Chapter 9
Sur un signe du capitaine, le corps, enlevé par les porteurs, glissa jusqu'à la mer. Un instant, il surnagea, se redressa, puis il disparut au milieu d'un cercle d'écume.
En ce moment, la voix du matelot de vigie cria: «Terre!»
XXXI
Cette terre, annoncée à l'instant où la mer se refermait sur le corps du pauvre matelot, était jaune et basse. Cette ligne de dunes peu élevées, c'était Long Island, l'île longue, grand banc de sable, revivifié par la végétation, qui couvre la côte américaine depuis la pointe Montauk jusqu'à Brooklyn, l'annexe de New York. De nombreuses goélettes de cabotage rangeaient cette île couverte de villas et de maisons de plaisance. C'était la campagne préférée des New Yorkais.
Chaque passager salua de la main cette terre si désirée, après une traversée trop longue qui n'avait pas été exempte d'incidents pénibles. Toutes les lorgnettes étaient braquées sur ce premier échantillon du continent américain, et chacun de le voir avec des yeux différents, à travers ses regrets ou ses désirs. Les Yankees saluaient en lui la mère patrie. Les sudistes regardaient avec un certain dédain ces terres du Nord, le dédain du vaincu pour le vainqueur. Les Canadiens l'observaient en hommes qui n'ont qu'un pas à faire pour se dire citoyens de l'Union. Les Californiens, dépassant toutes ces plaines du Far West et franchissant les montagnes Rocheuses, mettaient déjà le pied sur leurs inépuisables placers. Les mormons, le front hautain, la lèvre méprisante, examinaient à peine ces rivages, et regardaient plus loin, dans son désert inaccessible, leur Lac Salé et leur Cité des Saints. Quant aux jeunes fiancés, ce continent, c'était pour eux la Terre promise.
Le ciel, cependant, se noircissait de plus en plus. Tout l'horizon du sud était plein. La grosse bande de nuages s'approchait du zénith. La pesanteur de l'air s'accroissait. Une chaleur suffocante pénétrait l'atmosphère comme si le soleil de juillet l'eût frappée d'aplomb. Est-ce que nous n'en avions pas fini avec les incidents de cette interminable traversée?
«Voulez-vous que je vous étonne? me dit le docteur Pitferge qui m'avait rejoint sur les passavants.
-- Étonnez-moi, docteur.
-- Eh bien, nous aurons de l'orage, peut-être une tempête avant la fin de la journée.
-- De l'orage au mois d'avril! m'écriai-je.
-- Le _Great Eastern_ se moque bien des saisons, reprit Dean Pitferge, haussant les épaules. C'est un orage fait pour lui. Voyez ces nuages de mauvaise mine qui envahissent le ciel. Ils ressemblent aux animaux des temps géologiques, et avant peu ils s'entre-dévoreront.
-- J'avoue, dis-je, que l'horizon est menaçant. Son aspect est orageux, et, trois mois plus tard, je serais de votre avis, mon cher docteur, mais aujourd'hui, non.
-- Je vous répète, répondit Dean Pitferge, en s'animant, que l'orage aura éclaté avant quelques heures. Je sens cela, comme un «storm-glass». Voyez ces vapeurs qui se massent dans les hauteurs du ciel. Observez ces cirrus, ces «queues de chat» qui se fondent en une seule nuée, et ces anneaux épais qui serrent l'horizon. Bientôt il y aura condensation rapide des vapeurs, et par conséquent production d'électricité. D'ailleurs, le baromètre est tombé subitement à sept cent vingt et un millimètres, et les vents régnants sont les vents du sud-ouest, les seuls qui provoquent des orages pendant l'hiver.
-- Vos observations peuvent être justes, docteur, répondis-je, en homme qui ne veut pas se rendre. Mais pourtant qui a jamais eu à subir des orages à cette époque et sous cette latitude?
-- On en cite, monsieur, on en cite dans les annuaires. Les hivers doux sont souvent marqués par des orages. Vous n'aviez qu'à vivre en 1172 ou seulement en 1824, et vous auriez entendu le tonnerre retentir en février dans le premier cas, et en décembre dans le second. En 1837, au mois de janvier, la foudre tomba près de Drammen en Norvège, et fit des dégâts considérables et, l'année dernière, sur la Manche, au mois de février, des bateaux de pêche du Tréport ont été frappés de la foudre. Si j'avais le temps de consulter les statistiques, je vous confondrais.
