Une ville flottante

Chapter 8

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Cette diminution considérable dans le chemin parcouru ne devait être attribuée qu'à la tempête qui, pendant la nuit et la matinée, avait incessamment battu le navire, tempête si terrible qu'un des passagers -- véritable habitant de cet Atlantique qu'il traversait pour la quarante-quatrième fois -- n'en avait jamais vu de telle. L'ingénieur avoua même que, lors de cet ouragan pendant lequel le _Great Eastern_ resta trois jours dans le creux des lames, le navire n'avait pas été atteint avec cette violence. Mais, il faut le répéter, cet admirable steamship, s'il marche médiocrement, s'il roule trop, présente contre les fureurs de la mer une complète sécurité. Il résiste comme un bloc plein, et cette rigidité, il la doit à la parfaite homogénéité de sa construction, à sa double coque et au rivage merveilleux de son bordé. Sa résistance à l'arc est absolue.

Mais, répétons-le aussi, quelle que soit sa puissance, il ne faut pas l'opposer sans raison à une mer démontée. Si grand qu'il soit, si fort qu'on le suppose, un navire n'est pas «déshonoré» parce qu'il fuit devant la tempête. Un commandant ne doit jamais oublier que la vie d'un homme vaut plus qu'une satisfaction d'amour- propre. En tout cas, s'obstiner est dangereux, s'entêter est blâmable, et un exemple récent, une déplorable catastrophe survenue à l'un des paquebots transocéaniens, prouve qu'un capitaine ne doit pas lutter outre mesure contre la mer, même quand il sent sur ses talons le navire d'une compagnie rivale.

XXVI

Les pompes, cependant, continuaient d'épuiser ce lac qui s'était formé à l'intérieur du _Great Eastern_, comme un lagon au milieu d'une île. Puissantes et rapidement manoeuvrées par la vapeur, elles restituèrent à l'Atlantique ce qui lui appartenait. La pluie avait cessé; le vent fraîchissait de nouveau; le ciel, balayé par la tempête, était pur. Lorsque la nuit se fit, je restai pendant quelques heures à me promener sur le pont. Les salons jetaient de grands épanouissements de lumière par leurs écoutilles entrouvertes. À l'arrière, jusqu'aux limites du regard, s'allongeait un remous phosphorescent, rayé ça et là par la crête lumineuse des lames. Les toiles, réfléchies dans ces nappes lactescentes, apparaissaient et disparaissaient comme elles font au milieu de nuages chassés par une forte brise. Tout autour et tout au loin s'étendait la sombre nuit.

À l'avant grondait le tonnerre des roues, et au-dessous de moi j'entendais le cliquetis des chaînes du gouvernail.

En revenant vers le capot du grand salon, je fus assez surpris d'y voir une foule compacte de spectateurs. Les applaudissements éclataient. Malgré les désastres de la journée, l'»entertainment» accoutumé déroulait les surprises de son programme. Du matelot si grièvement blessé, mourant peut-être, il n'était plus question. La fête paraissait animée. Les passagers accueillaient avec de grandes démonstrations les débuts d'une troupe de «minstrels» sur les planches du _Great Eastern_. On sait ce que sont ces minstrels, des chanteurs ambulants, noirs ou noircis suivant leur origine, qui courent les villes anglaises en y donnant des concerts grotesques. Les chanteurs, cette fois, n'étaient autres que des matelots ou des stewards frottés de cirage. Ils avaient revêtu des loques de rebut, ornées de boutons en biscuit de mer; ils portaient des lorgnettes faites de deux bouteilles accouplées, et des guimbardes composées de boyaux tendus sur une vessie. Ces gaillards, assez drôles en somme, chantaient des refrains burlesques et improvisaient des discours mêlés de coq-à-l'âne et de calembours. On les applaudissait à outrance, et ils redoublaient leurs contorsions et grimaces. Enfin, pour terminer, un danseur, agile comme un singe, exécuta une double gigue qui enleva l'assemblée.

