Une semaine à la Trappe: Sainte-Marie du Désert
Part 6
On n’offre plus les enfants à Dieu dans les monastères, comme on le faisait à une autre époque, en enveloppant la main du nouveau Samuël dans le voile de l’autel, après l’avoir déshérité d’avance de tous biens, présents et à venir, pour l’obliger ainsi à garder des vœux qu’il n’avait pas faits; mais, l’excès contraire a prévalu: on s’oppose aux vocations naissantes, on cherche même à les tuer dans leur germe; et, s’il en éclôt quelqu’une au souffle de la grâce, on en gêne l’exécution, on en arrête la réalisation, au risque de tout compromettre en mettant obstacle aux desseins du Très-Haut.
Le noviciat est ordinairement précédé de cette grande lutte contre la chair et le sang, qu’un amour aveugle suscite, la première des épreuves qu’une vocation religieuse ait à subir, la plus décisive même; car, après cette victoire sur la nature, on peut le dire, le monde est vaincu... et alors la prise d’habit sera pour le postulant un jour de fête.
Je n’ai pas eu le bonheur d’assister ni à la prise d’habit ni à la profession d’un religieux trappiste. Aussi suis-je obligé, pour compléter mon récit, d’emprunter les détails de ces cérémonies à la _Vie du P. Marie Ephrem_.
Le matin du jour où le postulant doit prendre le saint habit, immédiatement après prime, on le mène à la salle du chapitre, où toute la communauté vient de se réunir, parée de ses plus beaux habits; il se fait un grand silence. Le père-maître, qui l’accompagne, le conduit jusque vis-à-vis le siége abbatial; il s’y prosterne de toute la longueur de son corps, son front touche à terre.
Le révérend père lui adresse alors ces courtes paroles:
_Quid petis?_ Que demandez-vous?
Il répond, toujours prosterné: _Misericordiam Dei et ordinis._ La miséricorde du Seigneur et l’indulgence dans la communauté.
_Surge, in nomine Domini._ Levez-vous; au nom du Seigneur, lui dit alors le père abbé. Il se lève et se tient debout, pendant que le supérieur lui adresse une courte allocution:
«Mon frère, lui dit-il, avez-vous bien considéré l’action que vous venez de faire? C’est proprement la réponse à la demande que vous venez de nous adresser. Vous demandez d’être admis dans notre ordre, notre ordre vous répond en vous faisant allonger par terre en forme de croix; c’est pour vous faire voir que dans cette prostration se trouve l’abrégé de toute votre vie, si vous la passez parmi nous: porter la croix, embrasser la croix, c’est là toute la vie du moine. Il est vrai, cette croix, portée avec amour et dévouement, n’est pas un fardeau insupportable; la grâce de Dieu en diminue le poids aux âmes généreuses, et de plus elle vous assurera la miséricorde du Seigneur que vous sollicitez; car, pour obtenir ce trésor inappréciable, nous ne connaissons d’autre moyen que le travail, la pauvreté, la souffrance, les humiliations. Croyez-vous donc, mon cher frère, avoir la force de courir dans cette carrière et de soutenir le genre de vie qui se pratique ici?
Oui, mon révérend père; répond le postulant, je l’espère avec la grâce de Dieu et le secours de vos prières.
Eh bien! mon frère, je n’ai qu’un seul mot à ajouter; ce mot est celui que notre bienheureux père saint Bernard adressait à ses novices, quand il leur donnait le saint habit: «Si vous faites tant que de commencer, mettez-vous y tout de bon. _Si incipis, perfectè incipe._ Dieu couronnera votre zèle. Vous allez vous dépouiller de vos habits, pour en prendre de plus grossiers et de plus pauvres; c’est pour vous apprendre que vous devez quitter toutes vos habitudes et toutes les affections que vous avez eues dans ce monde, pour vous revêtir des sentiments qui conviennent à des pénitents.»
