Une vie

Chapter 16

Chapter 163,839 wordsPublic domain

Il demeurait désoeuvré, irritable, parfois brutal. Le baron s'inquiétait de ses études incomplètes. Jeanne, affolée à la pensée d'une séparation, se demandait cependant ce qu'on allait faire de lui.

Un soir il ne rentra pas. On apprit qu'il était sorti en barque avec deux matelots. Sa mère, éperdue, descendit nu-tête jusqu'à Yport, dans la nuit.

Quelques hommes attendaient sur la plage la rentrée de l'embarcation.

Un petit feu apparut au large; il approchait en se balançant. Paul ne se trouvait plus à bord. Il s'était fait conduire au Havre.

La police eut beau le rechercher, elle ne le retrouva pas. La fille qui l'avait caché une première fois avait aussi disparu, sans laisser de traces, son mobilier vendu, et son terme payé. Dans la chambre de Paul, aux Peuples, on découvrit deux lettres de cette créature qui paraissait folle d'amour pour lui. Elle parlait d'un voyage en Angleterre, ayant trouvé les fonds nécessaires, disait-elle.

Et les trois habitants du château vécurent, silencieux et sombres, dans l'enfer morne des tortures morales. Les cheveux de Jeanne, gris déjà, étaient devenus blancs. Elle se demandait naïvement pourquoi la destinée la frappait ainsi.

Elle reçut une lettre de l'abbé Tolbiac: «Madame, la main de Dieu s'est appesantie sur vous. Vous Lui avez refusé votre enfant; Il vous l'a pris à son tour pour le jeter à une prostituée. N'ouvrirez-vous pas les yeux à cet enseignement du Ciel? La miséricorde du Seigneur est infinie. Peut-être vous pardonnera-t- il si vous revenez vous agenouiller devant Lui. Je suis son humble serviteur, je vous ouvrirai la porte de sa demeure quand vous y viendrez frapper.»

Elle demeura longtemps avec cette lettre sur les genoux. C'était vrai, peut-être, ce que disait ce prêtre. Et toutes les incertitudes religieuses se mirent à déchirer sa conscience. Dieu pouvait-il être vindicatif et jaloux comme les hommes? mais s'il ne se montrait pas jaloux, personne ne le craindrait, personne ne l'adorerait plus. Pour se faire mieux connaître à nous, sans doute, il se manifestait aux humains avec leurs propres sentiments. Et le doute lâche, qui pousse aux églises les hésitants, les troublés, entrant en elle, elle courut furtivement, un soir, à la nuit tombante, jusqu'au presbytère, et, s'agenouillant aux pieds du maigre abbé, sollicita l'absolution.

Il lui promit un demi-pardon, Dieu ne pouvant déverser toutes ses grâces sur un toit qui recouvrait un homme comme le baron: «Vous sentirez bientôt, affirma-t-il, les effets de la Divine Mansuétude.»

Elle reçut, en effet, deux jours plus tard, une lettre de son fils et elle la considéra, dans l'affolement de sa peine, comme le début des soulagements promis par l'abbé.

«Ma chère maman, n'aie pas d'inquiétude. Je suis à Londres, en bonne santé, mais j'ai grand besoin d'argent. Nous n'avons plus un sou et nous ne mangeons pas tous les jours. Celle qui m'accompagne, et que j'aime de toute mon âme a dépensé tout ce qu'elle avait pour ne pas me quitter: cinq mille francs; et tu comprends que je suis engagé d'honneur à lui rendre cette somme d'abord. Tu serais donc bien aimable de m'avancer une quinzaine de mille francs sur l'héritage de papa, puisque je vais être bientôt majeur; tu me tireras d'un grand embarras.

«Adieu, ma chère maman, je t'embrasse de tout mon coeur, ainsi que grand-père et tante Lison. J'espère te revoir bientôt.

«Ton fils, Vicomte Paul de LAMARE.»

Il lui avait écrit! Donc il ne l'oubliait pas. Elle ne songea point qu'il demandait de l'argent. On lui en enverrait puisqu'il n'en avait plus. Qu'importait l'argent! Il lui avait écrit!

Et elle courut, en pleurant, porter cette lettre au baron. Tante Lison fut appelée; et on relut, mot à mot, ce papier qui parlait de lui. On en discuta chaque terme.

Jeanne, sautant de la complète désespérance à une sorte d'enivrement d'espoir, défendait Paul:

-- Il reviendra, il va revenir puisqu'il écrit.

