Une semaine à la Trappe: Sainte-Marie du Désert

Part 8

Chapter 83,804 wordsPublic domain

Les jeûnes sont presque continuels à la Trappe; en effet, les règlements portent que la viande, les œufs et le beurre demeurent interdits à tous ceux qui sont en santé; le poisson l’est à tout le monde; l’huile est permise aux malades et à l’assaisonnement de la salade. Les portions de la communauté se composent de légumes, de racines, d’herbes et de laitage, avec cette restriction que, durant l’avent et le carême, tous les autres jours de jeûne d’Eglise et tous les vendredis de l’année, hors le temps pascal, on ne sert aucun laitage au réfectoire, et on n’en met que dans les portions: tout s’assaisonne alors au sel et à l’eau. Les cuisiniers doivent accommoder les mets le plus simplement qu’ils peuvent, sans y faire entrer aucune espèce d’épices. Pendant les deux tiers de l’année, on ne fait qu’un seul repas à la Trappe: il se compose d’une soupe, d’une portion assaisonnée comme je viens de le dire, de douze onces de pain et d’une hémine de demi-vin. On ajoute aussi quelques fruits pour dessert, excepté les jours de jeûne d’Eglise et les vendredis qui ne tombent pas dans le temps pascal.

Le P. Debreyne, médecin de la Grande-Trappe, dit que cet austère régime, que l’on croit généralement propre à abréger la durée de la vie humaine et à détruire les santés les plus robustes, est au contraire un vrai moyen de santé et de longévité. Il affirme que pendant une période de vingt-sept ans il n’a pas rencontré chez les religieux de la Grande-Trappe un seul cas d’apoplexie, d’anévrisme, d’hydropisie, de goutte, de gravelle, de pierre, de cancer, de scorbut. Le choléra n’a jamais envahi aucune maison de l’ordre, tandis qu’il faisait de grands ravages dans les environs. Il est de notoriété, dans le pays, que les épidémies s’arrêtent au seuil de l’abbaye.

Dans les causes de cette espèce d’immunité contre un grand nombre de maladies, dont jouissent les religieux de la Trappe, il est sans doute nécessaire de faire entrer en ligne de compte la vie paisible et calme que mène le religieux, l’absence des noirs soucis, des passions tristes et dépressives, des humeurs sombres et chagrines; mais aussi n’est-ce pas la condamnation la plus éclatante de notre vie sensuelle, de notre intempérance, de nos désordres, de nos passions, qui détruisent le plus souvent la vie dans son principe.

«Considérez, dit le docteur Debreyne, chez les amateurs de bonne chère et les gastrolâtres modernes, ces immenses perturbations physiques; portez vos regards attristés sur ces corps obèses, blasés et bouffis, dont les organes digestifs sont brûlés et corrodés par d’incessantes ingurgitations de viandes et de boissons les plus irritantes et les plus propres à produire les maux les plus graves et les plus incurables. Est-il possible que l’organisation humaine la plus forte résiste longtemps à l’impression délétère et toxique de tous ces principes de dissolution et de mort, à ces chocs brusques et à ces collisions violentes d’un sang enflammé et de la mollesse des tissus organiques. On peut en quelque sorte comparer ces vastes corps-machines qui ne cessent jamais de fonctionner et de digérer, aux machines si compliquées de nos usines, que la multiplicité des rouages et la vélocité des mouvements, dérangent, détraquent et brisent si souvent.»

Qu’on n’aille pas m’accuser de préconiser exclusivement le régime végétal et me soupçonner d’être un disciple de Pythagore. L’homme est fait pour une alimentation complexe, la structure de son appareil digestif est là pour le prouver; mais on peut soutenir qu’il supporte plus facilement la privation absolue de viande que de végétaux.

