière famille humaine s’endormira du dernier sommeil aux bords de la dernière lagune de l’océan glacé, des soleils innombrables brilleront toujours dans l’infini, et toujours il y aura des matins et des soirs, des printemps et des fleurs, des espérances et des joies. Autres soleils, autres terres, autres humanités. L’espace sans bornes est peuplé de tombes et de berceaux. Mais la vie, la pensée, le progrès éternel sont le but final de la création.
«La Terre est le satellite d’une étoile. Actuellement aussi bien que dans l’avenir, nous sommes citoyens du ciel. Que nous le sachions ou que nous l’ignorions, nous vivons en réalité dans les étoiles.»
Ainsi s’entretenaient les deux amis sur les graves problèmes qui préoccupaient leurs pensées. Lorsqu’ils conquéraient une solution, fût-elle incomplète, ils éprouvaient un véritable bonheur d’avoir fait un pas de plus dans la recherche de l’inconnu et pouvaient plus tranquillement ensuite causer des choses habituelles de la vie. C’étaient deux esprits également avides de savoir, s’imaginant, avec toute la ferveur de la jeunesse, pouvoir s’isoler du monde, dominer les impressions humaines et atteindre en leur céleste essor l’étoile de la Vérité qui scintillait au-dessus de leurs têtes dans les profondeurs de l’infini.
IV
AMOR
Dans cette vie à deux, tout intime, toute charmante qu’elle fût, quelque chose manquait. Ces entretiens sur les formidables problèmes de l’être et du non-être, les échanges d’idées sur l’analyse de l’humanité, les recherches sur le but final de l’existence des choses, les contemplations astronomiques et les questions qu’elles inspirent, satisfaisaient parfois leur esprit, non leur cœur. Lorsque l’un près de l’autre, ils avaient longuement causé, soit sous le berceau du jardin qui dominait le tableau de la grande ville, soit dans la bibliothèque silencieuse, l’étudiant, le chercheur ne pouvait se détacher de sa compagne, et tous deux restaient, la main dans la main, muets, attirés, retenus par une force dominatrice. Après le départ, l’un et l’autre éprouvaient un vide singulier, douloureux, dans la poitrine, un malaise indéfinissable, comme si quelque lien nécessaire à leur vie mutuelle eût été rompu; et l’un comme l’autre n’aspirait qu’à l’heure du retour. Il l’aimait, non pour lui, mais pour elle, d’une affection presque impersonnelle, dans un sentiment de profonde estime autant que d’ardent amour, et, par un combat de tous les instants contre les attractions de la chair, avait su résister. Mais un jour qu’ils étaient assis l’un près de l’autre, sur ce grand divan de la bibliothèque encombré comme d’habitude de livres et de feuilles volantes, comme ils demeuraient silencieux, il arriva que, chargée sans doute de tout le poids des efforts concentrés depuis si longtemps pour résister à une attraction trop irrésistible, la tête du jeune auteur s’inclina insensiblement sur les épaules de sa compagne et que, presque aussitôt... leurs lèvres se rencontrèrent. . . . . . . . . . . . . . .
O joies inénarrables de l’amour partagé! Ivresse insatiable de l’être altéré de bonheur, transports sans fin de l’imagination invaincue, douce musique des cœurs, à quelles hauteurs éthérées n’avez-vous pas élevé les élus abandonnés à vos félicités suprêmes! Subitement oublieux de la terre inférieure, ils s’envolent à tire-d’ailes dans les paradis enchantés, se perdent dans les profondeurs célestes et planent dans les régions sublimes de l’éternelle volupté. Le monde avec ses comédies et ses misères n’existe plus pour eux. Ils vivent dans la lumière, dans le feu, salamandres, phénix, dégagés de tout poids, légers comme la flamme, se consumant eux-mêmes, renaissant de leurs cendres, toujours lumineux, toujours ardents, invulnérables, invincibles.
L’expansion si longuement contenue de ces premiers transports jeta les deux amants dans une vie d’extase qui leur fit un instant oublier la métaphysique et ses problèmes. Cet instant dura six mois. Le plus doux, mais le plus impérieux des sentiments était venu compléter en eux les insuffisantes satisfactions intellectuelles de l’esprit, et les avait tout d’un coup absorbées, presque anéanties. A dater du jour du baiser, Georges Spero, non seulement disparut entièrement de la scène du monde, mais encore cessa d’écrire, et je le perdis de vue moi-même, malgré la longue et réelle affection qu’il m’avait témoignée. Des logiciens eussent pu en conclure que, pour la première fois de sa vie, il était satisfait, et qu’il avait trouvé la solution du grand problème, le but suprême de l’existence des êtres.
