Uranie

Part 12

Chapter 123,745 wordsPublic domain

Et ainsi, tous ils courent, pour l’éternité peut-être, sans jamais pouvoir se rapprocher des limites inexistantes de l’infini.... Partout le mouvement, l’activité, la lumière et la vie. Heureusement, sans doute. Si tous ces innombrables soleils, planètes, terres, lunes, comètes, étaient fixes, immobiles, rois pétrifiés dans leurs éternels tombeaux, combien plus formidable encore, mais plus lamentable, serait l’aspect d’un tel univers! Voyez-vous toute la Création arrêtée, figée, momifiée! Une telle idée n’est-elle pas insoutenable, et n’a-t-elle pas quelque chose de funèbre?

Et qui cause ces mouvements? qui les entretient? qui les régit? La gravitation universelle, la force invisible, à laquelle l’univers visible (ce que nous appelons matière) obéit. Un corps attiré de l’infini par la Terre atteindrait une vitesse de 11 300 mètres par seconde; de même un corps lancé de la Terre avec cette vitesse ne retomberait jamais. Un corps attiré de l’infini par le Soleil atteindrait une vitesse de 608 000 mètres; de même un corps lancé par le Soleil avec cette vitesse ne reviendrait jamais à son point de départ. Des amas d’étoiles peuvent déterminer des vitesses beaucoup plus considérables encore, mais qui s’expliquent par la théorie de la gravitation. Il suffit de jeter les yeux sur une carte des mouvements propres des étoiles pour se rendre compte de la variété de ces mouvements et de leur grandeur.

Ainsi, les étoiles, les soleils, les planètes, les mondes, les comètes, les étoiles filantes, les uranolithes, en un mot tous les corps constitutifs de ce vaste univers reposent non sur des bases solides, comme semblait l’exiger la conception primitive et enfantine de nos pères, mais sur les forces invisibles et immatérielles qui régissent leurs mouvements. Ces milliards de corps célestes ont leurs mouvements respectifs pour cause de stabilité et s’appuient mutuellement les uns sur les autres à travers le vide qui les sépare. L’esprit qui saurait faire abstraction du temps et de l’espace verrait la Terre, les planètes, le Soleil, les étoiles, pleuvoir d’un ciel sans limites, dans toutes les directions imaginables, comme des gouttes emportées par les tourbillons d’une gigantesque tempête et attirées non par une base, mais par l’attraction de chacune et de toutes; chacune de ces gouttes cosmiques, chacun de ces mondes, chacun de ces soleils est emporté par une vitesse si rapide que le vol des boulets de canon n’est que repos en comparaison: ce n’est ni cent, ni cinq cents, ni mille mètres par seconde, c’est dix mille, vingt mille, cinquante mille, cent mille et même deux ou trois cent mille mètres _par seconde_!

Comment des rencontres n’arrivent-elles pas au milieu de pareils mouvements? Peut-être s’en produit-il: les «étoiles temporaires» qui semblent renaître de leurs cendres, paraîtraient l’indiquer. Mais, en fait, des rencontres ne pourraient que difficilement se produire, parce que l’espace est immense relativement aux dimensions des corps célestes, et parce que le mouvement dont chaque corps est animé l’empêche précisément de subir passivement l’attraction d’un autre corps et de tomber sur lui: il garde son mouvement propre, qui ne peut être détruit, et glisse autour du foyer qui l’attire comme un papillon qui obéirait à l’attraction d’une flamme sans s’y brûler. D’ailleurs, absolument parlant, ces mouvements ne sont pas «rapides».

En effet, tout cela court, vole, tombe, roule, se précipite à travers le vide, mais à de telles distances respectives que tout paraît en repos! Si nous voulions placer en un cadre de la dimension de Paris les astres dont la distance a été mesurée jusqu’à ce jour, l’étoile la plus proche serait placée à 2 kilomètres du Soleil, dont la Terre serait éloignée à 1 centimètre, Jupiter à 5 centimètres et Neptune à 30. La 61e du Cygne serait à 4 kilomètres, Sirius à 10 kilomètres, l’étoile polaire à 27 kilomètres, etc., et l’immense majorité des étoiles resterait au delà du département de la Seine. Eh bien, en animant tous ces projectiles de leurs mouvements relatifs, la Terre devrait employer une année à parcourir son orbite d’un centimètre de rayon, Jupiter douze ans à parcourir la sienne de cinq centimètres, et Neptune, cent soixante-cinq ans. Les mouvements propres du Soleil et des étoiles seraient du même ordre. C’est dire que tout paraîtrait en repos, même au microscope. Uranie règne avec calme et sérénité dans l’immensité de l’univers.

