Une semaine à la Trappe: Sainte-Marie du Désert
Part 7
La communauté chante en chœur le beau répons _Subvenite sancti_. «Accourez, saints du ciel, empressez-vous, anges du Seigneur, de venir recevoir cette âme, pour la présenter devant le trône du Très-Haut.» En même temps, le père abbé encense le mort, l’asperge d’eau bénite. Ensuite, pendant qu’on lave respectueusement le corps et qu’on l’approprie dans ses habits réguliers, toute la communauté psalmodie le psautier dans une salle voisine; lorsque tout est prêt, on le porte processionnellement à l’église, étendu sur un brancard. Le mort est placé, selon l’usage, sous la lampe du sanctuaire, la face tournée vers l’autel; la cloche du monastère sonne pour annoncer la délivrance; mais le glas de la Trappe n’a rien de cette sonnerie funèbre qui jette dans les airs ses notes gémissantes: il chante au lieu de pleurer, il parle de résurrection plutôt que de mort. Qui ne contemplerait avec respect et recueillement le cortége de cette famille chrétienne, qui a, comme le dit l’historien de la _Vie de Rancé_, la tendresse de la famille naturelle et quelque chose de plus: l’enfant qu’elle a perdu est l’enfant qu’elle doit retrouver. Elle ignore ce désespoir qui finit par s’éteindre devant l’irréparabilité de la perte. La foi empêche l’amitié de mourir; chacun en pleurant aspire au bonheur du chrétien appelé. On voit éclater autour du juste une pieuse jalousie, laquelle a l’ardeur de l’envie sans en avoir les tourments.
Jusqu’au moment de l’inhumation, le corps demeure exposé dans l’église, la figure découverte, et les religieux récitent jour et nuit autour de lui l’office des Morts, en élevant jusqu’au ciel les prières d’une espérance immortelle. Ils se relèvent deux à deux toutes les heures. Que les hommes du monde qui ne connaissent pas Dieu, a dit un écrivain, affectent de sourire d’une vertu qui les confond; qu’ils montrent avec pitié, comme terme d’une vie si longue, ce cadavre exposé sur un brancard. Laissons à ces esprits légers et frivoles leur dédain et leur ignorance, ou plutôt prions pour eux: la prière est la vengeance de la charité; ils ne savent pas avec quelle ardeur l’impatience chrétienne va au devant de la mort, quelle espérance entoure la tombe d’un trappiste; un jour, peut-être, ils voudront mourir de la mort de ces justes et ils ne le pourront pas. Ah! qu’ils viennent avant ce moment suprême, comme le prophète appelé pour maudire Israël; qu’ils viennent et qu’ils voient, et que, changés tout à coup par cette vue, ils s’écrient avec lui: «Que tes tabernacles sont beaux, ô Jacob! Ils ressemblent aux vallées pacifiques, aux ruisseaux fertiles; puisse ma vie finir de la mort des justes, et mes derniers moments être semblables à leurs derniers moments!»...
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On observe pour la sépulture l’ordre indiqué dans le cérémonial. Tous les exercices de la communauté, toutes les messes qui se célèbrent depuis le moment du décès jusqu’à l’inhumation, sont appliquées à l’intention du religieux décédé. Immédiatement après, chaque prêtre du monastère acquitte pour le défunt trois messes, chaque religieux récite un psautier, et chacun des frères convers cent cinquante _Miserere_. Au premier chapitre qui suit, on en fait l’absoute. La Trappe a aussi ses lettres de deuil, ses billets _de faire part_, qu’elle envoie à tous les monastères de la congrégation, en France, tant de trappistes que de trappistines, afin que chaque religieux et chaque religieuse lui paie le tribut de suffrages qui est prescrit[10]. De plus, pendant trente jours, on laisse sa place vide au réfectoire, et on lui sert son dîner, que le portier distribue ensuite aux pauvres, à l’intention toujours du défunt. C’est ce qu’on appelle un tricénaire.