Ils vivaient de cet «égoïsme à deux» qui, en éloignant l’humanité de notre centre optique, diminue ses défauts et la fait paraître plus aimable et plus belle. Satisfaits de leur affection mutuelle, tout chantait pour eux, dans la nature et dans l’humanité, un perpétuel cantique de bonheur et d’amour.
Bien souvent le soir ils allaient, suivant le cours de la Seine, contempler en rêvant les merveilleux effets de lumière et d’ombre qui décorent le ciel de Paris, si admirable au crépuscule, à l’heure où les silhouettes des tours et des édifices se projettent en noir sur le fond lumineux de l’occident. Des nuées roses et empourprées, illuminées par le reflet lointain de la mer sur laquelle brille le soleil disparu, donnent à notre ciel un caractère spécial, qui n’est plus celui de Naples baigné à l’occident par le miroir méditerranéen, mais qui peut-être surpasse celui de Venise, dont l’illumination est orientale et pâle. Soit que, leurs pas les ayant conduits vers l’île antique de la Cité, ils descendissent le cours du fleuve en passant en vue de Notre-Dame et du vieux Châtelet qui profilait sa noire silhouette devant le ciel encore lumineux, soit que, plutôt encore, attirés par l’éclat du couchant et par la campagne, ils eussent descendu les quais jusqu’au delà des remparts de l’immense cité et se fussent égarés jusqu’aux solitudes de Boulogne et de Billancourt, fermées par les coteaux noirs de Meudon et de Saint-Cloud, ils contemplaient la nature, ils oubliaient la ville bruyante perdue derrière eux, et marchant d’un même pas, ne formant qu’un seul être, recevaient en même temps les mêmes impressions, pensaient les mêmes pensées, et, en silence, parlaient le même langage. Le fleuve coulait à leurs pieds, les bruits du jour s’éteignaient, les premières étoiles brillaient au ciel. Icléa aimait à les nommer à Georges à mesure qu’elles apparaissaient.
Mars et avril offrent souvent à Paris de douces soirées dans lesquelles circule le premier souffle avant-coureur du printemps. Les brillantes étoiles d’Orion, l’éblouissant Sirius, les Gémeaux Castor et Pollux scintillent dans le ciel immense; les Pléiades s’abaissent vers l’horizon occidental, mais Arcturus et le Bouvier, pasteur des troupeaux célestes, reviennent, et quelques heures plus tard la blanche et resplendissante Véga s’élève de l’horizon oriental, bientôt suivie par la Voie lactée. Arcturus aux rayons d’or était toujours la première étoile reconnue, par son éclat perçant et par sa position dans le prolongement de la queue de la Grande Ourse. Parfois, le croissant lunaire planait dans le ciel occidental et la jeune contemplatrice admirait, comme Ruth auprès de Booz, «cette faucille d’or dans le champ des étoiles.»
Les étoiles enveloppent la Terre; la Terre est dans le ciel. Spero et sa compagne le sentaient bien, et sur aucune autre terre céleste, peut-être, aucun couple ne vivait plus intimement qu’eux dans le ciel et dans l’infini.
Insensiblement, pourtant, sans peut-être s’en apercevoir lui-même, le jeune philosophe reprit, graduellement, par fragments morcelés, ses études interrompues, analysant maintenant les choses avec un profond sentiment d’optimisme qu’il n’avait pas encore connu malgré sa bonté naturelle, éliminant les conclusions cruelles, parce qu’elles lui semblaient dues à une connaissance incomplète des causes, contemplant les panoramas de la nature et de l’humanité dans une nouvelle lumière. Elle avait repris aussi, du moins partiellement, les études qu’elle avait commencées en commun avec lui; mais un sentiment, nouveau, immense, remplissait son âme, et son esprit n’avait plus la même liberté pour le travail intellectuel. Absorbée dans cette affection de tous les instants pour un être qu’elle avait entièrement conquis, elle ne voyait que par lui, n’agissait que pour lui. Pendant les heures calmes du soir, lorsqu’elle se mettait au piano, soit pour jouer une sonate de Chopin qu’elle s’étonnait de n’avoir pas comprise avant d’aimer, soit pour s’accompagner en chantant de sa voix si pure et si étendue les lieder norvégiens de Grieg et de Bull, ou les mélodies de notre Gounod, il lui semblait, à son insu, peut-être, que son bien-aimé était le seul auditeur capable d’entendre ces inspirations du cœur. Quelles heures délicieuses il passa, dans cette vaste bibliothèque de la maison de Passy, étendu sur un divan, suivant parfois du regard les capricieuses volutes de la fumée d’une cigarette d’Orient, tandis qu’abandonnée aux réminiscences de sa fantaisie, elle chantait le doux _Saetergientens Sondag_ de son pays, la sérénade de _Don Juan_, le _Lac_ de Lamartine, ou bien lorsque, laissant courir ses doigts habiles sur le clavier, elle faisait s’envoler dans l’air le mélodieux rêve du menuet de Boccherini!