Le baron, plus calme, prononça:

-- C'est égal, il nous a quittés pour cette créature. Il l'aime donc mieux que nous, puisqu'il n'a pas hésité.

Une douleur subite et épouvantable traversa le coeur de Jeanne; et tout de suite une haine s'alluma en elle contre cette maîtresse qui lui volait son fils, une haine inapaisable, sauvage, une haine de mère jalouse. Jusqu'alors toute sa pensée avait été pour Paul. À peine songeait-elle qu'une drôlesse était la cause de ses égarements. Mais soudain cette réflexion du baron avait évoqué cette rivale, lui avait révélé sa puissance fatale; et elle sentit qu'entre cette femme et elle une lutte commençait, acharnée, et elle sentait aussi qu'elle aimerait mieux perdre son fils que de le partager avec l'autre.

Ils envoyèrent les quinze mille francs et ne reçurent plus de nouvelles pendant cinq mois. Puis, un homme d'affaires se présenta pour régler les détails de la succession de Julien. Jeanne et le baron rendirent les comptes sans discuter, abandonnant même l'usufruit qui revenait à la mère. Et, rentré à Paris, Paul toucha cent vingt mille francs. Il écrivit alors quatre lettres en six mois, donnant de ses nouvelles en style concis et terminant par de froides protestations de tendresse: «Je travaille, affirmait-il; j'ai trouvé une position à la Bourse. J'espère aller vous embrasser quelque jour aux Peuples, mes chers parents.»

Il ne disait pas un mot de sa maîtresse; et ce silence signifiait plus que s'il eût parlé d'elle durant quatre pages. Jeanne, dans ces lettres glacées, sentait cette femme, embusquée, implacable, l'ennemie éternelle des mères, la fille.

Les trois solitaires discutaient sur ce qu'on pouvait faire pour sauver Paul; et ils ne trouvaient rien. Un voyage à Paris? À quoi bon?

Le baron disait:

-- Il faut laisser s'user sa passion. Il nous reviendra tout seul.

Et leur vie était lamentable.

Jeanne et Lison allaient ensemble à l'église en se cachant du baron.

Un temps assez long s'écoula sans nouvelles, puis, un matin, une lettre désespérée les terrifia.

«Ma pauvre maman, je suis perdu, je n'ai plus qu'à me brûler la cervelle si tu ne viens pas à mon secours. Une spéculation qui présentait pour moi toutes les chances de succès vient d'échouer; et je dois quatre-vingt-cinq mille francs. C'est le déshonneur si je ne paie pas, la ruine, l'impossibilité de rien faire désormais. Je suis perdu. Je te le répète, je me brûlerai la cervelle plutôt que de survivre à cette honte. Je l'aurais peut-être fait déjà sans les encouragements d'une femme dont je ne parle jamais et qui est ma Providence.

«Je t'embrasse du fond du coeur, ma chère maman; c'est peut-être pour toujours. Adieu.

«Paul.»

Des liasses de papiers d'affaires joints à cette lettre donnaient des explications détaillées sur le désastre.

Le baron répondit poste pour poste qu'on allait aviser. Puis il partit pour Le Havre afin de se renseigner; et il hypothéqua des terres pour se procurer de l'argent qui fut envoyé à Paul.

Le jeune homme répondit trois lettres de remerciements enthousiastes et de tendresses passionnées, annonçant sa venue immédiate pour embrasser ses chers parents.

Il ne vint pas.

Une année entière s'écoula.

Jeanne et le baron allaient partir pour Paris afin de le trouver et de tenter un dernier effort quand on apprit par un mot qu'il était à Londres de nouveau, montant une entreprise de paquebots à vapeur, sous la raison sociale «PAUL DELAMARE ET Cie». Il écrivait: «C'est la fortune assurée pour moi, peut-être la richesse. Et je ne risque rien. Vous voyez d'ici tous les avantages. Quand je vous reverrai, j'aurai une belle position dans le monde. Il n'y a que les affaires pour se tirer d'embarras aujourd'hui.»

Trois mois plus tard, la compagnie de paquebots était mise en faillite et le directeur poursuivi pour irrégularités dans les écritures commerciales. Jeanne eut une crise de nerfs qui dura plusieurs heures; puis elle prit le lit.