[10] Formules usitées chez les religieuses trappistines et chez les religieux trappistes:
Hier..., est décédée, dans notre monastère de..., ordre de Cîteaux, congrégation de la Trappe, primitive observance, notre chère sœur N... Nous la recommandons à vos prières et à vos saints sacrifices, vous promettant les mêmes secours pour les vôtres.--_Requiescant in pace._
Die... mensis... anno Domini 18..: obiit in nostro monasterio de... ordinis Cisterciensis, congregationis Beatæ Mariæ de Trappa, in diœcesi... F... ann. professionis. Pro cujus animâ vestras precamur orationes et sacrificiorum suffragia de charitate, et orabimus pro vestris.--Anima ejus requiescat in pace.
Tels sont les soins que la Trappe prend de ses morts; elle ne les délaisse pas, ne tourne pas le dos au cadavre, après avoir jeté le linceul sur sa face, pour le livrer à des mains mercenaires: elle l’inhume elle-même, sans le secours de l’étranger, et accompagne de ses prières l’âme du frère au ciel.
L’heure de l’enterrement étant venue, la cloche donne le signal; les religieux quittent leurs travaux et se rendent à l’église. La cérémonie commence; le supérieur, accompagné des employés de semaine, récite autour du corps les prières d’usage. Après la dernière absoute, la procession, à laquelle toute la communauté doit se trouver, défile pour aller au cimetière; en allant, on chante le psaume _In exitu Israël de Ægypto..._ David le chanta au souvenir de Moïse délivrant son peuple, et les Trappistes le répètent sur ce cercueil pour célébrer une nouvelle délivrance, car la terre pour eux est un exil, la vie une captivité, le monde une autre Egypte. Entre les religieux de chœur et les frères convers, vient le corps porté par quatre profès et entouré de quatre céroféraires. Le convoi s’avance sur deux rangs, précédé d’une croix, défilant vers le cimetière, où une tombe, creusée d’avance, attend celui qui plus d’une fois peut-être, était descendu vivant dans la fosse, comme pour bien la mesurer à sa taille, imitant l’acte de Charles-Quint moine de Saint-Just, qui, couché dans une bière, fit célébrer ses obsèques la veille de sa mort.
Arrivés au cimetière, au moment où le prêtre asperge et encense le corps, les quatre religieux qui le portent quittent leurs coules et le déposent aussitôt dans la fosse, au moyen de bandelettes. Le père infirmier, qui y descend, le dispose décemment et lui couvre le visage du capuce, car les religieux de la Trappe ont fait vœu de pauvreté, et on leur fait pratiquer cette vertu jusqu’après la mort; c’est pourquoi on les enterre tels qu’ils sont, sans cercueil, mais avec leurs habits de chœur.
Après que le père abbé a jeté un peu de terre sur le corps, les mêmes religieux commencent à le couvrir. Quand on a presque achevé de chanter les antiennes, toute la communauté se prosterne sur les articles des mains, et, dans cette posture humiliante, elle demande grâce et miséricorde pour l’âme du défunt. Pour cet effet, le chantre entonne trois fois, d’un ton de voix toujours plus élevé, le verset _Domine, miserere_, et la communauté, répond sur le même ton: _Super peccatore._ Ce cri perçant, dans des circonstances si graves, pénètre jusqu’au fond de l’âme.
Les religieux rentrent ensuite, psalmodiant avec beaucoup de recueillement les sept psaumes pénitentiaux.
Ailleurs, on élève des monuments superbes, sentinelles impuissantes, qui ne sauraient protéger les plus hautes majestés de la tombe contre la pourriture et les vers; ici, une simple croix de bois, où sont gravés le nom de religion du défunt, et l’époque de son décès, s’élève sur sa dépouille mortelle. Ainsi, après comme avant la mort; le Trappiste est toujours lui-même appliqué à se cacher au monde et satisfait de n’être vu et connu que de Dieu seul.
XIV
Le cimetière.
_Quotidie morior._
Je meurs tous les jours. (S. PAUL.)
Après avoir parcouru les divers travaux auxquels se livrent les religieux trappistes, le père hôtelier a bien voulu me faire visiter le cimetière.
