Chapter 5
Je compris le raisonnement du capitaine Corsican. Fabian ne pouvait pas être son propre justicier. C'était prévoir de bien loin les événements à venir! Et cependant, ce peut-être, ce contingent des choses humaines, pourquoi n'en pas tenir compte? Mais un pressentiment m'agitait. Serait-il possible que, dans cette existence commune du bord, dans ce coudoiement de chaque jour, la personnalité bruyante de Drake échappât à Fabian? Un incident, un détail, un nom prononcé, un rien, ne les mettrait-il pas fatalement l'un en présence de l'autre? Ah! que j'aurais voulu hâter la marche de ce steamship qui les portait tous deux! Avant de quitter le capitaine Corsican, je lui promis de veiller sur notre ami et d'observer Drake, qu'il s'engagea de son côté à ne pas perdre de vue. Puis, il me serra la main, et nous nous séparâmes.
Vers le soir, le vent du sud-ouest condensa quelques brumes sur l'océan. L'obscurité était grande. Les salons, brillamment éclairés, contrastaient avec ces ténèbres profondes. On entendait les valses et les romances retentir tour à tour. Des applaudissements frénétiques les accueillaient invariablement, et les hourras eux-mêmes ne manquèrent pas quand ce farceur de T..., s'étant mis au piano, y «siffla» des chansons avec l'aplomb d'un cabotin.
XIII
Le lendemain, 31 mars, était un dimanche. Comment se passerait ce jour à bord? Serait-ce le dimanche anglais ou américain, qui ferme les «taps» et les «bars» pendant l'heure des offices; qui retient le couteau du boucher sur la tête de sa victime; qui arrête la pelle du boulanger sur le seuil du four; qui suspend les affaires; qui éteint le foyer des usines et condense la fumée des fabriques; qui ferme les boutiques, ouvre les églises et enraye le mouvement des trains sur les railroads, contrairement à ce qui se fait en France? Oui, il en devait être ainsi, ou à peu près.
Et, d'abord, pour l'observance dominicale, bien que le temps fût magnifique et le vent favorable, le capitaine ne fit point hisser les voiles. On y aurait gagné quelques noeuds, mais c'eût été «improper». Je m'estimai fort heureux que l'on permit aux roues et à l'hélice d'opérer leurs révolutions quotidiennes. Et quand je demandai la raison de cette tolérance à un farouche puritain du bord:
«Monsieur, me répondit-il gravement, il faut respecter ce qui vient directement de Dieu. Le vent est dans sa main, la vapeur est dans la main des hommes!»
Je voulus bien me contenter de cette raison, et j'observai ce qui se passait à bord.
Tout l'équipage était en grande tenue et vêtu avec une extrême propreté. On ne m'eût pas étonné en me disant que les chauffeurs travaillaient en habit noir. Les officiers et les ingénieurs portaient leur plus bel uniforme à boutons d'or. Les souliers reluisaient d'un éclat britannique et rivalisaient avec l'intense irradiation des casquettes cirées. Tous ces braves gens semblaient chaussés et coiffés d'étoiles. Le capitaine et son second donnaient l'exemple, et gantés de frais, boutonnés militairement, luisants et parfumés, ils se promenaient sur les passerelles en attendant l'heure de l'office.
La mer était magnifique et resplendissait sous les premiers rayons du printemps. Aucune voile en vue. Le _Great Eastern_ occupait seul le centre mathématique de cet immense horizon. À dix heures, la cloche du bord tinta lentement et à intervalles réguliers. Le sonneur, un timonier en grande tenue, obtenait de cette cloche une sorte de sonorité religieuse, et non plus ces éclats métalliques dont elle accompagnait le sifflet des chaudières, quand le steamship naviguait au milieu des brumes. On cherchait involontairement du regard le clocher du village qui vous appelait à la messe.
En ce moment, de nombreux groupes apparurent aux portes des capots de l'avant et de l'arrière. Hommes, femmes, enfants s'étaient soigneusement habillés pour la circonstance. Les boulevards furent bientôt remplis. Les promeneurs échangeaient entre eux des saluts discrets. Chacun tenait à la main son livre de prières, et tous attendaient que les derniers tintements eussent annoncé le commencement de l'office. En ce moment, je vis passer un monceau de bibles, entassées sur le plateau qui servait ordinairement aux sandwiches. Ces bibles furent distribuées sur les tables du temple.
