Chapter 4
Un bâtiment de commerce, un vaisseau de guerre, n'eût point hésité à amariner cette coque, qui renfermait sans doute une cargaison de prix. On sait que dans ces cas de sauvetage, les ordonnances maritimes attribuent aux sauveteurs le tiers de la valeur. Mais le _Great Eastern_, chargé d'un service régulier, ne pouvait prendre cette épave à sa remorque pendant des milliers de milles. Revenir sur ses pas pour la conduire au port le plus voisin était également impossible. Il fallut donc l'abandonner, au grand regret des matelots, et bientôt ce débris ne fut plus qu'un point de l'espace qui disparut à l'horizon. Le groupe des passagers se dispersa. Les uns regagnèrent leurs salons, les autres leurs cabines, et la trompette du lunch ne parvint même pas à réveiller tous ces endormis, abattus par le mal de mer.
Vers midi, le capitaine Anderson fit installer les deux misaines- goélettes et la misaine d'artimon. Le navire, mieux appuyé, roula moins. Les matelots essayèrent aussi d'établir la brigantine enroulée sur son gui, d'après un nouveau système. Mais le système était «trop nouveau», sans doute, car on ne put l'utiliser, et cette brigantine ne servit pas de tout le voyage.
X
Malgré les mouvements désordonnés du navire, la vie du bord s'organisait. Avec l'Anglo-Saxon, rien de plus simple. Ce paquebot, c'est son quartier, sa rue, sa maison qui se déplacent, et il est chez lui. Le Français au contraire a toujours l'air de voyager, quand il voyage.
Lorsque le temps le permettait, la foule affluait sur les boulevards. Tous ces promeneurs, qui tenaient leur perpendiculaire malgré les inclinaisons du roulis, avaient l'air d'hommes ivres, chez lesquels l'ivresse eût provoqué au même moment les mêmes allures. Quand les passagères ne montaient pas sur le pont, elles restaient soit dans leur salon particulier, soit dans le grand salon. On entendait alors les tapageuses harmonies qui s'échappaient des pianos. Il faut dire que ces instruments, «très houleux», comme la mer, n'eussent pas permis au talent d'un Liszt de s'exercer purement. Les basses manquaient quand ils se portaient sur bâbord, et les hautes, quand ils penchaient sur tribord. De là des trous dans l'harmonie ou des vides dans la mélodie, dont ces oreilles saxonnes ne se préoccupaient guère. Entre tous ces virtuoses, je remarquai une grande femme osseuse qui devait être bien bonne musicienne! En effet, pour faciliter la lecture de son morceau, elle avait marqué toutes les notes d'un numéro et toutes les touches du piano d'un numéro correspondant. La note était-elle cotée vingt-sept, elle frappait la touche vingt-sept. Était-ce la note cinquante-trois, elle attaquait la note cinquante-trois. Et cela, sans se soucier du bruit qui se faisait autour d'elle, ni des autres pianos résonnant dans les salons voisins, ni des maussades enfants qui venaient à coups de poing écraser des accords sur ces octaves inoccupées!
Pendant ce concert, les assistants prenaient au hasard les livres épars çà et là sur les tables. Un d'eux y rencontrait-il un passage intéressant, il le lisait à voix haute, et ses auditeurs, écoutant avec complaisance, le saluaient d'un murmure flatteur. Quelques journaux traînaient sur les canapés, de ces journaux anglais ou américains qui ont toujours l'air vieux, bien qu'ils ne soient jamais coupés. C'est une opération incommode que de déployer ces immenses feuillets qui couvriraient une superficie de plusieurs mètres carrés. Mais la mode étant de ne pas couper, on ne coupe pas. Un jour, j'eus la patience de lire le _New York Herald_ dans ces conditions, et de le lire jusqu'au bout. Mais que l'on juge si je fus payé de ma peine en relevant cet entrefilet sous la rubrique «personal»: «M. X... prie la jolie Miss Z..., qu'il a rencontrée hier dans l'omnibus de la 25e rue, de venir le trouver demain dans la chambre 17 de l'hôtel Saint-Nicolas. Il désirerait causer mariage avec elle.» Qu'a fait la jolie Miss Z...? Je ne veux même pas le savoir.
Je passai tout cet après-dîner dans le grand salon, observant et causant. La conversation ne pouvait manquer d'être intéressante, car mon ami Dean Pitferge était venu s'asseoir auprès de moi.
