Une semaine à la Trappe: Sainte-Marie du Désert

Part 9

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»Dieu, qui nous a ouvert la porte de l’amitié pour arriver jusqu’à vous, afin de vous parler plus familièrement, veut que je vous dise, tout d’abord, que vous étiez depuis longtemps l’objet de mes pensées et de mes prières. J’ai demandé souvent au Seigneur d’incliner vos penchants, de diriger vos efforts et de tourner votre volonté vers lui, qui est le seul, le vrai et le souverain bien. O mon royal ami! vous vous en souvenez, plusieurs fois vous m’avez demandé si jamais prince s’était fait moine...»

Ici, il lui cite l’exemple de Gontrant retiré dans le cloître, et il termine en ajoutant:

«Faites comme lui, venez, et nous sommes prêts à vous recevoir en roi, à vous traiter en roi, et à vous obéir en humbles sujets; venez, et nous prierons le Roi des rois dévotement, pour vous qui de roi serez devenu moine par amour pour lui, afin qu’il vous rétablisse dans vos droits, et un jour le moine deviendra roi, non sur un petit coin de terre pendant un jour ou deux, mais dans le grand empire, au ciel, où votre règne n’aura plus de fin. Ainsi soit-il.»

On enterrait autrefois sous le cloître, ce qui en faisait une salle mortuaire ou _salle des aïeux_: les ancêtres étaient là témoins de tout, au centre du monastère; et, plus d’une fois sans doute, le moine vit le fantôme de la mort, enveloppé de son suaire, sortir du tombeau et s’asseoir sur la pierre sépulcrale, pour faire la leçon aux vivants et rappeler le moine à son devoir. Le cloître ressemblait donc à cette chambre réservée aux ancêtres, dans nos vieux manoirs, autour de laquelle on plaçait les portraits de famille. On nommait cette chambre _la salle des aïeux_, où le descendant d’une illustre race n’entrait jamais sans sentir battre son cœur, et sans entendre une voix mystérieuse qui disait à son oreille que _noblesse oblige_.

XVIII

Bénédiction d’un abbé.

Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur.

C’était en 1837: dom Etienne venait de se démettre de sa charge d’abbé; sa démission fut acceptée. L’élection de son successeur eut lieu le 31 octobre de la même année; elle avait été présidée par le R. P. dom Joseph-Marie, abbé de la Grande-Trappe, alors supérieur de la congrégation en France. Quelque temps après, l’élection fut confirmée à Rome, et enfin la bénédiction du nouvel abbé se fit le 22 avril 1838.

Nous croyons donc, tout en complétant notre _Semaine à la Trappe_, être agréable à nos lecteurs en leur racontant les cérémonies de la bénédiction d’un abbé.

«L’ordinaire du lieu, Mgr de la Tourelle, occupait alors le siége épiscopal de Valence; mais son grand âge et ses infirmités ne lui permettant pas de voyager, on s’adressa à Monseigneur l’archevêque d’Avignon, métropolitain de la province. Mgr Dupont se prêta aux vues des solitaires d’Aiguebelle avec une bienveillance qui ne s’effacera jamais de leur souvenir; ils lui en conservent une vive reconnaissance.

Le moment de l’arrivée du prélat avait été prévu; les religieux avaient fait tous les préparatifs que comporte l’austérité de leur institution, pour y mettre toute la solennité possible. Déjà depuis quelques jours, ils s’étaient occupés, à l’aide des arbustes verts et des plantes odoriférantes dont les alentours de leur solitude sont abondamment fournies, d’élever, en face de la grand’porte du monastère, un arc de triomphe; on avait tapissé de verdures et la cour et toute la longueur du cloître que Sa Grandeur devait parcourir, le tout agréablement parsemé, car les bons pères s’y entendent, de devises heureusement choisies, et tracées en lettres élégamment formées de pétales de fleurs, ce qui faisait une agréable variété. L’église était parée comme aux plus beaux jours de fête.