Le temple, c'était la grande salle à manger, formée par le roufle de l'arrière, et qui, extérieurement, rappelait, par sa longueur et sa régularité, l'hôtel du ministère des Finances, sur la rue de Rivoli. J'entrai. Les fidèles «attablés» étaient déjà nombreux. Un profond silence régnait dans l'assistance. Les officiers occupaient le chevet du temple. Au milieu d'eux, le capitaine Anderson trônait comme un pasteur. Mon ami Dean Pitferge s'était placé près de moi. Ses petits yeux ardents couraient sur toute cette assemblée. Il était là, j'ose le croire, plutôt en curieux qu'en fidèle.
À dix heures et demie, le capitaine se leva et commença l'office. Il lut en anglais un chapitre de l'Ancien Testament, le dixième de l'Exode. Après chaque verset, les assistants murmuraient le verset suivant. On entendait distinctement le soprano aigu des enfants et le mezzo-soprano des femmes se détachant sur le baryton des hommes. Ce dialogue biblique dura une demi-heure environ. Cette cérémonie, très simple et très digne à la fois, s'accomplissait avec une gravité toute puritaine, et le capitaine Anderson, le «maître après Dieu», faisant les fonctions de ministre à bord, au milieu de cet immense océan, et parlant à cette foule suspendue sur un abîme, avait droit au respect même des plus indifférents. Si l'office s'était borné à cette lecture, c'eût été bien; mais au capitaine succéda un orateur, qui ne pouvait manquer d'apporter la passion et la violence là où devaient régner la tolérance et le recueillement.
C'était le révérend dont il a été question, ce petit homme remuant, cet intrigant Yankee, un de ces ministres dont l'influence est si grande dans les États de la Nouvelle- Angleterre. Son sermon était tout préparé, et l'occasion étant bonne, il voulait l'utiliser. L'aimable Yorick n'en eût-il pas fait autant? Je regardai le docteur Pitferge. Le docteur Pitferge ne sourcilla pas, et sembla disposé à essuyer le feu du prédicateur.
Celui-ci boutonna gravement sa redingote noire, posa son chapeau de soie sur la table, tira son mouchoir avec lequel il toucha légèrement ses lèvres, et enveloppant l'assemblée d'un regard circulaire:
«Au commencement, dit-il, Dieu créa l'Amérique en six jours et se reposa le septième.»
Là-dessus, moi, je gagnai la porte.
XIV
Pendant le lunch, Dean Pitferge m'apprit que le révérend avait admirablement développé son texte. Les monitors, les béliers de guerre, les forts cuirassés, les torpilles sous-marines, tous ces engins avaient manoeuvré dans son discours. Lui-même, il s'était fait grand de toute la grandeur de l'Amérique. S'il plaît à l'Amérique d'être prônée ainsi, je n'ai rien à dire.
En rentrant au grand salon, je lus la note suivante:
_Lat. 50° 8' N._
_Long. 30° 44' W._
_Course: 255 miles._
Toujours le même résultat. Nous n'avions encore fait que onze cents milles, en comprenant les trois cent dix milles qui séparent Fastnet de Liverpool. Environ le tiers du voyage. Pendant toute la journée, officiers, matelots, passagers et passagères continuèrent de se reposer «comme le Seigneur après la création de l'Amérique». Pas un piano ne résonna dans les salons silencieux. Les échecs ne quittèrent pas leur boîte, ni les cartes leur étui. Le salon de jeu demeura désert. J'eus l'occasion, ce jour-là, de présenter le docteur Pitferge au capitaine Corsican. Mon original amusa beaucoup le capitaine en lui racontant la chronique secrète du _Great Eastern_. Il tint à lui prouver que c'était un navire condamné, ensorcelé, auquel il arriverait fatalement malheur. La légende du «mécanicien soudé» plut beaucoup à Corsican, qui, en sa qualité d'Écossais, était grand amateur du merveilleux, mais il ne put, cependant, retenir un sourire d'incrédulité.