«Êtes-vous remis de votre chute? lui demandai-je.
-- Parfaitement, me répondit-il. Mais cela ne marche pas.
-- Qu'est-ce qui ne marche pas? Vous?
-- Non, notre steamship. Les chaudières de l'hélice fonctionnent mal. Nous ne pouvons obtenir assez de pression.
-- Vous êtes donc très désireux d'arriver à New York?
-- Nullement! Je parle en mécanicien, voilà tout. Je me trouve fort bien ici, et je regretterai sincèrement de quitter cette collection d'originaux que le hasard a réunis... pour mon plaisir.
-- Des originaux! m'écriai-je, en regardant les passagers qui affluaient dans le salon. Mais tous ces gens-là se ressemblent!
-- Bah! fit le docteur, on voit que vous ne les connaissez guère. L'espèce est la même, j'en conviens, mais dans cette espèce que de variétés! Considérez, là-bas, ce groupe d'hommes sans gêne, les jambes étendues sur les divans, le chapeau vissé sur la tête. Ce sont des Yankees, de purs Yankees des petits États du Maine, du Vermont ou du Connecticut, des produits de la Nouvelle-Angleterre, hommes d'intelligence et d'action, un peu trop influencés par les révérends, mais qui ont le tort de ne pas mettre leur main devant leur bouche quand ils éternuent. Ah! cher monsieur, ce sont là de vrais Saxons, des natures âpres au gain et habiles donc! Enfermez deux Yankees dans une chambre, au bout d'une heure, chacun d'eux aura gagné dix dollars à l'autre!
-- Je ne vous demanderai pas comment, répondis-je en riant au docteur. Mais parmi eux je vois un petit homme, le nez au vent, une vraie girouette. Il est vêtu d'une longue redingote et d'un pantalon noir un peu court. Quel est ce monsieur?
-- C'est un ministre protestant, un homme _considerable_ du Massachusetts. Il va rejoindre sa femme, une ex-institutrice très avantageusement compromise dans un procès célèbre.
-- Et cet autre, grand et lugubre, qui paraît absorbé dans ses calculs?
-- Cet homme calcule, en effet, dit le docteur. Il calcule toujours et toujours.
-- Des problèmes?
-- Non, sa fortune. C'est un homme _considerable_. À toute heure il sait à un centime près ce qu'il possède. Il est riche. Un quartier de New York est bâti sur ses terrains. Il y a un quart d'heure, il avait un million six cent vingt-cinq mille trois cent soixante-sept dollars et demi; mais maintenant, il n'a plus qu'un million six cent vingt-cinq mille trois cent soixante-sept dollars et quart.
-- Pourquoi cette différence dans sa fortune?
-- Parce qu'il vient de fumer un cigare de trente sols.» Le docteur Dean Pitferge avait des reparties si inattendues que je le poussai encore. Il m'amusait. Je lui désignai un autre groupe casé dans une autre partie du salon. «Ceux-là, me dit-il, ce sont les gens du Far West. Le plus grand, qui ressemble à un maître clerc, c'est un homme _considerable_, le gouverneur de la Banque de Chicago. Il a toujours sous le bras un album représentant les principales vues de sa ville bien-aimée. Il en est fier, et avec raison: une ville fondée en 1836 dans un désert, et qui compte aujourd'hui quatre cent mille âmes, y compris la sienne! Près de lui, vous voyez un couple californien. La jeune femme est délicate et charmante. Le mari, fort décrassé, est un ancien garçon de charrue qui, un beau jour, a labouré des pépites. Ce personnage...
-- Est un homme _considerable_, dis-je.
-- Sans doute, répondit le docteur, car son actif se chiffre par millions.
-- Et ce grand individu, qui remue toujours la tête du haut en bas, comme un nègre d'horloge?
-- Ce personnage, répondit le docteur, c'est le célèbre Cokburn de Rochester, le statisticien universel, qui a tout pesé, tout mesuré, tout dosé, tout compté. Interrogez ce maniaque inoffensif. Il vous dira ce qu'un homme de cinquante ans a mangé de pain dans sa vie, le nombre de mètres cubes d'air qu'il a respirés. Il vous dira combien de volumes _in-quarto_ rempliraient les paroles d'un avocat de Temple Bar, et combien de milles fait journellement un facteur, rien qu'en portant des lettres d'amour. Il vous dira le chiffre des veuves qui passent en une heure sur le pont de Londres, et quelle serait la hauteur d'une pyramide bâtie avec les sandwiches consommés en un an par les citoyens de l'Union. Il vous dira...»