-- Enfin, docteur, puisque vous le voulez... Nous verrons bien. Vous n'avez pas peur du tonnerre, au moins?
-- Moi! répondit le docteur. Le tonnerre, c'est mon ami. Mieux même, c'est mon médecin.
-- Votre médecin?
-- Sans doute. Tel que vous me voyez, j'ai été foudroyé dans mon lit, le 13 juillet 1867, à Kew, près de Londres, et la foudre m'a guéri d'une paralysie du bras droit, qui résistait à tous les efforts de la médecine!
-- Vous voulez rire?
-- Point. C'est un traitement économique, un traitement par l'électricité. Mon cher monsieur, il y a d'autres faits très authentiques qui prouvent que le tonnerre en remontre aux docteurs les plus habiles, et son intervention est vraiment merveilleuse dans les cas désespérés.
-- N'importe, dis-je, j'aurais peu de confiance en votre médecin, et je ne l'appellerais pas volontiers en consultation!
-- Parce que vous ne l'avez pas vu à l'oeuvre. Tenez, un exemple me revient à la mémoire. En 1817, dans le Connecticut, un paysan qui souffrait d'un asthme réputé incurable fut foudroyé dans son champ et radicalement guéri. Un coup de foudre pectorale, celui- là!»
En vérité, le docteur eût été capable de mettre le tonnerre en pilules. «Riez, ignorant, me dit-il, riez! Vous ne connaissez décidément rien, soit au temps, soit à la médecine!»
XXXII
Dean Pitferge me quitta. Je restai sur le pont, regardant monter l'orage. Fabian était encore renfermé dans sa cabine. Corsican était avec lui. Fabian, sans doute, prenait quelques dispositions en cas de malheur. L'idée me revint alors qu'il avait une soeur à New York, et je frémis à la pensée que nous aurions peut-être à lui rapporter la mort de son frère qu'elle attendait. J'aurais voulu voir Fabian, mais je pensai qu'il valait mieux ne troubler ni lui ni le capitaine Corsican.
À quatre heures, nous eûmes connaissance d'une terre allongée devant la côte de Long Island. C'était l'îlot de Fire Island. Au milieu s'élevait un phare qui éclairait cette terre. En ce moment, les passagers avaient envahi les roufles et les passerelles. Tous les regards se dirigeaient vers la côte qui nous restait environ à six milles dans le nord. On attendait le moment où l'arrivée du pilote réglerait la grande affaire de la poule. On comprend que les possesseurs de quarts d'heure de nuit -- j'étais du nombre -- avaient abandonné toute prétention, et que les quarts d'heure de jour, sauf ceux qui étaient compris entre quatre et six heures, n'avaient plus aucune chance. Avant la nuit, le pilote serait à bord et l'opération terminée. Tout l'intérêt se concentrait donc sur les sept ou huit personnes auxquelles le sort avait attribué les prochains quarts d'heure, et elles en profitaient pour vendre, acheter, revendre leurs chances avec une véritable furie. On se serait cru au Royal Exchange de Londres.
À quatre heures seize minutes, on signala par tribord une petite goélette qui portait vers le steamship. Pas de doute possible: c'était le pilote. Il devait être à bord dans quatorze ou quinze minutes au plus. La lutte s'établissait donc sur le second et le troisième quarts comptés entre quatre et cinq heures du soir. Aussitôt les demandes et les offres se firent avec une vivacité nouvelle. Puis, des paris insensés de s'engager sur la personne même du pilote, et dont je rapporte fidèlement la teneur:
«Dix dollars que le pilote est marié.
-- Vingt dollars qu'il est veuf.
-- Trente dollars qu'il porte des moustaches.
-- Cinquante dollars que ses favoris sont roux.
-- Soixante dollars qu'il a une verrue au nez!
-- Cent dollars qu'il mettra d'abord le pied droit sur le pont.
-- Il fumera.
-- Il aura une pipe à la bouche.
-- Non, un cigare!