Le baron repartit au Havre, s'informa, vit des avocats, des hommes d'affaires, des avoués, des huissiers, constata que le déficit de la société Delamare était de deux cent trente-cinq mille francs, et il hypothéqua de nouveau ses biens. Le château des Peuples et les deux fermes furent grevés pour une grosse somme.

Un soir, comme il réglait les dernières formalités dans le cabinet d'un homme d'affaires, il roula sur le parquet, frappé d'une attaque d'apoplexie.

Jeanne fut prévenue par un cavalier. Quand elle arriva, il était mort.

Elle le ramena aux Peuples, tellement anéantie que sa douleur était plutôt de l'engourdissement que du désespoir.

L'abbé Tolbiac refusa au corps l'entrée de l'église, malgré les supplications éperdues des deux femmes. Le baron fut enterré à la nuit tombante, sans cérémonie aucune.

Paul connut l'événement par un des agents liquidateurs de sa faillite. Il était encore caché en Angleterre. Il écrivit pour s'excuser de n'être point venu, ayant appris trop tard le malheur. «D'ailleurs, maintenant que tu m'as tiré d'affaire, ma chère maman, je rentre en France, et je t'embrasserai bientôt.»

Jeanne vivait dans un tel affaissement d'esprit qu'elle semblait ne plus rien comprendre.

Et vers la fin de l'hiver tante Lison, âgée alors de soixante-huit ans, eut une bronchite qui dégénéra en fluxion de poitrine; et elle expira doucement en balbutiant:

-- Ma pauvre petite Jeanne, je vais demander au bon Dieu qu'il ait pitié de toi.

Jeanne la suivit au cimetière, vit tomber la terre sur le cercueil, et, comme elle s'affaissait avec l'envie au coeur de mourir aussi, de ne plus souffrir, de ne plus penser, une forte paysanne la saisit dans ses bras et l'emporta comme elle eût fait d'un petit enfant.

En rentrant au château, Jeanne, qui venait de passer cinq nuits au chevet de la vieille fille, se laissa mettre au lit sans résistance par cette campagnarde inconnue qui la maniait avec douceur et autorité; et elle tomba dans un sommeil d'épuisement, accablée de fatigue et de souffrance.

Elle s'éveilla vers le milieu de la nuit. Une veilleuse brûlait sur la cheminée. Une femme dormait dans un fauteuil. Qui était cette femme? Elle ne la reconnaissait pas, et elle cherchait, s'étant penchée au bord de sa couche, pour bien distinguer ses traits sous la lueur tremblotante de la mèche flottant sur l'huile dans un verre de cuisine.

Il lui semblait pourtant qu'elle avait vu cette figure. Mais quand? Mais où? La femme dormait paisiblement, la tête inclinée sur l'épaule, le bonnet tombé par terre. Elle pouvait avoir quarante ou quarante-cinq ans. Elle était forte, colorée, carrée, puissante. Ses larges mains pendaient des deux côtés du siège. Ses cheveux grisonnaient. Jeanne la regardait obstinément dans ce trouble d'esprit du réveil après le sommeil fiévreux qui suit les grands malheurs.

Certes elle avait vu ce visage! Était-ce autrefois? Était-ce récemment? Elle n'en savait rien, et cette obsession l'agitait, l'énervait. Elle se leva doucement pour regarder de plus près la dormeuse, et elle s'approcha sur la pointe des pieds. C'était la femme qui l'avait relevée au cimetière, puis couchée. Elle se rappelait cela confusément.

Mais l'avait-elle rencontrée ailleurs, à une autre époque de sa vie? Ou bien la croyait-elle reconnaître seulement dans le souvenir obscur de la dernière journée? Et puis comment était-elle là, dans sa chambre? Pourquoi?

La femme souleva sa paupière, aperçut Jeanne et se dressa brusquement. Elles se trouvaient face à face, si près que leurs poitrines se frôlaient. L'inconnue grommela:

-- Comment! vous v'là d'bout! Vous allez attraper du mal à c't'heure. Voulez-vous bien vous r'coucher!

Jeanne demanda:

-- Qui êtes-vous?

Mais la femme, ouvrant les bras, la saisit, l'enleva de nouveau, et la reporta sur son lit avec la force d'un homme. Et comme elle la reposait doucement sur ses draps, penchée, presque couchée sur Jeanne, elle se mit à pleurer en l'embrassant éperdument sur les joues, dans les cheveux, sur les yeux, lui trempant la figure de ses larmes, et balbutiant:

-- Ma pauvre maîtresse, mam'zelle Jeanne, ma pauvre maîtresse, vous ne me reconnaissez donc point?