Le printemps était venu. Le mois de mai avait vu s’ouvrir, à Paris, les fêtes de l’Exposition universelle dont nous parlions au début de ce récit, et les hauteurs du jardin de Passy abritaient l’Éden du couple amoureux. Le père d’Icléa, qui avait été appelé subitement en Tunisie, était revenu avec une collection d’armes arabes pour son musée de Christiania. Son intention était de retourner bientôt en Norvège, et il avait été convenu entre la jeune Norvégienne et son ami que leur mariage aurait lieu dans sa patrie, à la date anniversaire de la mystérieuse apparition.
Leur amour était, par sa nature même, bien éloigné de toutes ces unions banales fondées, les unes sur le grossier plaisir sensuel, les autres sur des intérêts plus ou moins déguisés, qui représentent la plupart des amours humaines. Leur esprit cultivé les isolait dans les régions supérieures de la pensée, la délicatesse de leurs sentiments les maintenait dans une atmosphère idéale où tous les poids de la matière étaient oubliés, l’extrême impressionnabilité de leurs nerfs, l’exquise finesse de toutes leurs sensations, les plongeaient en des extases dont la volupté semblait infinie. Si l’on aime, en d’autres mondes, l’amour n’y peut être ni plus profond ni plus exquis. Ils eussent été tous deux, pour un physiologiste, le témoignage vivant du fait que, contrairement à l’appréciation vulgaire, toutes les jouissances viennent du cerveau; l’intensité des sensations correspondant à la sensibilité psychique de l’être.
Paris était pour eux, non pas une ville, non pas un monde, mais le théâtre de l’histoire humaine. Ils y vécurent les siècles disparus. Les vieux quartiers, non encore détruits par les transformations modernes, la Cité avec Notre-Dame, Saint-Julien-le-Pauvre, dont les murs rappellent encore Chilpéric et Frédégonde, les demeures antiques où habitèrent Albert le Grand, le Dante, Pétrarque, Abeilard, la vieille Université, antérieure à la Sorbonne, et des mêmes siècles disparus, le cloître Saint-Merry avec ses ruelles sombres, l’abbaye de Saint-Martin, la tour de Clovis sur la montagne Sainte-Geneviève, Saint-Germain-des-Prés, souvenir des Mérovingiens, Saint-Germain-l’Auxerrois, dont la cloche sonna le tocsin de la Saint-Barthélemy, l’angélique Chapelle du palais de Louis IX; tous les souvenirs de l’histoire de France furent l’objet de leurs pèlerinages. Au milieu des foules, ils s’isolaient dans la contemplation du passé et voyaient ce que presque personne ne sait voir.
Ainsi l’immense cité leur parlait son langage d’autrefois, soit, lorsque, perdus parmi les chimères, les griffons, les piliers, les chapiteaux, les arabesques des tours et des galeries de Notre-Dame, ils voyaient à leurs pieds la ruche humaine s’endormir dans la brume du soir, soit lorsque, s’élevant plus haut encore, ils cherchaient, du sommet du Panthéon, à reconstituer l’ancienne forme de Paris et son développement séculaire, depuis les empereurs romains qui habitaient les Thermes jusqu’à Philippe Auguste et à ses successeurs.
Le soleil du printemps, les lilas en fleur, les joyeuses matinées de mai, pleines de chants d’oiseaux et d’excitations nerveuses, les jetaient parfois loin de Paris, à l’aventure, dans les prairies et dans les bois. Les heures s’envolaient comme le souffle des brises; la journée avait disparu comme un songe, et la nuit continuait le divin rêve d’amour. Dans le monde tourbillonnant de Jupiter, où les jours et les nuits sont plus de deux fois plus rapides qu’ici et ne durent même pas dix heures, les amants ne voient pas les heures s’évanouir plus vite. La mesure du temps est en nous.