Or, la constitution de l’univers sidéral est l’image de celle des corps que nous appelons matériels. Tout corps, organique ou inorganique, homme, animal, plante, pierre, fer, bronze, est composé de molécules en mouvement perpétuel et qui ne se touchent pas. Ces molécules sont elles-mêmes composées d’atomes qui ne se touchent pas. Chacun de ces atomes est infiniment petit et invisible, non seulement aux yeux, non seulement au microscope, mais même à la pensée, puisqu’il est possible que ces atomes ne soient que des centres de forces. On a calculé que dans une tête d’épingle il n’y a pas moins de huit sextillions d’atomes, soit huit mille milliards de milliards, et que dans 1 centimètre cube d’air il n’y a pas moins d’un sextillion de molécules. Tous ces atomes, toutes ces molécules sont en mouvement sous l’influence des forces qui les régissent, et, relativement à leurs dimensions, de grandes distances les séparent. Nous pouvons même penser qu’il n’y a en principe qu’un genre d’atomes, et que c’est le nombre des atomes primitifs, essentiellement simples et homogènes, leurs modes d’arrangements et leurs mouvements qui constituent la diversité des molécules: une molécule d’or, de fer, ne différerait d’une molécule de soufre, d’oxygène, d’hydrogène, etc., que par le nombre, la disposition et le mouvement des atomes primitifs qui la composent; chaque molécule serait un système, un microcosme.

Mais, quelle que soit l’idée que l’on se fasse de la constitution intime des corps, la vérité aujourd’hui reconnue et désormais incontestable est que le point fixe cherché par notre imagination n’existe nulle part. Archimède peut réclamer en vain un point d’appui pour soulever le monde. _Les mondes comme les atomes reposent sur l’invisible_, sur la force immatérielle; tout se meut, sollicité par l’attraction et comme à la recherche de ce point fixe qui se dérobe à mesure qu’on le poursuit, et qui n’existe pas, puisque dans l’infini le centre est partout et nulle part. Les esprits prétendus positifs, qui affirment avec tant d’assurance que «la matière règne seule avec ses propriétés», et qui sourient dédaigneusement des recherches des penseurs, devraient d’abord nous dire ce qu’ils entendent par ce fameux mot de «matière». S’ils ne s’arrêtaient pas à la superficie des choses, s’ils soupçonnaient que les apparences cachent des réalités intangibles, ils seraient sans doute un peu plus modestes.

Pour nous, qui cherchons la vérité sans idées préconçues et sans esprit de système, il nous semble que l’essence de la matière reste aussi mystérieuse que l’essence de la force, l’univers visible n’étant point du tout ce qu’il paraît être à nos sens. En fait, cet univers visible est composé d’atomes invisibles; il repose sur le vide, et les forces qui le régissent sont en elles-mêmes immatérielles et invisibles. Il serait moins hardi de penser que la matière n’existe pas, que tout est dynamisme, que de prétendre affirmer l’existence d’un univers exclusivement matériel. Quant au soutien matériel du monde, il a disparu, remarque assez piquante, précisément avec les conquêtes de la Mécanique, qui proclament le triomphe de l’invisible. Le point fixe s’évanouit dans l’universelle pondération des pouvoirs, dans l’idéale harmonie des vibrations de l’éther; plus on le cherche, moins on le trouve; et le dernier effort de notre pensée a pour dernier appui, pour suprême réalité, l’INFINI.