Deux religieux prennent les devants pour aller à sa rencontre. Les cloches de l’abbaye se mettent en branle, en même temps toute la communauté part processionnellement de l’église. En tête marche le diacre portant la croix processionnelle; elle est toute simple, d’un bois assez mal poli, et surmontée d’un Christ, également de bois, mais peint. Ensuite vient le supérieur au milieu de tous ses officiers: il est en chape et tient des deux mains un crucifix. Les plus anciens religieux portent le dais. Par honneur pour la présence d’un évêque, le père abbé ne veut pas sa crosse: elle est demeurée accrochée au chœur, au-devant du siége abbatial; mais il porte son anneau et son humble croix pectorale qui est suspendue à un cordon violet. En ce jour, comme aux grandes fêtes, il a sorti sa belle croix et sa belle crosse; elles sont d’un bois un peu plus fin, du moins mieux travaillé. Tous les religieux viennent à la suite, chacun à son rang; ils marchent gravement et sans rien chanter. Lorsque le prélat paraît, tous se prosternent, et après que Sa Grandeur a prié quelques instants sur le prie-Dieu qu’on lui a préparé sous l’arc de triomphe, le supérieur seul, debout, s’avance vers elle, lui fait baiser le crucifix qu’il tient entre ses mains, lui présente l’aspersoir, puis l’encens à bénir, puis l’encense.

«Il y eut ici une circonstance qui ne se rencontre pas dans les réceptions ordinaires des évêques, et que nous devons rappeler, parce qu’elle fit une impression touchante sur tous ceux qui en furent témoins; nous voulons parler de cette démarche du vénérable et bon père dom Etienne, qui tenant par la main son successeur, le présentait avec l’expression du bonheur à la bénédiction de l’archevêque. Sa Grandeur, déjà attendrie de ce qu’elle voyait, ne put contenir plus longtemps l’émotion qui l’oppressait; elle laissa échapper quelques larmes.

»Le révérend père abbé adresse alors quelques mots au prélat; la procession reprend le chemin de l’église en chantant un répons analogue, et, lorsque chacun a pris sa place, le supérieur entonne le _Te Deum_, qui se chante très-solennellement. Enfin, après la collecte, la communauté, toujours dans le même ordre, conduit le prélat au chapitre, et, selon que le prescrit le rituel de la congrégation, le maître des cérémonies chante avec flexes, devant Monseigneur, un chapitre des Epîtres de saint Paul à Tite sur les principaux devoirs des évêques; ensuite Monseigneur dit quelques mots d’édification[13], et, après qu’on a reçu sa bénédiction, on le conduit à son appartement.

[13] Dans sa réponse, Mgr Dupont fit allusion à cette pratique de la sainte règle, et remercia avec beaucoup d’esprit les religieux de lui avoir fait la leçon.

»Ce cérémonial, littéralement prévu par les règlements de la congrégation, comme le sont, du reste, et dans tous leurs détails, toutes les observances religieuses, fut exactement suivi à l’égard de Monseigneur l’archevêque d’Avignon.

»C’est encore de cette manière qu’on a reçu depuis Monseigneur Chatrousse, évêque de Valence, lorsqu’il a fait sa visite à l’abbaye, et lorsque, en dernier lieu, Sa Grandeur est allée dans cette solitude faire une retraite. Le prélat a bien voulu vivre comme les Trappistes, assister à leurs offices de nuit, partager la frugalité de leurs repas, user de leur vaisselle plate, et boire dans leurs écuelles.

»Le lendemain, qui était le dimanche du Bon-Pasteur, on procéda à la cérémonie qui avait attiré Monseigneur au monastère. Elle fut des plus solennelles. Elle diffère peu de celle qui est prescrite pour la consécration des évêques. Les deux abbés, le démissionnaire et le nouveau titulaire, avaient leur crosse et leur mitre. Il était beau de voir deux moines en mitre! Il semblait à ces bons pères qu’ils portaient une couronne d’épines[14]. L’évêque de Valence avait employé ses grands vicaires pour le représenter. Une population nombreuse accourut à Aiguebelle. Ce jour-là, toutes les bonnes familles des environs se prêtèrent pour venir au secours du monastère avec un empressement qui décelait tout l’intérêt qu’elles lui portent. Après la cérémonie eut lieu la réfection. Tout le monde ne put pas trouver place dans l’immense réfectoire du couvent; on en fit entrer autant qu’il fut possible; tous les autres furent servis à l’hôtellerie. Mais malgré la solennité de la fête on n’y dérogea pas à la règle commune; la simplicité de la table et la frugalité des aliments firent tout l’ornement du festin monastique. Ces austères pénitents sont comme le Dieu qu’ils servent, immuables dans le culte qu’ils lui rendent; il n’y a pas de jour de fête qui les dispense du sacrifice de privation et de pénitence qu’ils ont coutume de lui offrir.