Le docteur, lancé à toute vitesse, eût longtemps continué sur ce ton, mais d'autres passagers défilaient devant nos yeux et provoquaient de nouvelles remarques de l'intarissable docteur. Que de types divers dans cette foule de passagers! Pas un flâneur pourtant, car on ne se déplace pas d'un continent à l'autre sans un motif sérieux. La plupart allaient sans doute chercher fortune sur cette terre américaine, oubliant qu'à vingt ans un Yankee a fait sa position, et qu'à vingt-cinq il est déjà trop vieux pour entrer en lutte.
Parmi ces aventuriers, ces inventeurs, ces coureurs de chance, Dean Pitferge m'en montra quelques-uns qui ne laissaient pas d'être intéressants. Celui-ci, un savant chimiste, un rival du docteur Liebig, prétendait avoir trouvé le moyen de condenser tous les éléments nutritifs d'un boeuf dans une tablette de viande grande comme une pièce de cinq francs, et il allait battre monnaie sur les ruminants des Pampas. Celui-là, inventeur du moteur portatif -- un cheval-vapeur dans un boîtier de montre --, courait exploiter son brevet dans la Nouvelle-Angleterre. Cet autre, un Français de la rue Chapon, emportait trente mille bébés de carton qui disaient «papa» avec un accent américain très réussi, et il ne doutait pas que sa fortune ne fût faite.
Et, sans compter ces originaux, que d'autres encore dont on ne pouvait soupçonner les secrets! Peut-être, parmi eux, quelque caissier fuyait-il sa caisse vide, et quelque «détective», se faisant son ami, n'attendait-il que l'arrivée du _Great Eastern_ à New York pour lui mettre la main au collet? Peut-être aussi eût-on reconnu dans cette foule quelques-uns de ces lanceurs d'affaires interlopes qui trouvent toujours des actionnaires crédules, même quand ces affaires s'appellent _Compagnie océanienne pour l'éclairage au gaz de la Polynésie_, ou _Société générale des charbons incombustibles_.
Mais, en ce moment, mon attention fut distraite par l'entrée d'un jeune ménage qui semblait être sous l'impression d'un précoce ennui.
«Ce sont des Péruviens, mon cher monsieur, me dit le docteur, un couple marié depuis un an, qui a promené sa lune de miel sur tous les horizons du monde. Ils ont quitté Lima le soir des noces. Ils se sont adorés au Japon, aimés en Australie, supportés en France, disputés en Angleterre, et ils se sépareront sans doute en Amérique!
-- Et, dis-je, quel est cet homme de grande taille et de figure un peu hautaine qui entre en ce moment? À sa moustache noire, je le prendrais pour un officier.
-- C'est un mormon, me répondit le docteur, un elder, Mr Hatch, un des grands prédicateurs de la Cité des Saints. Quel beau type d'homme! Voyez cet oeil fier, cette physionomie digne, cette tenue si différente de celle du Yankee. Mr Hatch revient de l'Allemagne et de l'Angleterre, où il a prêché le mormonisme avec succès, car cette secte compte, en Europe, un grand nombre d'adhérents, auxquels elle permet de se conformer aux lois de leur pays.
-- En effet, dis-je, je pense bien qu'en Europe la polygamie leur est interdite.
-- Sans doute, mon cher monsieur, mais ne croyez pas que la polygamie soit obligatoire pour les mormons. Brigham Young possède un harem, parce que cela lui convient; mais tous ses adeptes ne l'imitent pas sur les bords du Lac Salé.
-- Vraiment! Et Mr Hatch?
-- Mr Hatch n'a qu'une femme, et il trouve que c'est assez. D'ailleurs, il se propose de nous expliquer son système dans une conférence qu'il fera un soir ou l'autre.
-- Le salon sera plein, dis-je.
-- Oui, répondit Pitferge, si le jeu ne lui enlève pas trop d'auditeurs. Vous savez que l'on joue dans le roufle de l'avant. Il y a là un Anglais de figure mauvaise et désagréable, qui me paraît mener ce monde de joueurs. C'est un méchant homme dont la réputation est détestable. L'avez-vous remarqué?»