Aussitôt après cette courte instruction, le postulant est conduit par le père-maître au bas du siége de l’abbé; on l’aide à se dépouiller de ses habits laïques, et il se revêt de l’humble froc du religieux trappiste, que l’on vient de bénir pour lui.
Aussitôt, son nom de famille disparaîtra, et il ne sera plus connu que sous le nom que la religion lui aura donné et il le conservera jusqu’à la tombe.
L’habit du Trappiste est pauvre et grossier: une chemise de serge qui, dans les commencements, semble une espèce de cilice; une robe et un habit blanc de dessus, qu’on appelle _scapulaire_, pour le temps du travail; et dans le reste du temps, une grande tunique, qui est appelée _chape_ pour les frères novices et _coule_ pour les religieux; une ceinture en lisière. Le scapulaire est surmonté d’un capuce, qui sert de chapeau pendant le jour et de bonnet pendant la nuit. Tous ses habits très-simples sont en laine: en hiver, ils sont un peu légers; mais aussi, pendant les chaleurs de l’été, ils sont trop pesants.
Voici, d’après la légende, l’origine mystérieuse de la coule, habit à longues et larges manches:
«Un ancien abbé de Cîteaux, saint Albéric, dévot à la sainte Vierge, eut une vision: un jour, pendant qu’il était à l’office avec ses frères, il venait de lui consacrer son ordre, de se dévouer à la Reine du ciel, et la sainte Vierge lui apparut vêtue de blanc et portant dans ses mains un manteau semblable au sien, dont elle revêtit le pieux abbé.»
Cette tradition explique comment le Cistercien est vêtu de blanc, quoique fils de Saint-Benoît; comment il a renoncé à la coule noire pour prendre la coule blanche, et pourquoi chaque couvent de l’ordre se trouve placé sous le patronage de Notre-Dame.
Pendant la cérémonie de la vêture, la communauté chante le cantique d’action de grâce: Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, de ce qu’il a daigné visiter les siens et les retirer de la servitude. _Benedictus Dominus Deus Israël..._ Tous les religieux sont dans la joie, un nouveau frère vient de leur être donné.
Après sa réception, le jeune novice est confié à la sollicitude d’un religieux appelé père-maître des novices, qui est chargé de lui expliquer la règle sous laquelle il désire combattre et les engagements qu’il doit contracter; il lui en retrace toute l’étendue et toute la sévérité. Plusieurs fois par semaine et pendant une année entière, le novice doit aussi lui-même par trois fois renouveler sa demande du premier jour; on ne manque pas de lui représenter chaque fois que, libre encore, il peut en toute liberté de conscience se retirer, mais que le dernier pas une fois fait, ce sera sans retour et pour jamais.
En attendant, la règle oblige le supérieur à exercer le novice dans toute sorte d’humiliations, _à temps et à contre-temps_, ce sont ses propres termes. Dans toutes les communautés tant soit peu nombreuses, il y a toujours des emplois et des offices plus fatigants et plus humiliants à remplir: c’est un avantage qu’ils obtiennent sur leurs pères et sur leurs frères convers.
Ce n’est qu’après ces diverses épreuves que tous les religieux, réunis en une sorte de conclave, sont invités à décider en conscience et au moyen du scrutin secret, si le novice peut être admis à faire sa profession, et alors seulement celui-ci se prononce; spontanément, sans insinuation aucune, sans même qu’on paraisse tenir beaucoup à lui, il demande à prononcer ses vœux.
Certes, il s’en faut qu’on procède d’ordinaire avec autant de circonspection et de sagesse, quand il est question de s’engager au milieu du monde, dans des états où incontestablement les périls ne sont pas moins redoutables, ni les regrets moins amers et moins fréquents.
Il ne faut pas se le dissimuler, l’année du noviciat donne plus d’épines que de roses, soit parce que les commencements sont toujours difficiles, soit parce qu’il faut rompre avec d’anciennes habitudes, acheter par des sacrifices le droit de s’appeler Trappiste, faire preuve d’humilité, d’obéissance et d’abnégation complète, en un mot; faire l’apprentissage du martyre avant d’être admis à l’école du Calvaire, où le Crucifié enseigne à ses disciples une passion nouvelle qu’on peut appeler la passion de la croix, et fait de chaque religieux un autre Christ marqué aux stigmates de la pénitence.