La cour du cloître qui, dans tous les couvents, est un parterre émaillé de fleurs, se trouve être pour les Trappistes de Sainte-Marie du Désert un cimetière. Ils l’ont placé là exprès pour l’avoir sans cesse sous leurs yeux, car les religieux conversent plus souvent et plus librement avec leurs frères morts qu’avec leurs frères vivants.
Le cimetière, lieu de sépulture partout, sert à la Trappe de promenade aux vivants, qui viennent parfois dans la journée errer solitaires, au milieu des tombeaux, en pensant à la fragilité des choses humaines.
La Trappe a ses moments de liberté. On nomme ainsi l’intervalle qui se trouve entre deux exercices, dont l’un est fini et dont l’autre ne commence pas encore. Ils sont plus ou moins longs, selon les circonstances; la règle n’en a point déterminé l’usage, afin d’en laisser l’emploi aux besoins particuliers de chacun. Le Trappiste se recueille alors, se replie sur lui-même, rentre en soi, et va, suivant ses inclinations naturelles, prier à l’église, lire au cloître ou méditer au cimetière. «Allez visiter les tombeaux, disait saint Jean Chrysostôme aux habitants de Constantinople, cette promenade vous ramènera efficacement à la modestie et à la sagesse; la vue de la mort ranime la tiédeur, excite la piété, console de la pauvreté, corrige l’orgueil et prévient les abattements du malheur autant que les enivrements de la prospérité. Tout cela dure si peu; vous avez commencé la journée, êtes-vous sûrs de la finir? Ce n’est pas dans le tourbillon des villes que ces réflexions viendront se présenter à votre esprit; sortez de cette bruyante enceinte, allez voir les cimetières, et, au milieu de ce peuple de morts, votre esprit s’élèvera sans efforts au-dessus des misérables affections de la terre: il prendra un essor dans la patrie où l’on ne meurt pas.»
Quand nous visitons les cimetières des villes, une triste inquiétude pèse sur nos cœurs. Quel est le sort de ceux qui gisent dans les tombes qui nous entourent? Ils sont morts au milieu des écueils; peut-être leur mort a-t-elle été un naufrage; peut-être n’ont-ils point trouvé le repos en perdant la vie; la pierre que vous foulez est peut-être celle d’un réprouvé. Ces doutes, ces craintes oppressent l’âme. Ah! il n’en est pas ainsi dans le couvent de la Trappe! Nous l’avons visité sans émotion douloureuse; il nous semblait un lieu de repos. Déjà quelques trappistes y dorment et reposent du sommeil du juste.
J’observai, avec une joie mêlée de surprise, que la terre ne paraissait pas en être plus fréquemment remuée que celle des cimetières de village. Avant d’entrer, je croyais n’y voir que des tombes élevées à la jeunesse, persuadé, comme on l’est généralement, que les austérités devaient abréger la vie; mais je fus pleinement rassuré en lisant les épitaphes tracées sur des croix de bois.
On vit longtemps à la Trappe; les mortifications, les jeûnes, les pénitences servent, ce semble, à y prolonger les jours.
Sur chaque fosse du petit cimetière de Sainte-Marie du Désert, il y a des croix de bois avec les noms de religion de ceux qui y reposent: une grande quantité de lis s’est mis à croître naturellement autour de ces croix et de ces tombes de gazon. Ce symbole de pureté est là bien à sa place, et m’a plus touché que toutes les fleurs des cimetières à la mode. J’avais remarqué une tombe à moitié creusée et couverte de fleurs d’amarantes et d’immortelles effeuillées. Je demandai au père hôtelier:--A qui cette tombe fleurie?--Je ne puis le savoir. Nous en avons toujours une ainsi parée, pour le premier de nous que la mort favorise. Nous ne couvrons de fleurs que la tombe vide. Pleine et fermée, elle n’a plus besoin de nos guirlandes, car elle fait espérer à celui qu’elle renferme une autre immortalité que celle dont les fleurs sont l’emblème dans ce monde.