V

AME VETUE D’AIR

Elle se tenait debout, dans sa chaste nudité, les bras élevés vers sa chevelure dont elle tordait les masses souples et opulentes, qu’elle s’efforçait d’assujettir au sommet de sa tête. C’était une beauté juvénile, qui n’avait pas encore atteint la perfection et l’ampleur des formes définitives, mais qui en approchait, rayonnant dans l’auréole de sa dix-septième année.

Enfant de Venise, sa carnation, d’une blancheur légèrement rosée, laissait deviner sous sa transparence, la circulation d’une sève ardente et forte; ses yeux brillaient d’un éclat mystérieux et troublant, et la rougeur veloutée de ses lèvres légèrement entr’ouvertes faisait déjà songer au fruit autant qu’à la fleur.

Elle était merveilleusement belle ainsi, et si quelque nouveau Pâris avait reçu mission de lui décerner la palme, je ne sais s’il eût mis à ses pieds celle de la grâce, de l’élégance ou de la beauté, tant elle semblait réunir le charme vivant de la séduction moderne aux calmes perfections de la beauté classique.

Le plus heureux, le plus inattendu des hasards nous avait amenés devant elle, le peintre Falero et moi. Par un lumineux après-midi du printemps dernier, nous promenant sur les bords de la mer, nous avions traversé l’un de ces bois d’oliviers au triste feuillage que l’on rencontre entre Nice et Monaco, et, sans nous en apercevoir, nous avions pénétré dans une propriété particulière ouverte du côté de la plage. Un sentier pittoresque montait en serpentant vers la colline. Nous venions de passer au-dessus d’un bosquet d’orangers dont les pommes d’or rappelaient le jardin des Hespérides; l’air était parfumé, le ciel d’un bleu profond, et nous discourions sur un parallèle entre l’art et la science lorsque mon compagnon, arrêté tout à coup comme par une fascination irrésistible, me fit signe de me taire et de regarder.

Derrière les massifs de cactus et de figuiers de Barbarie, à quelques pas devant nous, une salle de bain somptueuse, ayant sa fenêtre ouverte du côté du soleil, nous laissait voir, non loin d’une vasque de marbre dans laquelle un jet d’eau retombait avec un doux murmure, la jeune fille inconnue, debout devant une colossale psyché qui, de la tête aux pieds, reflétait son image. Sans doute le bruit du jet d’eau l’empêcha-t-il d’entendre notre approche. Discrètement--ou plutôt indiscrètement--nous restâmes derrière les cactus, regardant, muets, immobiles.

Elle était belle, semblant s’ignorer elle-même. Les pieds sur une peau de tigre, elle ne se pressait point. Trouvant sa longue chevelure encore trop humide, elle la laissa retomber sur son corps, se retourna de notre côté et vint cueillir une rose sur une table voisine de la fenêtre; puis, revenant vers l’immense miroir, elle se remit à sa coiffure, la compléta tranquillement, plaça la petite rose entre deux torsades et, tournant le dos au soleil, se pencha, sans doute pour prendre son premier vêtement. Mais soudain elle se releva, poussa un cri perçant et se cacha la tête dans les mains, en se mettant à courir vers un coin sombre.

Nous avons toujours pensé, depuis, qu’un mouvement de nos têtes avait trahi notre présence, ou que, par un jeu du miroir, elle nous avait aperçus. Quoi qu’il en soit, nous crûmes prudent de revenir sur nos pas, et, par le même sentier, nous redescendîmes vers la mer.

«Ah! fit mon compagnon, je vous avoue que, de tous mes modèles, je n’en ai pas vu de plus parfait, même pour mon tableau des «Étoiles doubles» et pour celui de «Célia». Qu’en pensez-vous vous-même? Cette apparition n’est-elle pas arrivée juste à point pour me donner raison? Vous avez beau célébrer avec éloquence les délices de la science, convenez que l’art, lui aussi, a ses charmes. Les étoiles de la Terre ne rivalisent-elles pas avantageusement avec les beautés du Ciel? N’admirez-vous pas comme nous l’élégance de ces formes? Quels tons ravissants! Quelles chairs!