Chaque jour du noviciat amène son épreuve donnant occasion de dompter sa nature, de se corriger aujourd’hui d’un défaut, demain d’un penchant et d’obtenir une à une les vertus qui feront le bon religieux.
Je voudrais bien pouvoir ici satisfaire la curiosité de mes lecteurs en racontant quelques-unes des épreuves que les novices ont à subir; mais c’est un secret d’intérieur, un de ces mystères sacrés connus seulement de ses initiés et caché au vulgaire qui, ne sachant en comprendre la haute signification, pourrait en profaner la sainteté.
Le cloître est un séjour de privations et de croix, recouvrant, il est vrai, de célestes et angéliques délices; mais là plus de plaisirs tels qu’en offre le monde, plus d’amitiés humaines, plus de dissipations, plus de lectures amusantes, plus de volonté propre: il faut se taire quand on voudrait parler et parler quand on voudrait se taire; agir quand on voudrait se reposer et se reposer quand on voudrait agir. Il faut savoir supporter une confusion sans trouble, une correction sans excuse, une louange sans plaisir, un commandement tout opposé à ses goûts sans réplique et même avec joie.
XII
La profession.
Ce n’est pas peu de chose de vivre dans un monastère ou dans une congrégation, de n’y être jamais une occasion de plainte, et d’y persévérer fidèlement jusqu’à la mort. (IMIT.)
Au bout d’un an et un jour, le novice trappiste prononce des vœux simples; car, Grégoire XVI, de sainte mémoire, déclara par un édit que, à partir du premier jour du mois de mars 1837, les vœux émis à l’avenir par les Trappistes, dans les limites de la France, devaient être regardés comme simples[9].
[9] D’après un décret de notre saint-père Pie IX, on ne peut prononcer des vœux, dans les congrégations où l’on émet des vœux solennels, qu’après trois années de noviciat; de plus, il faut être âgé de vingt et un ans, c’est-à-dire lorsqu’on est capable, par la maturité de son raisonnement, de comprendre la démarche qu’on fait. Est-ce là se déterminer à la légère et par un mouvement irréfléchi?
Ce décret ne regarde pas les Trappistes, dont les vœux, quoique perpétuels, sont toujours simples.
Le profès doit se donner tout entier et ne rien réserver de l’holocauste. Mais, en retour de sa générosité, Dieu lui communiquera un surcroît de cette paix surabondante, qu’il ne refuse jamais à ses serviteurs de bonne volonté: _Pax hominibus bonæ voluntatis._
Aussi on ne doit pas être surpris de la sainte jubilation de tous ceux qui ont le bonheur de faire leur profession, si l’on considère avec attention les grands avantages qu’elle procure.
Il est nécessaire avant d’aller plus loin, de répondre à une objection qui tend à condamner les vœux religieux, à les regarder comme contraires même aux intérêts de notre âme, préjudiciables à notre salut, qui n’en deviendra, dit-on, que bien plus difficile si on a le malheur ensuite de faire une faute, car plus on se lie, plus on s’oblige; le péché d’un religieux sera bien plus grand que le péché d’un séculier.