Au pied d’une des fosses, j’ai vu un religieux étendu, prosterné; il priait en silence. C’est là que le cœur se détache de la terre, que l’âme s’élève et que la vertu grandit. On apprend à l’école de la mort à être plus humble, plus détaché et plus mortifié que la veille. Le tombeau a ses enseignements, ses leçons et son éloquence, une voix qui sait instruire, persuader et émouvoir; il prêche la morale en humiliant l’orgueil, en flétrissant la beauté, en dissolvant toutes choses; rien n’échappe à ses réseaux indestructibles; grandeurs, richesses, plaisirs, tout s’y perd, excepté la vertu. Aussi «Vanité des vanités!» s’écrie le Trappiste en levant les yeux vers le ciel.
«Le Trappiste, défiant de lui-même par humilité, éprouvant de temps à autre le besoin de retremper ses forces, de relever son cœur et de ranimer son courage, se rend au cimetière dans ses heures de défaillance, y promène ses pensées solitaires et apprend, comme saint Paul, _à mourir tous les jours_.
»Quelquefois, prosterné au pied d’une fosse, il s’écrie: O mon Dieu, ne prolongez pas trop mon exil sur la terre de Cédar; mon âme, étrangère ici-bas, désirerait revoir la patrie; je me meurs, comme Thérèse, du regret de ne pouvoir mourir; commandez-lui de partir, et mon corps se couchera dans ce lit mortuaire, en disant à la terre, au ver et à la pourriture: Vous êtes ma mère, mon frère et ma sœur.»
L’imagination, on le comprend, s’exalte pieusement dans ses excursions fréquentes sur la terre de la mort, où tout impressionne fortement. Le Trappiste trouve dans ces méditations lugubres, sans parler de la grâce qui le soutient, le moyen le plus puissant, peut-être, de mépriser le cri de la chair et de mener jusqu’à la fin une vie d’ange avec un corps de boue.
XV
Quelques détails.
Avant de quitter Sainte-Marie du Désert, j’ai voulu rendre visite au R. P. dom Marie, premier abbé de ce monastère, et au R. P. Etienne, son prieur.
Le père hôtelier m’ayant introduit dans la cellule abbatiale, je m’inclinai profondément devant dom Marie, qui vint à moi en me tendant les mains. Je voudrais parler du père abbé et vous faire son portrait, mais il est des personnes difficiles à peindre. On ne dit que le vrai et on a l’air de louer; la vérité semble de la flatterie. Dût-on m’en accuser, je rendrai justice et je dirai, que le R. P. abbé est un de ces hommes rares auxquels le génie de créer et de réparer a été donné. Pasteur habile, il dirige son troupeau avec une admirable sagesse.
Son visage n’a point la pâleur du cloître, ni celle de la vieillesse. Il est de taille moyenne, ses gestes et ses mouvements sont animés; sa physionomie respire tout à la fois la douceur et l’autorité du commandement. Son humeur m’a paru enjouée. Sa conversation est intéressante, mêlée d’esprit et de bon sens; il ne dit que ce qu’il doit dire. L’habitude du silence ne lui a pas ôté l’à-propos de la parole, et personne ne le possède comme lui. Cet homme, que tout le monde aime à voir de temps en temps, est aimé et vénéré de tous ses religieux. Au milieu d’eux, avec sa robe de laine blanche, sa tête chauve, sa croix et sa crosse de bois, il a toute la bonté d’un père, toute l’autorité d’un saint.
Quelques livres dans leur rayon, une gravure, deux chaises et un fauteuil de paille, un prie-Dieu, une table, tel est à peu près le mobilier de sa cellule[11].