«Je vois, répondit le docteur Pitferge, que le capitaine ne croit pas beaucoup à mes légendes?
-- Beaucoup!... c'est beaucoup dire! répliqua Corsican.
-- Me croirez-vous davantage, capitaine, demanda le docteur d'un ton plus sérieux, si je vous atteste que ce navire est hanté pendant la nuit?
-- Hanté! s'écria le capitaine. Comment! Voici les revenants qui s'en mêlent? Et vous y croyez.
-- Je crois, répondit Pitferge, je crois ce que racontent des personnes dignes de foi. Or, je tiens des officiers de quart et de quelques matelots, unanimes sur ce point, que pendant les nuits profondes, une ombre, une forme vague, se promène sur le navire. Comment y vient-elle? On ne sait. Comment disparaît-elle? On ne le sait pas davantage.
-- Par saint Dunstan! s'écria le capitaine Corsican, nous la guetterons ensemble.
-- Cette nuit? demanda le docteur.
-- Cette nuit, si vous voulez. Et vous, monsieur, ajouta le capitaine, en se retournant vers moi, nous tiendrez-vous compagnie?
-- Non, dis-je, je ne veux point troubler l'incognito de ce fantôme. D'ailleurs, j'aime mieux penser que notre docteur plaisante.
-- Je ne plaisante point, répondit l'entêté Pitferge.
-- Voyons, docteur, dis-je. Est-ce que vous croyez sérieusement aux morts qui reviennent sur le pont des navires?
-- Je crois bien aux morts qui ressuscitent, répondit le docteur, et cela est d'autant plus étonnant que je suis médecin.
-- Médecin! fit le capitaine Corsican, en se reculant comme si ce mot l'eût inquiété.
-- Rassurez-vous, capitaine, répondit le docteur, souriant d'un air aimable, je n'exerce pas en voyage!»
XV
Le lendemain, premier jour d'avril, l'océan avait un aspect printanier. Il verdissait comme une prairie sous les premiers rayons du soleil. Ce lever d'avril sur l'Atlantique fut superbe. Les lames se déroulaient voluptueusement, et quelques marsouins bondissaient comme des clowns dans le laiteux sillage du navire.
Lorsque je rencontrai le capitaine Corsican, il m'apprit que le revenant annoncé par le docteur n'avait point jugé à propos d'apparaître. La nuit, sans doute, n'avait pas été assez sombre pour lui. L'idée me vint alors que c'était une mystification de Pitferge, autorisée par ce premier jour d'avril, car en Amérique et en Angleterre comme en France, cette coutume est fort suivie. Mystificateurs et mystifiés ne manquèrent pas. Les uns riaient, les autres se fâchaient. Je crois même que quelques coups de poing furent échangés, mais, entre Saxons, ces coups de poing ne finissent jamais par des coups d'épée. On sait, en effet, qu'en Angleterre le duel entraîne des peines très sévères. Officiers et soldats n'ont pas même la permission de se battre, sous quelque prétexte que ce soit. Le meurtrier est condamné aux peines afflictives et infamantes les plus graves, et je me rappelle que le docteur me cita le nom d'un officier qui est au bagne depuis dix ans pour avoir blessé mortellement son adversaire dans une rencontre très loyale, cependant. On comprend donc qu'en présence de cette loi excessive, le duel ait complètement disparu des moeurs britanniques.
Par ce beau soleil, l'observation de midi fut très bonne. Elle donna en latitude 48° 47', en longitude 36° 48', et comme parcours deux cent cinquante milles seulement. Le moins rapide des transatlantiques aurait eu le droit de nous offrir une remorque. Cela contrariait fort le capitaine Anderson. L'ingénieur attribuait le manque de pression à l'insuffisante ventilation des nouveaux foyers. Moi, je pensais que ce défaut de marche provenait surtout des roues dont le diamètre avait été imprudemment diminué.