Ecoutez saint Anselme:
«Un jour deux serviteurs se présentèrent à un maître. L’un d’eux lui dit:--Je veux vous servir avec dévouement, fidélité et obéissance; mais je ne me donne pas à vous irrévocablement, je veux rester libre de vous quitter demain, si je le désire.--Le second au contraire, lui dit: J’aime votre commandement, je vous promets fidélité et sujétion, j’obéirai à vos ordres aujourd’hui, demain, toujours.--Or, il arriva que tous deux, infidèles à leur devoir, se présentèrent une seconde fois à leur maître pour lui demander pardon. Le maître dit au premier:--Tu as voulu rester libre contre moi, et moi je le suis contre toi, tu n’es qu’un étranger, je réclame mes droits, tu me paieras tout jusqu’à un denier.--Et changeant de langage, il répondit au second:--Tu as péché, malheureux, il est juste que tu sois puni; mais au lieu de te chasser comme cet étranger, je te corrigerai, sans te mettre dehors, tout en te gardant chez moi, car tu m’appartiens, tu es membre de ma famille.--C’est là, conclut saint Anselme, le jugement que Dieu prononcera envers le séculier et le religieux profès. Les avantages de la profession ressortent aux yeux de tous, d’après cette similitude, qui montre évidemment que si le vœu grossit le péché, il facilite aussi le compte qu’on aura à rendre et incline nécessairement à l’indulgence le juge dont il a fait un père.»
Le lendemain, on se réjouit au couvent, on bénit Dieu, on chante à la profession d’un novice, qui, heureusement inspiré, s’est consacré à Dieu par le vœu de chasteté, renonce à sa liberté par le vœu d’obéissance, se dépouille de tout par le vœu de pauvreté, et se donne pour toujours à la Trappe par le vœu de stabilité; car, à partir du jour de sa profession solennelle, le religieux ne peut plus quitter le monastère: trois gendarmes en gardent la porte.
Voici, à ce sujet, ce que dit un écrivain qui a visité Aiguebelle:
«A l’entrée du cloître, sont écrits ces trois mots: LA MORT, LE JUGEMENT, L’ÉTERNITÉ. Ce sont trois gendarmes qui gardent le monastère; les religieux ne peuvent le quitter, et il ajoute ce trait à l’appui de sa réflexion:
»Nous avions aperçu au chœur un religieux des plus vénérables, portant sur sa tête une triple couronne de vieillesse, de bonté et de vertu. Dans le monde, il avait possédé une brillante fortune: il avait été préfet, il avait été député, il avait de nombreux amis qui étaient heureux de passer dans son château quelques heures de bonheur, et cependant, las et fatigué de toutes les humaines grandeurs, un jour il partit pour Aiguebelle.
»A cette nouvelle, grande fut la désolation de tous ceux qui l’aimaient. Ils coururent sur ses pas; mais déjà il avait revêtu cette robe, sous laquelle il se trouve plus heureux que sous les décorations qui ornaient jadis sa poitrine... On le presse, on le conjure de retourner au sein de sa famille:--Je ne le puis.--On insiste:--Je ne le puis, vous dis-je, trois gendarmes m’empêchent de sortir; ne les avez-vous pas vus? ils sont à la porte du monastère.--Non, sans doute, ils s’étaient probablement cachés; mais il est donc vrai, votre Trappe est un bagne! Le bon trappiste sourit à ces mots, et, après avoir joui quelques instants de la perplexité de ses amis, il leur dit: Eh quoi! n’avez-vous pas lu, en entrant, ces trois mots: LA MORT, LE JUGEMENT, L’ÉTERNITÉ? Voilà les trois gendarmes qui m’empêchent de sortir.»
Il a persévéré dans sa vocation.
XIII
La mort du Trappiste.
Je m’éteins, le temps de ma dissolution approche, j’ai combattu, fourni ma course, j’ai conservé la foi.
(S. PAUL.)
Saint Augustin, ravi des perfections de l’état monastique, avoue qu’il n’a pas de paroles pour louer dignement son mérite et son excellence. Puis il dit que c’est aux religieux à qui Jésus-Christ a fait cette promesse: _Le centuple en ce monde et la vie éternelle en l’autre._ Oh! disons-le avec le saint abbé de Clairvaux: La pratique de la religion, dans ce qu’elle a de plus doux et de plus intime, est une initiation à la vie des esprits _célestes_. Un fait constant et toujours observé chez les Trappistes, c’est le calme parfait, la douce confiance, la sainte joie qui accompagnent les derniers moments des religieux qui ont le bonheur d’y mourir.