[11] Notre ouvrage était sous presse, lorsque nous avons eu la douleur d’apprendre la mort du R. P. dom Marie. Voici les quelques renseignements que nous avons pu recueillir sur la vie de ce saint religieux:
«Le R, P. dom Marie, connu dans le siècle sous le nom de Bertrand Daverat, naquit le 8 septembre 1807, à Camarde, dans le département des Landes. Dès les premières années de son enfance, il donna des marques très-sensibles de vocation à l’état ecclésiastique. Après avoir terminé ses études de latinité, sous la surveillance du respectable M. Castagnon, curé de Vicq, dans le diocèse d’Aire, il entra an grand séminaire de Dax, pour y suivre les cours de philosophie et de théologie. Promu à la prêtrise le 5 juin 1830, et après deux années de vicariat dans la paroisse de Hagetmau, il fut successivement nommé curé de Biscarosse, de Saint-Vincent de Tyrosse et de Saint-Pandelon, où il montra le plus grand zèle pour le salut des âmes, jusqu’à ce que, de vives douleurs le fatigant et le rendant incapable de remplir les devoirs de son état, il demanda à se retirer du saint ministère et à se fixer dans le couvent de Notre-Dame de Buglose. Là, employé comme confesseur des religieuses qui y sont établies, il édifia tout le monde par la régularité de sa vie et par sa haute piété. Quelques années après, il conçut l’idée d’embrasser l’état religieux, et arriva le 27 juillet 1858, au monastère de Sainte-Marie du Désert, où il est mort.
»Le R. P. Marie fut admis à la profession le 15 août 1859, et lorsque le monastère de Sainte-Marie du Désert fut érigé en abbaye, les vertus du nouveau profès le désignèrent à tous les suffrages. Il fut élu pour gouverner cette communauté, déjà nombreuse, le 19 février 1861, installé le 11 avril, et béni dans l’église de Lévignac, le dimanche 26 mai, par Mgr l’archevêque de Toulouse.
»Une humilité profonde formait le caractère principal de la piété de ce religieux. Un témoin de sa promotion à la dignité abbatiale nous écrit: «Lorsqu’il s’entend proclamer supérieur du monastère, il se précipite, il se roule aux pieds du président, le supplie, avec larmes et des cris déchirants, de le dispenser d’accepter une charge dont il se croit indigne et incapable. Ses instances durent longtemps, et le président se croit obligé d’user d’autorité et de vaincre sa résistance en lui commandant au nom de la sainte obéissance.»
»Plusieurs fois il offrit sa démission avec instance; mais il ne put la faire accepter qu’un mois avant sa mort.
»C’est le dimanche 2 juin 1867 qu’il a rendu son âme à Dieu. Il n’a pas eu la consolation de voir achever la belle église dont il a jeté les fondements, et qui, pour être dans un style simple et sévère, et déjà construite avec toute l’économie commandée par la faiblesse des ressources, n’en sera pas moins la plus remarquable du canton, lorsque les bienfaiteurs auront aidé à la terminer.»
Le R. P. prieur a la tête noble et d’un galbe remarquable; la légère couronne de cheveux qui part de son large front, en s’arrondissant au-dessus des oreilles, est d’une finesse admirable et d’un noir brillant. Le calme et la paix siégent sur son visage; sa marche est grave, son abord doux et prévenant; tout en lui porte le cachet d’un vrai religieux; sa tunique blanche et son scapulaire noir rehaussent la majesté de son port.
Le R. P. Etienne, natif de Bédarieux, appartient au diocèse de Montpellier, et se nommait dans le monde l’abbé S... Je m’arrête, car à mon prochain voyage à Sainte-Marie, je ne serais plus si bien reçu, si l’éloge que je viens de faire venait à y être connu[12].
[12] Le R. P. dom Etienne, actuellement abbé de Sainte-Marie du Désert, a reçu, le 27 novembre 1867, la consécration des mains de Mgr l’archevêque de Toulouse.
Chaque semaine a lieu, à la Trappe, une simple et touchante cérémonie, à laquelle j’ai eu le bonheur d’assister: le samedi, sous les cloîtres, avant la récitation des complies, deux religieux lavent les pieds à tous leurs frères, en commençant par l’abbé et en continuant jusqu’au plus jeune religieux. Il y a dans cette scène presque biblique un charme de piété dont les étrangers ne peuvent s’empêcher de subir l’influence si on leur accorde la précieuse faveur d’y assister. Cette parfaite abnégation d’hommes qui souvent ont été grands dans le monde, la douce satisfaction qui se peint sur tous leurs visages, la cordialité affectueuse qui règne entre eux, tout cela touche l’âme et fait considérer ces hommes avec respect.