-- Non! Oui! Non!» Et vingt autres gageures aussi absurdes qui trouvaient des parieurs plus absurdes pour les tenir. Pendant ce temps, la petite goélette, ses voiles au plus près, tribord amures, s'approchait sensiblement du steamship. On distinguait ses formes gracieuses, assez relevées de l'avant, et sa voûte allongée qui lui donnait l'aspect d'un yacht de plaisance. Charmantes et solides embarcations que ces bateaux-pilotes de cinquante à soixante tonneaux, bien construits pour tenir la mer, ayant du pied dans l'eau et s'élevant à la lame comme une mauve. On ferait le tour du monde sur ces yachts-là, et les caravelles de Magellan ne les valaient pas. Cette goélette, gracieusement inclinée, portait tout dessus, malgré la brise qui commençait à fraîchir. Ses flèches et ses voiles d'étai se découpaient en blanc sur le fond noir du ciel. La mer écumait sous son étrave. Arrivée à deux encablures du _Great Eastern_, elle masqua subitement et lança son canot à la mer. Le capitaine Anderson fit stopper, et, pour la première fois depuis quatorze jours, les roues et l'hélice s'arrêtèrent. Un homme descendit dans le canot de la goélette. Quatre matelots nagèrent vers le steamship. Une échelle de corde fut jetée sur les flancs du colosse près duquel accosta la coquille de noix du pilote. Celui-ci saisit l'échelle, grimpa agilement et sauta sur le pont.
Les cris de joie des gagnants, les exclamations des perdants l'accueillirent, et la poule fut réglée sur les données suivantes:
Le pilote était marié.
Il n'avait pas de verrue.
Il portait des moustaches blondes.
Il avait sauté à pieds joints.
Enfin, il était quatre heures trente-six minutes au moment où il mettait le pied sur le pont du _Great Eastern_.
Le possesseur du vingt-troisième quart d'heure gagnait donc quatre-vingt-seize dollars. C'était le capitaine Corsican, qui ne songeait guère à ce gain inattendu. Bientôt il parut sur le pont, et quand on lui présenta l'enjeu de la poule, il pria le capitaine Anderson de le garder pour la veuve du jeune matelot si malheureusement tué par le coup de mer. Le commandant lui donna une poignée de main sans mot dire.
Un instant après, un marin vint trouver Corsican, et le saluant avec une certaine brusquerie:
«Monsieur, lui dit-il, les camarades m'envoient vous dire que vous êtes un brave homme. Ils vous remercient tous au nom du pauvre Wilson, qui ne peut vous remercier lui-même.»
Le capitaine Corsican, ému, serra la main du matelot.
Quant au pilote, un homme de petite taille, l'air peu marin, il portait une casquette de toile cirée, un pantalon noir, une redingote brune à doublure rouge et un parapluie. C'était maintenant le maître à bord.
En sautant sur le pont, avant de monter sur la passerelle, il avait jeté une liasse de journaux sur lesquels les passagers se précipitèrent avidement. C'étaient les nouvelles de l'Europe et de l'Amérique. C'était le lien politique et civil qui se renouait entre le _Great Eastern_ et les deux continents.
XXXIII
L'orage était formé. La lutte des éléments allait commencer. Une épaisse voûte de nuages de teinte uniforme s'arrondissait au- dessus de nous. L'atmosphère assombrie offrait un aspect cotonneux. La nature voulait évidemment justifier les pressentiments du docteur Pitferge. Le steamship ralentissait peu à peu sa marche. Les roues ne donnaient plus que trois ou quatre tours à la minute. Par les soupapes entrouvertes s'échappaient des tourbillons de vapeur blanche. Les chaînes des ancres étaient parées. À la corne d'artimon flottait le pavillon britannique. Le capitaine Anderson avait pris toutes ses dispositions pour le mouillage. Du haut du tambour de tribord, le pilote, d'un signe de la main, faisait évoluer le steamship dans les étroites passes. Mais le reflux renvoyait déjà, et la barre qui coupe l'embouchure de l'Hudson ne pouvait plus être franchie par le _Great Eastern_. Force était d'attendre la pleine mer du lendemain. Un jour encore!
À cinq heures moins le quart, sur un ordre du pilote, les ancres furent envoyées par le fond. Les chaînes coururent à travers les écubiers avec un fracas comparable à celui du tonnerre. Je crus même, un instant, que l'orage commençait. Lorsque les pattes eurent mordu le sable, le steamship évita sous la poussée du jusant et demeura immobile. Pas une seule ondulation ne dénivelait la mer. Le _Great Eastern_ n'était plus qu'un îlot.