[14] Quoique les abbés de la Trappe aient le privilége des pontificaux, ils n’en usent que dans des occasions excessivement rares.

»Ensuite, chacun se retira, emportant un sentiment d’édification; plusieurs répétaient quelques lignes laissées sur le registre de l’hôtellerie par un de nos orateurs les plus distingués de la capitale, et dont ils cherchaient à pénétrer le sens: «Allez, censeurs de nos frivolités, votre aspect tourmente le monde comme une sublime et désolante ironie: allez, vous avez bien compris le mystère de la vie.»

XIX

Allez à la Trappe.

Le cloître est un vaste camp où l’on s’exerce au métier de la vertu sous les drapeaux du Christ.

(S. J. CHRYSOSTÔME.)

«Il est dans la vie des moments de lassitude, de découragement et d’ennui qui viennent parfois, en allongeant les heures, doubler le temps de la journée; on regarde sa pendule, l’aiguille ne marche plus, le cadran marque toujours la même heure; et la minute dure un siècle; on languit dans l’irrésolution de toutes choses, l’existence devient pesante, on éprouve le besoin de changer d’atmosphère.»

En allant une semaine à la Trappe, on échappe, pieuse évasion, au tumulte du monde, on se soustrait à toutes les misères de la vie humaine, et on va, loin du monde, du bruit et des soucis, reprendre haleine, ranimer ses forces, avant de continuer sa route sur le chemin de la vie.

Après avoir assisté à une homélie de saint Jean Chrysostôme, sur la sainteté de l’état religieux, l’empereur Théodose sortit de la ville pour aller visiter un ermite, marchant seul, sans escorte à ses côtés, afin de n’être pas reconnu. Il entre dans la cellule du solitaire, regarde et ne voit que du pain sec dans une corbeille. L’empereur s’incline pour recevoir la bénédiction de l’anachorète et demande à partager son repas. Le saint ermite prend de l’eau dans une écuelle, y met deux grains de sel et en offre.--Me connaissez-vous? dit l’empereur.--Peu importe, répondit-il en souriant, Dieu sait qui vous êtes; la charité me dit que vous êtes mon frère, prenez.--Heureux ermite, vous avez plus de bonheur dans cette grotte solitaire que l’empereur sur son trône. Théodose lui-même vous le dit en portant envie à votre sort; il cacherait volontiers sa tête sous le froc, moins lourd à porter que la couronne.

On le comprend à ce langage, l’empereur avait senti la vanité du faste et des grandeurs, à côté de ce moine qui, ignorant les choses du siècle, les cérémonies de l’étiquette, recevait, indifféremment assis à terre, les rois chez lui.

Eh bien, lecteurs, je vous propose la même promenade, une visite à la Trappe; vous pourrez, comme Théodose, partager le repas de l’anachorète, goûter l’eau salée de son écuelle, y tremper votre pain, et la saveur en sera peut-être meilleure que vous ne pensez. Votre santé n’en souffrira pas; votre corps s’y reposera dans la sobriété de toutes choses; mais ce qui surtout y gagnera en vigueur, en énergie, en bien-être, c’est votre moral, dont les forces ont besoin d’être remontées quelquefois, comme les rouages de la pendule de saint François de Sales, qui ne _sonnait plus_, disait-il, _les heures de la ferveur_. Quand le marin, désireux d’échapper aux tempêtes de l’Océan, veut arrêter la marche de son vaisseau, fatigué de ramer, il cingle vers le port, où le murmure des vagues ne viendra plus troubler son repos.

O vous, qui que vous soyez, qui aurez la facilité d’aller visiter un des monastères de la congrégation de la Trappe, ne négligez pas de vous procurer cette consolation: si vous le pouvez, faites-y quelques jours de retraite, vous aurez lieu d’en être satisfait; si vous ne pouvez pas vous déterminer à y faire d’exercices spirituels, allez-y toujours, ne serait-ce que par curiosité, vous ne laisserez pas d’en retirer quelque profit. Ce ne sont pas des discours pathétiques que vous entendrez dans ce séjour du recueillement et du silence; mais ce silence même, ce recueillement parleront à votre cœur et lui feront entendre un langage bien éloquent: tout prêche à la Trappe, jusqu’aux murailles, qui sont couvertes de sentences dont le sens profond pénètre les cœurs les plus insensibles. _Fuis le monde, Arsène, et tu seras sauvé_: tel est le salut que donne par écrit, à tout étranger qui arrive, la porte d’entrée des cloîtres d’Aiguebelle. En effet, ce frontispice contient l’abrégé de ce qui se passe dans ce sanctuaire, où tout respire le mépris des vanités du monde et les précieux avantages de la solitude, dans l’intérêt du salut éternel. Tout y fait impression, et ces impressions sont salutaires et durables. A l’aspect de ces visages austères, de cet extérieur recueilli, de ces hommes, en un mot, que la ferveur de la pénitence prive volontairement de l’usage de leurs sens, et rend pour ainsi dire aveugles, sourds et muets par choix, on a de la peine à revenir de sa surprise et de son admiration; cet étrange contraste avec ce qui se passe de si opposé dans le monde, frappe et étonne. On est presque tenté de douter s’ils appartiennent encore à la race vivante, ou si la trompette du dernier jour n’a pas sonné pour eux.