Et Jeanne s'écria:

-- Rosalie, ma fille.

Et, lui jetant les deux bras au cou, elle l'étreignit en la baisant; et elles sanglotaient toutes les deux, enlacées étroitement, mêlant leurs pleurs, ne pouvant plus desserrer leurs bras.

Rosalie se calma la première:

-- Allons, faut être sage, dit-elle, et ne pas attraper froid.

Et elle ramassa les couvertures, reborda le lit, replaça l'oreiller sous la tête de son ancienne maîtresse qui continuait à suffoquer, toute vibrante de vieux souvenirs surgis en son âme.

Elle finit par demander:

-- Comment es-tu revenue, ma pauvre fille?

Rosalie répondit:

-- Pardi, est-ce que j'allais vous laisser comme ça, toute seule, maintenant!

Jeanne reprit:

-- Allume donc une bougie que je te voie.

Et, quand la lumière fut apportée sur la table de nuit, elles se considérèrent longtemps sans dire un mot. Puis Jeanne, tendant la main à sa vieille bonne, murmura:

-- Je ne t'aurais jamais reconnue, ma fille, tu es bien changée, sais-tu, mais pas tant que moi, encore.

Et Rosalie, contemplant cette femme à cheveux blancs, maigre et fanée, qu'elle avait quittée jeune, belle et fraîche, répondit:

-- Ça c'est vrai que vous êtes changée, madame Jeanne, et plus que de raison. Mais songez aussi que v'là vingt-quatre ans que nous nous sommes pas vues.

Elles se turent, réfléchissant de nouveau. Jeanne, enfin, balbutia:

-- As-tu été heureuse au moins?

Et Rosalie, hésitant dans la crainte de réveiller quelque souvenir trop douloureux, bégayait:

-- Mais... oui..., oui..., madame. J'ai pas trop à me plaindre, j'ai été plus heureuse que vous... pour sûr. Il n'y a qu'une chose qui m'a toujours gâté le coeur, c'est de ne pas être restée ici...

Puis elle se tut brusquement, saisie d'avoir touché à cela sans y songer. Mais Jeanne reprit avec douceur:

-- Que veux-tu, ma fille, on ne fait pas toujours ce qu'on veut. Tu es veuve aussi, n'est-ce pas?

Puis une angoisse fit trembler sa voix, et elle continua:

-- As-tu d'autres... d'autres enfants?

-- Non, madame.

-- Et, lui, ton... ton fils, qu'est-ce qu'il est devenu? En es-tu satisfaite?

-- Oui, madame, c'est un bon gars qui travaille d'attaque. Il s'est marié v'là six mois, et il prend ma ferme, donc, puisque me v'là revenue avec vous.

Jeanne, tremblant d'émotion, murmura:

-- Alors, tu ne me quitteras plus, ma fille?

Et Rosalie, d'un ton brusque:

-- Pour sûr, madame, que j'ai pris mes dispositions pour ça.

Puis elles ne parlèrent pas de quelque temps. Jeanne, malgré elle, se remettait à comparer leurs existences, mais sans amertume au coeur, résignée maintenant aux cruautés injustes du sort. Elle dit:

-- Ton mari, comment a-t-il été pour toi?

-- Oh! c'était un brave homme, madame, et pas feignant, qui a su amasser du bien. Il est mort du mal de poitrine.»

Alors Jeanne, s'asseyant sur son lit, envahie d'un besoin de savoir:

-- Voyons, raconte-moi tout, ma fille, toute ta vie. Cela me fera du bien, aujourd'hui.

Et Rosalie, approchant une chaise, s'assit et se mit à parler d'elle, de sa maison, de son monde, entrant dans les menus détails chers aux gens de campagne, décrivant sa cour, riant parfois de choses anciennes déjà qui lui rappelaient de bons moments passés, haussant le ton peu à peu, en fermière habituée à commander. Elle finit par déclarer:

-- Oh! j'ai du bien au soleil, aujourd'hui. Je ne crains rien.

Puis elle se troubla encore et reprit plus bas:

-- C'est à vous que je dois ça tout de même: aussi vous savez que je n'veux pas de gages. Ah! mais non. Ah! mais non! Et puis, si vous n' voulez point, je m'en vas.

Jeanne reprit:

-- Tu ne prétends pourtant pas me servir pour rien?