En ce moment, la trompette du steward retentit pour la dernière fois. Elle appelait les passagers au dîner d'adieu. La _Société des Affréteurs_ allait prodiguer le champagne à ses hôtes. Pas un n'eût voulu manquer à l'appel. Un quart d'heure après, les salons regorgeaient de convives, et le pont était désert.
Sept personnes, toutefois, devaient laisser leur place inoccupée, les deux adversaires dont la vie allait se jouer dans un duel, et les quatre témoins et le docteur qui les assistaient. L'heure de cette rencontre était bien choisie. Le lieu du combat également. Personne sur le pont. Les passagers étaient descendus aux «dining rooms», les matelots dans leur poste, les officiers à leur cantine particulière. Plus un seul timonier à l'arrière, le steamship étant immobile sur ses ancres.
À cinq heures dix minutes, le docteur et moi, nous fûmes rejoints par Fabian et le capitaine Corsican. Je n'avais pas vu Fabian depuis la scène du jeu. Il me parut triste, mais extrêmement calme. Cette rencontre ne le préoccupait pas. Ses pensées étaient ailleurs, et ses regards inquiets cherchaient toujours Ellen. Il se contenta de me tendre la main sans prononcer une parole.
«Harry Drake n'est pas encore arrivé? me demanda le capitaine Corsican.
-- Pas encore, répondis-je.
-- Allons à l'arrière. C'est là le lieu du rendez-vous.» Fabian, le capitaine Corsican et moi, nous suivîmes le grand roufle. Le ciel s'obscurcissait. De sourds grondements roulaient à l'horizon. C'était comme une basse continue sur laquelle se détachaient vivement les hourras et les «hips» qui s'échappaient des salons. Quelques éclairs éloignés scarifiaient l'épaisse voûte de nuages. L'électricité, violemment tendue, saturait l'atmosphère.
À cinq heures vingt minutes, Harry Drake et ses deux témoins arrivèrent. Ces messieurs nous saluèrent, et leur salut fut strictement rendu. Drake ne prononça pas un seul mot. Sa figure marquait cependant une animation mal contenue. Il jeta sur Fabian un regard de haine. Fabian, appuyé contre le caillebotis, ne le vit même pas. Il était perdu dans une contemplation profonde, et il semblait ne pas songer encore au rôle qu'il avait à jouer dans ce drame.
Cependant, le capitaine Corsican s'adressant au Yankee, l'un des témoins de Drake, lui demanda les épées. Celui-ci les présenta. C'étaient des épées de combat, dont la coquille pleine protège entièrement la main qui les tient. Corsican les prit, les fit plier, les mesura et en laissa choisir une au Yankee. Harry Drake, pendant ces préparatifs, avait jeté son chapeau, ôté son habit, dégrafé sa chemise, retourné ses manchettes. Puis il saisit l'épée. Je vis alors qu'il était gaucher. Avantage incontestable pour lui, habitué à tirer avec des droitiers.
Fabian n'avait pas encore quitté sa place. On eût cru que ces préparatifs ne le regardaient pas. Le capitaine Corsican s'avança, le toucha de la main, et lui présenta l'épée. Fabian regarda ce fer qui étincelait, et il sembla que toute sa mémoire lui revenait en ce moment.
Il prit l'épée d'une main ferme:
«C'est juste, murmura-t-il. Je me souviens!»
Puis il se plaça devant Harry Drake, qui tomba aussitôt en garde. Dans cet espace restreint, rompre était presque impossible. Celui des deux adversaires qui se fût acculé aux pavois eût été fort mal pris. Il fallait pour ainsi dire se battre sur place.
«Allez, messieurs», dit le capitaine Corsican.
Les épées s'engagèrent aussitôt. Dès les premiers froissements du fer, quelques rapides «une, deux», portés de part et d'autre, certains dégagements et des ripostes du «tac au tac» me prouvèrent que Fabian et Drake devaient être à peu près d'égale force. J'augurai bien de Fabian; il était froid, maître de lui, sans colère, presque indifférent au combat, moins ému certainement que ses propres témoins. Harry Drake, au contraire, le regardait d'un oeil injecté; ses dents apparaissaient sous sa lèvre à demi relevée; sa tête était ramassée dans ses épaules, et sa physionomie offrait les symptômes d'une haine violente, qui ne lui laissait pas tout son sang-froid. Il était venu là pour tuer, et il voulait tuer.