Cependant, ce jour-là, vers deux heures, une amélioration se produisit dans la vitesse du steamship. Ce fut l'attitude des deux jeunes fiancés qui me révéla ce changement. Appuyés près des bastingages de tribord, ils murmuraient quelques joyeuses paroles et battaient des mains. Ils regardaient en souriant les tuyaux d'échappement qui s'élevaient le long des cheminées du _Great Eastern_, et dont l'orifice se couronnait d'une légère vapeur blanche. La pression avait monté dans les chaudières de l'hélice, et le puissant agent forçait ses soupapes qu'un poids de vingt et une livres par pouce carré ne pouvait plus maintenir. Ce n'était encore qu'une faible expiration, une vague haleine, un souffle, mais nos jeunes gens la buvaient du regard. Non! Denis Papin ne fut pas plus heureux quand il vit la vapeur soulever à demi le couvercle de sa célèbre marmite!
«Elles fument! Elles fument! s'écria la jeune miss, tandis qu'une légère vapeur s'échappait aussi de ses lèvres entrouvertes.
-- Allons voir la machine!» répondit le jeune homme en pressant sous son bras le bras de sa fiancée.
Dean Pitferge m'avait rejoint. Nous suivîmes l'amoureux couple jusque sur le grand roufle.
«Que c'est beau! la jeunesse, me répétait-il.
-- Oui, disais-je, la jeunesse à deux!» Bientôt, nous aussi nous étions penchés sur l'écoutille de la machine à hélice. Là, au fond de ce vaste puits, à soixante pieds sous nos yeux, nous apercevions les quatre longs pistons horizontaux qui se précipitaient l'un vers l'autre, en s'humectant à chaque mouvement d'une goutte d'huile lubrifiante. Cependant, le jeune homme avait tiré sa montre, et la jeune fille, penchée sur son épaule, suivait la trotteuse qui mesurait les secondes. Tandis qu'elle la regardait, son fiancé comptait les tours d'hélice. «Une minute! dit-elle.
-- Trente-sept tours! répondit le jeune homme.
-- Trente-sept tours et demi, fit observer le docteur, qui avait contrôlé l'opération.
-- Et demi! s'écria la jeune miss. Vous l'entendez, Edward! Merci, monsieur», ajouta-t-elle en adressant au digne Pitferge son plus aimable sourire.
XVI
En rentrant dans le grand salon, je vis ce programme affiché à la porte:
THIS NIGHT
FIRST PART
_Ocean Time_ _Mr Mac Alpine_ _Song: _Beautiful isle of the sea Mr Ewing _Reading _Mr Affleet _Piano solo: _Chant du berger. Mrs Alloway Scotch song _Doctor T_
Intermission of ten minutes
PART SECOND
Piano solo _Mr Paul V_ Burlesque: _Lady of Lyon Doctor T_ Entertainment _Sir James Anderson_ _Song: Happy moment Mr Norville Song: You remember Mr Ewing_
FINALE
_God save the Queen_
C'était, on le voit, un concert complet, avec première partie, entracte, seconde partie et finale. Cependant, paraît-il, quelque chose manquait à ce programme, car j'entendis murmurer derrière moi:
«Bon! Pas de Mendelssohn!»
Je me retournai. C'était un simple steward qui protestait ainsi contre l'omission de sa musique favorite.
Je remontai sur le pont, et je me mis à la recherche de Mac Elwin. Corsican venait de m'apprendre que Fabian avait quitté sa cabine, et je voulais, sans l'importuner toutefois, le tirer de son isolement. Je le rencontrai sur l'avant du steamship. Nous causâmes pendant quelque temps, mais il ne fit aucune allusion à sa vie passée. À de certains moments, il restait muet et pensif, absorbé en lui-même, ne m'entendant plus, et pressant sa poitrine comme pour y comprimer un spasme douloureux. Pendant que nous nous promenions ensemble, Harry Drake nous croisa à plusieurs reprises. Toujours le même homme, bruyant et gesticulant, gênant comme serait un moulin en mouvement dans une salle de danse! Me trompai- je? Je ne saurais le dire, car mon esprit était prévenu, mais il me sembla que Harry Drake observait Fabian avec une certaine insistance. Fabian dut s'en apercevoir, car il me dit:
«Quel est cet homme?
-- Je ne sais, répondis-je.