-- Ah! mais que oui, madame. De l'argent! Vous me donneriez de l'argent! Mais j'en ai quasiment autant que vous. Savez-vous seulement c'qui vous reste avec tous vos gribouillis d'hypothèques et d'empruntages, et d'intérêts qui n'sont pas payés et qui s'augmentent à chaque terme? Savez-vous? non, n'est-ce pas? Eh bien, je vous promets que vous n'avez seulement plus dix mille livres de revenu. Pas dix mille, entendez-vous. Mais je vas vous régler tout ça, et vite encore.

Elle s'était remise à parler haut, s'emportant, s'indignant de ces intérêts négligés, de cette ruine menaçante. Et comme un vague sourire attendri passait sur la figure de sa maîtresse, elle s'écria, révoltée:

-- Il ne faut pas rire de ça, madame, parce que sans argent, il n'y a plus que des manants.

Jeanne lui reprit les mains et les garda dans les siennes; puis elle prononça lentement, toujours poursuivie par la pensée qui l'obsédait:

-- Oh! moi, je n'ai pas eu de chance. Tout a mal tourné pour moi. La fatalité s'est acharnée sur ma vie.

Mais Rosalie hocha la tête:

-- Faut pas dire ça, madame, faut pas dire ça. Vous avez mal été mariée, v'là tout. On n'se marie pas comme ça aussi, sans seulement connaître son prétendu.

Et elles continuèrent à parler d'elles ainsi qu'auraient fait deux vieilles amies.

Le soleil se leva comme elles causaient encore.

-- XII --

Rosalie, en huit jours, eut pris le gouvernement absolu des choses et des gens du château. Jeanne, résignée, obéissait passivement. Faible et traînant les jambes comme jadis petite mère, elle sortait au bras de sa servante qui la promenait à pas lents, la sermonnait, la réconfortait avec des paroles brusques et tendres, la traitant comme une enfant malade.

Elles causaient toujours d'autrefois, Jeanne avec des larmes dans la gorge, Rosalie avec le ton tranquille des paysans impassibles. La vieille bonne revint plusieurs fois sur les questions d'intérêts en souffrance, puis elle exigea qu'on lui livrât les papiers que Jeanne, ignorante de toute affaire, lui cachait par honte pour son fils.

Alors, pendant une semaine, Rosalie fit chaque jour un voyage à Fécamp pour se faire expliquer les choses par un notaire qu'elle connaissait.

Puis un soir, après avoir mis au lit sa maîtresse, elle s'assit à son chevet, et brusquement:

-- Maintenant que vous v'là couchée, madame, nous allons causer.

Et elle exposa la situation.

Lorsque tout serait réglé, il resterait environ sept à huit mille francs de rentes. Rien de plus.

Jeanne répondit:

-- Que veux-tu, ma fille? Je sens bien que je ne ferai pas de vieux os; j'en aurai toujours assez.

Mais Rosalie se fâcha:

-- Vous, madame, c'est possible; mais M. Paul, vous ne lui laisserez rien alors?

Jeanne frissonna.

-- Je t'en prie, ne me parle jamais de lui. Je souffre trop quand j'y pense.

-- Je veux vous en parler au contraire, parce que vous n'êtes pas brave, voyez-vous, madame Jeanne. Il fait des bêtises; eh bien, il n'en fera pas toujours: et puis il se mariera, il aura des enfants. Il faudra de l'argent pour les élever. Écoutez-moi bien: Vous allez vendre les Peuples!...

Jeanne, d'un sursaut, s'assit dans son lit:

-- Vendre les Peuples! Y penses-tu? Oh! jamais, par exemple!

Mais Rosalie ne se troubla pas.

-- Je vous dis que vous les vendrez, moi, madame, parce qu'il le faut.

Et elle expliqua ses calculs, ses projets, ses raisonnements.

Une fois les Peuples et les deux fermes attenantes vendues à un amateur qu'elle avait trouvé, on garderait quatre fermes situées à Saint-Léonard, et qui, dégrevées de toute hypothèque, constitueraient un revenu de huit mille trois cents francs. On mettrait de côté treize cents francs par an pour les réparations et l'entretien des biens; il resterait donc sept mille francs sur lesquels on prendrait cinq mille pour les dépenses de l'année; et on en réserverait deux mille pour former une caisse de prévoyance.

Elle ajouta:

-- Tout le reste est mangé, c'est fini. Et puis c'est moi qui garderai la clef, vous entendez; et quant à M. Paul, il n'aura plus rien, mais rien; il vous prendrait jusqu'au dernier sou.