--Je n’aurais pas le mauvais goût de ne point admirer ce qui est vraiment beau, répliquai-je, et j’admets que la beauté humaine (et je vous le concède sans hésitation, la beauté féminine en particulier) représente vraiment ce que la nature a produit de plus parfait sur notre planète. Mais savez-vous ce que j’admire le plus dans cet être? Ce n’est point son aspect artistique ou esthétique, c’est le témoignage scientifique qu’il nous donne d’un fait tout simplement merveilleux. Dans ce corps charmant je vois une âme vêtue d’air.

--Oh! vous aimez le paradoxe. Une âme vêtue d’air! C’est bien idéaliste pour un corps aussi réel. Que cette charmante personne ait une âme, je n’en doute pas; mais permettez à l’artiste d’admirer son corps, sa vie, sa solidité, sa couleur.... Je dirais volontiers, avec le poète des _Orientales_:

Car c’est un astre qui brille Qu’une fille Qui sort d’un bain au flot clair, Cherche s’il ne vient personne, Et frissonne, Toute mouillée, au grand air!

--Je ne vous l’interdis point. Mais c’est précisément cette beauté physique qui me fait admirer en elle l’âme, la force invisible qui l’a formée.

--Comment l’entendez-vous? On a sûrement un corps. L’existence de l’âme est moins palpable.

--Pour les sens, oui. Pour l’esprit, non. Or, les sens nous trompent absolument, sur le mouvement de la Terre, sur la nature du Ciel, sur la solidité apparente des corps, sur les êtres et sur les choses. Voulez-vous suivre un instant mon raisonnement?

«Lorsque je respire le parfum d’une rose, lorsque j’admire la beauté de forme, la suavité de coloris, l’élégance de cette fleur en son premier épanouissement, ce qui me frappe le plus, c’est l’œuvre de la force cachée, inconnue, mystérieuse, qui préside à la vie de la plante, qui sait la diriger dans l’entretien de son existence, qui choisit les molécules de l’air, de l’eau, de la terre convenables pour son alimentation, et surtout qui sait assimiler ces molécules et les grouper délicatement au point d’en former cette tige élégante, ces petites feuilles vertes si fines, ces pétales d’un rose si tendre, ces nuances exquises et ces délicieux parfums. Cette force mystérieuse, c’est le principe animique de la plante. Mettez dans la terre, à côté les uns des autres, une graine de lis, un gland de chêne, un grain de blé et un noyau de pêche, chaque germe se construira son organisme.

«J’ai connu un érable qui se mourait sur les décombres d’un vieux mur, à quelques mètres de la bonne terre du fossé, et qui, désespéré, lança une racine aventureuse, atteignit le sol de sa convoitise, s’y enfonça, y prit un pied solide, si bien qu’insensiblement, lui, l’immobile, se déplaça, laissa mourir ses racines primitives, quitta les pierres et vécut ressuscité, transformé, sur l’organe libérateur. J’ai connu des ormes qui allaient manger la terre sous un champ fertile, auxquels on coupa les vivres par un large fossé, et qui prirent la décision de faire passer par-dessous le fossé leurs racines non coupées: elles y réussirent et retournèrent à leur table permanente, au grand étonnement de l’horticulteur. J’ai connu un jasmin héroïque qui traversa huit fois une planche trouée qui le séparait de la lumière, et qu’un observateur taquin retournait vers l’obscurité dans l’espérance de lasser à la fin l’énergie de cette fleur: il n’y parvint pas.

«La plante respire, boit, mange, choisit, refuse, cherche, travaille, vit, agit suivant ses instincts; celle-ci se porte «comme un charme», celle-là est souffrante, cette autre est nerveuse, agitée. La sensitive frissonne et tombe pâmée au moindre attouchement. En certaines heures de bien-être, l’arum est chaud, l’œillet phosphorescent, la vallisnérie fécondée descend au fond des eaux mûrir le fruit de ses amours. Sous ces manifestations d’une vie inconnue, le philosophe ne peut s’empêcher de reconnaître dans le monde des plantes un chant du chœur universel.

Je ne vais pas plus loin en ce moment pour l’âme humaine, quoiqu’elle soit incomparablement supérieure à l’âme de la plante et quoiqu’elle ait créé un monde intellectuel autant élevé au-dessus du reste de la vie terrestre que les étoiles sont élevées au-dessus de la Terre. Ce n’est pas au point de vue de ses facultés spirituelles que je l’envisage ici, mais seulement comme force animant l’être humain.