Après un premier engagement qui dura quelques minutes, les épées s'abaissèrent. Aucun des adversaires n'avait été touché. Une simple éraflure se dessinait sur la manche de Fabian. Drake et lui se reposaient, et Drake essuyait la sueur qui inondait son visage.
L'orage se déchaînait alors dans toute sa fureur. Les roulements du tonnerre ne discontinuaient pas, et de violents fracas s'en détachaient par instants. L'électricité se développait avec une intensité telle que les épées s'empanachaient d'une aigrette lumineuse, comme des paratonnerres au milieu de nuages orageux.
Après quelques moments de repos, le capitaine Corsican donna de nouveau le signal de reprise. Fabian et Harry Drake retombèrent en garde.
Cette reprise fut beaucoup plus animée que la première, Fabian se défendant avec un calme étonnant, Drake attaquant avec rage. Plusieurs fois, après un coup furieux, j'attendis une riposte de Fabian qui ne fut même pas essayée.
Tout d'un coup, sur un dégagement en tierce, Drake se fendit. Je crus que Fabian était touché en pleine poitrine. Mais il avait rompu, et sur ce coup porté trop bas, parant quinte, il avait frappé l'épée de Harry d'un coup sec. Celui-ci se releva en se couvrant par un rapide demi-cercle, tandis que les éclairs déchiraient la nue au-dessus de nos têtes.
Fabian l'avait belle pour riposter. Mais non. Il attendit, laissant à son adversaire le temps de se remettre. Je l'avoue, cette magnanimité ne fut pas de mon goût. Harry Drake n'était pas de ceux qu'il est bon de ménager.
Tout d'un coup, et sans que rien pût m'expliquer cet étrange abandon de lui-même, Fabian laissa tomber son épée. Avait-il donc été touché mortellement sans que nous l'eussions soupçonné? Tout mon sang me reflua au coeur.
Cependant, le regard de Fabian avait pris une animation singulière.
«Défendez-vous donc», s'écria Drake, rugissant, ramassé sur ses jarrets comme un tigre, et prêt à se précipiter sur son adversaire.
Je crus que c'en était fait de Fabian désarmé. Corsican allait se jeter entre lui et son ennemi pour empêcher celui-ci de frapper un homme sans défense... Mais Harry Drake, stupéfié, restait à son tour immobile.
Je me retournai. Pâle comme une morte, les mains étendues, Ellen s'avançait vers les combattants. Fabian, les bras ouverts, fasciné par cette apparition, ne bougeait pas.
«Vous! Vous! s'écria Harry Drake s'adressant à Ellen. Vous ici!»
Son épée haute frémissait, avec sa pointe en feu. On eût dit le glaive de l'archange Michel dans les mains du démon.
Tout à coup, un éblouissant éclair, une illumination violente enveloppa l'arrière du steamship tout entier. Je fus presque renversé et comme suffoqué. L'éclair et le tonnerre n'avaient fait qu'un coup. Une odeur de soufre se dégageait. Par un effort suprême, je repris néanmoins mes sens. J'étais tombé sur un genou. Je me relevai. Je regardai. Ellen s'appuyait sur Fabian. Harry Drake, pétrifié, était resté dans la même position, mais son visage était noir!
Le malheureux, provoquant l'éclair de sa pointe, avait-il donc été foudroyé?
Ellen quitta Fabian, s'approcha de Harry Drake, le regard plein d'une céleste compassion. Elle lui posa la main sur l'épaule... Ce léger contact suffit pour rompre l'équilibre. Le corps de Drake tomba comme une masse inerte.
Ellen se courba sur ce cadavre, pendant que nous reculions, épouvantés. Le misérable Harry était mort.
«Foudroyé! dit le docteur en me saisissant le bras, foudroyé! Ah! vous ne vouliez pas croire à l'intervention de la foudre?»
Harry Drake avait-il été en effet foudroyé, comme l'affirmait Dean Pitferge; ou plutôt, ainsi que le soutint plus tard le médecin du bord, un vaisseau s'était-il rompu dans la poitrine du malheureux? je n'en sais rien. Toujours est-il que nous n'avions plus sous les yeux qu'un cadavre.