Jeanne, qui pleurait en silence, murmura:

-- Mais s'il n'a pas de quoi manger?

-- Il viendra manger chez nous, donc, s'il a faim. Il y aura toujours un lit et du fricot pour lui. Croyez-vous qu'il aurait fait toutes ces bêtises-là si vous ne lui aviez pas donné un sou du commencement?

-- Mais il avait des dettes, il aurait été déshonoré.

-- Quand vous n'aurez plus rien, ça l'empêchera-t-il d'en faire? Vous avez payé, c'est bien; mais vous ne paierez plus, c'est moi qui vous le dis. Maintenant, bonsoir, madame.

Et elle s'en alla.

Jeanne ne dormit point, bouleversée à la pensée de vendre les Peuples, de s'en aller, de quitter cette maison où toute sa vie était attachée.

Quand elle vit entrer Rosalie dans sa chambre, le lendemain, elle lui dit:

-- Ma pauvre fille, je ne pourrai jamais me décider à m'éloigner d'ici.

Mais la bonne se fâcha:

-- Faut que ça soit comme ça pourtant, madame. Le notaire va venir tantôt avec celui qui a envie du château. Sans ça, dans quatre ans, vous n'auriez plus un radis.

Jeanne restait anéantie, répétant:

-- Je ne pourrai pas; je ne pourrai jamais.

Une heure plus tard, le facteur lui remit une lettre de Paul qui demandait encore dix mille francs. Que faire? Éperdue, elle consulta Rosalie qui leva les bras:

-- Qu'est-ce que je vous disais, madame? Ah! vous auriez été propres tous les deux si je n'étais pas revenue!

Et Jeanne, pliant sous la volonté de sa bonne, répondit au jeune homme:

«Mon cher fils, je ne puis plus rien pour toi. Tu m'as ruinée; je me vois même forcée de vendre les Peuples. Mais n'oublie point que j'aurai toujours un abri quand tu voudras te réfugier auprès de ta vieille mère que tu as bien fait souffrir.

«JEANNE.»

Et lorsque le notaire arriva avec M. Jeoffrin, ancien raffineur de sucre, elle les reçut elle-même et les invita à tout visiter en détail.

Un mois plus tard, elle signait le contrat de vente, et achetait en même temps une petite maison bourgeoise sise auprès de Goderville, sur la grand-route de Montivilliers, dans le hameau de Batteville.

Puis, jusqu'au soir elle se promena toute seule dans l'allée de petite mère, le coeur déchiré et l'esprit en détresse, adressant à l'horizon, aux arbres, au banc vermoulu sous le platane, à toutes ces choses si connues qu'elles semblaient entrées dans ses yeux et dans son âme, au bosquet, au talus devant la lande où elle s'était si souvent assise, d'où elle avait vu courir vers la mer le comte de Fourville en ce jour terrible de la mort de Julien, à un vieil orme sans tête contre lequel elle s'appuyait souvent, à tout ce jardin familier, des adieux désespérés et sanglotants.

Rosalie vint la prendre par le bras pour la forcer à rentrer.

Un grand paysan de vingt-cinq ans attendait devant la porte. Il la salua d'un ton amical comme s'il la connaissait de longtemps.

-- Bonjour, madame Jeanne, ça va bien? La mère m'a dit de venir pour le déménagement. Je voudrais savoir c'que vous emporterez, vu que je ferai ça de temps en temps pour ne pas nuire aux travaux de la terre.

C'était le fils de sa bonne, le fils de Julien, le frère de Paul.

Il lui sembla que son coeur s'arrêtait; et pourtant elle aurait voulu embrasser ce garçon.

Elle le regardait, cherchant s'il ressemblait à son mari, s'il ressemblait à son fils. Il était rouge, vigoureux, avec les cheveux blonds et les yeux bleus de sa mère. Et pourtant il ressemblait à Julien. En quoi? Par quoi? Elle ne le savait pas trop; mais il avait quelque chose de lui dans l'ensemble de la physionomie.

Le gars reprit:

-- Si vous pouviez me montrer ça tout de suite, ça m'obligerait.

Mais elle ne savait pas encore ce qu'elle se déciderait à enlever, sa nouvelle maison étant fort petite, et elle le pria de revenir au bout de la semaine.

Alors son déménagement la préoccupa, apportant une distraction triste dans sa vie morne et sans attentes.