Il est impossible d’aller faire un voyage à la Trappe et de n’en pas revenir meilleur. L’idée de tout ce qu’on a vu poursuit partout, soutient dans les circonstances difficiles de la vie, fait éviter les actions mauvaises et détermine plus d’une fois à en faire de bonnes.

Ajoutons que cette vue suffit quelquefois pour porter à des résolutions généreuses.

Tous les hommes, sans doute, ne doivent pas fuir le monde pour aller dans la solitude, mener une vie d’anachorète; mais il y a bien quelques âmes que Dieu y appelle, et qui auront une grande facilité pour se sanctifier si elles suivent sa voix, mais aussi qui éprouveront des difficultés épouvantables pour se sauver, si elles résistent. Il vous importe donc, ô vous qui vous sentez attiré au désert, de bien discerner l’esprit qui vous agite. Si c’est véritablement celui de Dieu, votre vocation est trop sublime pour que Dieu ne vous accorde pas toutes les lumières qui doivent éclairer la marche que vous devez suivre. Peut-être vous ne verrez pas bien clair d’abord: mais soyez fidèle, Dieu vous tracera lui-même la voie par où vous devez marcher: il a mille moyens pour cela.

Lorsque le moment sera venu, que vous vous sentirez intérieurement touché de la visite du Seigneur, et pressé d’immoler la victime qu’il demande de vous, gardez-vous d’hésiter encore, mais armez-vous de courage et consommez le sacrifice. C’est une avance que Dieu vous a faite; si vous êtes fidèle à y correspondre, vous voilà fixé dans le bien; et Dieu, content de votre générosité, vous donnera un surcroît de grâces qui vous feront avancer de vertus en vertus.

Car, ne vous y trompez pas, vous tous qui pouvez vous trouver dans ce cas: d’après tous les Pères de la vie spirituelle, il est des temps et des moments que Dieu s’est réservés dans sa miséricorde, et qu’il a fixés pour chacun de nous, pour accomplir les desseins qu’il a sur nous et que sa grâce nous suggère; malheur à nous, si nous manquions de fidélité! Qu’est-ce qui fit tous les malheurs et la réprobation du peuple juif? C’est de ne pas avoir connu le temps de la visite du Seigneur; il y eut pour chaque juif en particulier un de ces instants critiques, où il s’agissait de reconnaître ou non Jésus pour le Messie. Ceux qui furent infidèles en cette rencontre, résistèrent depuis aux plus grands miracles, et ils finirent par le crucifier comme un blasphémateur. Exemple terrible qui, par malheur, ne se renouvelle que trop souvent; car nous ressemblons tous plus ou moins aux juifs, et Dieu tient toujours la même conduite dans la distribution de ses grâces, mais bien plus dans la grâce si décisive de notre vocation.