Autour de la couche du religieux mourant, tout est tranquille: pas de cris, pas de sanglots et pas de pleurs; la prière seule s’y fait entendre, pieuse, recueillie et solennelle; vous n’y trouverez ni femme échevelée, ni enfants au désespoir, ni serviteurs en deuil: le mourant est entouré de ses frères qui, loin de le pleurer, lui envient son bonheur et accompagnent ses derniers soupirs de cantiques d’actions de grâces. Quand il aura rendu l’esprit, aucun n’osera donner le nom de mort à son trépas, ni appeler funérailles les derniers devoirs qu’ils lui rendront: ce sera, en vérité, un triomphe, une fête, une résurrection.
Cependant cette fête sera triste; ses frères verseront sans doute quelques larmes, demain, à l’heure de la cérémonie funèbre, mais en portant une sainte envie à son sort, en regrettant plutôt de ne pas le suivre que de le quitter: le Trappiste porte le deuil de la vie et non celui de la mort. En effet, l’homme meurt tous les jours, l’heure passée ne revient plus, le fleuve ne remonte jamais à sa source; l’enfant, en quittant le berceau, fait le premier pas vers la tombe, et les vingt ans du jeune homme appartiennent à la mort plutôt qu’à la vie.
«La mort ne devrait avoir rien d’horrible pour un chrétien; Jésus-Christ l’a ennoblie en s’y soumettant; on peut aujourd’hui toucher le cadavre sans contracter la souillure judaïque, et, après la résurrection du Sauveur, descendre au tombeau sans crainte d’y rester victime d’un sommeil éternel; mais la foi a été trop affaiblie dans l’esprit des peuples, pour n’être pas impuissante encore à réconcilier la nature avec la mort. Ces mœurs antiques, on les retrouve dans les monastères où rien n’a changé, et ce qui se passe encore chez les Trappistes, à la mort d’un religieux et à ses funérailles, va nous faire juger de la familiarité qui existait entre les vivants et les morts dans un âge plus chrétien.»
A l’heure de la mort, l’homme se montre toujours ce qu’il est réellement: rien alors ne peut voiler sa pensée, ses désirs, ses croyances.
La Trappe a ses rigueurs, mais elle a ses consolations, et, sans parler ici, comme saint Bernard, des plaisirs de la pénitence, des douceurs de la mortification, des joies de la tribulation, ce langage incompris aujourd’hui, je dirai à ceux qui ne voient dans cette existence que les afflictions de la chair, les coups de la flagellation et les souffrances de la croix: L’homme y vit détaché de tout, de la terre par le vœu de pauvreté, de la famille par le vœu de chasteté, et de lui-même par le vœu d’obéissance. La mort peut bien venir, elle ne lui imposera aucun sacrifice, aucun renoncement, pas le moindre dépouillement; l’homme qui a renoncé à tout pour se faire trappiste, ne verra dans la mort que le complément de ses vœux: un affranchissement, une délivrance, l’élargissement de l’âme captive. Dans un instant, il va quitter ce monde; mais le regret, au moment de le laisser pour toujours, ne saurait troubler sa dernière heure: on ne regrette point ce que jamais on n’a aimé. L’âme va se séparer de son corps, et celui-ci, en proie à une hideuse dissolution, sera jeté aux vers du sépulcre; mais le trappiste, en vrai chrétien, croit à la transfiguration future de la chair; il sait, comme saint Paul, «que le corps semé en faiblesse doit ressusciter en force, que le corps semé en ignominie doit ressusciter en gloire, que le corps semé en corruption doit renaître immortel,» et il voit tomber avec plaisir la muraille de boue qui le sépare de Dieu.
C’est un grand spectacle et un spectacle ravissant que la mort d’un trappiste.
Ces religieux n’ont jamais recours à un médecin étranger; ils ne sont admis à l’infirmerie que dans des cas extrêmement graves, et ne peuvent faire usage de bouillon gras qu’après plusieurs accès de fièvre. Alors seulement, il leur est permis de demander ce dont ils ont besoin. Quelle que soit leur souffrance ou leur faiblesse, ils doivent se lever au moins trois heures par jour, tant qu’il ne leur est pas impossible de marcher.