A commencer du 14 septembre jusqu’au carême, cet unique repas se prend à deux heures et demie, c’est-à-dire douze heures après le moment où les religieux se lèvent; en carême, il est retardé jusqu’à quatre heures un quart: les troubles de fonctions digestives sont très-rares dans la communauté. Le reste de l’année est le temps où le trappiste se restaure; mais on trouvera peut-être le régime que l’on suit alors assez sévère, car il diffère encore beaucoup de celui que suivent dans le monde, pendant le carême, les familles les plus régulières; alors le dîner commence à midi et le soir on sert une collation. Les plus grandes fêtes ne jouissent d’aucun privilége; elles suivent toutes la loi commune. Le seul dimanche et le jour de Noël sont exceptés. Il est expressément défendu de rien servir d’extraordinaire, sous quelque prétexte et en quelque occasion que ce soit, comme un jour de profession, bien moins encore les jours qui précèdent l’avent et le carême.

Le premier jour de la sainte quarantaine, alors que pour le reste du monde se fait l’ouverture de la pénitence par l’imposition des cendres, eux aussi procèdent à cette cérémonie, qui est en même temps le commencement d’observances plus austères. Les religieux s’avancent nu-pieds, lentement, deux à deux, les yeux baissés, en psalmodiant des antiennes; leurs bras sont pendants, les manches de leurs coules abattues, ils viennent successivement, avec de profondes inclinations, se prosterner devant le révérend père, en qui ils vénèrent le représentant de la Divinité. Il grave, en caractères de cendres, sur leurs larges tonsures, l’arrêt de leur dissolution prochaine; c’est une sentence de mort prononcée sur des morts, puisqu’ils ont renoncé à tous les avantages de la vie. Aussi ne se préoccupent-ils pas beaucoup des terreurs que naturellement rappelle la pensée de la mort, mais ils gémissent pour tant de pécheurs dans le monde qui vivent comme ne devant jamais mourir.

Ce n’est là que le prélude de toutes leurs expiations, pendant ce temps des miséricordes du Seigneur. Tous les vendredis, qui sont pour eux des jours plus spécialement consacrés à des pratiques encore plus pénibles, ils font, dans leurs cloîtres, la procession des psaumes pénitentiaux. Les trois derniers vendredis du carême, ils jeûnent au pain et à l’eau; on n’a pas oublié que durant la sainte quarantaine ils ne prennent leur unique repas que le soir, vers le coucher du soleil, comme les chrétiens de la primitive Eglise. Avant de partir, le supérieur dirige l’intention qu’ils doivent se proposer; ce sont, tantôt les divers besoins de l’Eglise, tantôt le maintien de la paix, la conservation et l’augmentation de la foi; quelquefois ils sollicitent des jours prospères pour les familles, des bénédictions pour les Etats, et toujours leurs semblables sont intéressés et associés à leurs œuvres.

Le vendredi saint, ils semblent vouloir faire au Ciel une sainte violence en faveur de tous les coupables; après avoir longuement chanté leur office de la nuit, vers quatre heures du matin, ils disparaissent silencieux: il ne nous est pas permis de les suivre dans ces asiles secrets où Dieu seul est témoin des saintes rigueurs qu’ils exercent sur leurs corps. Mais on est frappé de les voir redescendre bientôt, graves, nu-pieds; ils demeurent ainsi presque toute la journée. Il faut les avoir vus, ces pénitents, car il n’est pas possible de les peindre, pendant cette longue et fervente récitation de tout le psautier et pendant l’imposante cérémonie de l’adoration de la Croix!

Indépendamment de ces circonstances particulières, de temps en temps, le révérend père assigne à tels ou tels religieux le but spécial dont ils devront s’occuper dans leurs exercices de piété: c’est quelquefois la conversion d’un tel nombre de pécheurs qu’ils doivent demander à Dieu, le succès des entreprises qui intéressent la gloire de Dieu et le bien des peuples. Il y a, sur la porte du chapitre, une pancarte où tous les religieux sont distribués par séries, et à chaque série correspond une intention particulière qui devra les préoccuper spécialement dans leurs prières. Ainsi, la première série est chargée de solliciter les bénédictions du Ciel pour les évêques, les divers pasteurs des âmes et pour toutes les communautés religieuses. La seconde a mission de provoquer les grâces du Seigneur sur toutes les personnes constituées en dignité ou chargées de quelque partie que ce soit de l’administration civile, ainsi des autres. Toujours le prochain entre en participation des œuvres de piété qui se pratiquent à la Trappe.