Quelques détails ajoutés par le docteur me firent reconnaître l'individu qui, le matin même, s'était signalé par ses paris insensés à propos de l'épave. Mon diagnostic ne m'avait pas trompé. Dean Pitferge m'apprit qu'il se nommait Harry Drake. C'était le fils d'un négociant de Calcutta, un joueur, un débauché, un duelliste, à peu près ruiné, et qui allait probablement en Amérique tenter une vie d'aventures.
«Ces gens-là, ajouta le docteur, trouvent toujours des flatteurs qui les prônent, et celui-ci a déjà son cercle de gredins dont il forme le point central. Parmi eux, j'ai remarqué un petit homme court, figure ronde, nez busqué, grosses lèvres, lunettes d'or, qui doit être un juif allemand mâtiné de bordelais. Il se dit docteur, en route pour Québec, mais je vous le donne pour un farceur de bas étage et un admirateur du Drake.»
En ce moment, Dean Pitferge, qui sautait facilement d'un sujet à un autre, me poussa le coude. Je regardai la porte du salon. Un jeune homme de vingt-deux ans et une jeune fille de dix-sept ans entraient en se donnant le bras.
«Deux nouveaux mariés? demandai-je.
-- Non, me répondit le docteur d'un ton à demi attendri, deux vieux fiancés qui n'attendent que leur arrivée à New York pour se marier. Ils viennent de faire leur tour d'Europe -- avec l'autorisation de la famille, s'entend --, et ils savent maintenant qu'ils sont faits l'un pour l'autre. Braves jeunes gens! c'est plaisir de les regarder! Je les vois souvent penchés sur l'écoutille de la machine, et là, ils comptent les tours de roues, qui ne marchent pas assez vite à leur gré! Ah! monsieur, si nos chaudières étaient chauffées à blanc comme ces deux jeunes coeurs, voilà qui ferait monter la pression!»
XI
Ce jour-là, à midi et demi, à la porte du grand salon, un timonier afficha la note suivante:
_Lat. 51° 15' N. Long. 18° 13' W. Dist.: Fastnet, 323 miles._
Ce qui signifiait qu'à midi nous étions à 323 milles du feu de Fastnet, le dernier qui nous fût apparu sur la côte d'Irlande, et par 51° 15' de latitude nord et 18° 13' de longitude à l'ouest du méridien de Greenwich. C'était son point que le capitaine faisait ainsi connaître et que chaque jour les passagers lurent à la même place. Ainsi, en consultant cette note et en reportant ces relèvements sur une carte, on pouvait suivre la route du _Great Eastern_. Jusqu'ici, ce steamship n'avait fait que 323 milles en trente-six heures. C'était insuffisant, et un paquebot qui se respecte ne doit pas franchir en vingt-quatre heures moins de 300 milles.
Après avoir quitté le docteur, je passai le reste de la journée avec Fabian. Nous nous étions réfugiés à l'arrière, ce que Pitferge appelait «aller se promener dans les champs». Là, isolés et appuyés sur le couronnement, nous regardions cette mer immense. De pénétrantes senteurs, distillées dans l'embrun des lames, s'élevaient jusqu'à nous. Les petits arcs-en-ciel, produits par les rayons réfractés, se jouaient à travers l'écume. L'hélice bouillonnait à quarante pieds sous nos yeux, et, quand elle émergeait, ses branches battaient les flots avec plus de furie, en faisant étinceler son cuivre. La mer semblait être une vaste agglomération d'émeraudes liquéfiées. Le cotonneux sillage s'en allait à perte de vue, confondant dans une même voie lactée les bouillonnements de l'hélice et des aubes. Cette blancheur, sur laquelle couraient des dessins plus accentués, m'apparaissait comme une immense voilette au point d'Angleterre jetée sur un fond bleu. Lorsque les mauves, aux ailes blanches festonnées de noir, volaient au-dessus, leur plumage chatoyait et s'éclairait de reflets rapides.