_Si labor terret, merces magna nimis invitet._ Ne vous laissez point effrayer par le silence, le jeûne, les veilles... Ce qui coûte d’abord à la nature, devient facile ensuite; on y trouve même du goût et de la joie; la grâce est si puissante qu’elle adoucit les choses les plus amères. Plus un ordre est austère, plus on y a de contentement et de vrai bonheur. Si donc Dieu, riche en bonté et en miséricorde, vous appelle à un si saint état, faites comme cet homme de l’Evangile, qui, ayant trouvé une perle d’un grand prix, donne tout pour l’avoir, c’est-à-dire se donne lui-même, dit saint Bernard, pour la posséder en sûreté: _Pro quâ universa dare debemus, id est, nosmetipsos._ Puis il ajoute dans un grand sentiment d’admiration: _O margarita præfulgida, religio pretiosior auro, religio gratissima et toto corde perquirenda! O religio habitaculum Dei et angelorum ejus! Vita beata, vita angelorum! Verè religio est paradisus; o homo, fuge homines, fuge seculum, religionem elige, et salvaberis!_ Pourquoi votre salut est-il assuré dans la religion? poursuit le même saint qui suivait précisément la même règle que l’on observe aujourd’hui à la Trappe. Il répond que c’est parce que dans la religion l’homme vit plus saintement, tombe plus rarement, se relève plus promptement. N’est-ce pas encore là, continue-t-il, qu’il reçoit plus souvent la douce rosée de la grâce et de la consolation céleste, _irroratur frequentiùs_; qu’il repose plus paisiblement, _quiescit securiùs_; qu’il meurt avec plus de confiance, _moritur fiduciùs_; qu’il demeure moins de temps dans le purgatoire, _purgatur citiùs_; enfin, qu’il reçoit une plus grande récompense dans le ciel, _prœmiatur copiosiùs_?

Le sacrifice n’est pas bien grand, quand on considère le peu qu’on laisse en quittant le monde et ce qu’on gagne en entrant dans la religion; d’un côté, il n’y a qu’illusion, mensonge, tromperie, peines de l’esprit et du cœur; de l’autre côté, il y a le calme, la paix et le bonheur. S’il faut faire des efforts pour surmonter les obstacles qu’on rencontre avant de faire le dernier pas, s’il faut faire violence à la nature et rompre les liens les plus chers, Dieu est là; il nous soutient par sa grâce; il nous encourage par l’exemple de son divin Fils, qui a marché le premier dans la voie des sacrifices et des souffrances, quoiqu’il fût parfaitement innocent. On s’expose dans le monde aux plus grands dangers, pour acquérir des biens passagers et méprisables, ou pour obtenir une gloire qui n’est que de la fumée; pourquoi ne ferait-on pas quelques sacrifices pour avoir les seuls biens véritables, ceux qui sont dignes de notre estime, la seule vraie gloire, celle qui consiste à servir et à aimer Dieu?

Je le répète en terminant: Allez, lecteurs, allez à la Trappe; vous y trouverez une cellule pour vous recevoir, une règle pour vous diriger, une nourriture pour vous fortifier, des religieux pour vous édifier, et un père trappiste pour vous entendre.

XX

Conclusion.

O maison aimable et sainte! On a bâti sur la terre d’augustes palais, on a élevé de sublimes sépultures, on a fait à Dieu des demeures presque divines; mais l’art et le cœur de l’homme ne sont jamais allés plus loin que dans la création d’un monastère.

(LE R. P. LACORDAIRE.)

L’heure fixée pour mon départ ayant sonné, j’embrassai le R. P. hôtelier en lui déposant dans la main l’offrande du pèlerin. Je quittai Sainte-Marie du Désert, pénétré de respect et d’admiration.

Maintenant, lecteurs, si nous avons fait une description un peu détaillée de ce qui se fait dans un couvent de trappistes, c’est que nous avons travaillé en vue d’une œuvre sainte et afin de rendre plus fréquentes à la Trappe les visites de ceux qui ne la connaissent pas; puis nous nous sommes rappelé que chacun se doit à tous, même au prix de ses répugnances et de son amour pour l’obscurité, et nous avons écrit sous l’inspiration d’une pensée de foi, de sympathie et d’utilité.

Nous n’avons pas cherché à prouver qu’à la Trappe _seulement_ se trouve le bonheur; mais nous dirons cependant, avec vérité, que, même quand on l’habite comme simple voyageur, on y trouve la paix, le repos, de bons conseils et de bons exemples, _cum sancto sanctus eris_.

Ce livre n’est ni un résumé philosophique, ni une polémique littéraire, ni une histoire sur l’ordre des Trappistes; nous vous croyons, lecteurs, trop bons chrétiens, pour en vouloir à de pauvres religieux qui partagent tout leur temps entre la prière, le travail des mains, l’étude et la culture des terres, et qui, même en leur qualité d’hommes inutiles, rendent en réalité plus de services que bien des gens de notre monde. Notre intention a été simplement de faire connaître les Trappistes, pour vous rendre plus facile et peut-être plus attrayante une visite que, dans un de vos moments perdus, vous voudrez bien faire à l’un de leurs monastères.

_Magnificat anima mea Dominum._

FIN

--LILLE, TYP. J. LEFORT, MDCCCLXVIII.--