-- Il me déplaît!» ajouta Fabian. Mettez deux navires en pleine mer, sans vent, sans courant, et ils finiront par s'accoster: Jetez deux planètes immobiles dans l'espace, et elles tomberont l'une sur l'autre. Placez deux ennemis au milieu d'une foule, et ils se rencontreront inévitablement. C'est fatal. Une question de temps, voilà tout.
Le soir arrivé, le concert eut lieu selon le programme. Le grand salon, rempli d'auditeurs, était brillamment éclairé.
À travers les écoutilles entrouvertes passaient les larges figures basanées et les grosses mains noires des matelots. On eût dit des masques engagés dans les volutes du plafond. L'entrebâillement des portes fourmillait de stewards. La plupart des spectateurs, hommes et femmes, étaient assis, en abord, sur les divans latéraux, et, au milieu, sur les fauteuils, les pliants et les chaises. Tous faisaient face au piano fortement boulonné entre les deux portes qui s'ouvraient sur le salon des dames. De temps en temps, un mouvement de roulis agitait l'assistance; les chaises et les pliants glissaient; une sorte de houle donnait une même ondulation à toutes ces têtes; on se cramponnait les uns aux autres, silencieusement, sans plaisanter. Mais, en somme, pas de chute à craindre, grâce au tassement.
On débuta par l'_Ocean Time_. L'_Ocean Time_ était un journal quotidien, politique, commercial et littéraire, que certains passagers avaient fondé pour les besoins du bord. Américains et Anglais prisent fort ce genre de passe-temps. Ils rédigent leur feuille pendant la journée. Disons que si les rédacteurs ne sont pas difficiles sur la qualité des articles, les lecteurs ne le sont pas davantage. On se contente de peu, et même de «pas assez».
Ce numéro du 1er avril contenait un premier _Great Eastern_ assez pâteux sur la politique générale, des faits divers qui n'auraient pas déridé un Français, des cours de bourse peu drôles, des télégrammes fort naïfs, et quelques pâles nouvelles à la main. Après tout, ces sortes de plaisanteries ne charment guère que ceux qui les font. L'honorable Mac Alpine, un Américain dogmatique, lut avec conviction ces élucubrations peu plaisantes, au grand applaudissement des spectateurs, et il termina sa lecture par les nouvelles suivantes:
-- On annonce que le président Johnson a abdiqué en faveur du général Grant.
-- On donne comme certain que le pape Pie IX a désigné le prince impérial pour son successeur.
-- On dit que Fernand Cortez vient d'attaquer en contrefaçon l'empereur Napoléon III pour sa conquête du Mexique.
Quand l'_Ocean Time_ eut été suffisamment applaudi, l'honorable Mr Ewing, un ténor fort joli garçon, soupira la _Belle île de la mer_, avec toute la rudesse d'un gosier anglais.
Le «reading», la lecture, me parut avoir un attrait contestable. Ce fut tout simplement un digne Texien qui lut deux ou trois pages d'un livre dont il avait commencé la lecture à voix basse, et qu'il continua à voix haute. Il fut très applaudi.
Le _Chant du berger_ pour piano solo, par Mrs Alloway, une Anglaise qui jouait «en blond mineur», eût dit Théophile Gautier, et une farce écossaise du docteur T... terminèrent la première partie du programme.
Après dix minutes d'un entracte pendant lequel aucun auditeur ne consentit à quitter sa place, la seconde partie du concert commença. Le Français Paul V... fit entendre deux charmantes valses, inédites, qui furent applaudies bruyamment. Le docteur du bord, un jeune homme brun, fort suffisant, récita une scène burlesque, sorte de parodie de la _Dame de Lyon_, drame très à la mode en Angleterre.
Au «burlesque» succéda «l'entertainment». Que préparait sous ce nom sir James Anderson? Était-ce une conférence ou un sermon? Ni l'un, ni l'autre. Sir James Anderson se leva, toujours souriant, tira un jeu de cartes de sa poche, retroussa ses manchettes blanches et fit des tours dont sa grâce rachetait la naïveté. Hourras et applaudissements.