XXXIV
Le lendemain, mardi 9 avril, à onze heures du matin, le _Great Eastern_ levait l'ancre, et appareillait pour entrer dans l'Hudson. Le pilote manoeuvrait avec une incomparable sûreté de coup d'oeil. L'orage s'était dissipé pendant la nuit. Les derniers nuages disparaissaient au-dessous de l'horizon. La mer s'animait sous l'évolution d'une flottille de goélettes qui ralliaient la côte.
Vers onze heures et demie, _la Santé_ arriva. C'était un petit bateau à vapeur portant la commission sanitaire de New York. Muni d'un balancier qui s'élevait et s'abaissait au-dessus du pont, il marchait avec une extrême rapidité, et me donnait un aperçu de ces petits tenders américains, tous construits sur le même modèle, dont une vingtaine nous fit bientôt cortège.
Bientôt nous eûmes dépassé le Light-Boat, feu flottant qui marque les passes de l'Hudson. La pointe de Sandy Hook, langue sablonneuse terminée par un phare, fut rangée de près, et là, quelques groupes de spectateurs nous lancèrent une bordée de hourras.
Lorsque le _Great Eastern_ eut contourné la baie intérieure formée par la pointe de Sandy Hook, au milieu d'une flottille de pêcheurs, j'aperçus les verdoyantes hauteurs du New Jersey; les énormes forts de la baie, puis la ligne basse de la grande ville allongée entre l'Hudson et la rivière de l'Est, comme Lyon entre le Rhône et la Saône.
À une heure, après avoir longé les quais de New York, le _Great Eastern_ mouillait dans l'Hudson, et les ancres se crochaient dans les câbles télégraphiques du fleuve, qu'il fallut briser au départ.
Alors commença le débarquement de tous ces compagnons de voyage, ces compatriotes d'une traversée, que je ne devais plus revoir, les Californiens, les sudistes, les mormons, le jeune couple... J'attendais Fabian, j'attendais Corsican.
J'avais dû raconter au capitaine Anderson les incidents du duel qui s'était passé à son bord. Les médecins firent leur rapport. La justice n'ayant rien à voir dans la mort de Harry Drake, des ordres avaient été donnés pour que les derniers devoirs lui fussent rendus à terre.
En ce moment, le statisticien Cokburn, qui ne m'avait pas parlé de tout le voyage, s'approcha de moi et me dit:
-- Savez-vous, monsieur, combien les roues ont fait de tours pendant la traversée?
-- Non, monsieur.
-- Cent mille sept cent vingt-trois, monsieur.
-- Ah! vraiment, monsieur! Et l'hélice, s'il vous plaît?
-- Six cent huit mille cent trente tours, monsieur.
-- Bien obligé, monsieur. Et le statisticien Cokburn me quitta sans me saluer d'un adieu quelconque. Fabian et Corsican me rejoignirent en ce moment. Fabian me pressa la main avec effusion.
«Ellen, me dit-il, Ellen guérira! Sa raison lui est revenue un instant! Ah! Dieu est juste, il la lui rendra tout entière!»
Fabian, parlant ainsi, souriait à l'avenir. Quant au capitaine Corsican, il m'embrassa sans cérémonie, mais d'une rude façon:
«Au revoir, au revoir», me cria-t-il, lorsqu'il eut pris place sur le tender où se trouvaient déjà Fabian et Ellen sous la garde de Mrs. R..., la soeur du capitaine Mac Elwin, venue au-devant de son frère.
Puis le tender déborda, emmenant ce premier convoi de passagers au «pier» de la douane.
Je le regardai s'éloigner. En voyant Ellen entre Fabian et sa soeur, je ne doutai pas que les soins, le dévouement, l'amour ne parvinssent à ramener cette pauvre âme égarée par la douleur.
En ce moment, je me sentis saisi par le bras. Je reconnus l'étreinte du docteur Dean Pitferge.
«Eh bien, me dit-il, que devenez-vous?
-- Ma foi, docteur, puisque le _Great Eastern_ reste cent quatre- vingt-douze heures à New York et que je dois reprendre passage à bord, j'ai cent quatre-vingt-douze heures à dépenser en Amérique. Cela ne fait que huit jours, mais huit jours bien employés; c'est assez peut-être pour voir New York, l'Hudson, la vallée de la Mohawk, le lac Érié, le Niagara, et tout ce pays chanté par Cooper.