Bien des préjugés pèsent sur l’ordre de la Trappe; il suffit de passer deux jours à un de leurs monastères, pour se convaincre de la fausseté de ces préjugés. On a dit et répété bien des fois que les religieux, en se rencontrant, s’adressaient toujours cet avertissement solennel: _Frère, il faut mourir._ Il n’en est rien, le silence étant absolu et continuel à la Trappe. Il n’est pas besoin d’ailleurs de cet avertissement pour faire penser les religieux à la mort: autour d’eux, tout les y prépare et leur en donne la continuelle pensée.
Il n’est pas vrai non plus que les Trappistes renoncent à recevoir des lettres de leurs parents; mais elles ne leur sont remises qu’après avoir été décachetées et lues par le révérend père abbé. Si ces lettres sont inutiles ou frivoles, il peut les détruire; si elles ont quelque importance réelle, il les remet aux religieux à qui elles sont adressées. S’il s’agit de la mort de quelqu’un de leurs proches, il annonce d’abord le fatal événement à la communauté réunie, afin d’obtenir, dans l’incertitude, de plus ferventes prières de chacun d’eux en particulier; plus tard il appelle auprès de lui le religieux que Dieu a frappé dans ses affections, et il le console.
On a dit aussi que chaque trappiste creusait lui-même sa tombe et qu’il y couchait; c’est encore une erreur. Il y a, comme nous l’avons dit, toujours une tombe ouverte à moitié d’avance; souvent les religieux vont la regarder et sans doute la saluent de leurs désirs.
On croit encore, et cette erreur est presque générale, que les religieux de la Trappe sont maigres, maladifs, tristes! On reconnaîtra facilement que ce n’est encore là qu’une erreur. Il y a toujours dans la maison de l’ordre une infirmerie, et, malgré le profond mépris des Trappistes pour la vie, les maladies n’en sont pas moins soignées avec la charité la plus empressée, la plus vive et la plus compatissante. Il est à remarquer aussi que l’infirmerie est très-souvent vide. Il n’est pas plus vrai que les moines sont maigres et hâves, comme on se plaît à les représenter au théâtre ou dans les romans. En arrivant à la Trappe, on est étonné de trouver sur le visage de ses habitants l’expression d’une joie ineffable; leur teint est frais et vermeil, et le régime qu’on y suit n’influe en rien sur le physique ni sur le moral, puisqu’on voit à la Trappe des hommes d’un âge très-avancé jouissant encore d’une santé parfaite et d’un caractère heureux. Oh! ne comparons pas ces hommes de Dieu à ceux du monde, la différence en est trop grande; ils semblent appartenir à une autre nature, parce qu’ils mènent une autre vie.
Ce ne sont pas là les seules objections contre la Trappe que nous avons à réfuter. On s’imagine qu’elle ne contient que des grands coupables, et il s’y trouve une quantité d’hommes que la piété la plus sincère, la plus dégagée de toute vanité y a seule amenés. On pense également que pour beaucoup de ces hommes, lorsqu’une fois ils se sont engagés par des vœux, les règles de l’ordre deviennent accablantes et insupportables. Ceux qui pensent cela n’ont jamais visité les Trappistes; s’ils l’eussent fait, ils auraient vu à quel degré est porté l’amour de leurs règles, et que jamais un religieux ne songe à s’en écarter.
Chaque année, le R. P. prieur change les emplois. Chacun dépose entre ses mains les insignes de sa charge, qui passe entre les mains d’un autre religieux choisi par le supérieur. Les trappistes rancéens font une retraite de dix jours, pendant laquelle ils se livrent à des exercices de piété d’une austérité encore plus grande que pendant le cours de l’année. L’abbé de Rancé a fait de cette retraite annuelle un point essentiel de la règle, observé comme tous les autres avec une religieuse exactitude.