Il est certaines époques de l’année, plus spécialement marquées dans le monde par la dissipation. Oh! qu’il est sublime alors, le trappiste qui s’humilie et prie pour les pécheurs; qu’il est sublime surtout, lorsque, à l’heure des ténèbres, des orgies et des désordres de toute espèce, seul, avec ses frères, pendant que tout dort dans la nature, à l’exception des prévaricateurs, il lève vers le Ciel ses mains suppliantes et pures, et demande grâce!...»

Il n’y a pas d’âge déterminé pour entrer chez les Trappistes. On accueille avec charité les personnes qui se présentent, aussi bien à l’âge de dix-sept ans qu’à l’âge de cinquante ans; on demande surtout de la bonne volonté à suivre la règle. A l’exemple de Jésus-Christ, les pères trappistes reçoivent, à la onzième heure comme à la première heure, ceux qui veulent véritablement travailler à la vigne du Seigneur.

Les charges principales parmi les Trappistes sont: celles d’abbé, de prieur, de sous-prieur, de cellérier, de maître de novice, et de portier.

XVI

A quoi servent les moines.

Que de fois, près de vous, on a posé ou on posera cette question, par irréflexion ou par perversité: A quoi servent les moines, les religieux et les religieuses?

A quoi servent les moines? Je vais vous le dire, à vous jeunes gens ou hommes de bonne volonté, de droiture de cœur et de justesse d’esprit. C’est à vous, à vous seuls, que je vais parler, persuadé que vous serez convaincus lorsque vous aurez lu ce chapitre.

La vie monastique date des premiers temps du christianisme. Alors que le paganisme finissait, mais que ses ténèbres impures étaient encore dangereuses, des hommes qui voulaient conserver et transmettre les lumières chrétiennes dans leur pureté, leur sainteté primitives, se retiraient au désert; et, de temps en temps, plus éclairés et plus forts dans leur foi, ils quittaient la Thébaïde et revenaient se mêler aux multitudes qu’ils étonnaient, évangélisaient et convertissaient.

L’empire romain croula sous les coups répétés que lui portèrent des populations barbares, venues de tous les coins de l’horizon. La foi, la civilisation, les lettres, les arts, l’agriculture parurent un instant menacés de périr dans le naufrage de toutes choses. Mais, au moment de l’invasion et de la conquête barbares, des hommes de foi allèrent se cacher dans les plus sombres forêts, les gorges secrètes des montagnes et les plus lointaines vallées. Là, ils conservèrent le dépôt précieux des enseignements chrétiens et, à l’heure propice, la rapportèrent aux conquérants apaisés. Ce sont les moines qui ont adouci les mœurs du Goth, du Franc, du Hun et du Normand, qui ont défriché leurs terres et leur ont enseigné la culture de l’esprit.

Plus tard, l’Orient, conquis par les soldats de Mahomet, le faux prophète, menaça l’Occident où régnait Jésus-Christ, le vrai Dieu. Le Croissant et la Croix, le Coran et l’Evangile se trouvaient en présence. Les peuples de l’Occident, au nom de la vérité chrétienne, s’armèrent pour résister aux mensonges de l’islamisme répandus par des légions victorieuses. L’élite des nations civilisées voulut se dévouer exclusivement au service militaire de la foi. De là, les ordres célèbres de la chevalerie chrétienne, les chevaliers de Malte, les Templiers, les Teutoniques.

On me dira sans doute: Oui, les moines ont été utiles; bien aveugle serait quiconque tenterait de le nier. Mais s’ils ont été utiles autrefois, n’ont-ils pas fait leur temps? Aujourd’hui, à quoi servent-ils?