Après le _Happy moment_ de Mr Norville et le _You remember_ de Mr Ewing, le programme annonçait le _God save the Queen_. Mais, quelques Américains prièrent Paul V..., en sa qualité de Français, de leur jouer le chant national de la France. Aussitôt, mon docile compatriote de commencer l'inévitable _Partant pour la Syrie_. Réclamations énergiques d'un groupe de nordistes qui voulaient entendre _la Marseillaise_. Et, sans se faire prier, l'obéissant pianiste, avec une condescendance qui dénotait plus de facilité musicale que de convictions politiques, attaqua vigoureusement le chant de Rouget de Lisle. Ce fut le grand succès du concert. Puis, l'assemblée, debout, entonna lentement ce cantique national qui «prie Dieu de conserver la reine».
En somme, cette soirée valait ce que valent les soirées d'amateurs, c'est-à-dire qu'elle eut surtout du succès pour les auteurs et leurs amis. Fabian ne s'y montra pas.
XVII
Pendant la nuit du lundi au mardi, la mer fut très houleuse. Les cloisons recommencèrent leurs gémissements et les colis reprirent leur course à travers les salons. Lorsque je montai sur le pont, vers sept heures du matin, la pluie tombait. Le vent vint à fraîchir. L'officier de quart fit serrer les voiles. Le steamship, n'étant plus appuyé, roula prodigieusement. Pendant cette journée du 2 avril, le pont resta désert. Les salons eux-mêmes étaient abandonnés. Les passagers s'étaient réfugiés dans les cabines, et les deux tiers des convives manquèrent au lunch et au dîner. Le whist fut impossible, car les tables fuyaient sous la main des joueurs. Les échecs étaient impraticables. Quelques intrépides, étendus sur les canapés, lisaient ou dormaient. Autant valait braver la pluie sur le pont. Là, les matelots vêtus de suroîts et de casaques cirées se promenaient philosophiquement. Le second, juché sur la passerelle, bien enveloppé de son caoutchouc, faisait le quart. Sous cette averse, au milieu de ces rafales, ses petits yeux brillaient de plaisir. Il aimait cela, cet homme, et le steamship roulait à son gré!
Les eaux du ciel et de la mer se confondaient dans la brume à quelques encablures du navire. L'atmosphère était grise. Quelques oiseaux passaient en criant à travers cet humide brouillard. À dix heures, par tribord devant, on signala un trois-mâts barque qui courait vent arrière; mais sa nationalité ne put être reconnue.
Vers onze heures, le vent mollit et tourna de deux quarts. La brise hala le nord-ouest. La pluie cessa presque subitement. L'azur du ciel se montra à travers quelques trouées de nuages. Le soleil apparut dans une éclaircie et permit de faire une observation plus ou moins parfaite. La notice porta les chiffres suivants:
_Lat. 46° 29' N. Long. 42° 25' W. Distance: 256 miles._
Ainsi donc, bien que la pression eût monté dans les chaudières, la vitesse du navire ne s'était pas accrue. Mais il fallait en accuser le vent d'ouest, qui, prenant le steamship debout, devait considérablement retarder sa marche.
À deux heures, le brouillard s'épaissit de nouveau. La brise retombait et fraîchissait à la fois. L'opacité des brumes était si intense que les officiers postés sur les passerelles ne voyaient plus les hommes à l'avant du navire. Ces vapeurs accumulées sur les flots constituent le plus grand danger de la navigation; elles causent des abordages impossibles à éviter, et l'abordage en mer est plus à craindre encore que l'incendie.
Aussi, au milieu des brumes, officiers et matelots veillaient avec le plus grand soin, surveillance qui ne fut pas inutile, car, subitement, vers trois heures, un trois-mâts apparut à moins de deux cents mètres du _Great Eastern_, ses voiles, masquées par une saute de vent, ne gouvernant plus. Le _Great Eastern_ évolua à temps et l'évita, grâce à la promptitude avec laquelle les hommes de quart l'avaient signalé au timonier. Ces signaux, fort bien réglés, se faisaient au moyen d'une cloche disposée sur la dunette de l'avant. Un coup signifiait: navire devant. Deux coups: navire par tribord. Trois coups: navire par bâbord. Et aussitôt l'homme de barre gouvernait de manière à éviter l'abordage.