«Eh bien! j’admire que cette force groupe les atomes que nous respirons, ou que nous nous assimilons par la nutrition, au point d’en constituer cet être charmant. Revoyez cette jeune fille le jour de sa naissance et suivez par la pensée le développement graduel de ce petit corps, à travers les années de l’âge ingrat, jusqu’aux premières grâces de l’adolescence et jusqu’aux formes de la nubilité. Comment l’organisme humain s’entretient-il, se développe-t-il, se compose-t-il? Vous le savez: par la respiration et par la nutrition.

«Déjà, par la respiration, l’air nous nourrit aux trois quarts. L’oxygène de l’air entretient le feu de la vie, et le corps est comparable à une flamme incessamment renouvelée par les principes de la combustion. Le manque d’oxygène éteint la vie comme il éteint la lampe. Par la respiration, le sang veineux brun se transforme en sang artériel rouge et se régénère. Les poumons sont un fin tissu criblé de quarante à cinquante millions de petits trous, juste trop petits pour laisser filtrer le sang et assez grands pour laisser pénétrer l’air. Un perpétuel échange de gaz se fait entre l’air et le sang, le premier fournissant au second l’oxygène, le second éliminant l’acide carbonique. D’une part, l’oxygène atmosphérique brûle dans le poumon du carbone; d’autre part, le poumon exhale de l’acide carbonique, de l’azote et de la vapeur d’eau. Les plantes respirent (de jour) par un procédé contraire, absorbent du carbone et exhalent de l’acide carbonique, entretenant par ce contraste une partie de l’équilibre général de la vie terrestre.

«De quoi se compose le corps humain? L’homme adulte pèse, en moyenne, 70 kilogrammes. Sur cette quantité, il y a près de 52 kilogrammes d’eau, dans le sang et dans la chair. Analysez la substance de notre corps, vous y trouvez l’albumine, la fibrine, la caséine et la gélatine, c’est-à-dire des substances organiques composées originairement par les quatre gaz essentiels: l’oxygène, l’azote, l’hydrogène et l’acide carbonique. Vous y trouvez aussi des substances dépourvues d’azote, telles que la gomme, le sucre, l’amidon, les corps gras; ces matières passent également par notre organisme, leur carbone et l’hydrogène sont consumés par l’oxygène aspiré pendant la respiration, et ensuite exhalés sous forme d’acide carbonique et d’eau.

«L’eau, vous ne l’ignorez pas, est une combinaison de deux gaz, l’oxygène et l’hydrogène; l’air, un mélange de deux gaz, l’oxygène et l’azote, auxquels s’ajoutent, en proportions plus faibles, l’eau sous forme de vapeur, l’acide carbonique, l’ammoniaque, l’ozone, qui n’est, du reste, que de l’oxygène condensé, etc.

«Ainsi, notre corps n’est composé que de gaz transformés.

--Mais, interrompit mon compagnon, nous ne vivons pas seulement de l’air du temps. Il nous faut, en certaines heures indiquées par notre estomac, y ajouter quelques suppléments qui ont bien leur valeur, tels qu’une aile de faisan, un filet de sole, un verre de château-laffitte ou de champagne, ou, suivant vos goûts, des asperges, des raisins, des pêches....

--Oui, tout cela passe à travers notre organisme et en renouvelle les tissus, assez rapidement même, car en quelques mois (non plus en sept ans, comme on le croyait autrefois) notre corps est entièrement renouvelé. Je reviens encore à cet être ravissant qui posa devant nous, tout à l’heure. Eh bien! toute cette chair que nous admirions n’existait pas il y a trois ou quatre mois: ces épaules, ce visage, ces yeux, cette bouche, ces bras, cette chevelure, et jusqu’aux ongles même, tout cet organisme n’est autre chose qu’un courant de molécules, une flamme sans cesse renouvelée, une rivière que l’on contemple pendant la vie entière, mais où l’on n’a jamais revu la même eau. Or, tout cela c’est encore du gaz assimilé, condensé, modifié, et c’est surtout de l’air. Ces os eux-mêmes, aujourd’hui solides, se sont formés et solidifiés insensiblement. N’oubliez pas que notre corps tout entier est composé de molécules invisibles, qui ne se touchent pas, et qui se renouvellent sans cesse.