Oh non! ils n’ont pas fait leur temps. Hélas! aujourd’hui, peut-être plus qu’autrefois, ils sont nécessaires. Etudiez notre monde du XIXe siècle. Combien, sous toutes les formes, y trouverons-nous d’égoïsme. Au couvent, grâce à Dieu, il n’en est pas ainsi: on n’y rencontre que le sacrifice, l’abnégation, le dévouement partout et toujours. La société qui nous entoure n’exhale que l’amour-propre, la vanité, l’orgueil, autre forme de l’égoïsme. Le monastère enseigne, commande et pratique l’humilité, autre forme du sacrifice. Les hommes qui appartiennent au monde se livrent d’ordinaire aux appétits matériels. Un mot résume la vie d’un grand nombre: la jouissance qu’ils ambitionnent, recherchent, aspirent sans mesure comme sans calcul des moyens et des résultats.--Le moine se dégage de tous les attachements infimes. La privation est sa loi, la macération sa compagne, la mortification son plaisir.--Au milieu de la vie du monde, on s’égare, on se trouble, on se perd dans le tourbillon des intérêts humains. Au couvent, on s’élève au-dessus de la terre pour vivre dans la région supérieure des intérêts divins. Dans le monde, à chaque pas de son chemin, dans toutes les conditions de l’existence, on rencontre des désabusés de la vie, aigris, découragés, perdus. Si ces désabusés ont le sens et le courage de se réfugier dans un monastère, ils y trouveront le calme, la paix, la quiétude et le bonheur, comme le matelot qui, ballotté sur la pleine mer, dans un jour de violente tempête, a pu regagner le port où il est à l’abri des vents déchaînés et des flots en émoi. Le monde est un champ d’erreurs, un théâtre de fautes, de perversités et de crimes. Le monastère est un asile où tout est pur, simple, droit, honnête et régulier. Dans le monde, que de mal commis au grand soleil! Le mal que le monde étale excite les colères divines. Le bien que le monastère cache les conjure et les apaise.

Et maintenant, est-ce qu’il n’y a plus de pauvres, d’infirmes, de malades, de filles livrées au désordre, pour déclarer inutiles les Filles de la Charité, les Petites Sœurs, les Dames du Bon-Pasteur? N’y a-t-il donc plus d’enfants à former et à instruire, pour déclarer inutiles les Jésuites et les Frères des Ecoles chrétiennes? Qui donc évangélisera nos grandes villes et nos bourgades, si vous déclarez inutiles les Dominicains et les Capucins? Qui donc priera pour les personnes affligées et les pécheurs, si vous déclarez inutiles les Carmes et les Trappistes? Nous ne finirions pas si nous voulions nommer tous les religieux et les religieuses dont les prières, les vertus, les services sont pour l’humanité une source de lumières, de consolations et de bienfaits.

Enfin, les moines ont formé notre agriculture, bâti nos vieilles cathédrales, conservé le trésor des sciences, civilisé les barbares, porté le nom chrétien et la foi, par leurs missions, dans les pays sauvages, encouragé et cultivé tous les arts. Il y eut même au moyen-âge un institut de moines qu’on appelait les frères pontifes, parce qu’ils se consacraient à la construction des ponts et à la réparation des grands chemins.

Les religieux trappistes mènent encore la vie des moines de la Thébaïde. Ils défrichent les terres incultes, et, sur un sol qui n’avait jamais produit que des ronces, ils trouvent, dans leurs travaux bénis de Dieu, les moyens de nourrir des légions de pauvres. Les Trappistes sont des êtres inutiles et insensés. Inutiles! et tous les jours ils reçoivent, dans leurs saintes maisons, des jeunes gens qui entrent avec la pensée du suicide et qui y trouvent dans une longue paix l’oubli de douleurs profondes. Inutiles! et ils propagent toutes les bonnes cultures, et leur cloître est un comice agricole permanent. On les traite d’insensés, eux qui préfèrent l’immortalité, le bonheur éternel, à des biens et à de vains plaisirs d’un jour.