Fabian regardait toute cette magie de flots sans parler. Que voyait-il dans ce liquide miroir qui se prête aux plus étranges caprices de l'imagination? Passait-il, à ses yeux, quelque fugitive image qui lui jetait un adieu suprême? Apercevait-il quelque ombre noyée dans ces remous? Il me parut encore plus triste que d'habitude, et je n'osai pas lui demander la cause de sa tristesse Après cette longue séparation qui nous avait éloignés l'un de l'autre, c'était à lui de se confier à moi, à moi d'attendre ses confidences. Il m'avait dit de sa vie passée ce qu'il voulait que j'en apprisse, son existence de garnison dans les Indes, ses chasses, ses aventures; mais sur les émotions qui lui gonflaient le coeur, sur la cause des soupirs qui soulevaient sa poitrine, il se taisait. Sans doute, Fabian n'était pas de ceux qui cherchent à soulager leurs douleurs en les racontant, et il ne devait qu'en souffrir davantage.
Nous restions donc ainsi penchés sur la mer, et, lorsque je me retournais, j'apercevais les grandes roues émergeant tour à tour sous l'action du roulis.
À un certain moment, Fabian me dit:
«Ce sillage est vraiment magnifique, on croirait que les ondulations se plaisent à y tracer des lettres! Voyez! des _l_, des _e_! Est-ce que je me trompe? Non! ce sont bien ces lettres! Toujours les mêmes!»
L'imagination surexcitée de Fabian voyait dans ce remous ce qu'elle voulait y voir. Mais ces lettres, que pouvaient-elles signifier? Quel souvenir évoquaient-elles dans le coeur de Fabian? Celui-ci avait repris sa contemplation silencieuse. Puis, brusquement, il me dit:
«Venez! venez! cet abîme m'attire!
-- Qu'avez-vous, Fabian? lui demandai-je en lui prenant les deux mains, qu'avez-vous, mon ami?
-- J'ai là, dit-il en pressant sa poitrine, j'ai un mal qui me tuera!
-- Un mal? lui dis-je, un mal sans espoir de guérison?
-- Sans espoir.»
Et sur ce mot Fabian descendit au salon et rentra dans sa cabine.
XII
Le lendemain samedi, 30 mars, le temps était beau. Brise faible, mer calme. Les feux, activement poussés, avaient fait monter la pression. L'hélice donnait trente-six tours à la minute. La vitesse du _Great Eastern_ dépassait alors douze noeuds.
Le vent avait halé le sud. Le second fit établir les deux misaines-goélettes et la misaine d'artimon. Le steamship, mieux appuyé, n'éprouvait plus aucun roulis. Par ce beau ciel tout ensoleillé, les roufles s'animèrent; les dames parurent en toilettes fraîches; les unes se promenaient, les autres s'assirent -- j'allais dire sur les pelouses à l'ombre des arbres --; les enfants reprirent leurs jeux interrompus depuis deux jours, et de fringants attelages de bébés circulèrent au grand galop. Avec quelques troupiers en uniforme, les mains dans les poches et le nez au vent, on se serait cru sur une promenade française.
À midi moins un quart, le capitaine Anderson et deux officiers montèrent sur les passerelles. Le temps étant très favorable aux observations, ils venaient prendre la hauteur du soleil. Chacun d'eux tenait à la main un sextant à lunette, et, de temps en temps, ils visaient l'horizon du sud, vers lequel les miroirs inclinés de leur instrument devaient ramener l'astre du jour.
«Midi», dit bientôt le capitaine.
Aussitôt, un timonier piqua l'heure à la cloche de la passerelle, et toutes les montres du bord se réglèrent sur ce soleil dont le passage au méridien venait d'être relevé.
Une demi-heure après, on affichait l'observation suivante:
_Lat. 51° 10' N._
_Long. 24° 13' W._
_Course: 227 miles. Distance: 550._
Nous avions donc fait deux cent vingt-sept milles depuis la veille, à midi. Il était en ce moment une heure quarante-neuf minutes à Greenwich, et le _Great Eastern_ se trouvait à cinq cent cinquante milles de Fastnet.
Je ne vis pas Fabian de toute cette journée. Plusieurs fois, inquiet de son absence, je m'approchai de sa cabine, et je m'assurai qu'il ne l'avait pas quittée.
Cette foule qui encombrait le pont devait lui déplaire. Évidemment, il fuyait ce tumulte et recherchait l'isolement. Mais je rencontrai le capitaine Corsican, et, pendant une heure, nous nous promenâmes sur les dunettes. Il fut souvent question de Fabian. Je ne pus m'empêcher de raconter au capitaine ce qui s'était passé la veille entre le capitaine Mac Elwin et moi.