Cependant, si intéressant que fût ce programme des minstrels, il n'avait pas rallié tous les passagers. D'autres hantaient en grand nombre la salle de l'avant et se pressaient autour des tables. Là, on jouait gros jeu. Les gagnants défendaient le gain acquis pendant la traversée; les perdants, que le temps pressait, cherchaient à maîtriser le sort par des coups d'audace. Un tumulte violent sortait de cette salle. On entendit la voix du banquier criant les coups, les imprécations des perdants, le tintement de l'or, le froissement des dollars-papier. Puis il se faisait un profond silence; quelque coup hardi suspendait le tumulte, et, le résultat connu, les exclamations redoublaient.

Je fréquentais peu ces habitués de la «smoking room». J'ai horreur du jeu. C'est un plaisir toujours grossier, souvent malsain. L'homme atteint de la maladie du jeu n'a pas que ce mal; il n'est guère possible que d'autres ne lui fassent pas cortège. C'est un vice qui ne va jamais seul. Il faut dire aussi que la société des joueurs, toujours et partout mêlée, ne me plaît pas. Là dominait Harry Drake au milieu de ses fidèles. Là préludaient à cette vie de hasards quelques aventuriers qui allaient chercher fortune en Amérique. J'évitais le contact de ces gens bruyants. Ce soir-là, je passai donc devant la porte du roufle sans y entrer, quand une violente explosion de cris et d'injures m'arrêta. J'écoutai, et, après un moment de silence, je crus, à mon profond étonnement, distinguer la voix de Fabian. Que faisait-il en ce lieu? Allait-il y chercher son ennemi? La catastrophe, jusqu'alors évitée, était- elle près d'éclater?

Je poussai vivement la porte. En ce moment, le tumulte était au comble. Au milieu de la foule des joueurs, je vis Fabian. Il était debout et faisait face à Drake, debout comme lui. Je me précipitai vers Fabian. Sans doute Harry Drake venait de l'insulter grossièrement, car la main de Fabian se leva sur lui, et si elle ne l'atteignit pas au visage, c'est que Corsican, apparaissant soudain, l'arrêta d'un geste rapide.

Mais Fabian, s'adressant à son adversaire, lui dit de sa voix froidement railleuse:

«Tenez-vous ce soufflet pour reçu?

-- Oui, répondit Drake, et voici ma carte!» Ainsi, l'inévitable fatalité avait, malgré nous, mis ces deux mortels ennemis en présence. Il était trop tard pour les séparer. Les choses ne pouvaient plus que suivre leur cours. Le capitaine Corsican me regarda et je surpris dans ses yeux plus de tristesse encore que d'émotion. Cependant, Fabian avait relevé la carte que Drake venait de jeter sur la table. Il la tenait du bout des doigts comme un objet qu'on ne sait par où prendre. Corsican était pâle. Mon coeur battait. Cette carte, Fabian la regarda enfin. Il lut le nom qu'elle portait. Ce fut comme un rugissement qui s'échappa de sa poitrine.

«Harry Drake! s'écria-t-il. Vous! vous! vous!

-- Moi-même, capitaine Mac Elwin», répondit tranquillement le rival de Fabian.

Nous ne nous étions pas trompés. Si Fabian avait ignoré jusque-là le nom de Drake, celui-ci n'était que trop informé de la présence de Fabian sur le _Great Eastern_!

XXVII

Le lendemain, dès l'aube, je courus à la recherche du capitaine Corsican. Je le rencontrai dans le grand salon. Il avait passé la nuit près de Fabian. Fabian était encore sous le coup de l'émotion terrible que lui avait causée le nom du mari d'Ellen. Une secrète intuition lui avait-elle donné à penser que Drake n'était pas seul à bord? La présence d'Ellen lui était-elle révélée par la présence de cet homme? Devinait-il enfin que cette pauvre folle, c'était la jeune fille qu'il chérissait depuis de longues années? Corsican ne put me l'apprendre, car Fabian n'avait pas prononcé un seul mot pendant toute cette nuit.

Corsican ressentait pour Fabian une sorte de passion fraternelle. Cette nature intrépide l'avait dès l'enfance irrésistiblement séduit. Il était désespéré.

«Je suis intervenu trop tard, me dit-il. Avant que la main de Fabian ne se fût levée sur lui, j'aurais dû souffleter ce misérable.

-- Violence inutile, répondis-je. Harry Drake ne vous aurait pas suivi sur le terrain où vous vouliez l'entraîner: C'est à Fabian qu'il en avait, et une catastrophe était devenue inévitable.