Grand nombre de catholiques, en appelant les Trappistes moines inutiles, ne veulent pas dire par là, sans doute, qu’ils mènent une vie oisive, puisque ces religieux sont continuellement occupés et pendant le jour et pendant une bonne partie de la nuit; ils ne prennent d’autre repos que celui qui peut se trouver dans la transition d’un exercice à l’autre. Mais, dit-on, ce ne sont que des exercices de contemplation, dont la société n’a que faire: vous vous trompez, vous tous qui vous permettez un tel propos. Et d’abord, si les religieux trappistes chantent les louanges du Seigneur, s’ils se livrent aux saintes ardeurs de la prière, ils y consacrent un temps que le reste des hommes donne au repos, et qu’un grand nombre consument en inutilités et peut-être en prévarications de tout genre.

Ils se trompent, ceux-là qui se figurent que les bonnes œuvres et les pieuses austérités des hommes de bien sont inutiles au reste de la société. Nous pensons avoir affaire ici à des chrétiens qui ont la foi: eh bien! leur dirons-nous, n’est-ce pas d’en haut que nous viennent les prospérités, les saisons favorables, les rosées fécondes? Et qu’est-ce qui agit sur le cœur de Dieu pour en obtenir ces bienfaits? Serait-ce la puissance de nos efforts, ou plutôt ne sont-ce pas les humbles supplications et la vie pénitente des âmes justes? Une tradition fondée sur une révélation digne de foi nous assure que sainte Thérèse a, par ses prières et sans sortir de son cloître, converti autant d’âmes que saint François-Xavier dans les Indes et le Japon.

Sodome aurait obtenu grâce, si elle avait eu un petit nombre de justes dans son enceinte. Qui peut assurer que notre patrie n’est pas redevable de sa conservation aux pieux cénobites qu’elle possède?

Autrefois le Seigneur envoya un prophète à la ville de Ninive et lui annonça sa destruction très-prochaine. Ninive ne fut pas détruite de ce coup, parce que le Seigneur avait posé une condition: «Si ses habitants ne faisaient pas pénitence.» De même, les fléaux qui ont menacé notre patrie ont bien pu être conjurés par ce grand nombre de quarantaines, de jeûnes au pain et à l’eau, de cilices..., exercés pour ce motif par les personnes pieuses, et notamment dans les monastères. Non, l’égoïsme n’est pas le vice dominant de la Trappe: les religieux y travaillent, sans doute, à expier leurs propres fautes et à s’assurer des miséricordes du Seigneur, mais ils s’intéressent aussi pour le salut de leurs proches, de leurs amis; ils prient pour la France. Toute leur vie est une expiation continuelle. Souvent ils se placent entre le vestibule et l’autel, et supplient le Dieu des miséricordes d’avoir pitié de son peuple, de ne pas lancer sur les coupables les courroux de sa colère: _Parce, Domine, parce, populo tuo; ne in æternum irascaris nobis._

Ah! oui, les moines sont utiles, très-utiles. Ils servent beaucoup. Demandons au Ciel qu’il nous en envoie, en disant: Mon Dieu, envoyez-nous des saints.

XVII

Le cloître.

«Le mot cloître, en prenant la partie pour le tout, est synonyme de monastère, d’après le langage reçu dans le monde, qui l’emploie trop souvent en mauvaise part. Cependant le mot cloître ne désigne, par sa signification véritable, que la galerie intérieure qui relie ensemble les divers corps de la bâtisse, servant de passage commun, d’issue pour aller d’un endroit dans un autre.»

«Il ne faut pas, a dit un écrivain, se représenter le cloître tel qu’il règne aujourd’hui autour de nos cathédrales, désert, triste et froid, avec ses fenêtres privées de verres: le cloître au moyen âge était le vrai paradis du moine; _par son royal rempart de discipline_, il séparait le religieux du monde et offrait une image de la paix du ciel.