Dans le monde, on cache ce moment terrible et décisif pour _ménager_ le pauvre mourant et éviter de le faire tomber peut-être dans le désespoir; mais à la Trappe, il n’est pas besoin d’user de ces précautions. Le trappiste fervent qui va mourir n’est pas effrayé; il sait que la mort, pour lui, n’est qu’un bienheureux passage à une meilleure vie; il bénit la mort qui l’enlève à la terre. Il n’ignore pas non plus que les jugements de Dieu sont toujours redoutables, mais il sait aussi que le Juge qui doit décider de son sort éternel est un Dieu de bonté; il est plein de confiance dans les mérites de son Sauveur, qu’il s’est attaché à suivre, quoique de bien loin, sur la montagne du Calvaire, et dont il a essayé de porter la croix. C’est ce qui a donné lieu à ces paroles, qui ont passé en proverbe: «S’il est dur de vivre à la Trappe, il est bien doux d’y mourir.» Aussi c’est ordinairement le moribond qui prend l’initiative, pour s’informer du moment de la visite du Seigneur.
Selon ce qui s’observe chez les Trappistes, toutes les fois qu’il y a un malade en danger, le père médecin et un religieux prêtre demeurent à côté de lui. Les règlements portent que lorsqu’un infirme approche tout à fait de sa fin, on doit frapper la _tablette_ pour faire venir la communauté. Aussitôt, quelques religieux transportent le malade à l’église pour y recevoir les derniers sacrements, si toutefois ce transfert peut s’opérer sans danger. (La cérémonie a lieu dans la cellule de l’infirmerie, s’il y a péril à le transporter; mais on n’administre jamais un malade dans la chapelle de l’infirmerie.) Puis, on le met à terre au milieu du chœur sur un drap de serge, sous lequel on a dû étendre de la paille, placée sur une croix de cendre bénite; c’est le révérend père qui fait cette cérémonie, Alors toute la communauté se range en cercle autour du mourant; il fait sa confession à haute voix, adresse à ses frères une exhortation, leur fait des adieux touchants, et continue à leur parler de la mort du corps, de la vie de l’âme et des douces espérances de l’éternité, jusqu’à ce que ses forces l’abandonnant tout à fait, il rende le dernier soupir. Le trappiste mourant a dans ses yeux une douce extase. On dirait que déjà il entrevoit le monde futur; rien n’est plus doux à son oreille que les chants de ses frères, et ses mains s’élèvent vers Dieu pour lui rendre grâces de l’appeler à lui.
Ce n’est pas de la douleur qu’éprouvent les assistants; c’est une joie pure et ineffable, pareille à cette joie mêlée d’impatience, il est vrai, que ressentent des prisonniers en voyant un de leurs compagnons d’infortunes délivré de ses chaînes et rendu à la liberté, certains eux-mêmes que le moment de la délivrance viendra pour chacun. Ils écoutent avec amour et consolation cette voix qu’ils n’entendront plus, et qui, faible et languissante, ranime leur force et leur courage. Cet homme, qui a déjà un pied sur le seuil de l’immortalité, leur raconte les merveilles qu’il entrevoit dans la perspective de l’infini, et ces grandes choses que l’œil de l’homme n’a jamais vues, que l’oreille n’a jamais entendues, que l’intelligence ne peut comprendre sur la terre. Et, après avoir laissé tomber sur eux quelqu’une de ces paroles prophétiques dont chacun attend l’accomplissement, après leur avoir laissé l’héritage de son exemple et une haute leçon à méditer, il prend congé d’eux en leur disant: «Adieu, mes frères, au revoir demain dans la maison de Dieu, _in domum æternitatis_. Priez pour moi.» Au moment où il vient d’expirer, le frère infirmier lui ferme les yeux. La mort du trappiste est comme sa vie à la Trappe, sainte et belle.