-- Vous avez raison, me dit le capitaine. Ce coquin en est arrivé à ses fins. Il connaissait Fabian, tout son passé, tout son amour. Peut-être Ellen, privée de raison, a-t-elle livré ses secrètes pensées? Ou plutôt Drake n'a-t-il pas appris de la loyale jeune femme, avant son mariage même, tout ce qu'il ignorait de sa vie de jeune fille? Poussé par ses méchants instincts, se trouvant en contact avec Fabian, il a cherché cette affaire en s'y réservant le rôle de l'offensé. Ce gueux doit être un duelliste redoutable.

-- Oui, répondis-je, il compte déjà trois ou quatre malheureuses rencontres de ce genre.

-- Mon cher monsieur, répondit Corsican, ce n'est pas le duel en lui-même que je redoute pour Fabian. Le capitaine Mac Elwin est de ceux qu'aucun danger ne trouble. Mais ce sont les suites de cette rencontre qu'il faut craindre. Que Fabian tue cet homme, si vil qu'il soit, et c'est un infranchissable abîme entre Ellen et lui. Dieu sait pourtant si, dans l'état où elle est, la malheureuse femme aurait besoin d'un soutien comme Fabian!

-- En vérité, dis-je, en dépit de tout ce qui peut en résulter, nous ne pouvons souhaiter qu'une chose et pour Ellen et pour Fabian, c'est que cet Harry Drake succombe. La justice est de notre côté.

-- Certes, répondit le capitaine, mais il est permis de trembler pour les autres, et je suis navré de n'avoir pu, fût-ce au prix de ma vie, éviter cette rencontre à Fabian.

-- Capitaine, répondis-je en prenant la main de cet ami dévoué, nous n'avons pas encore reçu la visite des témoins de Drake. Aussi, bien que toutes les circonstances vous donnent raison, je ne puis désespérer encore.

-- Connaissez-vous un moyen d'empêcher cette affaire?

-- Aucun jusqu'ici. Toutefois, ce duel, s'il doit avoir lieu, ne peut, il me semble, avoir lieu qu'en Amérique, et, avant que nous soyons arrivés, le hasard qui a créé cette situation pourra peut- être la dénouer.»

Le capitaine Corsican secoua la tête en homme qui n'admet pas l'efficacité du hasard dans les choses humaines. En ce moment, Fabian monta l'escalier du capot qui aboutissait au pont. Je ne le vis qu'un instant. La pâleur de son front me frappa. La plaie saignante s'était ravivée en lui. Il faisait mal à voir. Nous le suivîmes. Il errait sans but, évoquant cette pauvre âme à demi échappée de sa mortelle enveloppe, et cherchant à nous éviter.

L'amitié peut quelquefois être importune. Aussi Corsican et moi, nous pensâmes que mieux valait respecter cette douleur en n'intervenant pas. Mais soudain Fabian se rapprocha, puis, venant à nous:

«C'était elle! la folle? dit-il. C'était Ellen, n'est-ce pas? Pauvre Ellen!»

Il doutait encore, et il s'en alla sans attendre une réponse que nous n'aurions pas eu le courage de lui faire.

XXVIII

À midi, je n'avais pas encore appris que Drake eût envoyé ses témoins à Fabian. Cependant, ces préliminaires auraient déjà dû être remplis, si Drake eût été décidé à demander sur-le-champ une réparation par les armes. Ce retard pouvait-il nous donner un espoir? Je savais bien que les races saxonnes entendent autrement que nous la question du point d'honneur, et que le duel a presque entièrement disparu des moeurs anglaises. Ainsi que je l'ai dit, non seulement la loi est sévère pour les duellistes et on ne peut la tourner comme en France, mais l'opinion publique surtout se déclare contre eux. Toutefois, en cette circonstance, le cas était particulier. L'affaire avait été évidemment cherchée, voulue. L'offensé avait pour ainsi dire provoqué l'offenseur, et mes raisonnements aboutissaient toujours à cette conclusion qu'une rencontre était inévitable entre Fabian et Harry Drake.

En ce moment, le pont fut envahi par la foule des promeneurs. C'étaient les fidèles endimanchés qui revenaient du temple. Officiers, matelots et passagers regagnaient leurs postes, leurs cabines.