»Le cloître est le lieu le plus important du monastère. Il relie entre eux tous les lieux réguliers. C’est sous ses voûtes et le long de ses galeries que se développent les majestueuses processions des moines. Au jour de la glorieuse Ascension du Seigneur dans le ciel, le sous-diacre répandant l’eau bénite s’avance en tête, suivi du diacre, revêtu de l’aube et de l’étole, portant la croix et escorté par deux acolytes avec des flambeaux. Les religieux laïcs viennent ensuite, puis les clercs et les prêtres; tous marchent sur deux rangs, de chaque côté du cloître, la tête découverte et chantant des hymnes sacrés. A la Chandeleur, ils tiennent des flambeaux à la main, et, au dimanche des Rameaux, de vertes palmes en signe de triomphe. L’abbé suit, appuyé sur sa crosse, et marche seul au milieu des rangs. Après lui, s’avancent les novices et les frères convers, tous dans le même ordre. Ils chantent d’une voix mâle et sévère: car, dans le chant comme ailleurs, ils ont porté la réforme. Leur plain-chant est le chant grégorien.

»Chaque année, le jeudi saint ramène une scène bien touchante. Les pauvres de Jésus-Christ, en nombre égal à celui des religieux, assis sous la galerie qui longe la nef méridionale de l’église, attendent la fin de l’office. Après none, l’abbé, suivi de ces religieux qui marchent un à un, descend de l’église au cloître, passe devant tous les pauvres et va se placer en face du dernier. Au signal qu’il donne, tous se mettent à genoux, lavent les pieds du vieillard ou du jeune enfant que chacun a devant soi, les essuient avec soin, puis les baisent avec amour. Ils sont aidés en cette cérémonie par les frères convers, qui leur présentent l’eau et les linges et participent ainsi à cette fête religieuse. Remettant ensuite à chaque pauvre une aumône qu’ils accompagnent d’un baiser sur les mains, ils les aident à reprendre leur chaussure. Cela fait, ils se prosternent de nouveau et disent ensemble ces paroles du Psalmiste: «Nous avons reçu, ô mon Dieu, votre miséricorde dans l’enceinte de votre temple.» C’est le salut d’adieu qu’ils adressent aux membres souffrants de Jésus-Christ. C’est le même aussi par lequel ils reçoivent les pèlerins qui viennent les visiter. Les pèlerins et les pauvres sont pour ces hommes de foi les représentants de la miséricorde divine, qu’ils accueillent comme les messagers du pardon.

»En un mot, le cloître est, à proprement parler, le séjour et l’habitation du moine. La souveraine et la gardienne du monastère, la toute aimable Marie elle-même, l’a choisi pour sa demeure. Elle en fait sa salle du trône, et son image chérie, qui s’élève au-dessus du siége abbatial, laisse tomber, chaque soir, à la lecture qui précède complies, une bénédiction transmise par les mains vénérées de l’abbé qui préside en son nom. Là, le religieux fait ses lectures, ses méditations, étudie les divines Ecritures. On peut le voir alors gravement assis entre deux colonnes, le capuce ramené sur la tête, mais disposé pourtant de manière à laisser voir qu’il ne dort point. Quelquefois, sous la direction du chantre, il répète à mi-voix les répons de la fête prochaine, prépare les leçons et s’exerce à bien prononcer les syllabes longues ou brèves. Mais ils ne doivent point se troubler mutuellement par de vaines et nombreuses questions. Le strict nécessaire et en peu de mots, c’est tout ce qui est permis; car le cloître est surtout le lieu du silence où, tous les jours de sa vie, le moine, prisonnier de l’amour divin, met laborieusement en œuvre les instruments au moyen desquels il doit, selon la règle, achever et parfaire l’édifice de sa perfection.» (_Annales d’Aiguebelle_).

C’est sous les colonnes du cloître que saint Bernard médita les saintes Ecritures, Rancé promena ses secrets, et Abélard épura ses affections; là, les riches venaient jeter leurs trésors, et les grands déposer leur puissance, Amédée son sceptre, Charles-Quint sa couronne, et plusieurs princes, regrettant de n’avoir pu y passer leur vie, y envoyaient leur dépouille mortelle, y faisaient déposer leurs cadavres; là; enfin, il était permis au moine, à cette époque, de prendre la plume pour faire la leçon aux rois.

Voici à cet égard un curieux document:

«Cloître de Cluny, l’an 1106.

»Frère Hugues, abbé de Cluny, à Philippe, roi de France par la grâce de Dieu, gloire et salut.