«Oui, me répondit Corsican avec une émotion qu'il ne cherchait point à déguiser, voilà deux ans, Fabian avait le droit de se croire le plus heureux des hommes, et maintenant il en est le plus malheureux!»
Archibald Corsican m'apprit, en quelques mots, que Fabian avait connu à Bombay une jeune fille charmante, miss Hodges. Il l'aimait, il en était aimé. Rien ne semblait s'opposer à ce qu'un mariage unît miss Hodges et le capitaine Mac Elwin, quand la jeune fille, du consentement de son père, fut recherchée par le fils d'un négociant de Calcutta. C'était une affaire, oui, «une affaire» arrêtée de longue date. Hodges, homme positif, dur, peu accessible aux sentiments, se trouvait alors dans une situation délicate vis-à-vis de son correspondant de Calcutta. Ce mariage pouvait arranger bien des choses, et il sacrifia le bonheur de sa fille aux intérêts de sa fortune. La pauvre enfant ne put résister. On mit sa main dans la main d'un homme qu'elle n'aimait pas, qu'elle ne pouvait pas aimer, et qui vraisemblablement ne l'aimait pas lui-même. Pure affaire, mauvaise affaire et déplorable action. Le mari emmena sa femme le lendemain du mariage, et depuis lors Fabian, fou de douleur, malade à en mourir, n'avait jamais revu celle qu'il aimait toujours. Ce récit achevé, je compris qu'en effet le mal dont souffrait Fabian était grave.
«Comment se nommait cette jeune fille? demandai-je au capitaine Archibald.
-- Ellen Hodges», me répondit-il. Ellen! Ce nom m'expliquait les lettres que Fabian avait cru voir hier dans le sillage du navire.
«Et comment s'appelle le mari de cette pauvre femme? dis-je au capitaine.
-- Harry Drake.
-- Drake! m'écriai-je, mais cet homme est à bord!
-- Lui! Ici! répéta Corsican, m'arrêtant de la main et me regardant en face.
-- Oui, répétai-je, à bord.
-- Fasse le ciel, dit gravement le capitaine, que Fabian et lui ne se rencontrent pas! Heureusement, ils ne se connaissent ni l'un ni l'autre, ou, du moins, Fabian ne connaît pas Harry Drake. Mais ce nom prononcé devant lui suffirait à provoquer une explosion!»
Je racontai alors au capitaine Corsican ce que je savais sur le compte de Harry Drake, c'est-à-dire ce que m'en avait appris le docteur Dean Pitferge. Je lui dépeignis, tel qu'il était, cet aventurier, insolent et tapageur, déjà ruiné par le jeu et les débauches, et prêt à tout faire pour ressaisir la fortune. En ce moment, Harry Drake passa près de nous. Je le montrai au capitaine. Les yeux de Corsican s'animèrent soudain. Il eut un geste de colère que j'arrêtai.
«Oui, me dit-il, c'est bien là une physionomie de coquin. Mais où va-t-il?
-- En Amérique, dit-on, pour demander au hasard ce qu'il ne veut pas demander au travail.
-- Pauvre Ellen! murmura le capitaine. Où est-elle en ce moment?
-- Peut-être ce misérable l'a-t-il abandonnée?
-- Pourquoi ne serait-elle pas à bord?» dit Corsican en me regardant.
Cette idée traversa mon esprit pour la première fois, mais je la repoussai. Non. Ellen n'était pas, ne pouvait pas être à bord. Elle n'eût pas échappé au regard inquisiteur du docteur Pitferge. Non! Elle n'accompagnait pas Drake pendant cette traversée!
«Puissiez-vous dire vrai, monsieur, me répondit le capitaine Corsican, car la vue de cette pauvre victime, réduite à tant de misère, porterait un coup terrible à Fabian. Je ne sais ce qui arriverait. Fabian est homme à tuer Drake comme un chien. En tout cas, puisque vous êtes l'ami de Fabian, comme je le suis moi-même, je vous demanderai une preuve de cette amitié. Ne le perdons jamais de vue, et, le cas échéant, que l'un de nous soit toujours prêt à se jeter entre son rival et lui. Vous le comprenez, une rencontre par les armes ne peut avoir lieu entre ces deux hommes. Ici, hélas! ni même ailleurs, une femme ne peut épouser le meurtrier de son mari, si indigne qu'ait été ce mari.»