À midi et demi, le point affiché donna par observation les résultats suivants:

_Lat. 40° 33' N. Long. 66° 21' W. Course: 214 miles._

Le _Great Eastern_ ne se trouvait plus qu'à 348 milles de la pointe de Sandy Hook, langue sablonneuse qui forme l'entrée des passes de New York. Il ne pouvait tarder à flotter sur les eaux américaines.

Pendant le lunch, je ne vis pas Fabian à sa place accoutumée, mais Drake occupait la sienne. Quoique bruyant, ce misérable me parut inquiet. Demandait-il à l'excitation du vin l'oubli de ses remords? Je ne sais, mais il se livrait à de fréquentes libations en compagnie de ses compagnons habituels. Plusieurs fois il me regarda «en dessous» n'osant et ne voulant me fixer, malgré son effronterie. Cherchait-il Fabian dans la foule des convives? je ne pouvais le dire. Un fait à noter, c'est qu'il abandonna brusquement la table avant la fin du repas. Je me levai aussitôt pour l'observer, mais il se dirigea vers sa cabine et s'y enferma. Je montai sur le pont. La mer était admirable, le ciel pur. Pas un nuage à l'un, pas une écume à l'autre. Ces deux miroirs se renvoyaient mutuellement leurs nuances azurées. Le docteur Pitferge, que je rencontrai, me donna de mauvaises nouvelles du matelot blessé. L'état du malade empirait, et, malgré l'assurance du médecin, il était difficile qu'il en revînt.

À quatre heures, quelques minutes avant le dîner, un navire fut signalé par bâbord. Le second me dit que ce devait être le _City of Paris_, de deux mille sept cent cinquante tonneaux, l'un des plus beaux steamers de la compagnie Inman; mais il se trompait; ce paquebot, s'étant rapproché, envoya son nom: _Saxonia_, de _Steam National Company_. Pendant quelques instants, les deux bâtiments coururent à contre-bord, à moins de trois encablures l'un de l'autre. Le pont du _Saxonia_ était couvert de passagers qui nous saluèrent d'un triple hourra.

À cinq heures, nouveau navire à l'horizon, mais trop éloigné pour que sa nationalité pût être reconnue. C'était sans doute le _City of Paris_. Grande attraction que ces rencontres de bâtiments, ces hôtes de l'Atlantique, qui se saluent au passage! On comprend, en effet, qu'il n'y ait pas d'indifférence possible de navire à navire. Le commun danger de l'élément affronté est un lien, même entre inconnus.

À six heures, troisième navire, _Philadelphia_, de la ligne Inman, affecté au transport des émigrants de Liverpool à New York. Décidément, nous parcourions des mers fréquentées, et la terre ne pouvait être loin. J'aurais déjà voulu y toucher.

On attendait aussi _l'Europe_, paquebot à roues de trois mille deux cents tonneaux de jauge et de mille trois cents chevaux de force. Ce steamer appartient à la Compagnie Transatlantique et fait le service des passagers entre le Havre et New York, mais il ne fut pas signalé. Il avait sans doute passé plus au nord.

La nuit se fit vers sept heures et demie. Le croissant de la lune se dégagea des rayons du soleil couchant et resta quelque temps suspendu au-dessus de l'horizon. Une lecture religieuse, faite par le capitaine Anderson dans le grand salon et entrecoupée de cantiques, se prolongea jusqu'à neuf heures du soir.

La journée se termina sans que ni le capitaine Corsican ni moi, nous eussions encore reçu la visite des témoins de Harry Drake.

XXIX

Le lendemain, lundi 8 avril, ce fut une admirable journée. Le soleil était radieux dès son lever. Sur le pont je rencontrai le docteur qui se baignait dans les effluves lumineux. Il vint à moi.

«Eh bien! me dit-il, il est mort, notre pauvre blessé, mort dans la nuit. Les médecins en répondaient!... Oh! les médecins! Ils ne doutent de rien! Voilà le quatrième compagnon qui nous quitte depuis Liverpool, le quatrième à porter au passif du _Great Eastern_, et le voyage n'est pas achevé!

-- Pauvre diable! dis-je, au moment d'arriver au port, presque en vue des côtes américaines. Que deviendront sa femme et ses petits enfants?