«En effet, notre table est-elle servie de légumes ou de fruits, sommes-nous végétariens, nous absorbons des substances puisées presque entièrement dans l’air: cette pêche, c’est de l’eau et de l’air; cette poire, ce raisin, cette amande sont également de l’air, de l’eau, quelques éléments gazeux ou liquides appelés là par la sève, par la chaleur solaire, par la pluie. Asperge ou salade, petits pois ou artichauts, laitue ou chicorée, cerises, fraises ou framboises, tout cela vit dans l’air et par l’air. Ce que donne la terre, ce que va chercher la sève, ce sont encore des gaz, et les mêmes, azote, oxygène, hydrogène, carbone, etc.

«S’agit-il d’un bifteck, d’un poulet ou de quelque autre «viande», la différence n’est pas considérable. Le mouton, le bœuf se sont nourris d’herbe. Que nous goûtions d’une perdrix aux choux, d’une caille rôtie, d’une dinde truffée ou d’un civet de lièvre, toutes ces substances, en apparence si diverses, ne sont que du végétal transformé, lequel n’est lui-même qu’un groupement de molécules puisées dans les gaz dont nous venons de parler, air, éléments de l’eau, molécules et atomes, en eux-mêmes presque impondérables, et d’ailleurs absolument invisibles à l’œil nu.

«Ainsi, quel que soit notre genre de nourriture, notre corps, formé, entretenu, développé par l’absorption des molécules acquises par la respiration et l’alimentation, n’est en définitive qu’un courant incessamment renouvelé en vertu de cette assimilation, dirigé, régi, organisé par la force immatérielle qui nous anime. Cette force, nous pouvons assurément lui accorder le nom d’âme. Elle groupe les atomes qui lui conviennent, élimine ceux qui lui sont inutiles, et, partant d’un point imperceptible, d’un germe insaisissable, arrive à construire ici l’Apollon du Belvédère, à côté la Vénus du Capitole. Phidias n’est qu’un imitateur grossier, comparativement à cette force intime et mystérieuse. Pygmalion devint amant de la statue dont il fut père, disait la mythologie. Erreur! Pygmalion, Praxitèle, Michel-Ange, Benvenuto, Canova n’ont créé que des statues. Plus sublime est la force qui sait construire le corps vivant de l’homme et de la femme.

«Mais cette force est immatérielle, invisible, intangible, impondérable, comme l’attraction qui berce les mondes dans l’universelle mélodie, et le corps, quelque matériel qu’il nous paraisse, n’est pas autre chose lui-même qu’un harmonieux groupement formé par l’attraction de cette force intérieure. Vous voyez donc que je reste strictement dans les limites de la science positive en qualifiant cette jeune fille du titre d’âme vêtue d’air, comme vous et moi, d’ailleurs, ni plus ni moins.

«Depuis les origines de l’humanité jusqu’en ces derniers siècles, on a cru que la sensation était perçue au point même où on l’éprouvait. Une douleur ressentie au doigt était considérée comme ayant son siège dans le doigt même. Les enfants et beaucoup de personnes le croient encore. La physiologie a démontré que l’impression est transmise depuis le bout du doigt jusqu’au cerveau par l’intermédiaire du système nerveux. Si l’on coupe le nerf, on peut se brûler le doigt impunément, la paralysie est complète. On a même déjà pu déterminer le temps que l’impression emploie pour se transmettre d’un point quelconque du corps au cerveau, et l’on sait que la vitesse de cette transmission est d’environ vingt-huit mètres par seconde. Dès lors on a rapporté la sensation au cerveau. Mais on s’est arrêté en chemin.

Le cerveau est matière comme le doigt, et nullement une matière stable et fixe. C’est une matière essentiellement changeante, rapidement variable, ne formant point une identité.