-- Que voulez-vous, mon cher monsieur, me répondit le docteur, c'est la loi, la grande loi! Il faut bien mourir! Il faut bien se retirer devant ceux qui viennent! On ne meurt, c'est mon opinion du moins, que parce qu'on occupe une place à laquelle un autre a droit! Et savez-vous combien de gens seront morts pendant la durée de mon existence, si je vis soixante ans?

-- Je ne m'en doute pas, docteur.

-- Le calcul est bien simple, reprit Dean Pitferge. Si je vis jusqu'à soixante ans, j'aurai vécu vingt et un mille neuf cents jours, soit trente et un millions cinq cent trente-six mille minutes, enfin soit un milliard huit cent quatre-vingt-deux millions cent soixante mille secondes. En chiffres ronds, deux milliards de secondes. Or, pendant ce temps, il sera précisément mort deux milliards d'individus qui gênaient leurs successeurs, et je partirai, à mon tour, quand je serai devenu gênant. Toute la question est de ne gêner que le plus tard possible.»

Le docteur continua pendant quelque temps cette thèse, tendant à me prouver, chose facile, que nous sommes tous mortels. Je ne crus pas devoir discuter et le laissai dire. En nous promenant, lui parlant, moi écoutant, je vis les charpentiers du bord qui s'occupaient à réparer les pavois défoncés à l'avant par le double coup de mer. Si le capitaine Anderson ne voulait pas entrer à New York avec des avaries, les charpentiers devaient se hâter, car le _Great Eastern_ marchait rapidement sur ces eaux calmes, et jamais, je crois, sa vitesse n'avait été si considérable. Je le compris à l'enjouement des deux fiancés, qui, penchés sur la balustrade, ne comptaient plus les tours de roues. Les longs pistons se développaient avec entrain, et les énormes cylindres, oscillant sur leurs tourillons, ressemblaient à une sonnerie de grosses cloches lancées à toute volée. Les roues fournissaient alors onze tours par minute, et le steamship marchait à raison de treize milles à l'heure.

À midi, les officiers se dispensèrent de faire le point. Ils connaissaient leur situation par l'estime, et la terre devait être signalée avant peu.

Tandis que je me promenais après le lunch, le capitaine Corsican vint à moi. Il avait quelque nouvelle à me communiquer. Je le compris en voyant sa physionomie soucieuse.

«Fabian, me dit-il, a reçu les témoins de Drake. Il me prie d'être son témoin, et vous demande de vouloir bien l'assister dans cette affaire. Il peut compter sur vous?

-- Oui, capitaine. Ainsi tout espoir d'éloigner ou d'empêcher cette rencontre s'évanouit?

-- Tout espoir.

-- Mais, dites-moi, comment cette querelle a-t-elle pris naissance?

-- Une discussion de jeu, un prétexte, pas autre chose. En fait, si Fabian ne connaissait pas ce Drake, ce Drake le connaissait. Le nom de Fabian est un remords pour lui, et il veut tuer ce nom avec l'homme qui le porte.

-- Quels sont les témoins de Harry Drake? demandai-je.

-- L'un, me répondit Corsican, est ce farceur...

-- Le docteur T...?

-- Précisément. L'autre est un Yankee que je ne connais pas.

-- Quand doivent-ils venir vous trouver?

-- Je les attends ici.» En effet, j'aperçus bientôt les deux témoins de Harry Drake qui se dirigeaient vers nous. Le docteur T... se rengorgeait. Il se croyait grandi de vingt coudées, sans doute parce qu'il représentait un coquin. Son compagnon, un autre commensal de Drake, était un de ces marchands éclectiques qui ont toujours à vendre quoi que ce soit que vous leur proposiez d'acheter. Le docteur T... prit la parole, après avoir salué emphatiquement, salut auquel le capitaine Corsican répondit à peine.

«Messieurs, dit le docteur T... d'un ton solennel, notre ami Drake, un gentleman dont tout le monde a pu apprécier le mérite et les manières, nous a envoyés vers vous pour traiter d'une affaire délicate. C'est-à-dire que le capitaine Fabian Mac Elwin, auquel nous nous étions d'abord adressés, vous a désignés tous les deux comme ses représentants dans cette affaire. Je pense donc que nous nous entendrons, comme il convient à des gens bien élevés, touchant les points délicats de notre mission.»

Nous ne répondions pas et nous laissions le personnage patauger dans sa «délicatesse».

«Messieurs, reprit-il, il n'est pas discutable que les torts ne soient du côté du capitaine Mac Elwin. Ce monsieur a, sans raison et même sans prétexte, suspecté l'honorabilité de Harry Drake dans une question de jeu; puis, avant toute provocation, il lui a fait la plus grave insulte qu'un gentleman puisse recevoir.»

Toute cette phraséologie mielleuse impatienta le capitaine Corsican, qui se mordait la moustache. Il ne put y tenir plus longtemps.

«Au fait, monsieur, dit-il rudement au docteur T..., dont il coupa la parole. Pas tant de mots. L'affaire est très simple. Le capitaine Mac Elwin a levé la main sur M. Drake. Votre ami tient le soufflet pour reçu. Il est offensé. Il exige une réparation. Il a le choix des armes. Après?

-- Le capitaine Mac Elwin accepte?... demanda le docteur, démonté par le ton de Corsican.

-- Tout.

-- Notre ami Harry Drake choisit l'épée.

-- Bien. Où la rencontre aura-t-elle lieu? À New York?

-- Non, ici, à bord.

-- À bord, soit, si vous y tenez. Quand? Demain matin?

-- Ce soir, à six heures, à l'arrière du grand roufle qui, à ce moment, sera désert.

Cela dit, le capitaine Corsican, me prenant le bras, tourna le dos au docteur T...

XXX

Éloigner le dénouement de cette affaire n'était plus possible. Quelques heures seulement nous séparaient du moment où les deux adversaires se rencontreraient. D'où venait cette précipitation? Pourquoi Harry Drake n'attendait-il pas pour se battre que son adversaire et lui fussent débarqués? Ce navire, affrété par une compagnie française, lui semblait-il un terrain plus propice à cette rencontre qui devait être un duel à mort. Ou plutôt Drake avait-il donc un intérêt caché à se débarrasser de Fabian, avant que celui-ci mît le pied sur le continent américain et soupçonnât la présence d'Ellen à bord, que lui, Drake, devait croire ignorée de tous? Oui! ce devait être cela.

«Peu importe, après tout, dit le capitaine Corsican, il vaut mieux en finir.

-- Prierai-je le docteur Pitferge d'assister au duel en qualité de médecin?

-- Oui, vous ferez bien.» Corsican me quitta pour rejoindre Fabian. La cloche de la passerelle tintait à ce moment. Je demandai au timonier ce que signifiait ce tintement inaccoutumé. Cet homme m'apprit qu'on sonnait l'enterrement du matelot mort dans la nuit. En effet, cette triste cérémonie allait s'accomplir. Le temps, si beau jusqu'alors, tendait à se modifier. De gros nuages montaient lourdement dans le sud.

À l'appel de la cloche, les passagers se portèrent en foule sur tribord. Les passerelles, les tambours, les bastingages, les haubans, les embarcations suspendues à leurs portemanteaux se garnirent de spectateurs. Officiers, matelots, chauffeurs, qui n'étaient pas de service, vinrent se ranger sur le pont.

À deux heures, un groupe de marins apparut à l'extrémité du grand roufle. Ce groupe quittait le poste des malades, et il passa devant la machine du gouvernail. Le corps du matelot, cousu dans un morceau de toile et fixé sur une planche avec un boulet aux pieds, était porté par quatre hommes. Le pavillon britannique enveloppait le cadavre. Les porteurs, suivis de tous les camarades du mort, s'avancèrent lentement au milieu des assistants qui se découvraient sur leur passage.

Arrivés à l'arrière de la roue de tribord, le cortège s'arrêta, et le corps fut déposé sur le palier qui terminait l'escalier à la hauteur du navire, devant la coupée du navire.

En avant de la haie de spectateurs étagés sur le tambour se tenaient en grand costume le capitaine Anderson et ses principaux officiers. Le capitaine avait à la main un livre de prières. Il ôta son chapeau, et, pendant quelques minutes, au milieu de ce profond silence que n'interrompait pas même la brise, il lut d'une voix grave la prière des morts. Dans cette atmosphère alourdie, orageuse, sans un bruit, sans un souffle, ses moindres paroles se faisaient entendre distinctement. Quelques passagers répondaient à voix basse.